CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Chaque année, en France, des magazines « pour cadres » – L’Express, le Point, Challenges –, la presse éducative – l’Étudiant – et la presse quotidienne nationale comme Le Figaro ou Le Parisien publient leurs classements des écoles de commerce. Cette récurrence impose comme allant de soi, aux jeunes et à leurs familles, l’idée que ces écoles participeraient d’un même espace compétitif et seraient toutes hiérarchisées et hiérarchisables, en vertus de critères objectifs. Marqués du sceau de l’évidence, ces classements sont pourtant relativement récents à l’échelle de l’histoire des écoles de commerce : tandis que les plus anciennes ont été créées à la fin du xixe siècle, le premier « banc d’essai » des écoles ne paraît qu’en 1973 dans L’Expansion[1], suivi quelques années plus tard par la publication de palmarès dans Le Monde de l’Éducation et L’Étudiant. Ce n’est qu’à partir des années 1990 que l’exercice devient régulier pour un certain nombre de magazines et le nombre des classements existant a fortement augmenté au cours des quinze dernières années. Cet essor des classements des écoles de commerce reflète – autant qu’il y contribue – la transformation de l’espace de ces formations, à travers une dynamique de hiérarchisation statutaire accrue. Cette transformation est intimement liée à la mise en œuvre depuis le début des années 1980 de nouveaux modes de recrutement pour un certain nombre d’écoles de commerce. Jusqu’alors pour une large part local, leur recrutement se nationalise, entrainant une mise en concurrence des établissements pour attirer les candidat.e.s. Ces écoles constituent de fait un cas particulièrement intéressant pour mettre au jour les effets que peuvent avoir des changements dans les modalités de sélections sur les établissements eux-mêmes.

2On s’intéressera ici aux écoles supérieures de commerce, c’est-à-dire aux écoles reconnues par l’État dont le diplôme est visé par le ministère de l’Éducation nationale, recrutant une partie de leurs élèves sur classes préparatoires et qui, pour la plupart, entretiennent des liens étroits avec une ou plusieurs chambre(s) de commerce [2]. Cet ensemble intègre les établissements les plus (re)connus comme HEC mais aussi des écoles situées hors de la région parisienne, qui furent à partir de 1965 appelés Écoles supérieures de commerce et d’administration des entreprises (ESCAE), et plus communément désignées sous le nom de « Sup de Co [3] ». Ces dernières, organisées en réseau, étaient soumises à un cadre législatif commun qui s’est progressivement construit à partir de la fin du xixe siècle et qui s’est délité au cours des années 1980. L’existence de ce réseau, puis ses transformations et sa disparition, permettent d’appréhender la façon dont s’est structurée la concurrence entre ces écoles, de la fin des années 1960 aux années 1990, ainsi que le rôle des modalités de sélection dans leur hiérarchisation.

Un recrutement entre logiques locales… et sociales (années 1960 - fin des années 1970)

3À la fin des années 1960, le réseau des ESCAE organise une division de l’offre de formation au « haut enseignement commercial » sur une base géographique. Réparties sur la quasi totalité du territoire [4], ces écoles dispensent un enseignement organisé selon un programme commun et délivrent à l’issue d’examens nationaux un même diplôme, le DESCAF (diplôme d’études supérieures commerciales et d’administration financière). Leurs directeurs se réunissent tous les ans en congrès et une commission dite « permanente » valide les orientations collectives. En outre, ces écoles recrutent à partir d’un concours commun [5] : les mêmes épreuves d’entrée sont proposées à l’ensemble des candidat.e.s, qui doivent obtenir une note supérieure à une barre fixée au niveau national pour être déclarés admis. Ce concours a cependant une dimension locale, puisque les candidat.e.s ne peuvent postuler qu’à une seule ESCAE à la fois, et doivent faire leur choix dès l’inscription au concours. Les logiques présidant à ce choix sont avant tout géographiques [6] : les candidat.e.s choisissent généralement l’école la plus proche de leur domicile et ce d’autant plus que la préparation au concours des ESCAE est pour l’essentiel assurée dans des classes préparatoires intégrées à ces établissements ou dans des petites formations privées locales. Conséquence de cette division du recrutement, le nombre de candidat.e.s pour chaque école est relativement restreint : en 1963, il est en moyenne de 182 pour les ESCAE de province. Faisant également parti des ESCAE, l’École supérieure de commerce de Paris (ESCP), attire quant à elle 1 445 candidats la même année. Cette école occupe de fait une place particulière au sein du réseau : plus ancienne que les autres ESCAE – elle a été créée en 1819 alors que les plus anciennes des ESCAE de province datent des années 1870 – elle bénéficie également d’un plus grand prestige. En outre, à la différence des autres ESCAE elle n’est pas mixte et ne recrute donc que des garçons.

4La position particulière de l’ESCP au sein du réseau des ESCAE participe d’un clivage plus large entre Paris et la province. La capitale compte trois autres écoles supérieures de commerce, qui, toutes situées hors du réseau des ESCAE, organisent chacune leur propre concours de recrutement : l’École des hautes études commerciales (HEC), l’École supérieure des sciences économiques et commerciales (ESSEC) et l’école du Haut enseignement commercial pour les jeunes filles (HECJF). Ces établissements ne sont pas mixtes, les deux premiers sont réservés aux garçons et le dernier est exclusivement féminin.

5Depuis 1913, HEC recrute ses élèves à travers un concours qui lui est propre, préparé dans des classes préparatoires au haut enseignement commercial, dites classes préparatoires « HEC », sur le modèle des classes préparatoires aux grandes écoles d’ingénieurs ou aux Écoles normales supérieures (Meuleau, 1981). Très majoritairement situées dans des lycées – privés ou publics – franciliens, ces classes fournissent un important vivier local de recrutement, complété par les formations ouvertes dans des lycées de centre-ville régionaux [7]. D’après les adresses des parents recueillies par Marc Meuleau, sur la période 1953-1974, 47 % des élèves d’HEC sont issu de Paris et sa banlieue, 46 % de province et 7 % de l’étranger [8]. Autre école parisienne, l’ESSEC, créée au début du xxe siècle par les Jésuites, s’adresse jusque dans les années 1950 essentiellement aux fils de la bourgeoisie commerçante et industrielle catholique. Issus pour la très grande majorité de l’enseignement catholique privé, les étudiants qui intègrent alors l’ESSEC ont rarement présenté le concours de plusieurs écoles de commerce (Languille, 1997, p. 29), leur choix se faisant plutôt entre les différentes possibilités offertes par l’Institut catholique de Paris, dont elle dépend. En outre, le nombre de candidats provinciaux est très minoritaire – moins de 20 % en 1954 (idem, p. 32). Au cours de la décennie suivante, la hausse du nombre de candidats [9] associée à une volonté des responsables de l’école d’améliorer le niveau de recrutement – et donc la réputation de l’école – entrainent une hausse de la sélectivité du concours d’entrée. Ceci incite les candidats à se présenter simultanément à d’autres écoles pour accroître leurs chances de succès et, pour cela, à fréquenter les classes préparatoires HEC. Inversement, les candidats à HEC, devenue elle aussi plus sélective [10], tentent également leurs chances dans les autres écoles parisiennes, dont l’ESSEC, mais aussi l’ESCP. Ceci explique le nombre important de candidats à son concours, comparativement aux autres écoles du réseau des ESCAE. En 1969, l’ESCP demande et obtient son autonomie vis-à-vis de ce réseau, ce qui lui permet notamment d’organiser son propre concours d’entrée. Enfin, HECJF, exclusivement féminine, recrute également la majorité de ses élèves à l’issue de classes préparatoires spécifiques.

6À la fin des années 1960, le recrutement des écoles de commerce françaises s’organise donc pour une part sur une base géographique, les élèves des ESCAE étant majoritairement issus des régions où elles sont situées, tandis que les quatre écoles situées en région parisienne se partagent le même vivier issu des classes préparatoires parisiennes, masculin pour HEC, l’ESSEC et l’ESCP, féminin pour HECJF. Ces quatre écoles, qui accueillent à elles seules plus du quart des étudiant.e.s nationaux suivant un « haut enseignement commercial » attirent également une fraction des candidat.e.s les plus dotés socialement et scolairement issus des quelques classes préparatoires HEC situées dans les grandes villes françaises. De fait, la composition sociale des établissements parisiens se distingue de celle des ESCAE de province : on compte en 1967-1968 respectivement 11,4 % d’enfants de patrons à HEC contre 30,5 % en moyenne pour les ESCAE (hors Paris). Réciproquement, alors que les fils de cadres supérieurs et professions libérales constituent 50,3 % des effectifs à HEC, ils sont 34,5 % dans les ESCAE [11].

Nationalisation du recrutement et hiérarchisation accrue des écoles supérieures de commerce

7Au cours des années 1970, plusieurs processus vont changer la donne. En premier lieu, les écoles parisiennes deviennent mixtes et la chambre de commerce de Paris, dont dépendent HEC, l’ESCP et HECJF, décide alors de fermer cette dernière, considérée comme redondante. Deuxièmement, la division entre les classes préparatoires HEC situées en lycées, qui préparent aux écoles parisiennes, et les classes préparatoires intégrées aux ESCAE, préparant uniquement à ces dernières, s’infléchit. Cette évolution résulte tout d’abord de l’ouverture de nouvelles classes préparatoires HEC, dont les effectifs passent de 2 600 étudiants à la fin des années 1960 pour atteindre 5 000 dix ans plus tard. Cette augmentation du nombre de préparationnaires entraîne une hausse des candidatures à l’entrée des écoles parisiennes, qui deviennent donc, mécaniquement, plus sélectives. En conséquence, afin de multiplier leurs chances d’intégrer une école, les élèves des classes préparatoires HEC se tournent de plus en plus vers le concours des ESCAE de province, candidatant notamment à celles de Rouen ou de Reims, proches de la capitale. Celles-ci ne représentent néanmoins qu’une « sécurité » ou un second choix : en 1979, 55 % des reçus au concours d’entrée d’une ESCAE sont issus d’une classe préparatoire HEC, mais ils ne représentent que 42 % des étudiants effectivement entrés dans l’une de ces écoles.

8Alors que certains responsables des ESCAE voient l’arrivée de candidat.e.s issus des classes préparatoires HEC d’un mauvais œil, dans la mesure où ils constituent une concurrence à leurs propres classes préparatoires et à leurs candidat.e.s locaux, d’autres cherchent au contraire à attirer ce nouveau vivier, à l’instar de l’ESC Lyon. Cette dernière fait alors l’objet d’une politique de développement, fortement soutenue par les acteurs locaux (chambre de commerce, collectivités locales) dont l’un des objectifs est la reconnaissance nationale (Pavis, 2003). L’école ferme ainsi ses classes préparatoires intégrées dès 1972, afin de ne plus accueillir que des candidat.e.s issus des classes préparatoires HEC. En outre, elle quitte en 1979 le cadre des ESCAE, que ses responsables estiment trop rigide, et organise dès lors son propre concours d’entrée. Cette autonomie de l’école lyonnaise modifie profondément son recrutement : le nombre de candidats à son concours passe de 934 en 1978 à 2 700 en 1980. En outre, l’éventail géographique du recrutement s’élargit aussitôt : d’après L’Étudiant, 61 % des étudiants ayant intégré l’école en 1979 étaient originaires de la région Rhône-Alpes, contre seulement 17,4 % en 1980 [12].

9Le départ de l’ESC Lyon ébranle l’ensemble du réseau des ESCAE. Les représentants de ces écoles se réunissent en 1980 pour discuter d’une réforme du système de recrutement. Si l’enjeu est d’abord de ménager d’autres écoles « autonomistes », il s’agit également de rééquilibrer la répartition des candidat.e.s. En effet, le nombre de places offertes dans chaque école est fixé au préalable par la commission permanente des ESCAE. Or, depuis quelques années, certaines d’entre elles ne remplissent pas leur quota de places : alors que les exigences du concours ont été à plusieurs reprises élevées depuis 1965, le profil scolaire des candidat.e.s locaux ne s’est pas nécessairement transformé et un nombre insuffisant d’entre eux/elles parvient à atteindre la barre d’admission fixée au niveau national, c’est-à-dire la note minimale pour être reçu. Inversement, les écoles proches de Paris, qui bénéficient largement des candidatures des élèves issus des prépas HEC, ont du mal à répondre à la demande et doivent refuser des candidat.e.s ayant pourtant obtenus des notes supérieures à la barre d’admission. Le concours des ESCAE est donc réformé en 1982. Comme c’était le cas auparavant, les épreuves écrites sont communes à toutes les écoles du réseau, néanmoins celles-ci ont désormais la possibilité de faire varier les coefficients attribués à chaque matière. Autre changement, alors que jusqu’ici il y avait une barre d’admissibilité – c’est à dire une note minimale pour accéder aux épreuves orales – et une barre d’admission – c’est à dire une note minimale pour être admis – nationales, les écoles peuvent désormais fixer leur propre barre d’admission. Ces nouvelles modalités permettent d’entériner pour la première fois, dans le fonctionnement même du réseau, des différences de sélectivité entre les écoles. Par ailleurs, et c’est un changement fondamental, chaque candidat.e au concours des ESCAE peut désormais se présenter à cinq écoles du réseau, contre une seule auparavant.

10Cette dernière modification induit une hausse généralisée du nombre de candidat.e.s par école (le nombre total de candidatures aux ESCAE est multiplié par quatre entre 1980 et 1982, passant de 4 677 à 20 699), ainsi qu’un élargissement géographique de leurs recrutements : sur l’ensemble des ESCAE, la part de candidats venant de Paris et sa région passe de 18 % à 32 %. En outre, elle conduit à mettre les écoles du réseau directement en concurrence les unes avec les autres : alors qu’auparavant la répartition des candidat.e.s se faisait en amont du concours, au moment de l’inscription, et essentiellement sur des critères géographiques, désormais les étudiant.e.s pouvant candidater et donc être reçus à plusieurs écoles doivent faire un choix entre elles, à l’issue des résultats. Ceci incite l’ensemble des ESCAE à développer des stratégies de différenciation, pour attirer des étudiant.e.s, et à professionnaliser leurs activités de communication : elles adoptent une à une des logos, présentés dans les théories marketing comme un élément indispensable de l’« identité visuelle » et nombre d’entre elles rejettent désormais le sigle d’ESCAE. Par ailleurs, des publicités vantant leurs mérites sont diffusées dans les magazines comme L’Étudiant ou Le Point.

11Les ESCAE participent ainsi à l’institutionnalisation de la concurrence qui les oppose. Mais elles ne sont pas les seules : la presse va aussi jouer un rôle central dans ce processus de différenciation. Certains organes spécialisés – presse pour cadres et presse scolaire – se saisissent en effet des nouveaux enjeux compétitifs qui opposent les écoles et se constituent comme prescripteurs sur le marché qui se dessine. Définissant des critères de classement, ces différentes revues participent à la création d’une « échelle des qualités » et tout à la fois objectivent et accélèrent les processus de hiérarchisation. Or, le recrutement apparaît d’emblée comme un critère central : le magazine L’Étudiant présente ainsi régulièrement, dès le début des années 1980, un classement des écoles supérieures de commerce en fonction de la « côte des candidats », c’est-à-dire du nombre de candidatures. Un processus auto-entretenu se met en place : les écoles qui attirent le plus d’étudiant.e.s sont les mieux classées, ce qui contribue l’année suivante à attirer encore plus de candidat.e.s. Les enjeux financiers redoublent encore ces effets : dans la mesure où les budgets des écoles dépendent largement des frais de scolarité, toutes cherchent à accroitre la taille de leurs promotions. Les plus attractives bénéficient alors de ressources accrues qui leurs permettent d’améliorer leur offre de formation… et de communiquer dessus. En conséquence, alors que les différences initiales étaient relativement réduites, les disparités entre les établissements s’accroissent. Le classement de L’Étudiant s’enrichit par la suite d’autres critères, qui portent encore pour une large part sur le recrutement, à l’instar de la proportion d’étudiants titulaires d’un bac C (ex-baccalauréat scientifique), ou du taux d’échec au concours.

12Ainsi, loin de réduire les tensions au sein du réseau des ESCAE, la réforme du concours de 1982 les attise, mettant de fait les ESCAE en concurrence directe les unes avec les autres pour attirer les candidat.e.s et conserver les lauréat.e.s. En 1987, les ESC de Reims et Rouen quittent elles aussi le réseau des ESCAE et fondent avec deux écoles indépendantes, l’EDHEC [13] et l’ICN [14], un nouveau regroupement, Ecricome [15], qui organise un concours commun. En réaction à ce départ, et pour répondre à la volonté de certains responsables d’ESCAE d’élargir leurs possibilités de recrutement, le concours des ESCAE est à nouveau réformé. Désormais, les candidat.e.s peuvent se présenter simultanément à l’ensemble des quatorze écoles du réseau [16] et, s’ils/elles sont reçus dans plusieurs d’entre elles, en choisir une à l’issue du concours. Ceci accélère encore la hiérarchisation des ESCAE, les plus attractives ne cessant d’accroitre la taille de leurs promotions, alors que d’autres peinent à les remplir avec les candidat.e.s issu.e.s des classes préparatoires [17]. En conséquence, le réseau finit par disparaître définitivement au début des années 1990, ainsi que les dernières classes préparatoires intégrées à ces écoles. Le concours commun des ESCAE est alors remplacé par un système plus large et moins contraignant : la Banque commune d’épreuve (BCE) qui rassemble, dès 1991, les écoles parisiennes (HEC, ESSEC, ESCP) et la majorité des anciennes ESCAE [18]. Ce système est à mi-chemin entre l’ancien système des ESCAE (un concours avec des épreuves identiques pour toutes les écoles) et l’autonomie qui prévalait pour les écoles parisiennes (un concours spécifique à chaque établissement). En effet, au sein de la BCE, certaines épreuves sont mutualisées, mais d’autres restent exclusives à certains établissements.

Quand la sélection fait la réputation, ou le « statut par les chiffres »

13La décennie 1980 est ainsi celle d’une véritable « nationalisation » du recrutement des ESCAE, avec la disparition de la logique locale de recrutement qui prévalait dans les ESCAE, remplacée par une logique statutaire, articulant à la fois la sélectivité des établissements (les plus prestigieux sont les plus sélectifs scolairement) et les choix des étudiant.e.s (ceux-ci et celles-ci choisissant massivement, parmi celles où ils/elles ont été admis.e.s, les écoles les mieux classées). Émergent alors deux indicateurs chiffrés du statut de ces écoles, qui participent désormais à un même espace hiérarchisé : le nombre de candidatures et la « sélectivité » (rapport candidatures/places), que les revues qui produisent des classements constituent d’autant plus aisément en critères d’excellence qu’ils sont facilement quantifiables et comparables.

14L’importance de l’attractivité et de la sélection dans la hiérarchisation n’est pas propres aux écoles de commerce françaises : de la même façon, Mitchell Stevens (2007) souligne à propos des universités américaines l’importance des procédures sélectives d’admission. En effet, en l’absence de critères d’évaluation stabilisés et définis au niveau national, les universités américaines et leurs usager.e.s ont progressivement eu tendance au cours de leur histoire à utiliser les statistiques d’admission comme indicateurs de prestige, donnant lieu à un système de hiérarchisation « par les chiffres » (status by numbers) des institutions. Autrement dit, les statistiques d’admissions deviennent une composante centrale du statut d’un établissement, son prestige étant défini pour partie par la proportion de candidats qu’il rejette chaque année.

15Dans le contexte actuel français de la mise en place de Parcoursup, la possibilité d’obtenir des indicateurs chiffrés sur le nombre de candidatures (vœux exprimés) par rapport au nombre de places (capacité d’accueil) a immédiatement été exploité par la presse : le 21 mai 2018, L’Obs publie sur son site Internet un palmarès des universités franciliennes à partir de ces deux chiffres, considérant qu’avec la nouvelle plateforme, « ce ne sont pas seulement les facs qui classent les étudiants. Ce sont aussi les étudiants qui classent les facs [19] ». Si elle n’est pas présentée comme un élément central de Parcoursup, la production et la mise à disposition de données chiffrées relatives au recrutement pourrait ainsi, notamment par le biais des classements, constituer une nouvelle dimension de la hiérarchisation des formations universitaires.

Notes

  • [1]
    L’Expansion, no 63, mai 1973, « Les écoles de gestion à l’essai ».
  • [2]
    La délimitation de cet ensemble des écoles supérieures de commerce correspond à la délimitation du champ d’étude de ma thèse « Socio-histoire d’une entreprise éducative : le développement des Écoles supérieures de commerce en France, fin du xixe siècle-2010 », soutenue en 2012 à l’Ehess. Elle laisse de côté les petites écoles privées sans reconnaissance de l’État, qui se multiplient à partir des années 1960, et les deux formations universitaires qui existent sur la période considérée ici (Institut commercial de l’université de Nancy, Institut d’enseignement commercial de l’université de Strasbourg).
  • [3]
    ESC Rouen (fondée en 1871), ESC Le Havre (1871), ESC Lyon (1872), ESC Marseille (1872), ESC Bordeaux (1874), ESC Lille (1892), ESC Montpellier (1897), ESC Dijon (1900), ESC Nantes (1900), ESC Toulouse (1902), ESC Clermont (1919), ESC Reims (1928), ESC Amiens (1942), ESC Poitiers (1961), ESC Brest (1962), ESC Nice (1963), ESC Pau (1969).
  • [4]
    À l’exception notable de l’Est de la France où ce sont des formations universitaires qui existent, voir note 2.
  • [5]
    Mis en place dès la création des premières écoles au xixe siècle, le recrutement par concours permet tout à la fois de revendiquer le statut d’« école supérieure » et de recruter des candidats aptes à suivre la formation sans qu’ils aient pour autant obtenu le baccalauréat, celui-ci n’étant pas exigé ; néanmoins, dans les années 1930 les difficultés à attirer des candidat.e.s induisent dans certaines écoles la suppression – parfois temporaire – de ce mode de recrutement, au profit d’examens d’entrée peu contraignant. En 1937, les écoles mettent en œuvre un concours commun, sous la pression de l’État – qui reconnaît ces établissements depuis la fin du xixe siècle, mais aussi de certains directeurs d’écoles qui entendent ainsi accroître le prestige de ces formations, en les rapprochant notamment du modèle des écoles d’ingénieurs.
  • [6]
    Les ESC recrutent essentiellement dans un bassin régional. Les ouvertures des ESC de Nice et de Pau dans les années 1960 complètent une offre déjà existante (Marseille et Bordeaux) dans des régions dynamiques économiquement et où les écoles n’ont pas de peine à recruter, l’école de Pau étant d’ailleurs à l’origine une antenne de l’ESC Bordeaux.
  • [7]
    Dès les années 1920, des classes sont ouvertes à Marseille, Nice et Toulouse, les responsables de l’école entendant alors lui donner, à la différence des autres établissements, une envergure nationale. Ces ouvertures suscitent de fortes critiques de la part des écoles locales.
  • [8]
    Voir Marc Meuleau (1981, p. 141) : ces données sont à prendre avec précautions, dans la mesure où les effectifs à partir desquels sont effectués les calculs sont extrêmement faibles (179 au total pour les 21 années considérées).
  • [9]
    Les travaux de Valérie Languille, sur lesquels nous nous appuyons ici pour aborder le cas de l’ESSEC, ne précisent pas les raisons de cette hausse, mais on peut vraisemblablement l’associer aux effets de la première explosion scolaire.
  • [10]
    L’école a profondément réformé son concours en 1958 et bénéficie également de la hausse globale des effectifs étudiants.
  • [11]
    Sauf mention contraire, les données chiffrées sont tirées de l’exploitation des données des services statistiques du ministère de l’Éducation nationale, pour plus de détail je me permets de renvoyer à (Blanchard, 2015).
  • [12]
    L’Étudiant, décembre 1980, no 17, Dossier spécial « grandes écoles », « La percée de Lyon ».
  • [13]
    École des hautes études commerciales du Nord, fondée en 1906, reconnue par l’État en 1971.
  • [14]
    Institut commercial de Nancy, établissement crée en 1905 par l’université de Nancy. Avec la loi Faure de 1968, l’école devient une entité juridique à part entière et organise, à partir de cette date, un recrutement sur concours national, fondé sur le programme des classes préparatoires HEC.
  • [15]
    Le groupement sera ensuite rejoint par les ESC de Marseille et de Bordeaux, lorsqu’elles quittent à leur tour le réseau des ESCAE respectivement en 1989 et 1990.
  • [16]
    Des ESCAE ont été crée à Pau (1969), Tours (1981) et Grenoble (1982).
  • [17]
    C’est au cours des années 1980 que se développent dans les ESCAE les admissions dites « parallèles » ou « sur titre », destinées à recruter, par un autre concours, des étudiant.e.s qui ne sont pas issu.e.s de classes préparatoires. En 1980, seuls 8 % des élèves des ESCAE sont recrutés de cette façon. En 1985, un arrêt autorise les ESCAE à recourir plus largement à ce type d’admission (20 % des admis) et en 1987 la proportion autorisées est élevée à un tiers (Blanchard, 2015).
  • [18]
    Les écoles du groupe Ecricome restent en dehors de la BCE.
  • [19]
  • Bibliographie

    • En ligneBlanchard M. (2015), Les Écoles supérieures de commerce en France. Sociohistoire d’une entreprise éducative, Paris, Classiques Garnier.
    • En ligneLanguille V. (1997), « L’ESSEC, de l’école catholique des fils à papa à la grande école de gestion », Entreprises et Histoire, no 14, p. 47-65.
    • Meuleau M. (1981), HEC 1881-1981. Histoire d’une grande école, Jouy-en-Josas, École des hautes études commerciales.
    • Pavis F. (2003), « Sociologie d’une discipline hétéronome. Le monde des formations en gestion entre universités et entreprises en France. Années 1960-1990 », thèse de sociologie, Paris, université Paris I.
    • En ligneStevens M. (2007), Creating a Class. College Admission and the Education of Elites, Oxford, Harvard University Press.
Marianne Blanchard
Maître de Conférence, Sociologie, université Toulouse 2, CERTOP
CERTOP, Maison de la recherche, université Toulouse – Jean Jaurès, 5 allée Antonio Machado, 31058 Toulouse cedex 9, France
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Mis en ligne sur Cairn.info le 02/07/2019
https://doi.org/10.3917/socio.102.0187
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