CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1La crise économique et bancaire argentine qui a explosé en décembre 2001, mieux connue sous le nom de « crise du corralito » (1998-2003), constitue l’acmé de ce qui a été appelé la « débâcle argentine ». Cette dernière résulte des réformes néolibérales des années 1980 et 1990 qui, couplées à des crises économiques, financières et monétaires répétées, se sont traduites par une paupérisation accélérée de la population. Le corralito désigne les mesures économiques, prises par le gouvernement le 1er décembre 2001, pour tenter d’endiguer la course aux liquidités et la fuite des capitaux. Ces mesures provoquent une panique bancaire, assortie d’une forte baisse de la consommation et d’une montée de la contestation populaire. Un solde migratoire exceptionnel est enregistré pour la période 2000-2003, approchant les 200 000 sorties (Actis et Esteban, 2007). Cette vague de départs coïncide avec le pic de la crise, le « chaos » [1] de 2001, ainsi qu’avec une véritable ruée vers les consulats d’Argentins descendants de migrants européens qui souhaitent hériter de la nationalité de leur(s) ancêtre(s), comme le permettent certaines législations. Le phénomène s’étend sur plusieurs années : aussi, la « vague migratoire du corralito » désigne les migrants ayant quitté l’Argentine entre 1998 et 2009. Ceux qui partent appartiennent massivement aux classes moyennes déclinantes, vaste groupe social dont les contours sont discutés en sciences sociales : celles-ci sont, dans le cas argentin, redessinées par les crises et expériences migratoires. C’est ce que nous nous attacherons ici à étudier, dans le sillon d’autres enquêtes de terrain, anthropologiques (González Martínez et Merino Hernando, 2007) comme sociologiques. Ainsi, un ouvrage collectif (Novick, 2007) consacre l’émigration du corralito « phénomène social majeur du tournant du xxie siècle ». L’une des destinations très prisée est l’Espagne, ancien pays d’émigration devenu attractif pour les Latino-Américains en général (Gil Araujo, 2009 ; Izquierdo Escribano et Martínez-Buján, 2014). La migration de ces derniers, et spécifiquement des Argentins, y revêt aux yeux de certains le caractère original de « retour » (Oso Casas, Golías Pérez et Villares Varela, 2008). Migrants préférés aux populations africaines, les Argentins bénéficient en Espagne de politiques favorables (Cook-Martín et Viladrich, 2009), en raison de supposées proximités culturelles et phénotypiques. Pourtant, ils occupent des positions basses sur le marché du travail espagnol (Esteban, 2015) et sont également stigmatisés, notamment dans la presse (Schmidt, 2009). Aussi, les épreuves migratoires amènent certains d’entre eux à revenir en Argentine (Castellanos Ortega, 2006). D’autres en revanche ont pu recouvrer une nationalité espagnole, ce qui rend ardue leur quantification (Actis et Esteban, 2007, 2008 ; Sarrible, 2000). Nous proposons ici, dans la lignée de Jiménez Zunino (2011a, 2011b et 2011c) qui étudie les mécanismes de reproduction sociale du groupe à travers la migration, une typologie de quatre logiques migratoires, déployées par des migrants interviewés, à partir d’une analyse de leurs trajectoires. En interrogeant les attributs des différentes fractions des classes moyennes argentines en migration, nous cherchons à cerner les enjeux et limites d’une mobilité qui se veut à la fois géographique et sociale. S’il ne s’agit pas de dresser une analyse exhaustive de la migration du corralito en Espagne, nous appliquons à ce cas un questionnement classique en sociologie des migrations autour des causes, collectives et individuelles, du déplacement. C’est, enfin, particulièrement à l’une d’entre elles que nous nous intéressons, en interprétant les projets et expériences migratoires européens comme une forme de résistance au déclassement, sinon une tentative de reclassement social ascendant, redéfinissant l’appartenance aux classes moyennes, fortement ébranlées par l’éclatement du modèle social étatique argentin.

L’enquête de terrain

2Cet article mobilise les données d’une enquête qualitative, multisituée, menée avec Pilar González-Bernaldo en 2009 et 2010, dans le cadre d’un projet de recherche européen (PCRD), Eurobroadmap. Nous nous intéressions aux descendants argentins d’émigrés européens, accomplissant ou envisageant une migration en Europe. En Argentine, nous avons constitué un échantillon d’enquête auprès de prétendants au départ comme de candidats à l’acquisition d’une nationalité espagnole ou italienne et de retornados (retournés) sur des réseaux formels (forums internet), personnels et amicaux. Les consulats espagnols (de Buenos Aires et de Mar del Plata) ainsi que le consulat italien de Buenos Aires ont été des lieux de rencontre de personnes auprès de qui des entretiens approfondis ont été ensuite menés. Quatre autres terrains complémentaires ont été effectués en Espagne et en France auprès de migrants argentins qui y étaient établis, terrains construits par des contacts personnels, ainsi que les réseaux communautaires.

3Ce sont au final une soixantaine d’entretiens semi-directifs qui ont été menés auprès de personnes âgées de 20 ans à 65 ans (les deux-tiers sont âgés de 25 ans à 39 ans), qui possèdent un haut niveau d’études supérieures (au moins bac +2) et dont une large partie avait obtenu ou était susceptible d’obtenir une nationalité européenne par ascendance. Membres des classes moyennes argentines, ils sont issus de familles d’indépendants (petits entrepreneurs, commerçants) et de salariés (employés, ouvriers qualifiés, professions intermédiaires, parfois cadres). Il s’agit d’urbains, venus principalement de trois zones géographiques du pays (Grand Buenos Aires, Province de Buenos Aires, région du littoral).

4Les trois quarts des personnes interviewées ont une expérience migratoire : qu’elle soit en cours, vers l’Espagne pour la moitié d’entre eux, vers la France (pour un peu plus d’un cinquième) [2], ou encore qu’ils soient rentrés en Argentine (un sixième). Ils sont arrivés en Europe entre 1997 et 2008, la très grande majorité entre 2001 et 2003, les retours s’effectuant à partir de 2007. Au moment de l’enquête, ils sont en Europe depuis en moyenne sept ans. Un quart de l’échantillon se trouve, au moment de l’enquête, dans une démarche d’acquisition de nationalité européenne, avec ou sans projet migratoire précis.

5Tous ont été interviewés entre avril 2009 et juillet 2010 à Buenos Aires et Mar del Plata, Madrid et Malaga, Paris et Toulouse. Enfin, une dizaine d’entretiens avec des personnes-ressources (chercheurs, personnels consulaires) ont été conduits.

Une émigration de classes moyennes

6La notion de classe moyenne fait l’objet de nombreuses discussions et controverses en sciences sociales : le problème central qu’en pose l’usage sociologique tient au fait qu’elle agrège des situations très disparates, tant du point de vue socioprofessionnel qu’économique et culturel. Aussi considérons-nous, avec Chauvel (2006), qu’elle désigne davantage un continuum de situations plutôt qu’une expérience sociale caractéristique ; nous parlerons donc de classes moyennes. Le recours à la théorie des capitaux (Bourdieu, 1979) permet d’être plus précis en distinguant différentes fractions de classe les composant : au-delà du statut d’emploi – salariées ou indépendantes –, c’est essentiellement le volume et la structure du capital différencié entre capital culturel (essentiellement scolaire) et économique de leurs membres qui permet de caractériser ces fractions de classe. Nous mobilisons ici cet angle d’analyse et dissocions trois sous-groupes parmi les classes moyennes argentines : une fraction économique, une fraction cultivée et une fraction relativement dépourvue de capitaux [3].

7L’existence des classes moyennes, au-delà d’un enjeu épistémologique ou scientifique, relève d’enjeux proprement politiques (Boltanski, 1982). Véritable slogan (Bosc, 2008), de droite comme de gauche, elles constituent un horizon à atteindre dans une grande partie du monde occidental. Dans la lignée ouverte par Mendras (1988), les classes moyennes sont souvent considérées comme l’attribut principal de sociétés postindustrielles moins inégalitaires, aux citoyens éduqués, en ascension socioprofessionnelle, partageant une « culture moyenne » en lien avec la société de consommation globalisée et individualiste. Issues du boom économique de la seconde moitié du xxe siècle, les classes moyennes apparaissent aujourd’hui comme « en crise » (Chauvel, 2006), sinon « éclatées » (Bouffartigue, Gadéa et Pochic, 2011). La société argentine reposerait sur ce groupe social, qui s’inscrit dans l’histoire et le mythe identitaire national (Adamovsky, 2009). Mais les réformes néolibérales et les crises successives de la fin du xxe siècle enrayent considérablement le processus de mobilité sociale ascendante.

L’effritement du mythe national

8L’histoire argentine fait émerger les classes moyennes à partir des trajectoires professionnelles et résidentielles de familles migrantes européennes, arrivées entre le milieu du xixe siècle et la première moitié du xxe siècle, soucieuses de réussite individuelle et de progrès familial (Mafud, 1985). Lors du gouvernement de Perón (1946-1955), elles ont prospéré sous l’effet de trois leviers : d’abord par la constitution d’un État social garantissant éducation et santé publiques, l’investissement et l’effort scolaires ayant entraîné l’ascension sociale ; ensuite, par la création d’une fonction publique, la diffusion du modèle salarial et par le développement des services, qui ont généré la création de nombreux postes d’employés ; enfin, par l’orientation de l’économie vers le marché intérieur, qui a assuré l’existence du secteur productif et d’une pluralité de petits entrepreneurs. La réalisation des aspirations des prétendants aux classes moyennes argentines, salariées comme indépendantes, relève donc de politiques publiques stables et prévisibles. Enfin, le groupe social incarne l’image que souhaite se donner l’État-nation argentin : celle d’une société ouverte, stable et démocratique qui offre des opportunités à « tous ceux qui souhaitent habiter le sol argentin », comme à leur descendance, selon les mots de sa Constitution.

9Les ressorts objectifs et subjectifs de l’appartenance aux classes moyennes, simultanément mises en scène comme un état et un horizon collectif et individuel à atteindre, vacillent plus que jamais sous l’effet de la crise du corralito.

10Toutefois, l’effritement de la société argentine débute dès les années 1990 sous l’effet des réformes structurelles. Le sens des mobilités sociales devient descendant pour les classes populaires et moyennes (Kessler, 1999, 2003 ; Gonzalez Bombal et Svampa, 2001 ; Minujin et Anguita, 2004 ; Jiménez Zunino, 2011a et 2011c). Les auteurs parlent de fragmentation et de dispersion des classes moyennes : chaque fraction de classe tend à s’abaisser à l’échelon immédiatement inférieur. Entre 1980 et 2001, en moyenne, les travailleurs (salariés et non salariés) « professionnels » ont perdu un quart de leur salaire, les personnels techniciens la moitié du leur, les travailleurs non qualifiés plus de la moitié [4] (Jiménez Zunino, 2011c) ; plus de 55 % des Argentins vivent sous le seuil de pauvreté au début des années 2000. Or, la paupérisation des classes moyennes ébranle le mythe identitaire national d’une société reposant sur une mobilité sociofamiliale ascendante et prévisible.

Causes de départ

11Si les réformes dites néolibérales remontent historiquement au coup d’État militaire (1976), elles ont été amplifiées par les gouvernements suivants, en particulier celui de Menem (1989-1999) sous l’égide du FMI et de la Banque mondiale, et n’ont pas empêché le creusement de la dette externe dans les années 1990. Elles ont modifié structurellement les rouages de l’État social et du service public, le fonctionnement des secteurs de production industriels, agricoles et tertiaires, comme le modèle salarial et les compositions et frontières des marchés internes et externes [5]. Les privatisations ou concessions publiques qui se sont déployées massivement dans tous les secteurs dans les années 1990 entraînent une très forte flexibilisation, et donc une précarisation des emplois publics comme une diminution de leur nombre.

12La crise du corralito apporte ainsi une dimension plus profonde et spectaculaire au processus d’enlisement que subissent les classes populaires et moyennes argentines. Toutes les personnes que nous avons interviewées ont vu leur situation se détériorer, progressivement d’abord puis plus brutalement sous l’effet du choc du corralito. Pour les moins dotées d’entre elles, la situation s’est particulièrement aggravée depuis 1998 : elles font l’expérience du chômage long ou cumulent des emplois précaires, peu qualifiés. Si presque tout le monde est touché par le phénomène, le processus de déclassement est plus ou moins aigu selon la fraction de classe d’appartenance initiale. Des relations de dépendance plus ou moins fortes à la famille sont observées systématiquement, avec en particulier un retour chez les parents pour les jeunes travailleurs.

13Les aspirations auxquelles prétendent les différents migrants interrogés varient également selon leur fraction de classe d’appartenance et les dispositions qui l’accompagnent. Ainsi, quand l’un déclare vouloir « enfin cesser de trimer pour rien », un autre insiste sur son besoin de « réalisation professionnelle » dans une activité dont il ne parvient plus à vivre.

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La décision [de partir en Espagne] a été liée surtout à la situation, on travaillait tout le temps et on dansait partout, dans les salles les plus prestigieuses… […], mais on ne pouvait pas en vivre, alors on s’est demandé : « qu’est-ce qu’on fait, on continue à se tuer à la tâche ici ? », on a dû changer, [se] mettre à vivre avec d’autres gens, et à la fin on n’avait même plus de quoi payer le loyer, même à quatre, c’était très dur, et c’était beaucoup d’épuisement physique pour rien du tout financièrement, alors on a dit : « on part maintenant parce qu’on n’en peut plus. » Pour vivre de la danse [il fallait partir]  : il était hors de question de changer de voie.
(José, 37 ans, danseur-chorégraphe, interviewé à Malaga, où il réside depuis dix ans)

15Cet idéal de réalisation personnelle par le travail est d’autant plus fort dans les fractions cultivées, universitaires ou artistiques, du groupe.

16L’ensemble des membres des classes moyennes déplore l’écart entre les efforts consentis dans le quotidien et ce à quoi les revenus permettent d’accéder en termes matériels et symboliques, affectant les modes de vie. Pour autant, c’est bien souvent « l’insécurité », liée à la délinquance et la criminalité, en particulier urbaines, qui constitue l’une des justifications principales, explicites, des départs. S’il s’agit d’un objet flou, construit pour partie par les médias, il n’en est pas moins incontournable depuis les années 1990. La majorité de nos interviewés n’a pas été directement victime de criminalité, pourtant tous redoutent les « voyous des villas miseria[6] » : le sentiment d’insécurité n’est pas tant lié à l’expérience réelle d’agression(s) [7] qu’à la peur diffuse dans toutes les strates sociales, « qu’il arrive quelque chose » (Kessler, 2009). Ce sentiment a considérablement augmenté avec la crise du corralito et s’est maintenu, en dépit du recul réel de la délinquance : il a partie liée au sentiment de vulnérabilité, de n’être pas, plus ou mal protégé par l’État et ses agents, accusés de corruption. La vulnérabilité est accentuée par l’insécurité économique, autrement dit par la crainte de perdre son emploi, la dévalorisation de ses revenus, biens et épargnes éventuels. Le manque de confiance dans les institutions étatiques comme dans les différents partis s’étant succédé au pouvoir, il amplifie ce sentiment de vulnérabilité. Les crises traversées sont perçues comme consubstantielles à l’incapacité des élites politiques à les épurer et à gouverner convenablement. Le projet migratoire revêt ainsi une dimension contestataire : refuser une société en crise permanente, dangereuse et incapable de se transformer elle-même.

17Si l’instabilité est vécue comme structurelle, elle empêche de se projeter dans l’avenir, mouvement permettant de mettre en œuvre des stratégies d’ascension sociale. Ces sentiments de blocage sont d’autant plus insupportables qu’ils contreviennent aux idéaux collectifs de progrès social comme à la perception d’une trajectoire personnelle qui devrait être d’autant plus ascendante que l’on est diplômé.

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Avant, je travaillais comme audio-orthophoniste dans une école, à plein temps, mais le salaire n’était pas suffisant, et avec mon mari, on était fiancés depuis plus de dix ans, on voulait enfin s’installer ensemble, louer un logement, [mettre en route un enfant], bref avancer dans la vie comme n’importe quel couple, et à ce moment-là on a senti que l’on ne pouvait pas [le faire]  : je ne pouvais pas trouver davantage de travail, dans mon secteur, le salaire était très bas, on était toujours chez mes parents. On n’avait donc pas de possibilité d’amélioration dans un futur prochain.
(Veronica, 32 ans, orthophoniste, mariée, un enfant, revenue d’Espagne où elle a vécu 8 ans, interviewée à Buenos Aires)

19La migration apparaît comme une solution pour répondre aux difficultés présentes et à l’avenir bouché.

Une typologie des logiques migratoires du corralito

20Nous proposons ici un modèle articulant des éléments communs des trajectoires migratoires des personnes interviewées, depuis leur départ jusqu’à leur éventuel retour en Argentine, en fonction du projet migratoire initial. Cette typologie vise également à souligner les attributs constitutifs des différentes fractions des classes moyennes argentines et de leurs éventuelles recompositions, du fait des crises et de la migration.

Les cadres communs de l’expérience migratoire

21Nous avons rencontré différents profils d’Argentins se trouvant en des lieux et moments distincts de leurs trajectoires : ils ont donc des projets migratoires variés. Parmi les personnes interviewées en Argentine, certaines projettent de partir, d’autres préparent leur départ, tandis que d’autres encore sont rentrées ; parmi les personnes interviewées en Europe, certaines sont là depuis peu, d’autres s’y sont établies depuis dix ans et ont fondé une famille, d’autres encore ne viennent travailler ou étudier que pour une durée a priori limitée. Rappelons qu’un « projet migratoire » est constamment en redéfinition, au-delà de l’intentionnalité des acteurs comme des déterminismes qu’inflige le réel à celle-ci (De Gourcy, 2013). Les projets migratoires, en dépit de l’illusio que comporte tout récit biographique, sont énoncés à un temps T (ici celui de l’enquête) et doivent donc être considérés comme tels, informant des situations présentes et reconstruisant des situations passées : ils sont également porteurs du sens attribué alors par les migrants à leurs trajectoires, qui est susceptible de se transformer en fonction des situations rencontrées tout au long du parcours migratoire.

22Si la crise de décembre 2001 apparaît comme un déclencheur dans la décision de partir, elle ne constitue dans les récits que le point d’orgue de crises récurrentes. Tout se passe comme si un énième événement (perte des économies à la banque, agression, séparation conjugale, etc.) faisait atteindre un seuil de saturation, voire de désespoir, entraînant la concrétisation du départ. Car l’éventualité de l’émigration s’est diffusée dans l’imaginaire collectif national : la fréquence des rapports directs avec les migrants, via l’usage massifié des nouvelles technologies de l’information et de la communication (Nedelcu, 2010), ou encore la forte présence du sujet dans les médias [8] en légitiment la possibilité. On parle ici d’un « champ migratoire » (Simon, 2008), unissant lieux d’origine, de transit et d’installation comme les flux humains, mais aussi matériels et idéels qui les accompagnent. Aussi, au-delà des imaginaires collectifs, faut-il souligner le rôle de réseaux communautaires d’entraide, formels et informels, avant la migration comme durant celle-ci. Ils facilitent en amont les démarches de récupération de nationalité (bouche à oreille, réseaux sociaux, associations [9]), ou encore l’organisation des départs, qui s’effectuent souvent en groupe (en couple, en famille, avec des amis), comme des arrivées (un « contact en poche »). Ils permettent en aval de s’installer (trouver un logement, un travail, effectuer les démarches administratives nécessaires, etc.). Le soutien se poursuit durant la migration de différentes façons, notamment à travers une sociabilité communautaire, dans un groupe affinitaire ou encore au travers de groupes plus lâches, constitués dans des espaces identifiés (bars, restaurants, commerces ethniques, associations, communautés virtuelles) et à des moments particuliers (compétition sportive, fêtes traditionnellement célébrées « au pays », événement politique majeur, etc.). Ces réseaux communautaires ne sont pas spécifiques à l’immigration argentine : une importante littérature y est consacrée, depuis les travaux fondateurs de l’École de Chicago.

23La migration du corralito s’inscrit pleinement dans une expérience collective, que nous proposons de décliner, à partir des données d’enquête recueillies, sous quatre logiques migratoires différemment adoptées par trois fractions des classes moyennes.

Les travailleurs : « s’installer durablement »

24La recherche d’une meilleure situation est évidemment au cœur de l’émigration du corralito, comme dans toute migration (Doraï et Hily, 2005). Une installation, relativement durable, est envisagée, dans cette optique. Les travailleurs constituent le plus grand groupe rencontré ainsi que le plus hétérogène, regroupant des profils de migrants variés, que ce soit selon l’appartenance de classe, le genre ou encore l’âge. L’Espagne est choisie pour des raisons linguistiques comme pour la présence d’une importante communauté argentine.

25La plupart des migrants argentins s’insèrent, à l’instar de l’ensemble des immigrés latino-américains, en tant que salariés dans des niches professionnelles du marché du travail espagnol, ethniquement segmenté : la construction et les services à domicile (pour les Latino-Américains en général, Izquierdo Escribano et Martínez-Buján, 2014) et l’hôtellerie (pour les Argentins, Jiménez Zunino, 2011b). Cependant, seulement un quart des personnes interviewées, toutes membres des fractions supérieures (culturelle et économique) du groupe, parvient à trouver une activité correspondant relativement à leurs attentes, qualifications ou compétences, généralement en tant qu’indépendants. La naissance d’un enfant en migration peut venir poser la question du choix du lieu de vie et donc du retour : la conscience de l’éloignement du groupe familial primaire et de l’aide matérielle qu’il peut constituer apparaît souvent à cette occasion. Se combinant avec d’autres facteurs (des difficultés d’emploi par exemple), ce type d’événement peut infléchir le projet migratoire dans le sens d’une installation plus durable ou au contraire précipite un retour.

Les étudiants : « ramener des diplômes »

26Jusqu’à la crise des années 1985-1990, la mobilité argentine estudiantine était réservée à l’élite culturelle et économique. Au-delà du phénomène global d’internationalisation de l’enseignement supérieur (Garneau et Mazzella, 2013), l’existence de politiques de récupération de nationalités, héritées d’ancêtres européens émigrés en Argentine au xixe et xxe siècles [10], permettant l’accès à des bourses, facilite le déploiement de stratégies d’investissements scolaires internationales, dans la fraction culturelle des classes moyennes.

27Certains des interviewés ont ainsi migré avec une bourse doctorale espagnole. Quelques-uns restent finalement en Europe, d’autres reviennent en Argentine, nantis d’un diplôme européen qu’ils essaient de reconvertir sur le marché scientifique national, dans lequel persiste une représentation prégnante de l’Europe comme « berceau du savoir ». Quoi qu’il en soit, la question du lieu d’établissement géographique définitif vient souvent se poser à la fin des études, faisant parfois changer de logique migratoire (par exemple pour basculer dans la logique des travailleurs).

Les aventuriers bohèmes : « ramener des souvenirs »

28Nous reprenons le terme indigène d’aventurier, utilisé également dans d’autres travaux de recherche (González Martínez et Merino Hernando, 2007 ; Timera, 2009). Nous nous référons également à « l’attitude bohème » du migrant, mise au jour par Thomas et Znaniecki (1998 [1919]), ainsi qu’à la « bohème populaire » identifiée en France par Mauger (2006) dans les années 1970. La « bohème » renvoie pour les premiers auteurs à l’une des formes élémentaires de détermination personnelle, caractérisée par l’incohérence des activités accomplies et une forte adaptabilité aux conditions nouvelles d’existence. Pour le second, elle désigne de jeunes prolétaires urbains, pour lesquels l’ailleurs se matérialise par l’adoption de principes et comportements liés au mouvement hippie, leur permettant d’échapper ou tenter d’échapper un temps à leur destin social. On retrouve l’ensemble de ces représentations et aspirations chez les jeunes aventuriers bohèmes argentins qui revendiquent une instabilité entendue comme liberté de changer (de « job », de lieu de résidence, de pays…). Leurs emplois peu qualifiés, précaires et généralement informels, sont ainsi positivement décrits, pourvoyant des revenus dépensés « durant et pour » le voyage, dont la visée n’est donc pas l’épargne financière. Au contraire, la dimension hédoniste du voyage est l’une de ses composantes essentielles.

29Il s’agit majoritairement de jeunes hommes, qui semblent composer au fil du temps leur parcours, changeant fréquemment de « boulot » ou d’employeur (ils travaillent massivement dans l’hôtellerie ou le bâtiment), de villes et régions, de logements partagés. Ils se situent dans les fractions culturelles des classes moyennes et ont tous au moins entamé des études supérieures.

Les saisonniers : « ramener de l’argent »

30Les saisonniers accomplissent des allées et venues entre l’Argentine et l’Espagne. Ils s’inscrivent dans des migrations circulaires (Cortès et Faret, 2009), dont la nature tient aux activités temporaires qu’ils exercent comme au droit des étrangers non communautaires. Ils ne disposent généralement pas d’une nationalité européenne et travaillent en Argentine et en Espagne dans les secteurs liés au tourisme et à l’hôtellerie ou comme secouristes en mer [11], durant la saison estivale.

31Soulignons l’existence d’un microsystème migratoire (d’Andréa, 2007) entre la ville et la province de Mar del Plata et certaines régions balnéaires espagnoles : les Baléares, les Canaries, la Costa del Sol (Joffre, 2003). Si certains partent « travailler une saison en Espagne » afin d’autofinancer un séjour qui peut se décliner également sous le signe de l’agrément et des loisirs, à la manière des aventuriers bohèmes, la majorité des saisonniers accomplissent ces déplacements pour des raisons d’abord économiques qui les placent plutôt du côté des travailleurs : ils partent en Espagne durant l’hiver argentin (soit l’été espagnol), qui correspond à une baisse de leur activité, et « travaillent un maximum » (sans jour de congé) afin de générer des revenus qui leur permettront de vivre les mois suivants en Argentine, voire d’économiser un pécule plus conséquent. Ce type de migration est déterminé par le droit au séjour : les saisonniers restent durant les trois mois où un visa n’est pas nécessaire, travaillant « au noir », à moins qu’ils n’aient un contrat de travail assorti d’une durée limitée de séjour. Il s’agit là d’une activité mobilisant un capital spécifique, le capital corporel, qu’investissent les jeunes gens des fractions basses des classes moyennes, dépourvues d’autres formes de capitaux [12].

32Les trajectoires migratoires sont rarement linéaires ; les migrants argentins peuvent changer de logiques migratoires au cours du temps et des situations rencontrées. Pour autant, ces changements ne sont pas déconnectés de leurs propriétés sociales. Étudiants et aventuriers bohèmes s’inscrivent ainsi dans une séquence de vie particulière, caractérisée par une sociabilité importante, où le champ des possibles semble encore large. Ces deux types de migrants rappellent les Argentins lettrés des classes supérieures accomplissant depuis les années 1950 des voyages et longs séjours en Europe, où ils acquéraient un « capital cosmopolite » propre aux élites circulatoires actuelles (Wagner, 2007). Les migrants que l’on rencontre dans ce groupe ne sont en effet pas dépourvus de capitaux culturels et/ou économiques. Les saisonniers sont en revanche composés pour l’essentiel de membres de la fraction la moins dotée des classes moyennes. Les travailleurs se recrutent dans l’ensemble du groupe, témoignant du besoin pour toutes ses fractions de chercher à se repositionner socialement, au risque d’un déclassement professionnel lié à l’expérience migratoire.

33La crise espagnole depuis 2007 et l’actuelle crise européenne reconfigurent en effet une partie de ces logiques migratoires, d’autant plus que la croissance argentine, repartie à la hausse en 2004, entraîne une migration de retour. Pourtant, l’Espagne continue de recevoir chaque année de nouveaux migrants argentins : les migrations ne se réduisent que rarement à des questions économiques (Izquierdo Escribano et Martínez-Buján, 2014). Parmi celles-ci, nous souhaitons revenir sur le choix, conscient et revendiqué, de l’Europe [13], qui en raison de l’ébranlement du modèle d’État-providence argentin, continue d’incarner l’espace où l’épanouissement des classes moyennes et de leurs modes de vie semble encore possible.

Un reclassement social européen ?

34La migration des différentes fractions des classes moyennes argentines peut en effet être interprétée comme une tentative de récupération ou de rattrapage de ressources, afin de retrouver la position perdue en Argentine, du fait des politiques néolibérales et des crises qui y sont liées. Selon la fraction de classe occupée, l’âge et la logique migratoire déployée, il peut s’agir là d’un projet de mobilité sociale ascendante familiale.

Le modèle européen

35On ne peut ignorer la dimension économique de la migration du corralito, aux yeux d’une population appauvrie par les crises successives. Pour autant, il ne s’agit pas pour celle-ci uniquement de retrouver des revenus directs, mais aussi de maintenir un style de vie, lié à des biens et pratiques :

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Je suis un homme qui consomme, j’aime la technologie, j’aime avoir une bonne voiture, j’aime vivre bien, et ça je ne peux pas l’avoir en Argentine : ce qui s’acquiert ici facilement, ce n’est pas le cas du tout là-bas !
(Pablo, 36 ans, marié à une Espagnole, cadre salarié moyen, interviewé à Malaga où il réside depuis huit ans)

37Par ailleurs, les attributs sociaux d’un modèle européen sont loués : ainsi en va-t-il de l’accès gratuit aux soins et à l’éducation, même pour les « sans-papiers », des allocations chômage, des bourses d’études et aides au logement pour les étudiants en France, et, de façon plus générale, d’un droit du travail plus protecteur et respecté, permettant de disposer de davantage de temps pour soi. L’Europe constitue un choix d’autant plus significatif lorsqu’on compare les profils et attentes des migrants argentins ayant choisi ce continent plutôt que les États-Unis, destination très prisée [14] vers laquelle se dirigent plutôt des entrepreneurs et des commerçants, recherchant essentiellement des capitaux économiques, voire la richesse promise par le mythe américain du self-made-man (Vermot, 2013). A contrario, les migrants qui ont fait le choix de l’Europe soulignent leur attrait pour une société où il sera sans doute moins facile de « gagner de l’argent », mais où la « tranquillité » de sociétés moins inégalitaires et violentes, notamment grâce aux garanties de l’État social, leur paraît préférable.

38Comparativement à la situation argentine, c’est enfin et surtout le besoin de stabilité qui est mis en avant dans la plupart des entretiens : autrement dit, de ne plus se sentir à la merci de changements, vécus comme irréductibles, affectant les sphères publiques (économique, politique, insécurité urbaine) comme privées (emploi, logement, études, etc.).

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Là-bas, tu arrives à la conclusion que quoi que tu fasses, tu n’arriveras à rien, ils te le détruisent toujours à un moment donné, et je ne voulais pas de ça pour mes enfants […] alors qu’ici, pour eux, c’est beaucoup plus facile : mon objectif, qui était qu’ils aient un autre futur, est rempli.
(Marina, 50 ans, salariée comptable, mariée, 3 enfants, interviewée à Malaga où elle réside depuis dix ans)

Stratégies de reclassement

40Les crises argentines ont entraîné un climat constant d’incertitudes, remettant en cause les stratégies d’anticipation de l’avenir sur lesquelles les classes populaires stables, comme les classes moyennes, misaient pour assurer des formes d’ascension sociale (Castel, 2009). Cette stabilité, reposant notamment sur des politiques sociales favorables [15], va être recherchée temporairement ou de façon plus pérenne sur la scène internationale, par les classes moyennes argentines migrantes.

41Les réformes néolibérales, engagées à la fin des années 1970, dont le désengagement massif de l’État, ajouté aux crises économiques et financières successives, ont entraîné la remise en question du mythe national argentin : celui d’une société de classes moyennes, vouées à s’élargir. Or, l’adage populaire qui accompagnait ce modèle (« le fils dépassera le père ») est aujourd’hui largement caduc. Chez ceux que nous avons identifiés comme des travailleurs, les efforts et les attentes investis dans le projet migratoire concernent ainsi beaucoup la génération à venir. Ils insistent en entretiens sur la scolarité de leurs enfants, pariant sur les politiques éducatives européennes redistributives, alors que le système éducatif argentin a été privatisé et semble bien moins performant aujourd’hui. Ceux qui mettent le plus en avant ces espoirs ont intégré le plus récemment les classes moyennes argentines. Autrement dit, ce sont les enfants des générations ayant bénéficié en partie de la scolarisation gratuite et qui ont cru, voire croient encore, à la mobilité sociale par l’acquisition de diplômes – mobilité aujourd’hui largement remise en question. Ce sont également plus souvent ceux qui occupaient en Argentine, en tant qu’ouvrier ou employé, un emploi public, à faible qualification.

42Ces préoccupations n’existent pas nécessairement encore dans les discours des migrants du corralito sans enfants. Les aventuriers bohèmes et les étudiants ne se considèrent, en effet, pas encore « installés dans [leurs] vie[s] ». Comme les saisonniers, ils tendent à s’inscrire dans un espace de travail et de résidence transnational, « jouant sur les deux pays », avec un champ des possibles très ouvert. L’expérience européenne leur permet néanmoins d’envisager différentes stratégies de reclassement par le haut, pour eux ou pour les enfants à venir, en particulier grâce à la possession d’un passeport européen.

Récupération et acquisition d’un capital juridique

43Nombre d’Argentins, à l’instar d’autres latino-américains [16] (Córdoba Aldana et Miret, 2015), descendants d’immigrés espagnols et italiens venus massivement en Argentine entre le xixe siècle et la première moitié du xxe siècle, peuvent prétendre « récupérer » la nationalité de leurs ancêtres et posséder ainsi une double nationalité. La législation italienne permet, en effet, d’acquérir la nationalité italienne [17] sans restriction de temps, tandis que deux lois espagnoles ont permis aux petits-enfants de migrants espagnols de recouvrir la nationalité de leurs ascendants [18].

44La jouissance d’une nationalité européenne facilite grandement l’accès à un emploi légal, à un logement comme à un ensemble de droits sociaux protecteurs. Plus encore, le passeport européen offre une libre circulation dans un espace international contraint : la nationalité constitue alors un véritable capital juridique [19], autrement dit un patrimoine hérité susceptible de se transmettre aux générations suivantes. Ce capital prend de fait de la valeur au fur et à mesure du durcissement des politiques migratoires à l’égard des non européens. Il constitue aux yeux des migrants comme des candidats à la migration argentins une ressource précieuse, à laquelle tous souhaiteraient accéder.

45Pour ce faire, il faut avoir « des origines européennes » et pouvoir les faire valoir dans les cadres légaux, en dépit de nombreuses difficultés administratives. Aussi, tous n’accomplissent pas les coûteuses démarches nécessaires [20] (García et Garzón, 2008), d’autant qu’ils peuvent éventuellement bénéficier d’une autre voie d’accès à la nationalité européenne : la naturalisation, par mariage ou par résidence.

46Aborder les questions de nationalité confère au projet migratoire du corralito une dimension plus familiale et de long terme : en effet, qu’il s’agisse de ceux qui accomplissent les démarches de récupération de nationalité en Argentine, ou de ceux qui, immigrés en Europe, souhaitent acquérir une nationalité par naturalisation, tous soulignent qu’ils pourront ainsi transmettre celle-ci à leurs enfants, voire petits-enfants pour les plus âgés, afin qu’ils puissent en disposer un jour. La possession d’une nationalité européenne fonctionne ainsi comme une forme d’assurance, pour soi et sa descendance, face à un futur perçu comme incertain, quel que soit le projet migratoire.

47La société argentine du tournant du xxie siècle, longtemps considérée comme une exception « européenne » sur le continent latino-américain, a été profondément ébranlée par les effets des réformes libérales des années 1980 et 1990, ainsi que des crises économiques et politiques successives. Ses classes populaires et moyennes ont été considérablement appauvries, ce qui remet en cause le mythe national d’ascension sociale intergénérationnelle. Une partie de la population, pour l’essentiel membre des classes moyennes, part « tenter sa chance » à travers l’émigration en direction de l’Europe, en particulier de l’Espagne. En proposant une analyse des logiques migratoires adoptées par les migrants du corralito, nous avons voulu montrer ce que les membres des classes moyennes sont venus chercher en Europe et ce qu’ils y ont effectivement trouvé, et parfois ramené : des ressources directes – économiques et scolaires notamment – comme indirectes – stabilité et sécurité. Grâce à l’expérience migratoire qui permet d’espérer les (re)trouver et/ou acquérir, travailleurs, étudiants, aventuriers bohèmes et saisonniers peuvent envisager un maintien (ou du moins un frein à la chute) dans la position sociale occupée initialement par eux-mêmes et/ou par leur groupe familial. Même les plus fragiles, autrement dit la fraction des classes moyennes dépourvue de capitaux culturels et économiques, dont une partie des membres rencontre en migration des difficultés professionnelles ou personnelles, a pu à sa façon résister à la dégradation de ses conditions de vie. La possibilité d’acquérir une nationalité européenne leur permet, par exemple, de pouvoir anticiper d’autres crises possibles, grâce à la relative liberté de circulation permise par un passeport européen, pour eux et leurs enfants, dans un espace migratoire contraint par des politiques restrictives. Enfin, le climat de relative stabilité économique et politique comme l’existence de garanties sociales, même déclinantes en Europe, permettent à tous de retrouver un certain espoir en l’avenir, quel que soit le lieu où celui-ci sera projeté. Ainsi peuvent-ils déployer à nouveau des stratégies, individuelles ou familiales de moyen et long termes, en vue d’un repositionnement au sein des classes moyennes nationales et internationales.

Notes

  • [*]
    Merci à Pilar González Bernaldo.
  • [1]
    Les expressions et termes entre guillemets sont des extraits d’entretiens, menés essentiellement en espagnol et traduits par nos soins.
  • [2]
    Le terrain français est plus homogène, rassemblant pour l’essentiel des étudiants. Cet article s’intéresse au contexte espagnol, mobilisant néanmoins lorsqu’elles sont pertinentes des données relatives aux personnes ayant migré en France.
  • [3]
    En Argentine, comme dans le reste de l’Amérique latine, on parle de classes moyennes supérieures, moyennes et inférieures. Jiménez Zunino (2011c) a élaboré à propos des classes moyennes argentines une typologie articulant cette classification et le registre d’analyse bourdieusien : une petite bourgeoisie patrimoniale (relativement riche en capital économique : petits et moyens entrepreneurs, artisans), une classe moyenne de service (relativement plus riche en capital culturel : professions libérales et salariés, enseignants, techniciens), une classe moyenne basse (au volume de capital global inférieur : employés d’administration et de commerce, ouvriers qualifiés).
  • [4]
    En Argentine, il y a quatre catégories socioprofessionnelles : ouvrier non qualifié, ouvrier qualifié, technicien et « professionnel » (diplômés du supérieur). Face à la déqualification générale des diplômes et la baisse du nombre d’emplois industriels et administratifs, le niveau de qualification ne suffit plus à définir l’appartenance à tel ou tel groupe : ainsi la plupart des enseignants du secondaire, possédant un diplôme universitaire, sont considérés comme des techniciens.
  • [5]
    Le taux de convertibilité peso-dollar, mis en œuvre en 1991, est un élément central de ces transformations : en abandonnant sa politique monétaire, l’Argentine perd progressivement sa compétitivité et se montre particulièrement sensible aux crises étrangères.
  • [6]
    Quartiers pauvres.
  • [7]
    Certains interviewés en ont vécu de très violentes.
  • [8]
    Notamment dans les films et séries : voir « Vientos de Aguas » (Campanella, 2006) qui met en scène l’émigration dans les années 1930 d’un jeune Asturien en Argentine, et en parallèle le départ en Espagne de son fils, en 2001.
  • [9]
    HYNE (Enfants et petits-enfants espagnols).
  • [10]
    C’est le cas de l’Italie et de l’Espagne, qui, après avoir été bien longtemps des pays d’émigration, deviennent au xxie siècle des pays d’accueil et cherchent à attirer certaines populations préférées à d’autres – originaires d’Afrique en particulier – « mêlant [dans le cas argentin] réciprocité de traitement [i.e. accueillir à son tour] et […] droit du sang [i.e. les descendants d’émigrés]. » (Córdoba Aldana et Miret, 2015 : 3).
  • [11]
    L’Espagne aurait un déficit de sauveteurs en mer, qu’elle comblerait en s’adressant à une population hispanophone qualifiée, issue en particulier de Mar del Plata. Il s’agit d’une véritable filière, très organisée, les entreprises espagnoles venant annuellement recruter la main d’œuvre en Argentine et prenant en charge le volet administratif et logistique des voyages et séjours.
  • [12]
    Ils disposent toutefois des qualifications sportives adéquates.
  • [13]
    L’Europe n’est pas appréhendée comme un ensemble homogène : les pays évoqués qui s’y rattachent sont le plus fréquemment l’Espagne, l’Italie, la France et l’Allemagne.
  • [14]
    Selon le recensement de 2010, 23,25 % des émigrés argentins sont alors partis aux États-Unis et 30,02 % en Espagne (OIM, 2012).
  • [15]
    Bien que fragilisées par les crises et réformes néolibérales prises ces dernières années.
  • [16]
    Ils jouissent de facilités administratives pour résider et travailler en Espagne comme pour prétendre à une naturalisation (Gil Araujo, 2009 ; Izquierdo Escribano et Martínez-Buján, 2014).
  • [17]
    Il ne s’agit pas d’une migration de retour différée : ainsi, le nombre d’Italo-argentins vivant en Espagne est bien supérieur à celui d’Italo-argentins vivant en Italie.
  • [18]
    Loi de mémoire historique (26/12/2007), qui étend le droit d’acquisition par choix de la nationalité espagnole « d’origine » aux personnes dont le père ou la mère a été originairement espagnol (même s’ils ne sont pas nés en Espagne), ainsi qu’aux petits-enfants de ceux qui ont perdu ou ont dû renoncer à la nationalité espagnole (du fait de l’exil). Les prétendants au bénéfice de cette loi avaient jusqu’au 27 décembre 2010, et éventuellement une année de plus, pour établir cette demande.
  • [19]
    Pour une analyse plus complète du phénomène, voir González Bernaldo et Jedlicki (2012).
  • [20]
    Trouver les informations et certificats officiels (de naissance, mariage, résidence, décès etc.) exigés, les faire authentifier et traduire ainsi qu’accomplir l’ensemble des prérequis administratifs, prennent du temps et de l’argent.
Français

Depuis 30 ans, les crises économiques, sociales et financières successives liées aux réformes néolibérales ont fragilisé considérablement l’État social argentin entraînant une forte paupérisation de la population. Pour tenter d’échapper au déclassement, une partie des classes moyennes argentines, qui incarnent les aspirations collectives et individuelles nationales, fait le pari de la migration en Europe, et en particulier en Espagne. À partir d’une enquête qualitative de terrain menée en 2009-2010, les projets et parcours migratoires de membres des trois fractions des classes moyennes argentines seront analysés, en Argentine, en Espagne et en France. Des cadres communs de l’expérience collective de la migration du corralito à l’identification de logiques migratoires différenciées en fonction du type de parcours accompli et des attributs propres à chaque fraction de classe, cet article s’attache à comprendre les enjeux et limites d’une mobilité qui se veut à la fois géographique et sociale.

Mots-clés

  • classes moyennes
  • crise de l’État social
  • déclassement
  • nationalité européenne
  • migration argentine

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Fanny Jedlicki
Fanny Jedlicki est maîtresse de conférences en sociologie à l’université du Havre, membre de l’UMR IDEES (6266), CNRS – Identités et différenciation de l’environnement des espaces et des sociétés. Elle est également chercheure associée au CENS (Centre nantais de sociologie).
Mis en ligne sur Cairn.info le 02/07/2018
https://doi.org/10.3917/tt.032.0179
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