CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Cet article [1] porte sur les différentes conceptions religieuses vécues et partagées par des ouvriers qui se trouvaient dans un chantier forestier gabonais entre 2011 et 2013 et leurs implications dans les relations et hiérarchies de travail. Il met en discussion l’importance et l’effectivité de ces conceptions pour les travailleurs, dans leurs vies quotidiennes et dans leurs relations avec l’environnement durant le travail. L’exploitation industrielle de la forêt gabonaise date de l’époque coloniale et relève d’une appréhension économique de l’environnement, le ramenant à une « mine à ciel ouvert » (Kialo, 2007). Toutefois, ce modèle est réducteur pour l’ensemble des acteurs de la foresterie, et particulièrement pour les travailleurs forestiers gabonais.

2Les forêts gabonaises sont parsemées de sites sacrés et certains arbres peuvent prendre de l’importance symbolique, selon leur espèce, leur ancienneté, leur emplacement ou leur histoire (Bourobou, 2004). Il peut en aller de même pour les grottes ou certains rochers et, de manière générale, la sirène Mamy Wata – esprit aquatique charmeur pouvant apporter fortune ou malheur (Bortolotto, 2009) – est susceptible de se trouver dans chaque cours d’eau. Dans le village où je me trouvais, il était admis qu’elle résidait sous l’un des deux ponts traversant la rivière. En regardant bien, on pouvait y apercevoir des pièces de monnaie jetées pour elle au fond de l’eau. Enfin, il est généralement entendu au Gabon que les esprits des défunts ayant résidé dans un village restent dans les forêts avoisinantes après leur mort. On comprend ainsi que les forêts sont tout sauf des lieux inhabités pour les travailleurs, la nuit et, dans une certaine mesure, le jour également. De plus, rien ne laisse penser que les entités envisagées soient forcément sympathiques (Lallemand, 1995, p. 283). Pratiquant ou non une religion monothéiste, initiés ou non à un culte magico-thérapeutique, rares sont ceux qui considèrent les forêts comme uniquement peuplées d’animaux. La compréhension des moments de travail suppose donc la prise en compte d’un ensemble de manifestations potentielles d’entités [2], d’interactions et de rapports de force avec celles-ci qui jalonnent la vie quotidienne.

3Les questions religieuses seront abordées à partir d’un plan descriptif et pragmatique [3]. D’une part, parce que c’est ainsi qu’elles apparaissent à l’expérience ethnographique. D’autre part, parce que cela permet de faire ressortir la complexité et la diversité de la dimension religieuse. Aborder ainsi les dimensions religieuses dans la vie quotidienne des personnes présentes dans un chantier forestier permet de penser le social de façon épaisse et de contribuer ainsi aux débats théoriques contemporains en la matière. En effet, comme l’explique Julien Bonhomme (2006), pour peu que « la religion » soit importante dans les travaux de sciences sociales au Gabon, les difficultés à définir anthropologiquement cette catégorie obligent à la penser de façon très large. De plus, si les rites initiatiques occupent une place importante dans la littérature, s’intéresser à la modernité religieuse gabonaise implique de prendre en compte ces rites au prisme des transformations et des dynamiques sociales dans lesquelles ils s’inscrivent. Il convient, par ailleurs, de considérer l’importance grandissante des monothéismes, et en premier lieu du pentecôtisme évangélique. Enfin, l’articulation de la relation entre religion et travail sera discutée ici au prisme d’un contexte de pluralisme religieux caractéristique du continent africain (Dorier-Apprill, 2006).

4Penser les relations entre religion et travail dans le cadre d’un chantier forestier gabonais suppose de saisir les spécificités de ce contexte. Il s’agit, en effet, d’un lieu faisant particulièrement bien apparaître la manière dont religion et entités surnaturelles interfèrent dans le fil quotidien des interactions sociales, de même que la diversité des expressions empiriques du religieux. En somme les chantiers forestiers peuvent être considérés comme des hétérotopies (Foucault, 2009) : tout se passe comme s’ils condensaient nombre d’enjeux sociaux, les expriment et les reflètent de façon spécifique.

5Cet article est basé sur des recherches ethnographiques menées au Gabon entre 2011 et 2013 dans la filière bois d’une entreprise multinationale indienne basée à Singapour et déployant alors des activités à grande échelle dans plusieurs domaines agricoles. Réalisée dans le cadre d’une thèse d’anthropologie [4], l’enquête a duré quatorze mois dont la majeure partie s’est déroulée dans la région de Makokou (nord-est du Gabon) où se trouvaient la scierie et les chantiers forestiers de l’entreprise. Une autre partie de la recherche a eu lieu à Libreville où je me suis entretenu avec différents acteurs de la gouvernance forestière. La méthode de travail a reposé sur des notes ethnographiques, des entretiens semi-directifs, des recensions locales [5], des collectes de documents et des prises de photos (Sardan, 1995). Environ 125 entretiens ont été menés au cours de cette enquête. De durée et d’enjeux très variables, ils pouvaient prendre une forme semi-directive assez précise et à valeur principalement informative lorsqu’il s’agissait d’échanger avec des acteurs de la gouvernance forestière à Libreville, ou celle d’entretiens peu directifs lorsque je m’entretenais plusieurs heures avec des travailleurs forestiers avec qui une relation de confiance était établie. La majeure partie de ces entretiens a été enregistrée.

6Nous décrirons, dans un premier temps, le chantier forestier où s’est déroulée l’enquête, la variété religieuse qui s’y trouvait et son importance dans la vie quotidienne. Dans un second temps, ces considérations seront discutées à propos des relations à l’environnement et au prisme des enjeux de pouvoir (sorcellerie) entre les travailleurs.

Un monde social riche et complexe, caractérisé par une pluralité de dimensions du religieux

7L’entreprise Uleaf avait implanté son camp forestier dans le village Pont de la Zadié situé à une cinquantaine de kilomètres de la ville de Makokou, capitale provinciale de l’Ogooué-Ivindo. Le fondateur de ce village appartenait au groupe ethnolinguistique kwele et c’est l’un de ses neveux qui le dirigeait lors de l’enquête. La population du Pont de la Zadié variait très régulièrement mais, même durant les périodes de congés où venaient plus d’enfants, elle ne pouvait pas dépasser les 100 personnes. Le camp forestier en lui-même était assez vaste [6]. Composé en 2011 de 75 cases (dont certaines subdivisées) construites en agba (bois de basse qualité) avec des toits en tôle ondulée, son remplissage variait selon les activités d’exploitation forestière de l’entreprise dans la région. Au maximum, entre 180 et 200 personnes y résidaient. La quasi-totalité d’entre elles n’étaient pas locales et ne venaient même pas de Makokou. Lorsque l’entreprise fonctionnait bien, de nombreuses personnes vivaient donc au camp, et ceci créait un appel d’air qui en amenait d’autres à venir résider au village, soit dans l’espoir de trouver un emploi salarié, soit dans l’idée de développer une petite activité commerciale (débit de boisson, vente de produits agricoles ou forestiers, échanges économico-sexuels (Tabet, 2005)).

Pluralité des conceptions et pratiques religieuses

8Sociologiquement, la situation créait alors un certain brassage et cette diversité se retrouvait dans les pratiques religieuses. Fin avril 2011, j’ai réalisé un sondage auprès des travailleurs vivant dans le camp forestier, ce qui me permit de connaitre les pratiques religieuses qu’ils déclaraient et, s’ils vivaient en couple, la religion de leurs conjointes [7]. 69 travailleurs et, au total, 117 adultes vivaient alors dans le camp. 41 travailleurs vivaient en couple. Un travailleur vivait avec sa sœur en plus de sa conjointe et un travailleur vivait avec son père et sa mère en plus de sa conjointe. Dans le camp, vivaient aussi quatre adultes qui n’étaient pas membres de l’entreprise : une infirmière-assistante et son mari ainsi que les deux vendeurs qui tenaient l’économat [8]. Dans cet ensemble, 51 personnes se déclaraient (ou étaient déclarées par leur conjoint) catholiques (dont l’infirmière-assistante et son mari), 30 protestantes évangéliques [9], 4 musulmanes (dont les deux vendeurs de l’économat), une Témoin de Jéhovah, quatre étaient initiées au Bwiti, quatre l’étaient au Mbiri (autre rite initiatique de guérison pratiqué majoritairement dans le nord du Gabon). De plus, trois personnes étaient initiées au Bwiti mais pouvaient aussi pratiquer la religion catholique (souvent quand elles se rendaient en ville), une ne pratiquait pas mais était anciennement initiée au Bwiti, une ne pratiquait pas mais était anciennement membre de l’Église Béthanie, une se déclarait protestante mais non pratiquante et deux se déclaraient « sans religion » ou « païennes » mais priaient. Enfin, 14 personnes se déclaraient sans religion et il n’a pas été possible d’obtenir la réponse d’une personne.

9Il est également notable qu’un travailleur a été musulman avant de changer de religion, qu’un autre hésitait à le devenir et qu’un dernier a été proche de l’Ordre de la Rose-Croix [10] quand il faisait ses études à Libreville. Concernant les 69 travailleurs présents, 28 vivaient en célibataire. Parmi les 41 autres, 21 avaient la même religion que leur compagne et 20 non. Ces chiffres sont à prendre avec précaution car ils ont été établis à partir de simples declarations : ils ne disent rien de l’effectivité des pratiques et de l’importance des croyances, ni au temps présent ni dans les trajectoires de vie. Par ailleurs, si seulement quelques personnes interrogées ont indiqué une pluri-appartenance religieuse, celle-ci était certainement plus courante et, quoi qu’il en soit, la sorcellerie avait de l’importance pour la plupart des personnes présentes sur le camp.

Importance du religieux au quotidien

10Il convient d’abord de parler du catholicisme. Présent depuis le milieu du xixe siècle au Gabon (Metegue N’nah, 2006, p. 98-103), il constitua longtemps la pratique majoritaire parmi les cultes monothéistes du fait de son implication dans l’entreprise coloniale française, notamment au début du xxe siècle (Mary, 2010). Sur le chantier, certains travailleurs étaient catholiques ainsi que le directeur exécutif (de nationalité française) en 2011. Ils se retrouvaient ainsi le dimanche à l’église de Makokou, lors des week-ends de paye où les travailleurs revenaient en ville. Ce directeur pouvait ensuite se servir d’un effet de proximité découlant de cette communauté confessionnelle pour faire taire les demandes de certains travailleurs et justifier leurs faibles rémunérations, arguant qu’il leur fallait déjà rendre grâce d’avoir du travail. Par ailleurs, d’autres travailleurs se réclamaient de différentes branches du protestantisme évangélique (ou pentecôtisme) alors en pleine expansion dans le pays [11] (Lindhardt, 2015 ; Mébiame-Zomo, 2016). L’un d’eux, Claver Okalago [12] (prospecteur) organisait parfois des séances de prière lorsqu’il rentrait à Makokou, où résidait sa famille. Sa croyance lui permettait de minorer les risques mystiques auxquels il devait faire face ce qui, dans sa rhétorique, prenait la forme d’une distinction entre l’existence et la croyance dans les entités surnaturelles :

11

Il y a une certaine force qui dégage sous la croyance. Je dis : lorsque vous croyez que ces choses existent, ça change. Mais lorsque vous ne croyez pas que la chose existe, la chose ne peut pas vous atteindre. Ou bien la chose peut vous atteindre mais elle n’a pas l’efficacité qu’elle devait vous faire. Moi, j’ai toujours dit : « Toutes ces choses, peut-être ça existe mais je ne crois pas. » Tant que je ne crois pas, ça ne pourra jamais m’arriver.
(Entretien réalisé le 26 juillet 2011)

12Dans le groupe, seuls deux travailleurs étaient musulmans. L’un était gabonais et l’autre avait émigré depuis le Sénégal. Il était employé comme gardien du camp et résidait dans une case située juste à son entrée, où il tenait également une petite boutique de produits de première nécessité. Plus importants en nombres étaient les travailleurs initiés dans l’une des branches du culte magico-thérapeutique gabonais qu’est le Bwiti (Bonhomme, 2005) ou le Mbiri, ce qui les amenait à porter des considérations particulières à l’environnement forestier et aux esprits de la forêt (pouvant être des ancêtres défunts) qui s’y trouvaient potentiellement.

13Plusieurs travailleurs n’adhéraient à aucune religion mais ne déconsidéraient pas le principe d’adhésion. Même s’ils n’employaient pas le terme, on peut parler à leur endroit d’une forme d’agnosticisme. De la même manière, d’autres travailleurs se démarquaient plus nettement des pratiques religieuses rencontrées, les dénonçant volontiers comme de la « charlatanerie » [13], dans une posture proche du scepticisme, voire de l’athéisme [14]. Enfin, reste à aborder la question de la sorcellerie, registre omniprésent dans les discours au Gabon et très régulièrement mobilisé sur le chantier et dans le camp forestier. Si l’importance accordée à cette logique explicative de l’affliction (que sont les discours sur la sorcellerie) variait selon les personnes, nul ne s’en moquait ouvertement. Les plus en prise avec ces problématiques étaient certainement ceux initiés dans le Bwiti ou dans les églises évangéliques ou de Réveil (Fancello, 2008), reproduisant ainsi sur le site cette configuration du pouvoir vécu au prisme du religieux caractéristique du Gabon contemporain (Tonda, 2005 ; Mary 2009).

14Comme nous avons pu le voir, les travailleurs étaient loin de partager les mêmes croyances, de se réclamer des mêmes religions et ceci avait des implications sur leurs rapports au travail et à l’environnement dans lequel ils se trouvaient. C’est sur ces deux derniers aspects qu’il convient maintenant de porter attention.

Points communs et différences dans les rapports au travail et à l’environnement

15Le camp était considéré comme un lieu « protégé ». Protégé matériellement, car l’interconnaissance y régnant empêchait, dans une certaine mesure, certaines mauvaises rencontres pouvant se dérouler le long des routes ou dans les villages. Protégé également d’un point de vue mystique (dans les interactions potentielles avec des entités surnaturelles) car il s’agissait bien d’un lieu où l’influence des Européens, des Blancs était forcément présente. Cependant, les travailleurs quittaient le camp quotidiennement pour aller dans la concession forestière. Ils s’arrangeaient alors diversement avec les contradictions qu’ils avaient à affronter : d’un côté travailler en détruisant la forêt, de l’autre être bien sûr que cet environnement était peuplé d’un ensemble d’entités agissantes.

Environnement de travail et considérations religieuses

16Ces différents éléments étaient diversement pris en considération selon les personnes. A minima, certains n’y accordaient pas d’importance, mais ce désintérêt ne valait pas réfutation. Davantage concernés, les travailleurs forestiers catholiques ou musulmans adoptaient généralement une attitude humble ou légèrement dédaigneuse, permise par leur foi monothéiste, à l’égard de ces histoires. Il en allait différemment pour les personnes pratiquant le christianisme dans une Église pentecôtiste. L’environnement forestier était alors perçu comme démoniaque et la protection biblique n’était pas appréciée comme pourvoyeuse de tranquillité, mais comme bouclier protecteur dans le cadre d’une lutte permanente entre le Bien et le Mal. En entretien, Claver Okalago eu ainsi cette réponse à ma question :

17

Est-ce que tu penses qu’il y a des esprits dans la forêt ? Oui, pour ça, oui. On appelle ça les « esprits errés ». Tu sais il y a les… Quand le Diable avait pris le pouvoir, il y avait des esprits qui étaient avec lui et ces esprits sont allés errer. Donc certains sont allés dans les eaux, certains sont allés dans la Nature… Donc ceux-là qui sont dans la Nature sont devenus des génies. Mais, tous ces esprits sont englués par le pouvoir divin.
(Entretien réalisé le 26 juillet 2011)

18Enfin, ce sont les travailleurs bwitistes qui étaient les plus tiraillés puisque, spirituellement, ils reconnaissaient pleinement l’importance de ces existences forestières hétéroclites.

19Ainsi, au petit matin, bien avant les premiers rayons du soleil, alors que certains allaient se rafraîchir à la rivière et que d’autres buvaient leurs premières bières pour se sentir en forme, on pouvait entendre, à proximité de quelques habitations, le bruit d’une petite « harpe » [15] qu’un initié bwitiste faisait résonner avec sa bouche, chantant également quelques paroles pour se mettre en accord avec les esprits de la forêt. Dans d’autres habitations, certains travailleurs prenaient parfois un long moment pour prier afin que leur journée se passe pour le mieux. Ces considérations diverses se prolongeaient pendant la journée de travail puisque, une fois sur le site, il était d’usage de commencer par manger entre ouvriers d’une même équipe. Il était alors courant de voir des personnes verser au sol une petite portion de leur nourriture ou quelques grains de riz comme don aux esprits locaux. Il est également de coutume, quand un chantier forestier commence, de leur faire des libations (ce que les forestiers appellent « le sacrifice »). Le chef d’exploitation de l’entreprise, Thomas Mbandjou, m’en parla en ces termes :

20

Il y a obligation d’être en harmonie avec les esprits, pour dire « Bon, ok, il y a tel projet qui va passer par là mais… On a marqué notre accord et on souhaite que vous aussi vous marquiez votre accord pour que les choses se fassent dans de bonnes conditions, sans qu’il y ait des accidents ou des inconvénients. » Moi, je pense que c’est important. Ça fait en sorte que, bon, je n’ai pas trop trop de problèmes au niveau de la forêt. Mes gars partent le matin, ils rentrent sans problème le soir, dans les forêts où on n’a jamais mis les pieds et qui ne sont pas nos forêts habituelles donc… Il faut être en harmonie avec la forêt.
(Entretien réalisé le 18 avril 2013)

21Cette volonté de prévenir les mauvaises humeurs et les conflits potentiels avec les esprits de la forêt se manifestait aussi durant les phases de travail les plus délicates. Les abatteurs se signaient régulièrement avant d’abattre un arbre et on discutait souvent de la véritable opportunité de couper les plus importants. Il en allait de même pour les conducteurs de bulldozer qui évitaient de faire tomber les plus gros arbres, pour des raisons pratiques certes, mais sans jamais négliger non plus les motifs spirituels. Cela dit, ce sont surtout des préoccupations spirituelles générales que les travailleurs prenaient en compte car, d’une part, ils étaient bien en train de travailler et, d’autre part, ils venaient souvent de régions éloignées dans le pays. Ainsi, s’ils pouvaient prêter attention à la valeur d’un arbre ou d’une espèce, s’ils savaient se méfier de ce qui pouvait se passer autour d’un rocher trop saillant, ils n’avaient généralement pas de connaissance approfondie d’un lieu, ce qui leur aurait permis de connaître les sites secrets d’initiation ou les anciens emplacements de villages (même si des indices permettaient de les déceler). Fort peu de travailleurs, en effet, avaient connaissance ou portaient de l’intérêt au génie de la forêt que les Kweles nommaient « Angion » [16]. Pourvu de grandes jambes sans genoux, il pouvait être bon ou mauvais mais avait surtout pour passe-temps de désorienter ceux qu’il rencontrait en forêt, les faisant marcher en rond et retomber sur les mêmes points pendant plusieurs jours, parfois une semaine. Enfin, une large partie des travailleurs forestiers n’étaient capables de reconnaître qu’un faible nombre des essences d’arbre, souvent les seules exploitées, et n’avaient qu’une connaissance relative des plantes médicinales ou alimentaires locales.

Sorcellerie, intentionnalité et jalousie

22Par ailleurs, les discours mobilisant la sorcellerie étaient régulièrement de mise, permettant de supposer une intentionnalité (maligne a priori) pour chaque action (Favret-Saada, 1977). De la sorte, tout pouvait être tenu comme la conséquence d’une attaque sorcellaire, y compris le déclenchement d’une crise de paludisme. Bien que le camp forestier fût un lieu bénéficiant d’une certaine protection par rapport à l’environnement extérieur à cet égard, nombre de travailleurs se méfiaient des attaques qu’ils pouvaient s’envoyer entre eux à l’intérieur du camp. Celles-ci prenaient notamment la forme de « fusils nocturnes » [17] qu’il faut entendre comme des pièges (mystiques) adressés à une personne et tendus entre deux points de passage du camp (entre deux cases proches, par exemple). La nuit, notamment, si la personne visée passait par un endroit où un fusil nocturne avait été posé pour elle, elle enclenchait le piège et si elle y repassait, elle le déclenchait. Dès le lendemain, elle ne pouvait plus aller travailler, perdait de l’argent et la considération de ses supérieurs, ceci pouvant aller jusqu’à l’hospitalisation et la perte de l’emploi. De la sorte, nombre de travailleurs adoptaient une déambulation particulière dans le camp, évitant de repasser deux fois au même endroit surtout la nuit.

23Un jour, un travailleur estimé et reconnu pour ses qualités se réveilla, sans explications apparentes, avec la cheville enflée et infectée et c’est clairement en ces termes qu’il expliqua cette affliction qui le maintint assis plusieurs jours. De tels sorts pouvaient être lancés directement par un travailleur en direction d’un autre, ceci en premier lieu pour des questions de jalousie. Comme me l’expliqua Pierre Ndeka (abatteur) :

24

La jalousie qui régnait entre le personnel… Il y en a d’autres qui faisaient mieux les choses par rapport à d’autres qui ne voulaient pas voir l’autre. C’est la haine, M. Étienne. L’autre ne veut pas voir ce que tu es en train de faire, il va continuer la jalousie envers toi. Il va se mettre à te critiquer : « oh, voilà celui-là… ». Supposons que cette jalousie, au moment où vous n’avez pas vraiment une bonne entente avec ce dernier, donc automatiquement lui aussi également va se retrouver avec son petit groupe, là où il y a vraiment de l’entente, la critique va toujours arriver. Il dira : « Voilà celui-là… lui vraiment, il est vraiment arrivé parce qu’il a acheté ceci… » C’est vraiment comme ça.
(Entretien réalisé le 30 août 2011)

25Pour reprendre les mots de Jean-Bruno Ngouflo (2015), « dans ce climat de rivalité entre employés, les accusations de sorcellerie agissent comme une sorte de régulateur social du rapport à l’autre, le soupçon étant considéré comme un indicateur d’ascension sociale ou à l’inverse, de l’échec professionnel ».

Conclusion

26Il ressort de cette analyse une diversité de conceptions, de positions et de perspectives, que ce soit à l’égard de l’environnement, dans les relations horizontales entre travailleurs ou dans les relations hiérarchiques. La part religieuse de la vie quotidienne pouvait autant opérer comme protection que comme recherche d’harmonie avec l’environnement. Dans les rapports de force interindividuels ou les relations hiérarchiques, cette part pouvait justifier des postures, être instrumentalisée pour naturaliser une domination ou médiatiser et dramatiser les émotions produites par la violence et les inégalités. Les enjeux religieux étaient donc particulièrement denses, variés et hétéroclites dans le chantier forestier. Autant ils n’étaient que le reflet de l’épaisseur du champ religieux gabonais dans son ensemble, autant il est possible de considérer que peu de lieux les condensaient et les restituaient de cette façon.

27S’intéresser aux relations entre religion et travail dans un contexte nettement moins sécularisé que celui qui existe en France permet, finalement, de mettre en valeur plusieurs des caractéristiques de ces relations. Il ressort tout d’abord que les mondes du travail font l’objet d’investissements symboliques importants (il y a bientôt un siècle, les écrits de Simone Weil (1999, 2002) en ont donné un autre exemple, à propos du travail taylorisé). Nous pouvons noter ensuite que ces considérations portent tant sur le rapport à soi, que sur le rapport aux autres et à l’environnement. Enfin, elles ne sont pas prédéterminées moralement et peuvent exprimer des visées aussi mélioratives et positives que dépréciatives et négatives. En contrepoint, les discours et pratiques religieuses semblent constituer des supports pertinents pour donner forme et exprimer ces investissements symboliques. Si nous avons pu voir comment la foresterie gabonaise module les expressions religieuses, il y a également, dès lors, à s’interroger sur la façon dont les mondes du travail, en retour, les modèlent.

Notes

  • [1]
    Je tiens à remercier Claire de Galembert, Julien Tassel et le comité de rédaction de la revue Sociologies pratiques pour leur accompagnement dans l’élaboration de ce texte, ainsi que Julien Bonhomme pour sa relecture attentive.
  • [2]
    Par entité, est entendu « un objet concret considéré comme un être doué d’unité matérielle et d’individualité, alors que son existence objective n’est fondée que sur des rapports » (Rey, 2005, p. 539).
  • [3]
    En suivant prosaïquement la démarche adoptée par Julien Bonhomme (2005) dans son étude du culte magico-thérapeutique gabonais qu’est le Bwete Misoko.
  • [4]
    La dernière partie (2012-2013) a été effectuée en lien avec le Centre national de la recherche scientifique et technologique (cenarest) gabonais.
  • [5]
    Concernant notamment l’organisation et les commodités de vie dans le camp forestier ainsi qu’à propos des produits vendus dans l’économat du camp et dans les petits commerces à proximité.
  • [6]
    Pour plus de détails sur l’habitat dans le camp forestier ainsi que sur l’entreprise Uleaf, cf. Bourel (2016).
  • [7]
    Je n’ai pas tenu compte de celle des enfants, considérant que s’ils étaient en âge de participer à un culte, ils suivraient généralement celui de leurs parents. Cela n’est toutefois pas systématique pour les adolescents.
  • [8]
    Magasin où l’on trouve les produits d’alimentation ou de première nécessité.
  • [9]
    Soit ne précisant pas de quelle église (9), soit de différentes églises : Alliance chrétienne du Gabon (11), Église Béthanie (6), Église pentecôtiste Goshene (1), Exoplus (1), Église évangélique du Gabon (1), Église adventiste du septième jour (1).
  • [10]
    Société ésotérique et secrète à tendance mystique.
  • [11]
    Lorsque je suis arrivé pour la première fois au Pont de la Zadié en 2011, des cérémonies du Bwiti étaient régulièrement organisées par un nganga (officiant) dans le village et les pratiques évangéliques étaient perçues comme celles se déroulant dans les villes (Libreville en premier lieu). Lors de mon dernier séjour en 2015, le nganga était décédé et une cellule de prière de la branche évangélique Béthanie avait été créée.
  • [12]
    Les noms ont été anonymisés.
  • [13]
    Lorsqu’une référence était faite à la « charlatanerie » dans les propos qui m’étaient adressés ce pouvait être soit une façon de disqualifier certaines pratiques religieuses par rapport à celles pratiquées, soit une façon de disqualifier la bigoterie attachée aux pratiques religieuses en général sans que cela ne disqualifie le principe de croyance. Claver Okalago qualifia ainsi les pratiques protectrices de certains travailleurs : « Tu sais, les gens sont limités. Il y a des gens, par exemple, qui te prennent un talisman pour faire l’abatteur. Est-ce que vous croyez que, pour faire l’abattage, il faut un talisman ? » (Entretien réalisé le 26 juillet 2011).
  • [14]
    Dans ce paragraphe, les termes « agnosticisme » et « athéisme » sont à entendre au sens descriptif et non au prisme de l’ensemble de leurs charges dans l’histoire des idées.
  • [15]
    « Harpe » était le terme employé localement. Il faut toutefois se figurer ici un arc musical reposant sur un résonateur buccal, un instrument se rapprochant d’une guimbarde.
  • [16]
    Transcription littérale d’un terme communiqué oralement.
  • [17]
    « Le fusil nocturne […] est un mal physique bien localisé : il se manifeste par une intense douleur qui commence dans le pied, remonte dans la jambe et peut aller jusqu’à la nécrose et la paralysie. » (Bonhomme, 2005, p. 100).
Français

L’article décrit un ensemble de conceptions et d’enjeux relevant du religieux dans un contexte d’exploitation forestière au Gabon au début des années 2000. Ce monde du travail apparaît comme parcouru par une grande variété de pratiques et de considérations « religieuses » (au sens large) qui, coprésentes, s’entrecroisent, se répondent, s’influencent. La labilité à l’œuvre reflète un milieu social dense, dynamique et traversé de rapports de force dans sa configuration comme dans sa quotidienneté.

  • Gabon
  • exploitation forestière
  • travail
  • pluralisme religieux
  • hétérotopie

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Étienne Bourel
Doctorant en anthropologie – ladec (Laboratoire d’anthropologie des enjeux contemporains), Université Lumière Lyon-2.
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/12/2019
https://doi.org/10.3917/sopr.039.0077
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