CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Dans un avis rendu en juillet 2005, la très sérieuse et officielle « Commission générale de terminologie et de néologie », placée auprès du premier Ministre, s’en prend à « l’usage abusif du mot "genre", au motif qu’il est hérité de l’anglais "gender"... », et déclare que « l’extension de sens du mot "genre" ne se justifie pas en français... ». Voilà une recommandation qui ne peut laisser indifférente notre revue Travail... « genre » et sociétés ! D’où vient l’impérieuse nécessité d’une prise de position si ferme ? Pourquoi le mot « genre » a-t-il débordé de son lit grammatical pour désigner le concept plus large de « rapports socialement construits entre hommes et femmes » ? Faut-il pour autant pourfendre ce nouvel usage ? Est-ce une simple réaction défensive de nos académiciens à l’encontre du franglais ou plutôt une guerre des tranchées menée contre le concept que le mot recouvre ? Fallait-il ainsi s’émouvoir au point de graver, dans le marbre d’un avis solennel, des recommandations qui dissuadent journalistes et administrations d’employer le mot « genre » et leur enjoignent de revenir au « sexe » pour parler des différences entre hommes et femmes ?

2Il est vrai que les traductions ne sont pas toujours faciles, il arrive même qu’on use et abuse du mot « genre » et de ses dérivés. Il est vrai aussi que le succès d’un mot ou d’un ensemble de mots n’est jamais tout à fait le fruit d’un hasard et que les concepts élaborés par les francophones en apprivoisant l’anglicisme gender reflètent l’émergence d’un domaine de recherche spécifique et d’avancées dans le débat politique. S’en prendre aux mots n’est pas neutre, c’est discuter aussi de l’opportunité et de la nouveauté des concepts qu’ils désignent et contribuent à forger.

3Nous n’avons pas, pour l’instant, pris la décision de changer le titre de la revue ! Mais il nous a paru intéressant d’ouvrir les colonnes d’une controverse au débat sur ce thème. Les quatre auteur-e-s que nous avons sollicité-e-s ne sont pas tou-te-s du même avis mais partagent la même conviction que le langage est un instrument majeur de pouvoir et de contrôle social.

4Volontairement, nous n’avons pas situé le débat sur le terrain proprement épistémologique : d’autres avant nous l’ont fait, dans de nombreux livres et articles [1]. Nous avons voulu réagir et faire réagir à la polémique qui s’est ouverte récemment autour du texte de la Commission de terminologie. Et inciter à la réflexion sur le sens de cet avis : que signifie, aujourd’hui, cette mise en garde contre l’usage du « genre » ?

5Claudie Baudino, linguiste, a déjà l’expérience des débats sur les mots et de leurs non-dits idéologiques. Elle rappelle les résistances qu’elle a dû affronter lors de son rapport sur la féminisation des noms de métier. Elle décode les sous-entendus d’un avis qui, sous couvert de correction linguistique, cherche surtout à freiner la prise de conscience et l’analyse, par la société, des discriminations « de genre » et des moyens de les combattre. Elle appelle à la résistance contre les oukases linguistiques qui cachent mal une censure des concepts.

6Huguette Dagenais, chercheuse québécoise, apporte le regard extérieur d’une autre communauté académique francophone, qui, elle, doit défendre la langue française au jour le jour dans la collaboration intense qu’elle entretient avec les anglophones d’Amérique du Nord. Dans les recherches et les enseignements qu’elle mène, elle donne la priorité aux termes les plus clairement féministes comme « rapports sociaux de sexe » ou même « conditions des femmes », qu’elle trouve plus explicites que le terme « genre », à connotation plus neutre, plus aseptisée. Terme plus « politiquement correct », « genre et développement » dérange moins, nous dit-elle, que « intégration des femmes au développement ». Féministe convaincue, elle donne la préférence aux expressions d’ailleurs très employées aussi par la sociologie française, comme « rapports sociaux de sexe » ou « rapports socialement construits » et défend l’idée que le terme « genre » affaiblit le débat. Les usages renouvelés des mots se prêtent donc à des interprétations différentes selon les contextes sociaux et idéologiques. Huguette Dagenais le démontre clairement.

7Elisabeth Hoffman est responsable du réseau « Genre en Action », qui, à l’instigation du ministère français des Affaires étrangères, anime un forum internet sur le genre. Elle rappelle que la terminologie du « genre » est particulièrement présente dans la conceptualisation qui sous-tend les actions de la communauté internationale, agences des Nations Unies, Banque mondiale, etc. Le mot « genre » s’est donc fait une place bien à lui, reflet de réflexions nouvelles et de politiques plus courageuses, et sa disparition indiquerait un recul. Au-delà du mot, qui n’a que peu d’importance en soi, c’est le concept qu’il faut défendre, et insister sur l’importance de l’approche qui consiste à intégrer les hommes et les femmes dans les projets et les réflexions.

8Michel Bozon enfin, co-responsable d’une unité « Démographie, genre, sociétés » à l’Ined, fut l’un des artisans de la participation scientifique française au congrès mondial des femmes à Pékin (1995). Il apporte ici l’éclairage de la sociologie pour analyser les réticences de la Commission à accepter un néologisme qui a déjà largement fait la preuve de sa valeur heuristique. Il rappelle au passage que la composition sociale et sexuée de cette Commission n’est pas étrangère à la position qu’elle a privilégiée. Au-delà de la simple défense du français et de son bon usage, l’avis lapidaire de la Commission peut être interprété comme un geste politique, conservateur, à l’encontre d’un concept qui a justement l’intérêt de rapprocher militants engagés dans la dénonciation de la domination masculine et scientifiques.

9Quel que soit leur avis, les quatre auteurs rappellent à quel point l’ordre des mots traduit l’ordre de la société. Chacun dans son domaine appelle à la vigilance, voire au combat… L’avis de la Commission de terminologie et de néologie doit être pris au sérieux, et peut être dénoncé comme une position de nature politique et de résistance aux changements sociaux profonds de notre société. Pour autant, il ne remet pas en cause tous les usages linguistiques. Un exemple tout récent l’atteste : il a fallu des années de pressions des organismes internationaux pour qu’enfin la question du genre soit prise en considération explicitement dans les services de la coopération française et irrigue les activités de développement. Mais les progrès sont là et, clin d’œil du calendrier, le Haut conseil de la coopération internationale (hcci), au moment même où la Commission de néologie et de terminologie énonçait ses critiques à l’encontre de l’emploi du mot « genre », a largement diffusé une plaquette sous le titre Intégrer le genre dans les actions de dans les actions de coopération et de solidarité internationale[2].

10De notre côté, tout en discutant parfois des abus de langage, nous laissons les auteur-e-s d’articles maîtres de leurs expressions et la révision du titre de la revue n’est pas à l’ordre du jour : « genre » continuera à s’insérer entre « travail » et « sociétés ».

Notes

  • [1]
    On pense ici notamment aux travaux de Christine Delphy, Geneviève Fraisse, Françoise Thébaud.
  • [2]
    hcci, 2005, Intégrer le genre dans les actions de coopération et de solidarité internationale, www. hcci. gouv. fr, 6 p.
Mis en ligne sur Cairn.info le 02/12/2008
https://doi.org/10.3917/tgs.016.0119
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