CAIRN.INFO : Matières à réflexion
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1Dès les années 1920, les recherches sociologiques sur les sexualités déviantes ont étudié les conditions matérielles permettant l’émergence de fantasmes minoritaires : elles ont montré comment au cours du xxe siècle les luttes homosexuelles, l’urbanisation et plus généralement le développement du capitalisme ont favorisé la création d’espaces commerciaux ou associatifs autour de désirs minoritaires (d’Emilio, 1983 ; Heap, 2003 ; Rubin, 2010). Des bars, des sex-clubs, des saunas, des cinémas pornographiques, des lieux de rencontres extérieurs fonctionnent comme des espaces de sexualité déviante dans lesquels il est possible de pratiquer et d’échanger autour de désirs plus ou moins discrédités et condamnés (Achilles, 2001 ; Bérubé, 2011, chap. 4 ; Pollak, 1982 ; de Busscher et al., 1999 ; Gaissad, 2010). Ces espaces permettent également la transmission et la fixation de codes, de savoirs et de savoir-faire sexuels, souvent distincts de ceux mobilisés, comme l’a établi l’approche des scripts sexuels, dans la sexualité ordinaire [1]. Ces enquêtes constatent souvent, sans les analyser conjointement, deux aspects de ces organisations sociales : la sexualité y est un aspect d’une sociabilité plus large ; ce sont majoritairement des rapports entre hommes dont il est question. Ces deux caractéristiques sont au centre de cet article : quelle sociabilité est associée à cette sexualité déviante ? Comment comprendre cette organisation sexuée ?

2Comme l’a montré Leo Bersani (2011) en s’appuyant sur Sigmund Freud, sexualité et sociabilité peuvent être conçues comme antagonistes : le désir érotique serait caractérisé par son irrationalité voire sa destructivité ; il y aurait un solipsisme de la jouissance sexuelle qui relèverait d’un rapport à soi projeté sur le monde et non d’une relation à l’autre ; la sexualité serait finalement une fiction d’intersubjectivité. D’inspiration psychanalytique, ces positions rejoignent certaines analyses sociologiques, notamment chez Georg Simmel (1981 [1910]) et Max Weber (1986 [1920]). Je montrerai ici que dans certains cas, l’établissement de liens plus ou moins forts entre des individus partageant un même fantasme n’est pas la simple conséquence pratique de la recherche de partenaires, mais que la sociabilité contribue à mettre en forme le désir sexuel.

3Que cette sociabilité soit masculine ne semble pas surprenant : depuis le xixe siècle au moins, les relations entre hommes sont la forme privilégiée des relations de sociabilité, que celles-ci soient professionnelles, amicales ou ludiques (Sedgwick, 1985). De plus, les pratiques, les désirs comme les rapports à la sexualité sont encastrés dans des différences et des asymétries de genre qui délimitent un espace des possibles sexuels plus restreint pour les femmes que pour les hommes (Clair, 2012). Il y a de ce point de vue un privilège masculin de la transgression sexuelle. L’entre-soi masculin qui en résulte est cependant moins une conclusion qu’un point de départ permettant d’interroger les rapports de genre. Les sexualités déviantes sont des pratiques de genre non seulement parce qu’elles sont souvent le fait d’hommes mais parce qu’elles mobilisent des formes spécifiques de masculinité et distinguent les hommes entre eux (Connell, 2014).

4Ces pistes de recherche seront suivies à partir du cas d’un club français de fessée entre hommes. En 1988, trois hommes amateurs de fessées entre hommes font paraître une petite annonce dans Gai pied, le principal journal gai de l’époque, pour rencontrer des hommes ayant le même fantasme. Ils reçoivent 150 réponses et décident de fonder une association. Ils éditent une lettre, constituent un fichier d’adhérents et organisent des rencontres dans des sex-clubs. À partir de 1999, ils produisent des films pornographiques consacrés à la fessée entre hommes. Dans les années 2000, ils créent un site de discussions et de rencontres sur internet. L’association est toujours active. En abordant ce club comme un espace de sociabilité, il s’agit de décrire une forme spécifique de sociabilité qui prend sens au regard des caractéristiques du fantasme auquel elle est consacrée et qui a des contraintes qui lui sont propres ; il s’agit aussi de montrer comment cette sociabilité prend sens au regard des trajectoires des hommes qui s’y investissent, de leur espace des possibles sexuels et des luttes symboliques dans lesquelles ils sont pris, en particulier pour définir la masculinité et l’homosexualité [2].

5L’enquête a eu lieu en deux temps, entre 2008 et 2009, puis entre 2014 et 2015, elle est constituée de 39 entretiens, de l’observation de 15 après-midi organisés par le club, auxquels s’ajoutent différents matériaux recueillis sur le terrain, en particulier la collection complète du magazine (La lettre du club, puis Fessée-magazine, 1988-2004) : 59 numéros de 5 à 30 pages, édités par les fondateurs de l’association. Si les entretiens ont pour la plupart été menés au domicile des enquêtés, un tiers environ ont été réalisés par téléphone afin d’interroger des enquêtés n’habitant pas en région parisienne. Les entretiens ont été parfois précédés et suivis par des échanges par e-mail ou des discussions lors des réunions, qui ont permis si ce n’est d’assurer un suivi, du moins de demander des précisions ou de signaler les changements notables. Les enquêtes sur les sexualités déviantes suscitent des interrogations sur leurs conditions de possibilité et l’investissement du chercheur, qui ne sont pas sans lien avec l’idée d’un antagonisme entre sexualité et sociabilité et plus largement avec les conceptions sociales de la sexualité (Trachman, 2013a ; Clair, 2016). L’accès au terrain est ici possible parce que les rencontres organisées par l’association réservent une place à ceux qui ne souhaitent pas nécessairement prendre part aux fessées, mais peuvent participer aux discussions qui y ont cours. En favorisant les échanges, les après-midi du club permettent de proposer des entretiens à des enquêtés. Ceux-ci ont donc été recrutés lors des réunions, sur le site internet, mais aussi par certains enquêtés qui considéraient parfois que le témoignage d’un autre pouvait être intéressant. La fessée n’est pas seulement pratiquée, mais discutée et problématisée au sein du club. Le sociologue n’est donc pas tenu d’avancer masqué ou de susciter la réflexion, il prolonge souvent des questionnements et un désir d’explicitation qui lui préexistent. Le caractère déviant de cette pratique n’implique donc pas qu’elle soit tenue secrète en toutes circonstances : il permet au contraire de réserver le dévoilement de soi à certains espaces et moments, comme les après-midi du club ou un entretien sociologique [3].

Un espace de sociabilité sexuelle

6Le club de fessée a pour première fonction de « rassembler » des amateurs, selon un terme récurrent dans le magazine ou dans les entretiens : outre le fantasme qui en constitue la raison d’être, les modalités d’organisation de l’association, l’accueil fait à ceux qui la fréquentent, la nature des liens qu’ils développent sont des aspects importants. On sait que la sociabilité est une pratique inégalement répartie dans l’espace social (Héran, 1988), il s’agit ici de montrer qu’elle prend des formes spécifiques dans le cas d’une sexualité déviante. Elle relève alors d’un travail collectif qui a pour objectif l’établissement un cadre bienveillant et une neutralisation de la stigmatisation (Plante, 2006), mais aussi la délimitation des frontières du fantasme et des rôles que chacun peut y prendre. Comme d’autres pratiques sexuelles déviantes, la fessée peut être le point de départ d’une sociabilité qui dépasse le cadre sexuel (Chauncey, 2003, chap. 8) et contribue également à définir les désirs et les pratiques sexuels des participants.

Partager une pratique déviante

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Que ce soit l’ASMF, MEC, CLAN MASTER ou le club, nous sommes tous là pour permettre, en toute liberté et en toute confiance, de satisfaire des fantasmes […]. Ces clubs sont de vraies associations, à l’écoute de leurs adhérents, et il est réconfortant de voir que dans le monde gay, elles sont légions dans nos fantasmes ou pour d’autres plaisirs. Elles apportent le sentiment que chacun n’est pas seul à aimer ses envies et surtout le réconfort d’une amitié [4].

8Dans les années 1950 en France, plusieurs associations émergent pour donner à l’homosexualité, souvent masculine, une légitimité et une reconnaissance : Arcadie (Jackson, 2009), puis le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) (Sibalis, 2010) affichent par-delà leurs différences des objectifs militants. Elles sont également des espaces de rencontre amicale et sexuelle et de réflexion sur l’homosexualité à une époque de pénalisation et de répression policière. Dans les années 1970 et 1980, d’autres associations émergent, plus nettement sexuelles : c’est par exemple le cas de l’Association sportive et motocycliste de France (ASMF) la première association sadomasochiste gaie française, créée en 1975, ou de Santé et plaisir gay qui promeut, dans le contexte de l’épidémie de sida, une sexualité sans risque. Le rassemblement sur la base d’une pratique stigmatisée, la participation à un mouvement social et l’opportunité de rencontres sexuelles se mêlent souvent dans ces associations : le cas de la Mattachine Society, organisation états-unienne homophile qui naît dans les années 1950 et devient un cinéma pornographique et un sex-club dans les années 1970 en est une illustration (Hilderbrand, 2016).

9Le club de fessée s’inscrit dans cette histoire. Il naît à la fin des années 1980 à l’initiative de trois hommes d’une trentaine d’années. Pour deux d’entre eux, leur métier leur permet de mobiliser certaines ressources facilitant une telle entreprise : l’un est comptable, l’autre employé de mairie et donc au fait des démarches administratives nécessaires. En payant leur cotisation, les adhérents reçoivent la lettre de l’association, qui prend rapidement la forme d’un magazine, édité environ cinq fois par an. Les fondateurs en rédigent tout d’abord la majeure partie des textes : les objectifs du club, des histoires érotiques, des extraits d’ouvrages qui traitent de ce thème et surtout un fichier des adhérents qui permet à ces derniers de faire des rencontres. Une assemblée générale est organisée à l’Île-de-Ré en avril 1989, lors de laquelle le règlement intérieur de l’association est précisé.

10À la fin de l’année, ses fondateurs mettent en place des réunions au Keller, une des plus importantes backrooms (un bar sans devanture avec une arrière-salle pour les rencontres sexuelles, avec des soirées spécialisées) de Paris. Ces réunions deviennent mensuelles. Des réunions à Lyon ou Bordeaux sont organisées par les adhérents non parisiens, mais la vie de l’association se concentre rapidement dans la capitale. Dans les années 1990, la constitution de l’European Spanking Formation est l’occasion de tisser des liens avec des associations similaires en Europe, mais la constitution d’une « Europe de la fessée [5] », comme le note le président du club non sans ironie, sera abandonnée au cours des années 2000. Outre les réunions, les membres organisent une Nuit de la fessée, avec un repas et un spectacle, qui a lieu une fois par an. En 1993, cet événement rassemble 200 participants. Après quatre ans d’existence, l’association compte 450 membres. Malgré les encouragements des fondateurs, le bureau se renouvelle peu. D’autres activités sont mises en place au cours des années suivantes : des « restofessées », des week-ends à la campagne ou la constitution d’un « collège des maîtres-fesseurs », qui distingue les membres « suffisamment compétents dans l’art de fesser ». Ces concours et ces hiérarchies rappellent ceux d’autres clubs, en particulier sadomasochistes, mais le ton est plus distancié et souvent potache.

11Au cours des années 1990, l’association accompagne les évolutions technologiques qui facilitent les rencontres sexuelles : le minitel, au milieu des années 1990, puis un site internet, dans les années 2000. L’argent recueilli grâce au minitel permet en 1997 de monter une société de films pornographiques consacrés à la fessée entre hommes. Alors que la pornographie fonctionne aujourd’hui très largement comme une entreprise marchande (Trachman, 2013b), celle-ci est pour les fondateurs un travail à-côté (Weber, 2009) qui exige beaucoup d’investissements personnels mais ne fait pas l’objet d’un processus de professionnalisation. Les tournages, qui ont lieu environ une fois par an, sont l’occasion pour certains membres de l’association, qui apparaissent bénévolement dans les films, de passer un moment sympathique ensemble. Au cours des années 2000 l’association décline, sans doute parallèlement au reste du monde associatif, et peut-être du fait d’une évolution des modes de vie gais (Adam, 1999) : le magazine n’est plus édité, le nombre d’adhérents baisse (ils sont une cinquantaine en 2008), moins de films sont produits. Les réunions rassemblent encore les adhérents, pour certains de la première heure.

12L’association permet en premier lieu de rompre l’isolement des amateurs de fessées entre hommes, qui pouvaient jusque-là essayer de trouver des partenaires par petites annonces ou par minitel, sur des sites non spécialisés dans ce fantasme. Cette ambition est explicitée dans la première lettre envoyée aux adhérents, alors une trentaine, en décembre 1988 : l’association y est définie comme « un club d’amis partageant un phantasme : la fessée et les châtiments corporels administrés plus ou moins sévèrement entre majeurs consentants tel que cela se passait autrefois, et encore parfois de nos jours, dans des pays divers parmi lesquels, dit-on, l’Angleterre ». L’importance de découvrir de n’être « pas le seul » à avoir ce fantasme est souligné par plusieurs enquêtés. Dans le magazine, un des fondateurs de l’association évoque ce sentiment de partager un désir en commun : « Je m’émerveille toujours quand je reçois un bulletin d’adhésion parce que j’ai le plaisir de constater qu’il y a encore des gens qui partagent mon fantasme et mes goûts que je ne connaissais pas. Moi qui me croyais seul au monde il y a encore quelques années [6] ? »

13Le ton amical du magazine, l’accueil lors des réunions prennent alors une signification particulière : ils favorisent la mise en pratique d’un fantasme jusque-là solitaire et dont le passage à l’acte semblait impossible. Les réunions sont fréquemment décrites par ceux qui y participent comme « conviviales » et « sympathiques ». Elles ont lieu une fois par mois, le dimanche après-midi, et réunissent une soixantaine de personnes, la plupart parisiennes ou de région parisienne, souvent des habitués même si les membres qui viennent de région ne sont pas rares. L’entrée est libre (il faut, comme dans toute backroom, sonner pour entrer), mais un videur, membre de l’association, prévient le client qu’il ne reconnaît pas que cet après-midi, « c’est fessée ». À l’entrée, le président de l’association attend au bar : il a devant lui des vignettes de différentes couleurs, qui permettent à certains participants d’inscrire un prénom et de se présenter comme fesseur, fessé ou les deux. La plupart des participants portent un jean et un t-shirt ou une chemise de couleur sobre. Certains sont nus, d’autres ont quelques accessoires en cuir : harnais, bracelet par exemple. Contrairement à d’autres soirées, être « looké » n’est pas un impératif.

14L’arrière-salle et les sous-sols sont réservés aux fessées. Celles-ci ont pour la plupart lieu en public, devant d’autres participants. Dès l’entrée dans le bar, on entend le bruit des claques, élément fréquemment souligné dans les entretiens comme excitant. Les fessées durent une quinzaine de minutes environ ; des instruments peuvent être utilisés, le plus souvent le martinet, la ceinture, le paddle [7]. Le fessé est souvent sur les genoux du fesseur, lui-même assis sur un banc. Il peut également être debout, les mains sur le mur, ou plié sur une banquette. Plusieurs enquêtés soulignent la différence entre les fessées pratiquées lors des réunions et celles réalisées chez soi, avec des partenaires contactés par le site internet : celles-ci peuvent durer plus longtemps, la dimension spectaculaire est secondaire. En privé, des scénarios peuvent être mobilisés qui rappellent souvent les punitions enfantines : dictées ratées ou mauvais bulletins scolaires par exemple. Dans la plupart des cas, la fessée n’est pas un préliminaire pour d’autres pratiques sexuelles : le script ne contient ni pénétration ni éjaculation.

15Si l’arrière-salle est réservée aux fessées, le bar permet aux participants de boire un verre, de se donner des nouvelles pour ceux, nombreux, qui se connaissent déjà, d’apprendre à se connaître pour les autres et de créer une « interconnaissance vague » (Bozon, 1982, p. 142). Les sujets de conversations portent sur la fessée, la vie de l’association, plus souvent sur la sexualité en général, mais aussi sur tout autre chose : projet de vacances, situation professionnelle par exemple.

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Journal de terrain, mars 2015. Le Keller est un peu clairsemé, deux ou trois fessées, beaucoup de spectateurs. Je rencontre Thierry, un nouveau venu d’une cinquantaine d’années avec qui j’engage la conversation (« C’est la première fois que tu viens ? ») : il est venu de Nantes avec un ami, c’est sa première réunion. Il s’est renseigné sur internet et en a profité pour passer un week-end à Paris : ils se sont installés dans l’hôtel juste à côté du bar. Il me raconte comment il a découvert la fessée : aux Canaries, un mec avec qui il faisait un plan cul s’est mis à lui mettre des coups de ceinture. D’abord surpris, il y prend goût : « Je dirais pas que c’était une jouissance, mais oui, ça me plaisait ». Il essaie alors d’organiser des plans fessées, mais à Nantes ce n’est pas évident. Il était déjà venu au Keller, dans les années 1990, mais il n’en a pas un excellent souvenir : trop hard, trop sale. Il me raconte que lui, venu de province, découvrait un monde dont il ne soupçonnait pas vraiment l’existence. Je lui paie une bière et nous continuons à discuter. Il est militaire et a eu quelques relations avec des condisciples hétéros, dont il croisait parfois les femmes. Il me raconte aussi ses expériences dans les lieux de drague extérieurs, à La Baule ou au Cap, et en particulier son intérêt pour les mecs hétéros : c’est « bizarre » me dit-il, lui qui est « 100 % gay », ce qui l’excite, c’est que ces mecs couchent avec lui malgré leur situation, trompent leur femme – bien sûr, ils ne sucent pas et ne se font pas pénétrer, mais lui ça ne le dérange pas, il est passif. Il souligne le poids du silence dans l’armée, la crainte d’être découvert – même si cela ne l’empêchait donc pas de trouver des partenaires.

17Les participants des réunions ne sont pas tous membres de l’association, et s’il y a un noyau dur d’habitués qui se connaissent bien, d’autres viennent de manière plus irrégulière. L’association a aussi été, pour quelques membres, le lieu de rencontre de leur conjoint. L’espace de sociabilité sexuelle est ainsi un espace de sociabilité plus générale, qui implique des liens plus ou moins forts, des discussions et des plaisanteries reprises de réunions en réunions, une certaine exubérance chez certains et le retrait d’autres, plus discrets. Si le club se veut, selon un extrait du magazine déjà cité, un « club d’amis », les liens qui s’y tissent sont variés. Les relations amicales existent, en particulier entre les membres réguliers du club, qui s’investissent dans l’association en devenant membre du bureau, en écrivant régulièrement des textes dans les magazines, en venant systématiquement ou presque aux après-midi. D’autres qui se sont rencontrés pour fesser ou se faire fesser grâce à l’association peuvent devenir des partenaires réguliers, partager d’autres fantasmes et du temps ensemble. Plusieurs enquêtés, en particulier ceux qui habitent hors de Paris, évoquent ainsi quelques week-ends annuels lors desquels ils invitent un ou plusieurs partenaires de fessée, et qui comprennent des soirées au restaurant ou des balades champêtres. Pour d’autres membres enfin, l’usage de l’association est réservé à la fessée, et seule cette part d’eux-mêmes est mobilisée dans les interactions. Ce n’est cependant pas l’usage le plus favorisé au sein du club.

18En effet, si la fessée peut être le point de départ pour aborder d’autres sujets de discussion ou nouer d’autres relations, elle n’est pas seulement un prétexte. Le simple fait de se retrouver autour d’un fantasme déviant est fondamental. Comme le montre l’extrait de journal de terrain précédemment cité, au-delà de la recherche de partenaire, cela favorise un partage du désir entre inconnus autour d’une caractéristique commune qui peut être explicitée et discutée. Étant donné que la pratique de la fessée a des dimensions matérielles, des contextes variés et est finalement, comme toute pratique sexuelle, encastrée dans du non-sexuel (Bozon, 1999), cela amène à parler d’autres aspects de soi, et en particulier sa trajectoire conjugale, résidentielle et professionnelle.

19Si la question de l’expression de soi est si présente dans le magazine comme dans les entretiens, c’est que le fantasme de la fessée est pris dans la « gestion d’une identité indicible » et implique pour la plupart des participants des « doubles vies », voire des « vies multiples » (Pollak & Schiltz, 1987, pp. 78-79). Pour les enquêtés qui se définissent comme homosexuels [8], la normalisation de l’homosexualité dans l’espace public a rendu cette part d’eux-mêmes de plus en plus dicible, tandis que la fessée reste secrète. Les réunions ou le site internet sont souvent les seuls espaces où il est possible de parler de cet aspect de sa sexualité. Le cas de Martin, 45 ans, chauffeur de taxi, illustre cette gestion du dicible et de l’indicible qu’impliquent les sexualités déviantes. Revenant sur son adolescence, il évoque un entourage familial peu accueillant, un petit village où « tout le monde sait tout sur tout le monde », un sentiment de solitude : autant d’éléments qui l’ont contraint de taire son homosexualité comme ses fantasmes de fessée. La décision d’en parler s’impose cependant à lui. Ce n’est plus la révélation, mais le silence qui devient insupportable : « Je veux dire à un moment en avançant dans l’âge, tu dis : “Bon, là, c’est ta vie. Je suis comme ça, je changerai pas”. » Si Martin affirme une exigence de cohérence, historiquement récente, entre ses désirs et ses pratiques, le soi privé et le soi public (Chauncey, 2002), pour l’immense majorité des enquêtés, la fessée est considérée comme un « jardin secret », un « tabou » jamais évoqué auprès de l’entourage, même proche.

20Parler de soi fait partie de la sociabilité de l’association mais aussi du script de la fessée. Dans les magazines, les histoires érotiques, les souvenirs d’enfance ou de fessées sont nombreux. Le bureau de l’association y incite : « Faites profiter les adhérents de vos expériences, de vos fantasmes », peut-on lire à plusieurs reprises. Ce sont alors des souvenirs, des scénarios, des conceptions de la fessée qui apparaissent. « La fessée, je la conçois, avant tout, faite à main nue, jambes écartées, slip blanc baissé, à mi-cuisses et administrée de façon ferme ou retenue en fonction de la gravité de la faute commise », écrit un adhérent, qui ajoute qu’il aimerait « lire et pourquoi pas écrire des histoires de fessées, tout cela en collaboration avec d’autres adhérents. J’ai toujours pensé que l’expression d’un fantasme était toujours plus facile à l’écrit qu’à l’oral, mais je suis prêt à passer à l’acte [9] ». L’expression de ses désirs est sans doute une façon pour ceux qui n’ont pas de partenaires, de se « contente[r] en lisant les exploits réels ou fantasmatiques des autres [10] ». C’est aussi un moyen de préciser les contours plus ou moins divers du fantasme selon les individus et une pratique sexuelle à part entière.

21Si les fondateurs et les adhérents revendiquent la possibilité de la fessée, ils ne la constituent jamais en cause à défendre dans l’espace public. Les adhérents ont souvent une double vie, ne participent pas à des formes très souvent tenues pour trop visibles de manifestations sexuelles ou homosexuelles, comme la gay pride[11], n’organisent pas de débats dans les lieux homosexuels, comme d’autres associations sexuelles peuvent le faire. Plus que sa politisation, ils opèrent la banalisation d’une déviance sexuelle en s’attachant à alléger les coûts personnels que ce fantasme implique. Jean, 56 ans, haut fonctionnaire, adhérent dès les débuts de l’association, décrit comment sa fréquentation du club a fait évoluer son rapport à ce fantasme. Il en a « éprouvé de la culpabilité pendant longtemps », le trouvant « anormal », comme son homosexualité, qu’il associait à « un sentiment de déchéance assez atroce ». C’est à la lecture de la petite annonce dans Gai Pied, alors qu’il a une trentaine d’années, qu’il découvre le club, rencontre les fondateurs puis les adhérents, parmi lesquels un conjoint avec qui il restera deux ans. « Progressivement, c’est devenu un fantasme comme un autre, courant… Comme d’autres ont des fantasmes, le fantasme des pieds… Tout ce qu’on peut imaginer en fait. » La fessée reste un fantasme privé, qui s’ajoute au répertoire des désirs minoritaires.

Désirs impérieux et contraintes du fantasme

22Avec les autres espaces de sociabilité sexuelle, les fondateurs du club participent à élargir l’espace des possibles sexuels en présentant le fantasme de la fessée non comme une perversion dont il faut se défaire mais un désir qu’il est possible de satisfaire. Il ne s’agit donc pas seulement de rassembler les amateurs mais de les sortir de leur isolement, de leur permettre de pratiquer et d’exprimer leurs désirs. L’expression « vivre ses fantasmes », récurrente dans le magazine comme dans les entretiens, doit être entendue dans un sens fort : il s’agit de vivre ce qui était jusque-là pour la plupart d’entre eux invivable. La construction d’une sociabilité bienveillante prend sens dans un contexte de stigmatisation et de violence, très présent dans les entretiens. Un des fondateurs du club, en racontant son enfance, décrit la situation « très difficile » d’un jeune homme qui découvre ses fantasmes dans une petite ville française des années 1970.

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Surtout quand on habite chez ses parents. Et puis qu’on avait un environnement hétéro. Ce n’était quand même pas facile. Déjà le fantasme n’était pas facile à assumer. Plus le gai ce n’était pas non plus facile. Et en fait j’ai vraiment découvert ce fantasme avec deux personnes qui avaient ce fantasme.
Gai ou de fessée ?
De fessées et qu’il y avait un milieu gai quand même. Souvent quand je suis allé à Paris et que j’ai vu Gai Pied. Quand j’ai vu le magazine Gai Pied avec les petites annonces, j’hallucinais déjà sur le fait qu’il y avait plein d’annonces de gays. On n’était pas gai je pense à l’époque, le mot ce n’est pas encore « homosexuel », c’est tabou quand même. Et puis effectivement on n’en parlait pas, ça c’était encore pire […].
Le fantasme de la fessée, tu en as eu conscience assez rapidement ?
J’ai eu conscience que c’était un fantasme vers 20 ans […]. Mais découvrir des gens qui avaient le fantasme et qu’on pouvait se rencontrer pour donner les fessées, ça je l’ai eu quand je suis arrivé à Paris et que j’ai vu Gai Pied. Je n’aurais jamais imaginé qu’il y avait les gens qui aimaient ça.

24Dans les entretiens, la violence a différentes formes (symbolique, comme c’est le cas ici, et interpersonnelle), elle a lieu dans plusieurs espaces mais a toujours pour enjeu la délimitation de l’espace des possibles sexuels. Cette violence est d’abord familiale : pour la majorité des enquêtés, l’homosexualité a été difficile à dire ou est tenue secrète pour des parents qui ont exprimé leur réticence ou leur rejet de l’homosexualité [12]. Cette violence a également lieu dans l’espace public : certains enquêtés ont subi des agressions, notamment dans les lieux de drague extérieurs. C’est un élément qui explique la récurrence du vocabulaire du désir et du fantasme chez les enquêtés. La plupart notent qu’ils avaient depuis longtemps le désir de fesser ou d’être fessé, qu’ils associent parfois à une scène originaire, souvent dans un contexte scolaire ou familial. Le club leur permet d’« assumer » ce qui était honteux, caché ou oublié, et finalement de sortir de cette situation de violence.

25Ce processus affecte différemment les personnes rencontrées, les enquêtés habitant loin de la région parisienne pouvant rester isolés. René, 58 ans, est gardien de nuit dans un petit village du Puy-de-Dôme, il gagne ainsi sa vie après avoir été ouvrier et deux ans au chômage. Même si internet a changé sa vie sexuelle (« avant, il n’y avait rien »), ses pratiques sont relativement peu fréquentes. S’il préfère être fessé, il accepte d’être fesseur ; les séances sont courtes, même s’il préfèrerait qu’elles soient plus longues. Il a un partenaire régulier, en Alsace, qu’il va voir de temps à autre. « Légèrement enrobé », il n’estime pas être en position d’avoir des préférences physiques concernant ses partenaires. Il ne vient pas aux réunions du club, les venues sur Paris étant trop coûteuses, et ne fréquente ni les bars, ni les sex-clubs ou les lieux de rencontre extérieurs, par ailleurs peu nombreux dans sa région. S’ils existaient, il n’est d’ailleurs « pas sûr » qu’il s’y rendrait. Il ne possède pas d’instruments pour fesser, mais a confectionné un martinet avec des chutes d’un canapé en cuir trouvé dans la rue. Les ressources financières et les opportunités sexuelles contraignent la trajectoire de René et les désirs qu’il s’autorise. L’existence d’espaces de sociabilité comme le club, ici le site internet, lui permet d’élargir son répertoire mais aussi de prendre conscience de son étroitesse.

26Dans plusieurs entretiens, un scénario fréquent s’esquisse : poussés par leur désir, les amateurs de fessées dont les ressources et les positions le permettent franchiraient finalement la porte du club. Dans d’autres entretiens cependant, et parfois chez un même enquêté, cette conception d’un désir impérieux est secondaire par rapport à une autre, qui présente plutôt un roman d’apprentissage du désir. En effet, le club ne propose pas seulement de satisfaire un désir comme attrait plus ou moins explicité vers tel acte ou telle personne, mais de partager un fantasme, une scène dans laquelle un individu peut investir différents rôles, s’identifier à différents personnages, et dont les variations sont pour une part définies par le club [13].

27Cette distinction permet de rendre compte des récits où la fessée est présentée comme une découverte « par hasard », liée à la curiosité ou à la convivialité. Le cas de Robert, professeur des universités à la retraite, en est un exemple.

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J’avais rencontré un gars dans une tasse [14]. Et le gars, il m’a dit : « Tu viens chez moi ». Bon, je le suis. Et il habitait juste à côté. Donc, là, il se fout à poil et il s’allonge sur le lit, et, et il me dit : « Fesse-moi ! ». Alors là j’étais pas du tout préparé. Et j’avoue que je me suis dit : « Mais ça… je suis tombé chez un dingue ». […] Et donc, bon, j’ai donné quelques tapes, mais… je veux dire, j’ai dû le tapoter. Donc, au bout d’un moment, on a arrêté d’un commun accord. Et puis, je suis reparti, il a dû me dire quelque chose du genre : « Tu sais pas ce qui est bon », un truc comme ça, écœuré, et moi je suis parti. Bon Voilà. Point. Et puis, les années ont passé […]. Donc, un, un jour c’était à la sablière, il y avait une grande sablière à Jaurès. Et donc une sablière, ben il y avait des tas de sable, il y avait des palissades, il y avait tout ce qu’il fallait pour faire un champ de drague tout à fait parfait. Et là, je vois un mec, un, un homme qui, par rapport à moi, était âgé. Je crois qu’il devait avoir, je sais pas 55-60 ans, je pense. Pour moi à l’époque, je devais avoir 30-32 ans, voilà. Pour moi, il était quelqu’un de très âgé. Et puis, il se branlait quoi, dans, dans un coin. Il avait un petit chien. Et donc, bon, il a vu que je le regardais et il m’a dit : « Tu viens chez moi ». Et donc, il m’emmène chez lui. Et puis, là, assez direct, il me dit : « Fous-toi à poil et allonge-toi sur le lit, sur le ventre ». Bon. Je dis : « Ben, c’est assez direct, on y va ! » Et puis, lui, il part ailleurs, je pense qu’il va se déshabiller aussi, donc j’ai fait ce qu’il m’a dit. Et puis là, il, il est arrivé sur le lit et il s’est… C’est vraiment un souvenir très, très présent hein ! Ça fait pourtant longtemps. Il s’est agenouillé sur mes jambes. Et puis, il s’est mis à me fesser. Et là, je pouvais pas bouger. Enfin, j’aurais voulu, j’aurais pu gueuler, sûrement faire quelque chose, mais bon j’étais assez respectueux, surtout d’un aîné, de ce qu’il pouvait vouloir. Et puis, je me suis laissé faire ! Il m’a vraiment appliqué une sacrée fessée. Et au bout d’un moment, j’ai commencé à y trouver des sensations. Alors, évidemment que ça me faisait bander. Et des sensations qu’après j’ai toujours donc essayé de retrouver. Ça a été vraiment le déclencheur ; un déclencheur très, très, très net. 

29Pris dans le fantasme de l’autre, Robert découvre son propre désir. S’il est difficile d’identifier pourquoi ce processus se déclenche à ce moment précis, certains détails semblent assez déterminants pour être notés, comme l’usage du langage ou le cadre extérieur qui évoque les chantiers ; et la première scène montre que ce processus peut être malheureux et les occasions manquées. Ce n’est cependant que d’un point de vue rétrospectif qu’elles apparaissent comme telles, la découverte du désir constituant certains épisodes en expériences révélatrices.

30Le club peut être l’espace d’un tel apprentissage. Alain, 43 ans, chef de produit dans une entreprise de la région parisienne, a découvert l’association trois ans avant notre entretien, alors qu’il se rendait dans sa backroom habituelle sans savoir qu’une réunion du club y avait lieu. Il y trouve alors la fessée « sans intérêt particulier », « un peu comique plutôt qu’autre chose ». Deux ans plus tard, il se retrouve à nouveau dans une réunion sans l’avoir choisie. Celle-ci a lieu deux semaines avant la Nuit de la fessée à laquelle il décide de se rendre :

31

C’était bien organisé, c’était sympa et convivial paradoxalement. On a l’impression qu’on arrive à une soirée SM et finalement, on tombe sur des gens qui se connaissent et s’aiment bien apparemment. […] Et je me suis dit qu’il ne fallait pas mourir idiot donc je m’en étais pris une ou deux quand même, puis j’avais trouvé ça plutôt rigolo.

32S’il n’est pas « très branché fessée », il s’y essaie, et dans les années suivantes se rend une ou deux fois par an à une réunion. Cette pratique prend place dans son répertoire sexuel, où la pénétration est souvent secondaire. Il présente la fréquentation du club comme celle d’autres associations sportives gaies, qui sont pour Alain « une façon de se faire des copains » à distance du Marais, jugé ennuyeux [15].

33La réalisation d’un désir singulier peut finalement être secondaire par rapport à l’incarnation collective d’un fantasme par une équipe et son public : pratiquer la fessée ne consiste pas nécessairement à suivre son désir à la lettre, mais à trouver sa place dans un fantasme défini par d’autres.

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Journal de terrain, novembre 2008. Lors d’une réunion, je discute avec Bernard. Pendant les réunions, il déambule dans la backroom, ceinture à la main, à la recherche de fessés. Au bar, il me dit qu’il aime aussi se faire fouetter, en privé, et qu’il a ses fouetteurs attitrés. Je lui demande s’il se fait fesser ici, il me répond qu’il ne peut pas : on attend de lui qu’il soit un fesseur. Une fois, il a voulu se faire fesser, mais c’est mal passé : les autres lui ont fait comprendre que ce n’est pas ce qu’ils attendaient de lui.

35Les fesseurs, dont la plupart sont clairement identifiés lors des réunions, sont moins nombreux que les fessés. Ils doivent garder une position dominante et sont de ce fait assignés à leur rôle : les changements sont possibles, mais remettent en cause l’asymétrie au principe du script dans lequel le fesseur doit rester maître du jeu. Comme le montre le témoignage de Bernard, il s’agit de l’image que l’on donne de soi dans les soirées, certains aspects du répertoire sexuel pouvant rester dans les coulisses.

36Certaines caractéristiques indépendantes des individus, en particulier leur âge, produisent des arrangements similaires. La fessée dans le club est en effet prise dans une érotisation des rapports d’âge, liée aux échos punitifs et enfantins du fantasme : idéalement, ce sont des hommes plus âgés qui fessent des plus jeunes. Cette contrainte est visible dans les trajectoires des enquêtés. Le maintien du rapport d’âge incite en effet à « basculer » de fessé à fesseur, selon le terme d’un enquêté d’une cinquantaine d’années : « Disons que moi j’ai pris conscience qu’à partir d’un certain âge et puis mon poids et puis tout ça, c’est vrai que je suis quand même plus crédible en fesseur qu’en fessé même s’il m’arrive d’en recevoir encore de temps en temps. Et avant, j’étais plus jeune donc c’était normal que si je voyais un monsieur de 60 ans, c’était normal qu’il me fesse plutôt que moi le fesser. » Cette adaptation peut être tenue pour normale ou stratégique. Alain, dont le cas a déjà été évoqué, qui a découvert la fessée par hasard dans sa backroom habituelle et à une Nuit du club en est un exemple. De son point de vue, être fesseur est « une question de créneau » : « J’ai toujours l’impression que les petits mecs vraiment pas mal sont plutôt dans les soumis. Les mecs plus dominateurs sont dans les plus âgés. Et j’ai rapidement compris que si tu étais fesseur, tu te faisais les petits mecs que tu voulais. » Étant donné qu’il est un peu plus jeune, et donc pour certains plus attirant que la plupart des autres fesseurs dans les réunions ou sur le site, il peut ainsi se permettre de choisir ses fessés. S’il a donc « changé de côté sans remords », il ajoute cependant qu’avec le fesseur avec qui il a découvert la fessée, il « refera un petit coup dans l’autre sens, parce qu’[il] l’aime bien ».

37Cet investissement dans le rôle peut également être suscité par les autres membres, comme en atteste la lettre d’un adhérent publiée dans le magazine : « Je m’étais inscrit, un des premiers sous l’appellation de Fessé. Hélas, lors de notre première rencontre à l’Île de Ré, on m’a fait comprendre que vu mon âge canonique je n’avais guère de chance dans cette catégorie ! La pilule a été un peu dure à avaler mais depuis, je me suis fait une raison et mes essais de fesseur n’ont pas l’air de décevoir mes partenaires [16] ! » S’il s’agit sans doute dans certain cas de faire de nécessité désir, plus souvent le respect du script procure, de même que l’apprentissage qu’il implique, un certain plaisir. Comme dans toute sexualité avec une composante masochiste, respecter le fantasme du fesseur peut être interprété par les participants eux-mêmes comme le désir du fessé, l’insistance sur l’absence de désir initial pouvant être compris comme l’aveu d’un désir dénié [17].

38On peut finalement préciser les divers aspects d’un espace de sociabilité sexuelle. Le partage d’une pratique déviante peut initier des liens dont la teneur et l’intensité sont variables, mais qui sont largement conditionnés par la sortie de la violence et l’explicitation d’une part secrète de soi-même que le club permet. La réalisation du désir est un élément important du fonctionnement des espaces de sociabilité sexuelle, mais ce n’est pas le seul : étant donné que ces espaces définissent souvent un fantasme, les participants peuvent se conformer au fantasme tel qu’il est collectivement défini et investir le rôle attendu. Il s’agit moins alors de satisfaire une pulsion qui animerait de longue date les individus que de prendre part à un collectif, le désir pouvant être appris, ou le plaisir consistant à satisfaire les désirs des autres. S’il peut sembler paradoxal au regard d’une conception du désir largement partagée, comme une force qui meut et dépasse les individus, ce processus n’est pas propre aux espaces de sexualité déviante et rejoint le fonctionnement ordinaire de la sexualité : dans celui-ci, le maintien d’un statut ou d’une relation, en particulier conjugale, peut être plus important que la satisfaction personnelle (Ferrand et al., 2008). La prise en compte des rapports de genre permet de préciser ce qui se joue dans la pratique de la fessée et de montrer que la réalisation d’un désir, la définition d’un fantasme, l’élaboration de figures et de frontières sexuées et la problématisation des masculinités n’y font qu’un.

Un homme est fessé. La mise à l’épreuve d’une masculinité latérale

39Si la sociabilité du club est sexuelle, elle est aussi masculine. Autant que la non-mixité, ce sont les rapports entre hommes qui sont déterminants ici : le maintien d’un entre-soi masculin signifie l’exclusion des femmes, mais aussi la détermination de masculinités plus ou moins désirables. Le genre n’est donc pas seulement un système qui différencie et hiérarchise des groupes de sexe, c’est une pratique qui distingue et hiérarchise les hommes entre eux (Connell, 2014). Plus précisément, la masculinité n’est pas l’attribut d’une personne, elle n’est pas une norme plus ou moins fixe, elle est un rapport social au cours duquel hommes et femmes différencient et hiérarchisent certaines pratiques en leur attribuant une signification et une valeur sexuées, revendiquent par là une place dans ce rapport social, se pensent et s’éprouvent par rapport à un système de positions et de figures. En abordant la fessée comme une pratique de genre, il s’agit également de saisir comment elle exprime les rapports que les individus assignés à un sexe et à un genre entretiennent avec cette assignation (Halberstam, 1998).

Des « mecs qui ont l’air de mecs » : clôture et figures du genre

40La constitution d’un entre-soi fait partie du fonctionnement des espaces de sociabilité sexuelle : des groupes stigmatisés du fait de leur sexualité définissent par là les conditions de son exercice, à l’écart des jugements et des violences. Cette constitution d’un entre-soi suppose également la définition des autres, qu’incarnent parfois d’autres espaces de sociabilité, par des jeux de différenciation et d’opposition, et la définition de soi-même (Tissot, 2014). On s’attachera ici à repérer les figures de genre qui justifient les mécanismes de clôture et dessinent en creux la manière dont les enquêtés perçoivent leur genre.

41Soulignons tout d’abord que les coûts et les conditions d’entrée dans le club ne sont pas essentiellement économiques. L’adhésion et les cotisations n’atteignaient pas 200 francs dans les années 1990 ; les tarifs d’entrée lors des réunions et l’inscription sur le site de rencontre ne diffèrent pas des pratiques habituelles de ces espaces. On ne trouve pas trace dans le magazine de contestations ou de débats à ce propos, et dans les entretiens, ces coûts ne sont pas évoqués comme des obstacles, y compris pour les enquêtés ayant peu de ressources économiques. Cela confirme l’importance du club pour les amateurs : quand il s’agit de pratiquer une sexualité dont les conditions de réalisation ne sont pas aisées à mettre en place et de sortir de l’isolement, les coûts d’entrée semblent dérisoires. En revanche, lorsque ces investissements sont décevants, les amateurs se sentent floués. Le cas apparaît lorsque des films pornographiques consacrés à la fessée, vendus par correspondance à des tarifs très élevés, ne correspondent pas aux attentes de ceux qui les ont achetés. Plus généralement, la promotion de la convivialité, la volonté de rassembler les amateurs conduit les fondateurs à écarter certaines barrières à l’entrée. L’absence de look imposé, contrairement à d’autres clubs, limite enfin les investissements nécessaires.

42Dès le début du club cependant, le genre est affirmé comme le critère déterminant de l’inclusion et de la fréquentation des réunions. Cependant ce ne sont pas seulement les femmes qui sont exclues du club comme des réunions, mais les hommes travestis et les trans : le sexe assigné à la naissance importe moins que l’exclusion de la féminité. Le sérieux avec lequel la question est traitée contraste avec l’humour et la distance avec lesquels les questions de sexualité sont généralement abordées.

43

Lors du dernier conseil d’administration qui s’est tenu la veille de la réunion, soit le 29 août dernier, a eu lieu une discussion mouvementée sur la question des transsexuels, en effet un cas concret se présentait qu’il fallait résoudre. Comme chacun le sait, le règlement intérieur du club stipule que les adhérents doivent être de sexe masculin. C’est donc sur la définition de l’expression « être de sexe masculin » qu’a porté la discussion : est-ce être muni des attributs virils ? Est-ce une question de chromosomes ? Est-ce être reconnu comme tel par l’administration ? Est-ce tout simplement, se sentir mâle même si on est née femme ? Dans un premier temps, le conseil d’administration considère que sont de sexe masculin les personnes nées avec une verge (dans le sens anatomique du terme…) mais nous restons bien entendu à l’écoute de tout ce que vous pouvez nous dire ou écrire à ce sujet, car aucune position, quelle qu’elle soit, ne doit être définitive [18].

44Si la question se pose, c’est du fait de la diversité des identifications de genre et de sexualité présentes dans les espaces de sociabilité sexuelle, qui permettent des interpellations et produisent donc des justifications et des prises de position. Les frontières ne sont pas seulement sexuées mais genrées, elles ne relèvent pas seulement du sexe assigné à la naissance ou des organes génitaux (ce qui semble justifier l’exclusion des hommes trans) mais de la présentation de soi : les femmes, les hommes travestis ne sont pas acceptés. Ces frontières sont constamment réaffirmées au cours des années suivantes et caractérisent de nombreux espaces de sociabilité gais (Le Talec, 2008). Elles sont parfois présentes au niveau de l’expression des désirs, lors des entretiens ou de manière plus crue dans les petites annonces du fichier des adhérents grâce auquel ceux-ci pouvaient se contacter. Dans le fichier de 2008, on peut ainsi lire : « Efféminés s’abstenir, j’aime les mecs qui ont l’air de mecs. » La pratique de la fessée s’inscrit ainsi dans une conception du genre où celui-ci redouble le sexe et s’exprime dans le désir pour une personne de même sexe et de même genre.

45Cette définition n’empêche pas quelques écarts, inhérents à la logique du fantasme dans lequel il est possible de repousser ou de jouer avec les frontières. Ainsi, dans les films pornographiques du club comme dans les histoires érotiques publiées dans le magazine, les femmes et la féminité ne sont pas absentes. Dans le magazine, un adhérent raconte par exemple ses souvenirs de « corrections familiales », propose de jouer « le rôle de la maman sévère, obligée de sévir avec des garnements », et affirme son goût d’être fessé en jupe [19]. Dans « Caroline. Une histoire vraie », un autre raconte un souvenir de pensionnat : Caroline est une « énorme spatule de bois » avec laquelle la gouvernante le corrige [20]. Si la féminité est présente, elle est toujours dominante : aucun fantasme ne met en scène des femmes qui se font fesser. Ces figures sont rares, elles montrent cependant que l’exclusion du féminin et de la féminité peut être une contrainte pour certains membres.

46Une seconde figure complète les figures féminines, celle de l’homosexualité masculine. Celle-ci tient une place singulière dans le club. Pour la saisir, on peut distinguer trois aspects de l’homosexualité masculine : comme pratiques érotiques entre hommes, comme identification et comme figure. Alors qu’au cours du xxe siècle s’est affirmée l’hégémonie du binarisme hétéro/homosexuel, qui fait des pratiques et des désirs sexuels les signes d’une orientation sexuelle exclusive, le club de fessée est un des lieux où des hommes peuvent avoir des pratiques sexuelles entre eux sans se définir comme gais [21]. La présence d’hétérosexuels dans l’association est attestée dès son origine, les fondateurs se faisant dans le magazine les avocats de la « discrétion » de ceux qui mènent une double vie. La question se pose notamment lorsque les lettres envoyées grâce au fichier des adhérents restent sans réponse : cela peut concerner « certains hommes mariés qui craignent pour leur vie de famille ou qui ont du mal à admettre qu’ils préfèrent les garçons aux filles [22] ».

47Dans les entretiens avec les amateurs qui s’identifient comme hétérosexuels, ce n’est pas seulement la difficulté à « assumer » son homosexualité qui est mise en avant. C’est également la spécificité d’un script sexuel dans lequel la pénétration est la plupart du temps exclue ou secondaire et qui peut être considéré comme une sexualité de surface. Si les membres qui se définissent comme gais font parfois porter le soupçon sur l’hétérosexualité de ces partenaires, l’enjeu sociologique n’est pas de déterminer l’authenticité d’une orientation sexuelle mais de montrer comment la plupart de ceux qui se disent hétérosexuels définissent le script de telle manière que l’affirmation de l’hétérosexualité soit acceptable aux yeux de tous. Un fesseur d’une cinquantaine d’années, qui se définit comme gai, explicite ces soupçons et ces stratégies : « Dans les réunions, il y a énormément de bi. Des hétéros, il y en a, il y en a un peu, vraiment hétéro. Dans les hétéros que je fais, je leur ai demandé moi : “Pourquoi alors que tu es vraiment hétéro, tu veux un corps de mec ?”. Certains me disent parce qu’ils ne trouvent pas de nanas et qu’ils ont quand même un fantasme très fort, dans ce cas-là ils disent “on ne veut surtout pas que le mec se déshabille”. Et puis d’autres, je pense que c’est une part de bisexualité qu’ils n’assument pas. » Cet enquêté fait des distinctions que l’on retrouve dans les entretiens avec les hétérosexuels fréquentant le club : le goût pour les corps masculins, celui pour la fessée entre hommes, goûts qui n’impliquent pas nécessairement d’autres sexualités entre hommes ou une identification comme gai ou bisexuel.

48L’homosexualité est également présente comme une figure définie par un style de genre et de sexualité dont l’efféminement est l’envers. Lors d’un entretien, l’un des fondateurs revient sur la place du club par rapport aux autres espaces de sociabilité sexuelle :

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On s’est aperçu très vite qu’il y avait un succès, que notre fonds de commerce – si je puis dire – c’était des gens pas du tout gais, c’est-à-dire habillés comme je le suis, comme tu l’es. Rien à voir avec le milieu du cuir ; des gens qui étaient parfois des pères de famille, plutôt réservés, des gens qui sortent peu, qu’on ne voit pas dans les bars gais en général, ni même dans les boîtes.

50Au-delà du « milieu du cuir », ce sont les codes et les pratiques des sociabilités homosexuelles qui sont ici en question. Pour les membres du club, la promotion d’une sociabilité bienveillante se distingue souvent d’autres modalités de rencontres entre hommes : de nombreux adhérents soulignent la dureté des échanges et des interactions dans les espaces de sociabilité, et rapportent parfois des sentiments de gêne, de malaise ou d’exclusion [23]. Le club se définit contre ces échanges jugés trop individualistes ou prétentieux : « Soyez sympa, répondez à ceux qui vous écrivent, vous n’êtes ni dans la rue, ni sur le réseau, mais dans un club où chacun se doit assistance amicale [24] », écrit ainsi un adhérent dans une lettre publiée comme éditorial.

51Ces différences peuvent être vécues comme une hiérarchie, que révèle le sentiment de distance à l’égard de modes de vie gais, et parfois de discrédit présent chez plusieurs membres du club.

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Journal de terrain, octobre 2014. La réunion a lieu au Keller. Les fondateurs évoquent les questions récurrentes, en particulier la distance vis-à-vis des autres associations sexuelles gaies : par rapport à d’autres, plus hard, « on passe pour des rigolos, à tort ou à raison », me dit l’un d’entre eux. L’autre note que le club n’est pas une association gaie. Si on entend par là une association qui regroupe des hommes entre eux, bien sûr. Il a du mal à préciser en quoi cela ne suffit pas pour être gai : les membres de l’association n’ont pas un style particulier, il y a des hommes mariés, des hommes qui ne sont pas lookés…

53La définition des différences et des frontières de genre au sein du club prend sens au regard des manières dont d’autres espaces de sociabilité sexuelle définissent les masculinités (de Busscher, 2000 ; Hennen, 2008). Par rapport à ceux-ci le club a une position singulière : parce qu’il est un espace homosocial plus qu’homosexuel, dont tous les membres ne reprennent pas l’injonction à la visibilité et à la définition de soi héritée des années 1970 ; parce que le fantasme semble puéril. L’absence de look et de pénétration deviennent alors des indices d’un rapport étrange à l’homosexualité.

54Une lettre publiée dans le magazine écrite par la direction du QG, une backroom parisienne, où des réunions du club étaient organisées, et qui rassemblait des individus ayant un style plus viril et des pratiques plus hard, en est un exemple. La direction y justifie les pratiques de sélection à l’entrée, fondée « sur la tenue vestimentaire et surtout pas sur le simple physique » :

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Nous refusons l’accès à toute personne en tenue de ville « costard cravate », pantalons de ville toile, velours, bermudas, chemises, chaussures de ville, etc. […] Vous l’avez compris, la liste n’est pas exhaustive et le but est de n’avoir dans nos murs que des looks branchés clairement par les pratiques que nous aimons. À savoir nous souhaitons la bienvenue au cuir, latex, treillis (le minimum c’est le jean et plus il est déchiré plus on l’apprécie), les rangeos, les docs [25], les bottes, les baskets, les tenues de sport [26].

56Si la question se pose, c’est que ceux qui fréquentent les réunions n’opèrent pas de tels investissements et gardent une certaine distance vis-à-vis des signes vestimentaires fétichisés dans certaines pratiques sexuelles gaies. À distance des figures de la féminité masculine et de la masculinité gaie, c’est finalement une masculinité incertaine qui définit le club.

Une pratique de genre ambivalente

57Le traitement de la masculinité au sein du club est donc remarquable. Si les dirigeants du club reprennent la frontière traditionnelle de genre, ils expriment également un sentiment de subordination à l’égard d’une homosexualité masculine, donc d’une forme de masculinité habituellement tenue pour subalterne (Connell, 2014). L’idée d’une masculinité incertaine qui semble se dégager des analyses précédentes doit cependant être précisée, pour deux raisons. D’une part, on peut soutenir que toute masculinité est incertaine : comme le suggère Judith Halberstam, l’idée même de masculinité comme pratiques, style ou propriétés discutés et définis par les individus émerge lorsque cette masculinité ne va pas de soi. Dans un espace relationnel où les masculinités se définissent les unes par rapport aux autres indépendamment du sexe, il y a toujours un point de vue susceptible de questionner la masculinité d’un autre (Halberstam, 1998). Dans cette perspective les masculinités gaies ne sont pas toutes subalternes et peuvent participer de la définition d’une masculinité hégémonique (Demetriou, 2015). De plus, comme le suggèrent les analyses précédentes concernant l’adaptation contextuelle aux rôles et aux figures définis par d’autres, et plus généralement les vies multiples que suscitent l’investissement dans une pratique déviante, certains hommes peuvent mettre en œuvre des pratiques de masculinité plus ou moins hétérogènes selon les espaces et les moments de leur vie.

58Deux pistes de recherche se dégagent alors. Les hommes qui fréquentent le club ont des masculinités et plus généralement des appartenances sociales diverses, mais c’est un certain aspect, plus ou moins commun, qui est travaillé et problématisé ici. Il ne s’agit pas d’identifier une masculinité commune aux hommes qui fréquentent le club, mais la manière dont le club problématise le genre. On rejoint ici une des intuitions de Raewyn Connell : il y a des espaces de formation des masculinités dans lesquels celles-ci sont problématisées de manière spécifique (les pratiques sportives, les soirées entre amis, certaines productions culturelles, etc.). Cependant, contrairement à ce que suggère R. Connell, ces espaces ne forment pas nécessairement des parcours de vie homogènes. En second lieu, une pratique de genre ne fixe pas nécessairement un modèle, elle peut se caractériser par une ambivalence, c’est-à-dire avoir plusieurs significations sexuées possibles, sans que l’une écarte définitivement l’autre [27]. Trois éléments permettent de préciser ce point dans le cas du club de fessée : les appartenances sociales de ses membres ; la présence des espaces de socialisation masculine dans les récits de fantasme publiés dans le magazine ; la dimension corporelle et affective de la fessée.

59Les personnes interrogées ont des appartenances de classe remarquablement diverses, des classes populaires à la bourgeoisie. Nous ne développerons pas ce point, mais ces appartenances de classe influent sur le rapport à la sexualité et son objectivation : les individus ayant des capitaux culturels ont tendance à intellectualiser leur rapport à la fessée, tandis que ceux qui ont fait peu ou pas d’études, et exercent un métier manuel, sont plus attentifs aux conditions matérielles qui leur permettent de mettre en pratique leurs fantasmes. Alors que les premiers établissent des frontières nettes entre vie professionnelle et sexualité privée, différencient des cercles de sociabilité distincts, les seconds, s’ils ne rendent pas public leur goût, sont moins susceptibles de tenir secrète cette part d’eux-mêmes pour leurs amis ou le sociologue.

60Les individus interrogés sont proches sous d’autres aspects : leur expérience des violences symboliques ou interpersonnelles, comme on l’a vu, de même qu’une certaine discrétion vis-à-vis de l’homosexualité pour les individus qui se définissent comme tel. Défendant pour la plupart une égalité des droits, en particulier sur la question du mariage qui se posait au moment de l’enquête, la majeure partie des enquêtés se situent à distance du moment politique de l’homosexualité issu des années 1970 (Prearo, 2014) et revendiquent plutôt une indifférence. L’âge est une seconde caractéristique qui rassemble les enquêtés, les personnes de moins de 40 ans étant très rares, la majeure partie ayant entre 45 et 70 ans. Il s’agit moins d’un effet d’âge que de génération : ceux qui ont fondé le club avaient alors une trentaine d’années, ses premiers membres étaient plus jeunes qu’aujourd’hui, ils ont défini une organisation et un script qui sont restés stables dans les années suivantes malgré leur vieillissement. Les enquêtés grandissent dans un contexte dont certains éléments sont marquants pour les hommes ayant des relations avec des hommes : la dépénalisation de l’homosexualité, l’émergence de figures publiques gaies, l’épidémie de sida en particulier. Ils semblent observer ce moment de loin, plus ou moins à distance d’un processus de normalisation de l’homosexualité (Pinell, 2002). Du point de vue de leur trajectoire sexuelle, certains déclarent un nombre important de partenaires et un large répertoire de pratiques, mais la plupart ont une sexualité plus restreinte. L’absence de personnes séropositives déclarées chez les enquêtés est frappante pour des individus de cette génération et un autre indice d’un rapport spécifique à la sexualité, dans lequel la pénétration est souvent secondaire [28]. Du point de vue conjugal, la majorité des enquêtés sont célibataires, et lorsqu’ils sont en couple ils sont souvent non-cohabitants. Enfin, ils sont tous blancs, trait qui se retrouve dans les après-midi comme dans les magazines, où les figures racialisées sont rares : étant donné la racialisation des sexualités à l’œuvre en France, et particulièrement dans les sexualités entre hommes pour les générations ici concernées (Cervulle & Rees-Roberts, 2010 ; Shepard, 2017), c’est un autre indice de vies parallèles aux évolutions publiques de l’homosexualité masculine. Au-delà de ces traits plus ou moins communs, qui peuvent prendre place dans des pratiques de masculinités diverses, c’est cette position latérale qui semble remarquable.

61Les récits érotiques écrits pour le magazine permettent de prolonger cette analyse au niveau des fantasmes. Dès ses débuts, les rédacteurs proposent aux lecteurs d’envoyer des témoignages ou histoires érotiques. S’il y a des conditions spécifiques d’écriture et d’explicitation des fantasmes, ces récits constituent un matériau particulièrement riche pour saisir certains traits récurrents des scènes de fessées, et plus précisément la mise en scène de certains aspects des socialisations masculines (Sohn, 2009). Les récits représentent des enfants ou des adolescents presque toujours aux prises avec des adultes ; des enfants qui sont pour la plupart des garçons fessés par des hommes dans des contextes familiaux, scolaires ou sportifs. Les fesseurs ont donc systématiquement une position d’autorité vis-à-vis des fessés, dont les mauvais comportements ou les bêtises souvent bégnines justifient une punition qui peut être très sévère. Si dans les entretiens la fessée est systématiquement présentée comme un plaisir érotique, dans les récits elle est plutôt une punition qui peut faire naître le désir du fessé, mais qui relève initialement d’une violence pour celui qui la subit.

62Dans « Camping sauvage [29] », Gérard, 18 ans et son cousin Florent, 16 ans ont « des jeux de garçons bien sûr, qui finissaient quelquefois avec des bleus et des bosses ». Alors qu’ils sont partis à deux pour leur premier camping, l’inadvertance de Florent conduit au vol de la voiture de Gérard, la première qu’il possède. « Tout est terminé entre nous », annonce-t-il alors à son cousin. Pour se faire pardonner, celui-ci accepte de se faire fesser avec une branche de noisetier, attaché à un arbre. « Fessées en famille [30] » met en scène deux familles et ses six fils un peu turbulents, corrigés par des pères « sérieux » et « stricts » à la main ou au martinet, toujours aux yeux de tous. L’arrivée de cousins et de leur père, « ancien militaire, d’une autorité et d’une sévérité extrême », permet de faire varier les punitions et d’utiliser la cravache et des orties. Dans « Souvenirs militaires [31] », un jeune brigadier-chef « méditerranéen, très brun, toujours mal rasé, l’œil ardent, la mine fière quoiqu’un peu pirate, bien bâti, plutôt bien roulé, courant les filles à ses heures de loisir à ce qu’il racontait » dirige ses hommes en leur montrant l’exemple par « des poses viriles avantageuses, jambes solidement écartées, avant-bras forts et velus croisés ». Il a cependant une « faiblesse », l’alcool, ce qui lui vaut une correction, à la main et au ceinturon, de la part de son supérieur, « un “aspi” de passage » plus jeune mais plus gradé, qui découvre à cette occasion que le puni aime la fessée « depuis toujours ». « Éric, tu la cherches la fessée ! [32] » a lieu dans un camp scout, où un jeune garçon turbulent est fessé nu par son chef, sur la suggestion d’un de ses camarades : « Tu as raison, de toutes façons, un gamin ça se fesse à nu, et puis on est entre garçons », acquiesce le chef. Il devient le souffre-douleur de la troupe, pour son plaisir et celui des autres. Dans « Jean-Claude,… Un chef [33] » le petit Guillaume fait le pitre pendant que Jean-Claude, « moniteur d’athlétisme à l’Association culturelle et sportive de Villeneuve » prépare un spectacle pour la fête de la jeunesse avec « une douzaine de solides gaillards ». Les bêtises de Guillaume le conduisent dans le bureau de Jean-Claude, où celui-ci le séquestre, l’attache et le fouette avant de l’emmener au restaurant pour le consoler.

63Si le récit, selon les conventions pornographiques, tend systématiquement vers la fessée, le cadre n’est pas un prétexte anecdotique. La prolifération des détails participe de l’érotisation de la situation et de la définition de la scène de fantasme, elle cristallise également certaines expériences masculines. Celles-ci sont historiquement situées, ce qui donne aux histoires un caractère désuet. Enfin, plutôt qu’une opposition entre le viril et ce qui ne l’est pas, ce sont souvent des ambivalences qui sont dessinées : les hommes forts ont des failles, les pères font leur devoir mais peuvent se laisser attendrir, les enfants craignent une punition qu’ils peuvent provoquer et désirer.

64Enfin la pratique de la fessée est une expérience corporelle spécifique. Si elle est souvent présentée comme un plaisir, la fessée implique une violence physique, dont les « marques » sur les fesses ou le dos fréquemment évoquées sont un signe. Cet usage de la douleur s’inscrit dans un rapport masculin au corps et à la souffrance : il s’agit pour le fessé, selon les termes des enquêtés, de « prendre », « tenir », et pour le fesseur de mesurer ses coups et la capacité du fesseur à les supporter. Lors d’une séance de fessées, les coups alternent souvent avec les caresses. L’un des fondateurs le souligne :

65

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, je dis toujours que la fessée c’est de la tendresse appuyée. Et donc il faut toujours être attentif au fessé et toujours attendre de voir ses réactions et savoir le moment où pour le fessé ça devient insupportable, le dépasser un petit peu mais jamais que ça soit une douleur.

66La tendresse coexiste ainsi avec une mise à l’épreuve de soi mesurée qui rappelle le cadre punitif mais qui certifie également la masculinité du fessé. Un geste incarne cette tension : à la fin d’une séance il n’est pas rare que le fesseur, alors que le fessé a manifesté son envie d’y mettre fin, le force, par exemple en lui maintenant la tête contre le mur ou la banquette, à prendre encore quelques coups avant que le fessé ne réussisse à s’échapper de cette étreinte. Ces coups certifient à la fois de la position dominante du fesseur et des capacités du fessé à prendre plus qu’il ne le croyait. Les affects associés à la fessée sont très fréquemment la honte et l’humiliation, comme le souligne l’un des fondateurs : « L’humiliation, c’est devoir montrer ses fesses… Jouer sur la honte. C’est un peu des jeux de rôle. Le fait de dire à un garçon : “Tu vas venir et on va te fesser, tu viendras en short, etc.”, de faire un petit scénario. Donc il va être excité en même temps que gêné. » Il y a une ambivalence affective, de plus les affects négatifs sont parmi les effets voulus du script. Dans celui-ci, les participants sont finalement mis face à leur honte [34].

67Sans prétendre saisir la signification d’une pratique qui en a plusieurs, la manière dont elle travaille les masculinités est un aspect essentiel de la fessée. Celle-ci est investie par des hommes que leurs socialisations, leurs présentations de soi, leurs registres d’identification situent en décalage par rapport à une image sociale de l’homosexualité masculine fière et virile qui émerge à partir des années 1970. Elle implique une asymétrie entre des partenaires dans lequel l’un, qui incarne cette masculinité virile, fait souffrir un autre, dont la capacité à supporter la douleur est mise à l’épreuve. C’est cependant une pratique dans laquelle la violence se mêle à la tendresse, la honte à la maîtrise de soi. C’est une manière de s’éprouver entre hommes, de reconnaître et contester une masculinité latérale.

Conclusion 

68Dans les représentations associées aux sex-club, aux associations consacrées à tel ou tel fantasme ou aux lieux de rencontres sexuelles, c’est souvent la spécificité des sexualités qui y sont pratiquées qui retient l’attention : l’anonymat, leur caractère plus ou moins exotique ou encore la facilité des échanges. Les aborder comme des lieux de sociabilité permet de montrer qu’ils relèvent d’une sociabilité spécifique dont la forme est pour une part liée au caractère déviant des pratiques auxquelles ils sont consacrés : ils favorisent souvent l’explicitation et la discussion autour de ce fantasme, et en tous cas le partage d’un désir parfois vécu dans l’isolement et la honte. Ils permettent ainsi si ce n’est la légitimation, du moins la présence dans l’espace public de ce qui peut être tenu pour des perversions. C’est le premier trait d’une sociabilité qui rassemble, mais qui suppose la définition d’un cercle d’amateurs et une visibilité minimale, permettant au moins de diffuser l’information. Elle contribue ainsi à inscrire des désirs déviants dans l’espace des possibles (Berlant & Warner, 1998). En second lieu, cette sociabilité ne permet pas seulement de réaliser ses désirs, elle contribue à mettre en forme le fantasme : la réalisation d’un désir individuel peut être secondaire par rapport à une dynamique collective dans laquelle chacun prend la place que lui attribue le fantasme défini par le club. Le respect des contraintes fixées par d’autres peut être partie prenante du plaisir – c’est particulièrement vrai dans une pratique ayant une composante masochiste comme la fessée. Cette dimension publique et cette définition collective du fantasme sont présentes dans d’autres lieux de sociabilité sexuelle. Le club de fessée a cependant deux spécificités : il est consacré à un fantasme qu’on peut qualifier de bavard, au sens où il est pris dans des récits, explicites ou non, qui lui donnent sa signification ; il suscite des histoires et des échanges qui font souvent partie du script sexuel. D’autre part, le club définit assez nettement les frontières du fantasme, même si l’enquête saisit sans doute une image durcie de celui-ci.

69L’ouverture que permet cette sociabilité sexuelle a pour revers des distinctions et des exclusions. Le fantasme fait écho à certaines expériences communes qui ne définissent pas une masculinité partagée par tous les membres du club, mais un espace dans lesquels les membres du club font retour sur certains moments de leur vie et, en particulier, ceux d’une socialisation masculine. De la même manière que les membres du club partagent, à des degrés divers, les expériences d’une génération aux parcours parallèles à ceux dessinés par l’image sociale d’une homosexualité fière, le fantasme de la fessée travaille certains aspects des socialisations masculines que les luttes pour la reconnaissance de l’homosexualité semblent avoir rendu caducs ou désuets : le rapport à l’enfance, l’absence de pénétration, la honte, le maintien d’un soi privé. C’est une autre spécificité du club de fessée par rapport à d’autres espaces de sociabilité sexuelle : l’entre-soi masculin ne conduit pas à la production d’une virilité excitante, mais à la problématisation d’une masculinité latérale. Si les espaces de sociabilité sexuelle sont la conséquence d’un privilège masculin, ils peuvent problématiser les rapports de genre de manière spécifique, comme un ensemble de frontières, de figures et de pratiques où les assignations sont rejouées et parfois déplacées.

Notes

  • [1]
    L’approche par les scripts suppose un apprentissage de la sexualité et la définition par les partenaires de la situation, qui implique en particulier un ordre réglé d’actes établissant le caractère sexuel de celle-ci ; elle distingue plusieurs niveaux de scripts : interpersonnel (celui de l’interaction entre les partenaires), culturel (celui des prescriptions plus ou moins déterminées et plus ou moins contraignantes qui définissent les usages sexuels dans une
    société) et intrapsychique (les scénarios mentaux présents chez les individus) : voir (Gagnon, 2008).
  • [2]
    Je reprends les pistes de recherche d’Antoine Lilti (2005) sur la sociabilité mondaine.
  • [3]
    Je remercie les responsables de l’association et les personnes rencontrées pour leur accueil chaleureux, leur confiance et l’aide apportée au cours de cette enquête. Je remercie également Jean Bérard, Michel Bozon, Philippe Combessie, David Halperin et Dominique Memmi ainsi que les relecteurs de Sociologie pour leurs remarques et suggestions sur ce texte. En complément des analyses présentées dans l’article, nous avons également souhaité mettre à la disposition des lecteurs un certain nombre de documents supplémentaires consultables en annexes électroniques : https://journals.openedition.org/sociologie/3679.
  • [4]
    Fessé-Magazine, no 38, 1996.
  • [5]
    Lettre du club, no 8, 1989.
  • [6]
    Fessée-Magazine, no 21, 1992.
  • [7]
    Le paddle est une bande de cuir courte plus ou moins rigide.
  • [8]
    Comme on le verra, ce n’est pas le cas de tous ceux qui pratiquent la fessée entre hommes.
  • [9]
    Fessée-Magazine, no 38, 1996.
  • [10]
    Fessée-Magazine, no 21, 1992.
  • [11]
    « Ils étaient nombreux pour la Gay Pride, pas nous ! », rapporte le président du club dans le magazine en 1996, malgré une banderole « neutre » où l’objet de l’association n’était pas explicite, les huit membres présents ayant finalement défilé avec l’ASMF (Fessée-Magazine, no 37, 1996).
  • [12]
    Sur les évolutions des attitudes vis-à-vis de l’homosexualité, voir (Rault, 2016).
  • [13]
    Je reprends la distinction entre désir et fantasme et la conception scénique du fantasme à Jean Laplanche et Jean- Bertrand Pontalis, qui notent : « Le fantasme n’est pas l’objet du désir, il est scène. Dans le fantasme, en effet, le sujet ne vise pas l’objet ou son signe, il figure lui-même pris dans la séquence d’images » (Laplanche & Pontalis, 1985, p. 74).
  • [14]
    Les urinoirs qui étaient alors des lieux de rencontre sexuelle entre hommes.
  • [15]
    Sur le quartier gai comme espace de sociabilité et sa mise à distance par les homosexuels, voir (Giraud, 2014).
  • [16]
    La lettre du club, no 14, 1991.
  • [17]
    Gilles Deleuze (1967) montre que le contrat masochiste vise précisément à rendre l’expression du désir de l’un et le respect des fantasmes de l’autre indiscernables.
  • [18]
    La lettre du club, no 13, 1990.
  • [19]
    La lettre du club, no 14, 1991.
  • [20]
    La lettre du club, no 3, 1989.
  • [21]
    Sur les hommes qui s’identifient comme hétérosexuels et ont des rapports sexuels avec des hommes, voir (Gaissad, 2009). Sur l’hégémonie progressive du binarisme hétéro/homosexuel en France et les résistances qu’elle suscite, voir (Trachman, 2013b, chap. 6 ; Revenin, 2015 ; Shepard, 2017, chap. 4).
  • [22]
    La lettre du club, no 7, 1989.
  • [23]
    Ces sentiments ne sont pas propres au club et font parfois l’objet d’une problématisation explicite (Meunier, 2014).
  • [24]
    Fessée-Magazine, no 27, 1994.
  • [25]
    Rangers et Dr. Martens, deux marques de chaussures de style militaire.
  • [26]
    Fessée-magazine, no 36, 1996.
  • [27]
    Je reprends la notion d’ambivalence à Kobena Mercer (2016 [1994]).
  • [28]
    Dans les enquêtes sur le sida en France, les séropositifs déclarent des comportements sexuels spécifiques et un investissement dans la sexualité souvent important (Velter et al., 2013).
  • [29]
    Lettre, no 8, 1989.
  • [30]
    Fessée Magazine, no 37, 1996.
  • [31]
    Fessée Magazine, no 24, 1993.
  • [32]
    Fessée Magazine, no 36, 1996.
  • [33]
    Fessée Magazine, no 37, 1996.
  • [34]
    Sur la place de la honte dans les homosexualités contemporaines et les manières dont elle questionne la revendication de fierté, voir (Halperin & Traub, 2009).
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Français

Au cours du xxe siècle ont émergé des groupes dédiés à des sexualités déviantes permettant de satisfaire des désirs qui n’avaient jusque-là peu ou pas d’espaces pour s’épanouir. À partir du cas d’un club de fessée entre hommes, créé en France à la fin des années 1980, l’article décrit le fonctionnement d’un tel espace en posant deux questions : comment une sexualité déviante prend-t-elle place dans une sociabilité ? Comment ce fonctionnement s’inscrit dans des rapports de genre ? Alors que sexualité et sociabilité sont souvent conçues comme antagonistes, l’ethnographie du club de fessée montre que celui-ci n’a pas pour seule fonction de rassembler des individus ayant le même désir : il permet de le partager et d’en discuter dans un cadre bienveillant, il banalise une pratique parfois vécue dans la honte, il définit les formes et frontières du fantasme. Pour ses membres, il s’agit parfois moins de réaliser son désir que de prendre une place dans un fantasme défini par d’autres. L’entre-soi masculin qui caractérise cette sociabilité n’est qu’un aspect des pratiques de genre qui y ont cours. Le club peut être conçu comme un espace qui saisit et définit une certaine masculinité, à distance de figures féminines et efféminées mais aussi d’une homosexualité masculine fière et assumée. Les trajectoires des enquêtés, caractérisées par une certaine discrétion et une sexualité restreinte, les manières dont les récits de fantasmes publiés dans le magazine du club cristallisent des moments spécifiques des socialisations masculines, la place de la douleur dans la pratique de la fessée permettent finalement de comprendre celle-ci comme la mise à l’épreuve d’une masculinité latérale.

Mots-clés

  • sociabilité
  • genre
  • masculinité
  • homosexualité
  • déviance

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Mathieu Trachman
Chargé de recherche, sociologie, Institut national d’études démographiques
INED, 133 boulevard Davout, 75980 Paris cedex 20, France
mathieu.trachman@ined.fr
Mis en ligne sur Cairn.info le 30/11/2018
https://doi.org/10.3917/socio.094.0381
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