CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Alors que l’amour occupe une place centrale dans la plupart des productions littéraires et cinématographiques, les sciences sociales se sont relativement peu intéressées à la question des trajectoires affectives des hommes et des femmes et à la manière dont ces dernier·e·s apprenaient à ressentir et à gérer leurs sentiments, préférant plutôt se concentrer sur les logiques de formation du couple ou sur l’analyse de leurs (dys)fonctionnements quotidiens. Le livre de Christophe Giraud est, de ce point de vue, original et bienvenu. À partir d’une enquête qualitative longitudinale, composée d’entretiens répétés (jusqu’à quatre fois) auprès de vingt-six femmes hétérosexuelles âgées de 18 à 25 ans [1], le sociologue s’attache non seulement à souligner l’émergence – la coexistence voire la succession – de nouveaux répertoires relationnels chez les jeunes, mais aussi à en appréhender les diverses conditions de félicité. Plus précisément, il montre tout au long de l’ouvrage que les transformations des rapports à l’amour, à la sexualité et au couple de ces jeunes femmes sont principalement dues à la multiplication et à la diversification des histoires affectives, et notamment à leur(s) expérience(s) de ruptures amoureuses.

2Les deux premiers chapitres reviennent sur la redéfinition du sentiment amoureux, de ses règles, de ses codes. L’auteur y présente sa thèse principale, à savoir que les schémas romantiques traditionnels – où amour rime avec engagement, conjugalisation et toujours – disparaissent progressivement du script amoureux des jeunes filles. Ils laissent place à une vision plus réaliste du sentiment, basée sur un important travail réflexif et sur la contractualisation des relations amoureuses permettant aux deux protagonistes de gérer leur investissement émotionnel et de s’accorder sur les tenants et aboutissants de leur nouvelle histoire. Trois registres/contrats relationnels sont distingués : le « sérieux », le « léger » et le « sérieux-léger » – qui est au centre de l’analyse. Pour chacun d’eux, le sociologue décrit minutieusement la nature et la qualité des liens entre partenaires, les principes et valeurs sur lesquels ils se fondent, l’expression (inégale) des sentiments, la place de la sexualité, ainsi que le rôle qu’y jouent les parents et les pairs.

3Les histoires « légères », ou « plans culs réguliers », sont des relations centrées sur le plaisir sexuel et dénuées de tout engagement sentimental. Les partenaires se rencontrent uniquement en tête à tête, dans un cadre privé. Ils ne partagent aucune activité commune en extérieur et ne connaissent ni les amis, ni les parents de l’autre. L’objectif est avant tout de « s’amuser dans la sécurité », i.e. d’associer désir physique, sexualité récréative et affection, sans entrer pour autant dans les contraintes émotionnelles et temporelles imposées par le couple. Ce registre relationnel fait généralement suite à une grande ou longue histoire qui s’est mal terminée. Les jeunes femmes souhaitent retrouver un certain « pouvoir sur soi », une certaine liberté en nouant des relations éphémères n’ouvrant sur aucun futur stable et ne nécessitant pas un fort investissement de leur part.

4Les histoires « sérieuses » se caractérisent au contraire par des sentiments intenses à l’égard de l’autre et une volonté d’institutionnaliser et de stabiliser la relation amoureuse sur le long terme – par la cohabitation, le mariage ou la formation d’une famille. Le couple est fusionnel et exclusif : les partenaires vivent « dans une bulle », ils partagent les mêmes codes, les mêmes références et les mêmes « trips ». Les amis et confidents de leur vie d’avant sont mis à l’écart. La construction d’un moi conjugal l’emporte sur toutes autres préoccupations, activités et personnes extérieures. La sexualité n’est pas au centre de la relation, même si elle reste un domaine important d’approfondissement de l’intimité. Ce registre, proche du scenario romantique traditionnel, est fréquent pour les premières relations importantes mais peut également émerger à la suite des déceptions occasionnées par les histoires légères.

5Les histoires « sérieuses-légères » se situent, quant à elles, sur un continuum entre les deux précédents registres. Elles représentent la nouvelle expérience amoureuse des jeunes femmes et tout le travail de réflexivité, de négociation et d’interprétation qui l’accompagne. Ces relations affectives reposent sur un véritable jeu d’équilibriste : il faut être sérieux/se « sans se prendre la tête », se connaître sans être intrusif/ve, créer un passé commun sans se projeter dans le futur, être ensemble sans rien se promettre, s’investir sentimentalement sans s’en remettre exclusivement à l’autre. Les jeunes femmes se laissent le temps de découvrir leur partenaire, de s’assurer de l’authenticité des sentiments qu’elles éprouvent pour lui et de leur réciprocité. Ayant fait l’expérience d’une première rupture, elles ne s’investissent pas intégralement dans leur histoire, elles continuent d’avoir une vie (amicale) autonome en dehors de celle du couple, leur permettant de préserver leur moi et leurs aspirations individuelles. Les histoires « sérieuses-légères » se construisent donc progressivement au fur et à mesure de l’évolution des sentiments des partenaires, des preuves d’amour émises, de la nature des activités partagées, et peuvent déboucher in fine sur l’étape finale de l’histoire amoureuse : la cohabitation (intermittente) et la fabrication d’un « nous conjugal ».

6En résumé, l’opus de Christophe Giraud arrive à point nommé. Non seulement, il met à distance les discours misérabilistes qui suggèrent la fin des schémas romantiques « classiques » (Illouz, 2020) [2], mais il s’attache surtout à montrer en pratique comment se recomposent les trajectoires affectives des femmes dans un contexte de multiplication et de diversification des expériences conjugales. Plus précisément, il donne à voir les différentes façons dont ces dernières apprennent progressivement à gérer leurs relations affectives et leur niveau d’investissement sentimental grâce à un rapport plus réaliste à l’amour, c’est-à-dire en prenant de la distance vis-à-vis de l’idéal de l’amour romantique et en faisant reposer leur vie amoureuse sur la base de contrats relationnels dynamiques, adaptables aux attentes des un·e·s et des autres, et plus égalitaires en termes de remise de soi et d’emprise sur l’autre [3].

7Aussi intéressant et nécessaire que soit ce travail d’actualisation des expériences amoureuses des femmes, il laisse certains points importants dans l’ombre. Le premier, et peut-être le plus évident, est celui de la place des jeunes hommes dans ces nouvelles relations amoureuses hétérosexuelles. S’ils apparaissent « en creux » au fil des histoires d’amour et de rupture contées par les femmes, on ne sait que très peu de choses sur eux. Leur voix, leurs perceptions et leurs pratiques sont passées sous silence ou, dans le meilleur des cas, mises en mot par leur (ex)compagne. Il devient dès lors difficile, d’une part, de saisir l’étendue de la vision réaliste de l’amour et la façon dont les deux membres du couple se l’approprient et, d’autre part, d’appréhender le poids des hommes dans ces nouvelles configurations amoureuses. Rien n’est dit ou presque des négociations entre conjoint·e·s concernant les définitions de la relation affective, les formes qu’elle doit revêtir et la manière dont elle peut évoluer. Pas plus que n’est soulignée la façon dont les hommes sont susceptibles d’influencer les « contrats relationnels » à leur profit – en déléguant progressivement à leur compagne la charge émotionnelle du couple et/ou le travail reproductif. La deuxième zone d’ombre concerne justement le rôle du sentiment amoureux dans la (re)production de l’ordre du genre et, plus particulièrement, dans l’oppression et la subordination des femmes. En se concentrant principalement sur la description des répertoires amoureux, leur évolution et leurs conditions de félicité, l’auteur laisse de côté les rapports de force et de pouvoir qui sont au cœur des sociabilités amoureuses et notamment le fait que le script hétérosexuel place irrémédiablement les hommes au centre de la vie et de l’attention des femmes en faisant de ces dernières à la fois les sujets et les gardiennes de l’amour. Il semble oublier que le sentiment amoureux est l’un des pivots de la domination masculine, ce par quoi elle est légitimée et rendue naturelle aux yeux de tou·te·s [4]. Le dernier point est moins une critique qu’un regret : celui de ne pas avoir mis plus en avant les différenciations en termes de classe sociale. Les pratiques et représentations décrites restent socialement situées : les enquêtées sont pour la plupart d’entre elles des étudiantes issues des classes moyennes et supérieures. Ce faisant, certaines montées en généralité peuvent poser question.

Notes

  • [1]
    Toutes devaient sortir avec un homme depuis plus d’un mois et moins de six mois.
  • [2]
    Illouz Eva, 2020, La fin de l’amour. Enquête sur un désarroi contemporain, Paris, Le Seuil. Pour une critique poussée de ces perspectives, voir le livre de Marie Bergström, 2019, Les nouvelles lois de l’amour, Paris, La Découverte.
  • [3]
    La remise de soi et l’emprise sur l’autre sont, pour Michel Bozon, 2016, Pratique de l’amour, Paris, Payot, les deux principales composantes du rapport de pouvoir dans le couple.
  • [4]
    Comme le rappelle très justement Stevi Jackson, 2015, « Love, Social Change, and Everyday Heterosexuality », in Anna Jónasdóttir et Anne Fergusson (dir.), Love: A Question for Feminism in the Twenty-First Century, London, Routledge, p. 43 : « c’est parce que les femmes se soucient de (care about) ceux dont elles s’occupent (care for) qu’elles ne reconnaissent pas les arrangements [domestiques] comme de l’exploitation ».
Kevin Diter
deps – ministère de la Culture
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Mis en ligne sur Cairn.info le 10/11/2021
https://doi.org/10.3917/tgs.046.0222
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