CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1 La notion d’épreuve a des sources intellectuelles diverses. Elle est parfois mobilisée comme un concept à proprement parler, d’autres fois uniquement évoquée comme une étape (lors des rituels de passage par exemple) ou comme une expérience difficile de la vie. Cependant, en tant que notion elle prend une importance de plus en plus explicite dans la sociologie ces dernières années. Dans cet article, nous nous efforcerons de présenter les deux grandes démarches sociologiques actuelles qui la mettent en œuvre et les conséquences que cette recréation d’une notion à l’origine produite dans d’autres disciplines entraine dans l’analyse. Tout en soulignant la continuité des questions, nous nous efforcerons surtout de montrer les transformations que connaît la notion d’épreuve, lorsque l’on passe d’études scientifiques ou philosophiques à des recherches sociologiques proprement dites.

2 S’il ne s’agit nullement de deux blocs étanches, les présupposés et les objectifs des deux mises en œuvre sociologiques de la notion d’épreuve sont malgré tout fort différents. Pour le montrer, nous travaillerons à partir de deux épures analytiques, en différenciant l’épreuve sanction de l’épreuve défi. D’un côté, nous montrerons la filiation de la notion d’épreuve sanction avec l’expérimentation scientifique et la philosophie pragmatique. C’est la capacité de l’épreuve à trancher une controverse qui est la clé de voûte de cette mobilisation de la notion. De l’autre côté, nous montrerons que la notion d’épreuve défi se situe dans le sillage de la tradition humaniste des problématisations de soi et de l’analyse existentielle, faisant alors de la nature de défis à affronter la clé de voute de cette seconde utilisation.

3 L’explicitation analytique des filiations et des enjeux de ces deux épures intellectuelles, dans le cadre d’un article, exigera d’inévitables raccourcis, voire quelques simplifications ou généralisations interprétatives. Notre démarche se justifie dans la mesure où le but n’est ni l’exégèse ni la synthèse des travaux, mais l’explicitation les enjeux analytiques de la notion d’épreuve. C’est pourquoi nous laisserons en dehors de cet article bien des travaux qui pourraient y trouver une place, et en même temps nous y inclurons des études qui, malgré un usage sporadique de la notion elle même, n’en sont pas moins partie prenante de son histoire analytique [1].

L’épreuve sanction

4 Dans sa première grande caractérisation, l’épreuve sanction est associée à un mécanisme permettant de trancher une controverse. Elle trouve ses premières sources dans le développement de la science moderne, puis dans la reprise explicite de cette problématique dans la philosophie pragmatique, enfin, dans la manière dont cette notion est mobilisée dans les travaux pragmatistes de la sociologie française. On peut lire la continuité analytique de cette démarche autour de la complexification croissante de l’idée de sanction assurée par l’épreuve. 

L’épreuve et la science moderne

5 La naissance de la science moderne au xviie siècle est inséparable de l’invention de la réalité objective et de la notion de preuve qui lui est constitutive. Comme le montre de façon convaincante l’étude de Toulmin (1992), avec l’avènement de la science moderne, la sensibilité de la Renaissance cède le pas à une autre conception du monde objectif, conçue comme soumise au règne implacable des lois de la nature. La science va incarner, face aux guerres de religions, la politique de la certitude – grâce à la preuve – dont le dix septième siècle avait besoin.

6 On y assiste au progressif abandon de l’ancienne représentation théologique, au profit d’une nouvelle vision d’un univers perçu comme une mécanique. Les grandes étapes sont connues : Descartes et Bacon, puis le déisme, Newton, bien sûr, enfin Laplace. La nature bascule d’un monde de représentation à un autre. Elle n’est plus un univers donné à la contemplation, une manière pour Dieu de se rendre sensible aux hommes, mais un domaine d’intervention ouvert à la technique. La nature surtout est soumise à un plan immanent et il revient à la raison humaine de le comprendre et de le débusquer. La compréhension des lois de la nature a suivi deux grands chemins, par moments opposés entre eux, l’un cartésien, l’autre baconien, avant qu’une articulation et une reconnaissance de la légitimité de ces deux voies ne s’imposent (Crombie, 1994).

7 Entre le xvie et surtout le xviie siècle, l’Europe a vécu une profonde révolution philosophique et scientifique qui a fini par modifier les cadres mêmes de la pensée et de la définition de la réalité (Whitehead, 1997 ; Hazard, 1968). Koyré (2009, p. 11) a bien résumé en deux éléments la structure analytique minimale de cette révolution : la destruction du Cosmos comme un tout fini et bien ordonné et la géométrisation de l’espace. À l’idée d’un cosmos conçu comme un tout fini et ordonné, succède l’image d’un univers indéfini, voire infini, qui ne comporte plus de hiérarchies naturelles mais seulement un ensemble de lois régissant l’ensemble. Au cœur de cette révolution, se trouve le « triomphe » de la lignée cartésienne sur la lignée baconienne. La science moderne naît et se consolide en dévalorisant la perception sensible, jugée erronée et confuse, au profit de l’entendement, de l’intellect et surtout de son expression mathématique.

8 Si la connaissance scientifique moderne fonde donc la réalité sur l’objectivité, elle va mesurer cette dernière par différentes épreuves, souvent indépendamment de toute expérience sensorielle directe. L’idée s’impose qu’en s’appuyant sur les mathématiques, il serait possible d’atteindre une connaissance objective de la réalité, bien au delà de ce que les « yeux », en fait les perceptions sensibles immédiates, permettent d’éprouver (Koyré, 2009, p. 128 et p. 213). C’est un aspect que Bachelard (1949, pp. 101 102) a bien souligné : les sciences physiques et chimiques imposent la légitimité du caractère indirect des déterminations de la réalité ; la preuve peut être d’ordre mathématique ou expérimental, mais elle n’est plus le résultat direct d’une sensation. Pour Bachelard (1965, pp. 9 10), c’est même un des traits majeurs de la connaissance scientifique : c’est à partir d’une méfiance envers l’ordre sensible immédiat que se construit la notion de réalité objective.

9 Cependant, dès le xviiie siècle, la voie empirique et la voie rationaliste trouveront progressivement une forme d’équilibre au fur et à mesure que la connaissance scientifique deviendra plus expérimentale, sans que cela ne se traduise pour autant par un retour à la valorisation per se des perceptions sensibles. La tension entre une science basée sur la raison et une science à connotation plus expérimentale, trouvera une articulation grâce à l’invention de l’objectivité (Jorion, 2009, p. 7). Grâce à la science, une nouvelle vision articulée des événements, systémique dira t on bien plus tard, voit le jour. Les faits isolés et particuliers sont unifiés et expliqués par la découverte de connexions soumises à des lois universelles.

10 L’important pour notre propos est de bien comprendre que c’est par l’épreuve sanction, mathématique ou expérimentale, que s’instituent la vérité et la réalité dans la représentation scientifique moderne (Licoppe, 2006). Il s’agit donc d’une conception particulière de l’objectivité, garantie par des connaissances basées sur des raisons, des causes et des faits, au vu d’un idéal de certitude – grâce à la preuve. Ce processus a fait de la science, devenue une institution (Merton, 1979), la grande source moderne des visions du monde. L’instauration de la notion d’objectivité scientifique a donc été indissociable d’une construction institutionnelle particulière et de son association avec un imaginaire normatif singulier (Bourdieu, 2001). Un triomphe indissociable donc, et c’est ce qui nous intéresse de souligner, des vertus épistémologiques des épreuves sanctions réputées être capables de trancher les controverses.

11 Bien entendu, dès le début du xxe siècle, nombre de ces certitudes cognitives vont être sinon ébranlées, du moins soumises à révision. Les visions du monde qui animent la science contemporaine deviennent plus inquiètes et moins rassurantes à mesure que le discontinu, le chaos, la contingence gagnent droit de cité épistémologique. Mais si ces changements ont des conséquences importantes, ils ne remettent nullement en question l’importance, pour la connaissance scientifique, de la notion d’épreuve sanction. Au contraire même, malgré la difficulté à apporter parfois des preuves décisives, la science moderne est toujours censée décrire le réel du réel, et la notion d’épreuve sanction reste une pièce maîtresse de sa vision du monde (Pestre, 2013, chapitres 1 et 2). Elle garde le dernier mot parce qu’elle permet de dire – vraiment – ce qu’est ou non la réalité.

12 Cette première grande mobilisation de l’épreuve sanction aura une influence certaine sur les travaux de la philosophie et de la sociologie pragmatiques.

L’épreuve et la philosophie pragmatique

13 Dans le pragmatisme, la notion d’épreuve sanction est explicitement mobilisée dans la filiation de la connaissance scientifique, mais en lien avec l’action. Rappelons que dans cette tradition philosophique, le but de bien des connaissances est de parvenir à un état de croyance suffisant. C’est ce que Dewey (1993) dénomme l’assertion garantie – le but n’est plus de parvenir à des vérités absolues et définitives, mais à des croyances publiques partagées, suffisamment rassurantes, pour permettre d’affronter la contingence du monde.

14 Un des éléments les plus intéressants du pragmatisme, dans sa conceptualisation de la notion d’épreuve sanction, réside dans la force avec laquelle cette démarche s’insurge contre l’idée que la vérité pourrait être indépendante de son examen par une problématisation sociale ; et surtout l’idée que l’évaluation des vertus pratiques d’une action est toujours, à terme, une entreprise collective. Une action ne dépend pas seulement de l’« esprit » d’un acteur, elle est indissociable des manières dont les acteurs interagissent avec l’environnement et entre eux. À leur tour, les « réactions » de l’environnement ne sont jamais ni directement agissantes ni immédiatement perceptibles, elles dépendent des manières dont elles sont culturellement élaborées.

15 En prenant cette position, les pragmatistes soulignent que l’action de l’environnement est indissociable de sa perception par des significations sociales. La valeur d’une croyance ne se mesure qu’à ses conséquences (« avantages ») en termes d’expériences. La force du pragmatisme est ainsi d’avoir compris qu’il n’existe pas une seule relation possible entre les propositions vraies et la réalité, mais une grande pluralité de formes différentes, puisque les individus créent constamment de nouveaux langages, et qu’en plus, il existe différentes manières (scientifique, morale, esthétique…) de se rapporter à la réalité. James (2007a) affirme même que la vérité est tout simplement ce qui permet de mieux nous orienter – ce qui s’adapte le mieux à la vie et à l’ensemble des demandes de l’expérience.

16 D’ailleurs, James est explicite sur le fait que le succès d’une action, ici et maintenant, ne présage en rien de sa fortune future, parce que l’expérience a différentes manières d’amener à corriger les représentations. C’est pourquoi la correspondance avec la réalité est, à la lettre, une formule creuse pour définir la vérité ; encore faut il être capable de préciser les critères de confirmation (Putnam, 1995). La vérité est un « chemin » destiné à être confirmé (par une épreuve) si, et seulement si, cette quête est suffisamment prolongée et animée par une volonté responsable et orientée vers la réfutabilité. Or, la plupart du temps, nos idées et nos croyances ne parviennent pas à ce stade et restent de l’ordre de présupposés virtuels (James, 2007b, p. 73). Pour le pragmatisme, il n’y a donc pas de garants métaphysiques assurant que les croyances, même celles ressenties comme étant les plus immuables, ne seront jamais réévaluées. Cela ne mène pas au scepticisme – à douter de toute chose –, mais invite à accepter de douter, selon la formule de Putnam (1995), de n’importe quoi, si et seulement si, surviennent de bonnes raisons pour le faire.

17 L’important n’est plus le vrai ; mais ce qui est tenu pour vrai et pourquoi. Pour le pragmatisme, le grand partage s’établit donc entre des actions qui, suivant des règles, des croyances ou des habitudes d’agir, s’insèrent sans problème dans le monde, et des actions qui, au contraire, rencontrent des situations problématiques et de ce fait obligent à inventer de nouvelles règles (Cometti, 2010, pp. 339 340). La vérité (de l’action) est explicitement conçue comme « ce qui marche ». Mais les clés de la réussite ou de l’échec d’une action ne sont jamais immédiatement données par un état matériel du monde ; elles se construisent dans les relations sociales. Ce sont les autres membres de la collectivité qui, le cas échéant, corrigent les actions qui ne s’adaptent pas aux critères sociaux établis.

18 L’épreuve sanction est donc le lieu d’une ambiguïté permanente dans le pragmatisme. Si, d’un côté, elle valorise le rôle des croyances publiques partagées et leur fonction dans la définition des situations, de l’autre côté, elle semble accorder une fonction centrale aux aspects « factuels et matériels » de la réalité en tant que tels. Pour Dewey (1993, p. 173), par exemple, tout jugement résultant d’une situation problématique, l’important est donc de « découvrir ce que sont le ou les problèmes qu’une situation problématique pose à l’enquête ». Cependant, il ne dit jamais très clairement ce qui doit primer au moment de la définition de la situation problématique. Suivant ses articles, il peut laisser entendre que c’est l’origine factuelle de ce processus qui l’emporte (lorsqu’il affirme que l’enquête doit chercher les causes d’un échec), tandis que dans d’autres textes il affirme plutôt le rôle décisif des délibérations dans l’établissement des valeurs visées (Dewey, 2011). Bien entendu, les deux processus peuvent être complémentaires, mais ils n’en définissent pas moins deux perspectives différentes et l’accentuation de l’une ou de l’autre amène à des interprétations différentes sur le rapport entre l’action et la réalité.

19 Dans l’histoire analytique de l’épreuve sanction, la philosophie pragmatique est un moment incontournable de l’analyse. Tout en se plaçant dans le sillage de la science moderne, elle a ouvert la notion vers l’épineuse question de la nature et de l’objectivité même de l’épreuve sanction.

L’épreuve et la sociologie pragmatique

20 Si une inspiration ou un style commun réunissent les tenants de la sociologie pragmatique française (Nachi, 2006 ; Corcuff, 2012 ; Barthe & al., 2013), ils adoptent des postures quelque peu différentes en ce qui concerne spécifiquement la notion d’épreuve sanction. En devenant un outil sociologique, la notion d’épreuve approfondit un aspect déjà présent dans la science expérimentale et la philosophie pragmatique, un mode d’entrée pour étudier empiriquement la vie sociale et sa reproduction. L’attention se centre sur les procédures et les instruments permettant d’évaluer et de stabiliser les phénomènes sociaux, et surtout sur les actions en train de se faire (ce qui mène à accorder à la situation et à l’action présente une fonction analytique décisive). En partant de cette caractéristique commune, il est possible de différencier trois mobilisations de l’épreuve sanction.

21 [1.] Dans la théorie de l’acteur réseau développée par Latour l’épreuve sanction est ce qui permet de trancher une controverse à l’aide d’une expérimentation – d’une épreuve – décisive. Conçue à l’origine en relation étroite et explicite avec la science moderne (Latour, 1989), puis avec le pragmatisme (Latour, 2012), cette vision défend l’idée qu’il est possible, grâce à une expérimentation, de confirmer ou de réfuter plus ou moins définitivement une hypothèse. Latour (1991) a fait d’ailleurs de cette capacité l’acte inaugural des temps modernes : le Grand Partage entre le naturel et le surnaturel, entre les humains et les non humains.

22 Dans ses études, les épreuves sanctions sont conçues comme des actions formalisées, explicitement conçues et orientées à trancher une controverse (Latour, 2001). La force de cette définition est donc de l’associer à des épreuves formelles explicites, à des tests hautement formalisés, intégrant une logique et un temps spécifiques, une sorte de suspension du jeu social habituel. La lecture part donc du fait qu’il existe des véritables points de stabilité des controverses : des moments permettant de trancher vraiment une discussion. Callon et Latour (1991) parlent à cet égard de boîtes noires, des principes qui ont été stabilisés et que l’usage renforce, permettant ainsi, de façon ordinaire, aux acteurs d’oublier à quel point leur action s’appuie sur des épreuves tranchées. Mais, en sens inverse, cela veut aussi dire que toute controverse – sanctionnée par une épreuve – peut être de nouveau sujette à une révision : pour cela, comme le fait Latour dans maints travaux, il suffit de « revenir » aux moments et aux processus au travers desquels les vérités ont été stabilisées. La réalité, comme Latour l’a maintes fois écrit, est donc bel et bien ce qui résiste lors d’une épreuve. L’expansion progressive de l’épreuve sanction dans la vie sociale apparaît comme une conséquence de l’expansion vers d’autres rapports sociaux du propre de l’expérimentation scientifique.

23 Or, les sanctions des épreuves ne sont pas plus univoques chez Latour que chez les philosophes pragmatiques. En fait, sur ce point, Latour a radicalisé et explicité les deux possibilités présentes chez ces derniers : tantôt la sanction semble être directement commandée par la réalité objective elle même, tantôt, au contraire, la sanction est dépendante d’éléments externes à l’objectivité intrinsèque du monde. Dans ses travaux, Latour – comme Dewey – ne tranchent jamais vraiment entre ces deux perspectives. Ses études oscillent entre une vision accordant une place plus ou moins effective et directe aux objets, en fait à la matérialité intrinsèque du monde dans les jugements ; et une vision plus nietzschéenne où c’est l’épreuve de force qui semble – parfois en dehors de toute contrainte matérielle – trancher une controverse.

24 La distinction entre ces deux solutions est tellement importante qu’elle traverse la plupart des travaux de sociologie pragmatique, bien au delà de la théorie de l’acteur réseau. Dans le premier cas de figure, la matérialité du monde est renforcée dans ses droits imprescriptibles : une perspective que certains ont appliquée aux objets à travers la notion de tangibilité (Bessy & Chateauraynaud, 1995) ; aux coquilles Saint Jacques comme Callon (1986), qui, du fait qu’elles « ne se laissent pas faire », peuvent parfois faire échouer les représentations humaines ; ou plus largement aux capacités accordées aux objets, aux machines ou aux dispositifs dans la régulation effective des situations (Dodier, 1995, 1993 ; Thévenot, 2006). Dans le second cas de figure, en revanche, la matérialité du monde est largement subordonnée à des considérations plus aléatoires, puisqu’elle est prise dans un jeu de forces sociales et extra sociales qui conditionne l’issue des épreuves. C’est la force du réseau – et les alliés qui ont pu ou non être mobilisés – qui explique alors le résultat final (Latour, 1992). La sanction dépend d’un rapport mouvant de forces et la construction de la croyance prime sur l’objectivité intrinsèque de la réalité. Le plus souvent, l’oscillation est permanente entre ces deux versions.

25 Latour (2006) associe aussi, toujours dans une filiation pragmatique, la fonction dirimante de l’épreuve sanction avec le monde en train de se faire, en vérité, avec les différentes manières dont les réseaux sont stabilisés. D’ailleurs, à bien des égards, les deux notions s’aimantent l’une l’autre, à travers le postulat de symétrie. Pour Latour il faut, pour des raisons méthodologiques et ontologiques, renoncer à dire à l’avance, dans le cas d’une controverse, qui va avoir raison ou tort, qui dira le vrai ou le faux, qui sera à terme le dominant ou le dominé. L’épreuve sanction ne serait pas une véritable épreuve si l’on savait par avance l’issue de la dispute. L’exemple le plus connu est l’étude de Pasteur faite par Latour (2001). Cet arbitraire n’ignore pas, bien évidemment, les différentiels de forces stockés par les acteurs, et la façon dont cette stratégie réduit l’ouverture des processus de sélection (qu’il s’agisse de propositions, d’objets ou de personnes), mais n’en force pas moins à garder en tête le caractère non nécessaire des dénouements. Et surtout son « arbitraire » indéracinable.

26 L’épreuve sanction n’est nullement la seule notion pivot de la théorie de l’acteur réseau, mais sa fonction dans l’architecture de cet ensemble théorique est décisive. C’est à elle en effet d’apporter la preuve – ou non – de la résistance et de la stabilité d’un réseau. Dans ce cadre, la notion s’appuie sur deux présupposés majeurs. D’une part, elle conçoit la vie sociale en analogie avec un laboratoire ; d’autre part, elle suppose qu’il existe des épreuves sanctions suffisamment claires et explicites pour clore plus ou moins définitivement des controverses – à l’instar de ce qui a lieu dans le domaine scientifique.

27 [2.] La seconde grande lecture sociologique de l’épreuve sanction est présente dans le modèle de la justification, et caractérise la notion à partir de l’économie des grandeurs. L’épreuve sanction travaille ici, pour l’essentiel, à l’intérieur de domaines institutionnels où se trouvent le plus souvent à l’œuvre de véritables principes de justice. L’important est moins le pluralisme topographique que le pluralisme des ordres de justification (une seule institution peut avoir, par exemple, divers ordres de justification) ; mais toute épreuve sanction, pour des raisons de justice précisément, est inséparable d’un contexte institutionnel. C’est d’ailleurs l’existence de ces conventions (ou institutions) qui assurent le fonctionnement du principe d’équivalence entre êtres ou opinions, à défaut desquels il serait impossible d’établir des jugements. La problématisation de la notion d’épreuve sanction à partir d’un registre de justice, si elle dissocie donc la notion d’évaluation d’un processus de formalisation en bonne et due forme (comme c’est souvent le cas dans la théorie de l’acteur réseau), la rattache par contre à des univers institutionnels ou politiques particuliers (Boltanski & Thévenot, 1991).

28 La notion d’épreuve sanction a dès lors deux grandes caractéristiques (Nachi, 2006). D’une part, elle souligne le caractère dynamique de l’ordre social et d’autre part, et à cause de la pluralité des processus de mises en équivalences des êtres ou des compétences, elle a besoin de légitimité. Au delà donc de la réussite ou de l’échec d’une action, l’important est de comprendre comment les acteurs fondent leurs croyances autour d’épreuves sanctions considérées comme justes. La sociologie de l’épreuve sanction devient une sociologie des disputes, plutôt que des tests (comme dans le cas de la théorie de l’acteur réseau). Les épreuves sont à l’œuvre en cas de litiges (au cœur d’une même cité) ou lors des différends (entre diverses cités), elles sont aussi à la source des arrangements ou des compromis, en fait, elles opèrent chaque fois qu’il est question de résoudre une controverse de justice par une épreuve. Plus largement, pour Boltanski (1990) l’épreuve sanction n’opère que dans le registre de la justice et de la justification, ce qui l’exclut d’autres régimes d’action, notamment l’agapè ou la violence.

29 Malgré le fait que la notion cesse dans cette démarche de se référer à la matrice initiale de la science moderne, la notion d’épreuve sanction reste donc une manière de trancher une controverse. Le propre de ce que Boltanski et Thévenot (1991) appellent l’épreuve modèle est justement de permettre aux acteurs de se départager lors d’un conflit, en confrontant leurs points de vue à partir d’équivalences établies entre les sujets et les objets. Comprise sous la forme d’un principe d’équivalence, l’épreuve modèle est ce qui contraint les acteurs à entrer dans un univers d’explicitation de critères de validation – et de justification – de leurs jugements. La démarche permet de rendre compte, par exemple, de la diversité des orientations, des justifications et des tensions à l’œuvre dans une institution comme l’école, tiraillée entre trois modèles – domestique (qui accorde une grande place au bonheur de l’enfant), industriel (qui privilégie le rendement et l’efficacité) ou civique (qui souligne la nécessaire formation du citoyen) (Derouet, 1992).

30 Autrement dit, et sans nullement nier l’existence de rapports de force, l’analyse se centre sur les rapports de justice assurant la légitimité des sanctions et les tensions qu’ils suscitent. Il s’agit d’un aspect développé notamment par Boltanski et Chiapello lorsqu’ils parlent d’un continuum entre une épreuve de justice pure où les contraintes de justification sont fortes et à l’autre bout des épreuves de force où les contraintes d’argumentation sont plutôt faibles. Les épreuves sanctions deviennent ainsi une manière de cerner en acte les grandes tendances de la sélection sociale, au point qu’il serait même possible, de « définir une société (ou un état de société) par la nature des épreuves qu’elle se donne et au travers desquelles s’effectue la sélection sociale des personnes, et par les conflits qui portent sur le caractère plus ou moins juste de ces épreuves » (Boltanski & Chiapello, 1999, p. 76). Les critères de sélection des personnes doivent être validés collectivement (ce qui réduit justement leur part d’arbitraire) en s’appuyant donc sur des critères de justices. L’épreuve sanction, et les évaluations sur lesquelles elle repose, est une affaire de justice, ce qui permet justement, en cas de controverse, de revenir sur le processus par lequel a été « administré la preuve » – c’est à dire, par lequel a opéré la sélection des personnes.

31 Dans cette construction, la notion d’épreuve sanction articule étroitement trois facteurs. Un faisceau d’épreuves définies essentiellement à partir de domaines fortement institutionnalisés. Une sanction qui, grâce à l’épreuve modèle, est censée permettre de régler une controverse. Un mécanisme de sélection exigeant, sous contrainte de légitimité, l’institutionnalisation des épreuves de force en épreuves de justice (droit du travail, règles dans le sport, etc.). En fait, il s’agit de lire « le monde social comme la scène d’un procès » (Boltanski, 2009, p. 48) où les acteurs soumettent leurs interprétations et leurs qualifications à des épreuves.

32 [3.] Enfin, parallèlement avec les travaux ci dessus évoqués et souvent même en filiation avec eux, il est possible d’isoler un ensemble d’études dans lesquelles la notion d’épreuve sanction, au delà de la question des rapports de force ou de justice, est davantage soumise à la réflexion critique. Ces études approfondissent la complexité effective des épreuves sanctions en train de se faire en accentuant l’indétermination de l’action comme critère méthodologique. Cette préoccupation est visible, par exemple, dans les études sur l’action collective. Le passage entre les expériences d’injustices et la mobilisation collective devient une problématique sociologique à part entière : sans la construction d’un langage revendicatif commun et la capacité à faire entendre et reconnaître la légitimité sociale de certains torts autant par les institutions que par l’opinion publique, il n’y aurait pas d’espace ni pour une demande de justice (Boltanski, Darre & Schiltz, 1984) ni pour la mobilisation (Trom & Cefaï, 2001 ; Cefaï, 2007). La montée en généralité d’un tort personnel à une revendication collective nécessite la construction d’un langage permettant de cerner le premier comme une injustice socialement produite. Autant dire qu’il a besoin de se construire comme épreuve et d’en appeler à une sanction. Dans ce processus, les enquêtes pragmatiques s’intéressent aux manières dont les différents héritages culturels ou principes de légitimation sont mobilisés et mis en forme, dans des situations présentes, par les acteurs.

33 La question de l’indétermination de l’action est ainsi fortement visible lorsqu’il est question d’étudier la formation des problèmes publics (Cefaï & Terzi, 2012) comme les effets de l’amiante, de la radioactivité ou des maladies à prion (Chateauraynaud & Torny, 1999) ou la question de l’environnement (Charvolin, 2003) – des domaines où l’imposition d’une évidence scientifique ou de justice est parfois très lente, tout autant entre experts qu’au niveau de l’opinion publique. Ces situations demandent tout un travail d’argumentation et souvent de mobilisation de preuves afin de trancher, au nom de la justice et de la connaissance, les controverses en action, sans toujours y parvenir. Ici, dans la mesure où il est parfois difficile d’isoler les facteurs et de relativiser leur effet différentiel et statistique, la connaissance devient un domaine soumis à un fort jeu stratégique entre alerte et dénonciation, entre administration de preuves et discréditation de l’adversaire, le but étant de distiller un doute dans l’opinion tout autant que d’imposer une vérité (Chateauraynaud, 2009). De manière encore plus explicite, c’est la nature – et l’objectivité intrinsèque – de la sanction qui est alors en question. L’épreuve sanction s’ouvre elle même à un long travail de justification.

34 Toujours dans ce cadre, il est aussi possible, entre autres études, d’évoquer le travail de Claverie (2003) sur les contextes d’apparition de la Vierge et ses liens avec des bouleversements sociaux. Elle analyse les manières dont un événement de ce type est pris en compte progressivement par différents acteurs et objets, dont le but est justement d’attester et de créditer la véracité de ces apparitions à l’aide de diverses mises à l’épreuve. Des épreuves qui, cependant, ne parviennent jamais à susciter entièrement l’adhésion de tous – à commencer par celle des non croyants.

35 Enfin, et même si l’inspiration en est plus ancienne, en s’intéressant aux appuis matériels de l’action (Dodier, 1993), mais également aux spécificités du régime de familiarité (Thévenot, 2006) et à la force des routines, le pragmatisme a pu également attirer l’attention sur des conduites aux modalités en partie soustraites aux épreuves sanctions en bonne et due forme au profit d’un ensemble de limites minimales de l’environnement.

36 De la science à la philosophie pragmatique, puis à la sociologie pragmatique, une question lancinante et de plus en plus problématique se loge donc au cœur de l’épreuve sanction : la force et l’évidence avec lesquelles une épreuve permet vraiment de trancher une controverse (Martuccelli, 2014). Sur ce point, les transformations repérables dans la science contemporaine sont souvent en lien avec les incertitudes stratégiques soulignées par les démarches pragmatistes : la science moderne, comme les institutions jadis, ont longtemps été capables de proposer, au moyen de la contrainte normative ou de l’expérimentation, des sanctions qui permettaient de clore bien des controverses ou de rejeter bien des déviances. Mais les situations contemporaines se révèlent souvent bien plus complexes. Ni la science, ni les institutions ne parviennent plus vraiment à imposer des sanctions univoques. Bien entendu, cela n’enlève rien à la valeur des preuves scientifiques en elles mêmes ; cependant, en ce qui concerne bien des questions contemporaines (écologiques, risques ou affaires de justice), les données ne permettent pas toujours de trancher des controverses sinon à l’intérieur d’un espace plus ou moins légitime de doute (Chateauraynaud, 2004).

37 Le grand mérite des mobilisations sociologiques de l’épreuve sanction est d’avoir su attirer l’attention sur de nouvelles modalités de la question sociale (Lemieux, 2007 ; Barthe & al., 2013). Elles l’ont fait en prolongeant le propre d’un regard sur le monde dont la source se trouve dans la science moderne dès le xviie siècle et en important une de ses grandes traductions philosophiques dans le pragmatisme – à savoir l’idée de l’existence des sanctions plus ou moins définitives. Or, en enquêtant sur la vie sociale, la mobilisation de cette notion rencontre des difficultés spécifiques : les sanctions « claires » des épreuves sont plutôt l’exception que la règle. Souvent, la sanction d’une épreuve ne clôt pas tant une controverse qu’elle n’ouvre à de nouvelles polémiques. C’est une conséquence inévitable du déplacement de la notion d’épreuve sanction de la science vers la vie sociale, mais également des théorisations plus controversées de la science elle même et de la fonction possible des épreuves (Kuhn, 1972). C’est surtout une conséquence inévitable, comme le reconnaît l’économie de la grandeur elle même, d’une vie sociale où il est possible que différents acteurs, mus par des intérêts divergents, mobilisent stratégiquement des rhétoriques diverses, appartenant à des ordres de vérité différents, rendant difficile – sinon par compromis ou arrangement – l’instauration d’épreuves suffisamment légitimes pour trancher les désaccords. Dans la vie sociale, les propositions théoriques (Passeron, 1991) tout autant que la diversité des orientations (la « guerre des dieux ») en rendant souvent difficile le recours consensuel à l’épreuve sanction transforment sa fonction analytique. L’épreuve sanction est toujours un mode d’étude de la réalité mais, si, dans la science moderne, elle est censée clore les discussions, cet aspect est déjà plus problématique dans la philosophie pragmatique, avant de devenir hautement complexe et même équivoque dans le cadre de la sociologie pragmatiste. Ce sont donc les métamorphoses de la sanction qui constituent à la fois le sillage originel de cette voie de l’épreuve et la recréation originale que la sociologie pragmatique en a proposé comme outil d’analyse de la vie sociale.

L’épreuve défi

38 La seconde mobilisation sociologique de la notion d’épreuve a d’abord construit la notion à partir d’une tradition intellectuelle plus ancienne, à racine « humaniste » – celle de la formation du soi et de la philosophie de l’existence. Elle donne forme à une conception sociologique d’une vie humaine soumise à la confrontation structurelle d’un ensemble de grands défis sociétaux et historiques. Si dans le cas précédent, l’épreuve est associée à l’expérimentation et aux manières de trancher les controverses, elle est ici indissociable d’une série de mises à l’épreuve des individus tout au long de la vie. C’est une des grandes caractéristiques de l’épreuve défi et une des marques de son penchant humaniste : l’étude se fait toujours à l’échelle de l’individu parce que la vie est toujours conçue, comme dit Montaigne (2007, III, 2, p. 845), « en apprentissage et en épreuve ». Si dans le cas précédent, ce sont le type et la clarté des sanctions qui sont les principaux fils conducteurs de l’évolution de la notion, ce sont ici le nombre et le type des défis (téléologiques, existentiels ou sociétaux) qui organisent les continuités et les inflexions analytiques.

Épreuve et formation du soi

39 Comme pour l’épreuve sanction, la première formulation de l’épreuve défi (que la filiation et l’influence soient ou non explicitement reconnues), aura ici aussi une fonction déterminante tout au long de son développement. Dès sa première formulation dans la philosophie grecque, l’épreuve est cernée comme une pratique téléologique de formation et de transformation de soi. Elle connaîtra différentes expressions allant des exercices spirituels et des problématisations de soi propres à la pensée grecque jusqu’aux récits de l’épique chevaleresque, en passant par les preuves chrétiennes de la foi.

40 D’abord, les exercices spirituels de la philosophie grecque à proprement parler (Hadot, 1995, 2002). La philosophie grecque est conçue comme une manière de vivre, chaque école proposant une articulation spécifique entre la théorie et la praxis, grâce à un ensemble d’exercices, des entraînements – plutôt que des expérimentations – de l’âme. Si les démarches et les exercices diffèrent profondément, la plupart d’entre eux visent à libérer les hommes des soucis et des craintes de l’existence, les permettant de se constituer comme sujets de l’action face aux défis du monde. Le travail de soi sur soi a pour horizon de résister aux tentations du monde et de se libérer des craintes de l’avenir et de la mort – un entraînement qui passe par la nécessité de toujours anticiper le pire, de penser la mort, d’atteindre un état d’absence de trouble et d’évitement des événements difficiles, en fait de parvenir à une maîtrise de soi dans toutes les circonstances de l’existence. Les enjeux des exercices spirituels en tant que première grande illustration de l’épreuve défi consistent donc à « immuniser » l’individu contre les dangers et les obstacles de la vie extérieure : le but n’est autre que d’endurcir les individus face aux épreuves de la vie (Pavie, 2012).

41 Ensuite, et tout en se réclamant plus ou moins explicitement de cette tradition, les exercices spirituels anciens connaîtront une autre version, avec les preuves de la foi chrétienne tout au long du chemin menant du péché vers la conversion religieuse. La vie du chrétien, et en tout premier lieu bien sûr celle des saints, sera souvent racontée comme une longue traversée d’épreuves et de tentations avant que la grande épreuve de la conversion ne soit réussie (Dosse, 2005, p. 156). C’est par les épreuves que l’individu découvre son véritable moi, même si celui ci ne résulte que d’une relation particulière à Dieu.

42 Enfin, l’épreuve défi est également à l’œuvre dans l’épique chevaleresque (qui possède par ailleurs souvent de fortes analogies avec les hagiographies). Le chevalier se forge au travers « d’épreuves douloureuses. Il doit en effet traverser les complots et les trahisons, au prix de multiples blessures physiques et psychiques » (Gaucher, 1994, p. 134). Cet aspect concerne aussi tout particulièrement l’amour courtois, au point que Duby n’hésite pas à l’associer explicitement avec le tournoi : dans les deux cas, le chevalier doit risquer sa vie, puisque l’amour courtois est, au fond, une relation entre hommes rendue possible par l’invention de la dame. Cette dernière n’a pour fonction que de stimuler l’imagination du chevalier afin qu’il parvienne, par diverses épreuves, à rendre compte de sa vassalité. « Par une femme, par cette femme, l’homme est mis à l’épreuve, sommé de montrer ce qu’il vaut » (Duby, 2002, p. 324). Ici aussi, comme à propos des exercices spirituels et des hagiographies, l’important se trouve du côté de la fonction éducative : le modèle courtois était une prescription des comportements et une formation de soi.

43 Si les exercices spirituels, les preuves de la foi et les prouesses épiques sont sans doute l’expression la plus achevée de l’épreuve défi comme formation de soi, ils ne sont nullement les seuls. C’est bien dans le cadre des exercices spirituels (Pavie, 2013) que Foucault (1984a, 1984b, 2009) a également mobilisé la notion d’épreuve comme facteur de subjectivation en analysant le travail éthique sous la forme d’une esthétique de l’existence, d’un souci de soi, des techniques du corps ou de l’épreuve politique du courage de la vérité (la parrhèsia). Plus largement, dans nos sociétés actuelles, cette vision, même adoucie, est toujours à l’œuvre dans bien des manières de concevoir l’éducation. Pour parvenir à former un individu, à lui inculquer l’abnégation, l’excellence, l’ascèse, l’éducation a été conçue en lien étroit avec un ensemble d’exercices militaires ou sportifs, mais aussi d’exercices proprement scolaires (de la disputatio à la dissertation), d’une logique de concurrence et de mises à l’épreuve séquentielles. Dans tous les cas, on suppose que le jeune doit subir une série d’épreuves – dures, difficiles, multiples, bref, éprouvantes – afin d’accomplir sa formation. Ce n’est qu’en affrontant des épreuves défis qu’il peut parvenir à se forger vraiment, c’est à dire à atteindre une forme d’excellence qu’il n’avait pas, à l’origine, forcément en lui même.

44 Dans cette première variante, la nature des épreuves défis est largement subordonnée à une logique formative et au type de sujet visé.

Épreuve et existence

45 La deuxième grande variante de l’épreuve défi, même si le mot lui même n’a pas toujours été mobilisé, se trouve dans l’analyse existentielle. La nature des épreuves défis est donnée par la structure de l’existence humaine. Les situations limite de l’existence auxquelles l’homme « ne peut pas échapper (la mort, la souffrance, le hasard, la faute, la lutte) » (Jaspers, 1963, p. 54) sont les grandes épreuves de la condition humaine. L’objectif est bien de fonder une anthropologie philosophique autour des « possibilités de l’âme » – c’est à dire à partir de l’horizon existentiel des possibles qui s’ouvre à la condition humaine en tant que telle. La notion d’épreuve est ainsi indissociable d’un certain déterminisme existentiel : l’individu répond certes à des situations variables mais toujours à partir d’une même structure ontologique. Il est important de noter qu’avec la philosophie de l’existence, l’épreuve défi devient explicitement un outil théorique : dans la démarche de Heidegger (1986) l’analytique de l’existence est une voie permettant une nouvelle approche des problèmes de l’Être.

46 Dans l’œuvre de Sartre, la notion d’épreuve est inséparable du couple situation projet. En fait, et même si Sartre n’emploie pas forcément le mot d’épreuve défi, il y fait cependant largement référence, puisqu’à bien y regarder, ses études mettent en scène une liberté en combat avec une situation. Comprendre un homme, c’est cerner sa vie à la lumière d’une signification centrale – d’un projet –, afin d’instaurer autour de lui une intention originelle de soi. L’idée centrale établit donc bien que tout individu est un être engagé dans une situation, mais surtout qu’il est possible de trouver dans toute existence un événement – une épreuve défi – donnant accès au centre de gravité d’une vie. Les études sur Baudelaire (Sartre, 1947), Genet (Sartre, 1952) ou Flaubert (Sartre, 1971) en sont des illustrations de choix. Dans ces travaux, Sartre en vient quasiment à nier la possibilité d’un quelconque changement par rapport à ce qu’il cerne comme une structure indépassable, le véritable code existentiel d’un individu. Bien entendu, une vie est exposée à maintes manifestations phénoménales, mais le centre de gravité est, lui, de manière étrange, donné une fois pour toutes. Si l’unité concrète de l’individu se pense à partir de l’ouverture de l’existence, elle est cependant subordonnée à une conceptualisation morale de l’engagement et de la liberté. L’interprétation d’ensemble d’une vie s’organise à partir d’un projet. Même si lors de sa conversation avec le marxisme, et sans abandonner cette vision, Sartre accordera plus de poids aux médiations sociales des individus, la philosophie reste la même : l’homme se définit par le dépassement d’une situation. C’est lors de l’épreuve, grâce à l’épreuve défi, que l’individu se révèle comme individu : « L’important n’est pas ce qu’on fait de nous mais ce que nous faisons nous mêmes de ce qu’on a fait de nous » (Sartre, 1952, p. 63).

47 C’est aussi dans ce cadre qu’il faut évoquer la notion de « crise » d’Erikson (1972, 1974). S’il ne s’inscrit pas vraiment dans une filiation existentialiste, c’est dans un sens proche qu’on peut comprendre la mobilisation qu’il fait de la notion d’épreuve crise au cœur du cycle de vie. Par cet usage de la notion, et tout en reconnaissant en partie la variation historique des épreuves, Erikson ne les ancre pas moins, en dernière analyse, sur un socle biologique ou psychologique. Étudiant de manière diachronique les processus d’entrée en âge, il différencie huit grandes crises existentielles allant de l’enfance à la vieillesse et scandant, nécessairement et séquentiellement, tout parcours de vie. Certes, les études d’Erikson reconnaissent la dimension historique et donc la fluctuation de ces crises (susceptibles de prendre des formes culturelles diverses selon les sociétés), mais en dernier ressort, elles n’en restent pas moins figées par leur nature intrapsychique, se déroulant alors comme des étapes inévitables du processus de développement psychosocial du moi.

48 En résumé, dans cette deuxième constellation d’études, la notion d’épreuve défi change de nature : elle n’est plus le fruit d’un programme explicite, volontaire et téléologique de formation de soi, elle devient un ensemble de défis incontournables auquel tous les individus sont contraints, de par le propre de la condition humaine, de faire face. La nature et le nombre des épreuves est dictée par la structure ontologique de l’existence et par quelques grands états (l’angoisse, la mort, le temps, l’absurde, le désir, les possibles, la relation à l’Autre…) ou crises psychosociales. Dans ces études, si le caractère commun et contraignant de l’épreuve défi est bien cerné (comme dira Sartre, l’homme est condamné à la liberté), la dimension véritablement sociétale et historique n’est, en revanche, pas ou peu prise en compte. C’est la condition humaine et non pas l’histoire ou la société qui définit le périmètre et la nature des épreuves. Certes, rien n’empêche d’historiciser, voire de socialiser les expériences limites, mais il ne s’agira jamais, au mieux, que d’une explicitation historique d’un nombre restreint et limité d’états existentiels transhistoriques.

Épreuve et société

49 La sociologie des épreuves défis, sans récuser ce qui revient en propre à l’existence humaine ou aux cycles de vie, ne fait pas cependant de la condition humaine la structure de définition des épreuves. L’objectif central est de décrire et d’analyser, sous la forme de défis sociaux et historiques spécifiques, l’expérience que les individus font d’un état de société. Ce ne sont plus les états existentiels qui se trouvent au fondement du saisissement des épreuves défis mais l’histoire et les rapports sociaux. Conséquence immédiate : le périmètre, la variété et la nature des épreuves s’élargissent considérablement. Ce n’est plus la condition humaine et ses invariants anthropologiques (l’angoisse, la mort…) qui sont à l’honneur, mais un nombre bien plus important et diversifié d’expériences sociales.

50 Dans ce cadre, les épreuves défis sont de différents types. Elles ont été parfois associées à des injonctions proprement institutionnelles, mais elles ont aussi été mobilisées afin de rendre compte d’une conceptualisation plus large des problématisations des expériences sociales. En effet, tout en étant théorisées comme communes et transversales aux différents membres d’une société, les épreuves ne sont pas cernées à partir de tests formalisés ou de processus institutionnalisés de sélection (sous la forme donc de controverses de vérité ou de justice), mais comme des défis, peu ou pas formalisés et institutionnalisés, ayant cependant, de par leur nature structurelle, une signification majeure dans les expériences individuelles – comme le montrent bien les expériences de divorce entraînant des déchéances économiques ou les expériences de chômage et leurs effets sur la stabilité conjugale, voire la trajectoire scolaire des enfants. L’analyse de la « sélection » de personnes se centre moins sur la question de son arbitraire ou de sa légitimité, que sur le processus multiforme et extensible d’épreuves par lequel il se réalise dans tous les domaines de la vie.

51 Cet aspect définit ce qui est sans doute le principal écueil analytique de l’épreuve défi. Si, comme on l’a vu, ce sont la force et la clarté des sanctions qui caractérisent la problématique principale – et parfois les difficultés – de la notion d’épreuve sanction, ce sont en revanche le nombre et la nature des défis qui marquent à la fois l’histoire de cette seconde mobilisation de la notion et ses principales difficultés. En effet, la notion risque parfois de désigner simplement, dans ses liens avec le sens commun, toute expérience vécue difficile. La notion perd ainsi toute personnalité analytique. C’est pourquoi la question de la nature, de l’étendue et de l’intensité des événements susceptibles d’être – ou non – dénommés comme des « épreuves » est centrale pour toutes les démarches sociologiques dissociant les épreuves défis de leur fonction téléologique ou de leur substrat existentiel. Malgré la diversité des sensibilités, la tendance la plus significative est de préserver l’usage de la notion pour faire référence à quelques grands défis structurels particulièrement significatifs dans une période historique ou dans une trajectoire de vie. C’est cette caractérisation de l’épreuve qui est commune à la plupart des travaux ayant explicitement mobilisé la notion comme un outil d’analyse. Certains mobilisent la notion d’épreuve défi dans le cadre d’un domaine particulier, comme l’école (Dubet & Martuccelli, 1996 ; Barrère, 1997), le travail ou le chômage (Schnapper, 1981 ; Dubet, 2002 ; Barrère, 2002, 2006 ; Cousin, 2008 ; Linhart, Rist & Durand, 2009), la ville ou la migration (Lapeyronnie, 2008 ; Francq, 2010 ; Vidal, 2014), la santé (Langlois, 2006 ; Otero, 2012 ; Kirouac, 2015), l’amitié (Rebughini, 2011, 2012), les nouvelles technologies (Le Douarin, 2012 ; Jauréguiberry, 2014), les défis propres à une classe d’âge (Caradec 2007 ; Barrère, 2011) ou encore comme une manière de cerner les grandes logiques transversales et communes d’une société (Mills, 1997 ; Mills & Gerth, 1999 ; Dubet, 1994 ; Dubet & Martuccelli, 1998 ; Martuccelli, 2010).

52 Dans ces études, l’épreuve défi en tant qu’opérateur d’analyse vise non seulement à décrire et à comprendre comment les individus font face à des changements, mais aussi à parvenir à une intelligence spécifique des structures et des phénomènes de société. Le souci est bel et bien de décrire à la fois la nature structurelle des épreuves et les manières dont les individus y font face. Pour revenir à la phrase de Sartre, et à la différence de ce qu’il énonce, « ce qu’on a fait » des individus est tout aussi important pour ce type d’analyse sociologique que ce que les acteurs en font eux mêmes. À la différence d’une micro­sociologie se cantonnant au pur travail des acteurs, l’épreuve défi intègre toujours la dimension structurelle et historique (en rendant compte du processus de construction des épreuves). À la différence d’une sociologie se cantonnant au seul travail des structures et en déduisant de façon souvent univoque le sort des acteurs, l’épreuve défi intègre toujours le différentiel de travail et de résultat que les acteurs fournissent. Dans la mobilisation proprement sociologique de l’épreuve défi quatre dimensions sont particulièrement importantes.

53 [1] En tout premier lieu, l’épreuve défi propose un récit de la pluralité des défis auxquels est confronté un individu dans les sociétés modernes. Ces épreuves se présentent parfois sous la forme d’une succession d’étapes institutionnalisées de vie ; d’autres fois comme des moments de « crise » ou de bifurcation dans une trajectoire sociale ; d’autres fois encore comme des expériences contraintes dans différentes sphères de la vie sociale – école, travail, famille. Mais la plupart de ces démarches mettent en œuvre une narration en phase avec l’aventure telle que la définit le roman occidental. Comme le signale Lukacs (2001, p. 85), l’aventure « est l’histoire de cette âme qui va dans le monde pour apprendre à se connaître, cherche des aventures pour s’éprouver en elles et, par cette preuve, donne sa mesure et découvre sa propre essence ». La caractérisation est d’autant plus précieuse que, tout en inscrivant le propre du roman moderne dans le sillage du récit classique de la mise à l’épreuve (et donc de la formation de soi), il n’en souligne pas moins le fait que dans la modernité, l’exploration cernée par les épreuves apparaît comme véritablement ouverte et multiple, sans terme, et souvent sans modèle de perfection morale. Dans sa version sociologique, l’épreuve défi, se dessaisit de toute dimension téléologique et devient – à l’instar du roman moderne (Watt, 1957 ; Trilling, 1950) et encore davantage des séries contemporaines de télévision (Glevarec, 2012 ; Delporte & Francou, 2014) – une clé d’étude des expériences communes des individus ordinaires. Mais là où les fictions romanesques ou télévisuelles soulignent souvent la contingence événementielle des intrigues, la sociologie souligne plutôt le caractère structurel et commun des défis, gardant alors la logique de la contingence du côté du différentiel des réponses apportées par les acteurs.

54 L’inflexion peut sembler mineure ; elle est décisive. Pendant longtemps, y compris dans la représentation moderne, les épreuves conservaient une dimension normative, parce qu’elles étaient cernées comme des exercices de soi, comme le montre, mieux que tout autre production, les Bildungsroman – les romans de formation justement. Progressivement, c’est l’épreuve défi en tant que telle, souvent sans dénouement moral, et donc en dehors de toute signification normative ou téléologique qui s’accentue. L’individu est moins censé se construire en atteignant un niveau d’excellence moral, qu’en affrontant les diverses épreuves de la vie sociale – un aspect particulièrement visible à propos de l’éducation (Barrère, 2011).

55 [2.] En deuxième lieu, les épreuves défis sont historiques : elles sont produites dans et par la vie sociale, elles changent selon les périodes et les sociétés. Non seulement – nous y reviendrons – le travail plurivoque de l’individu face aux épreuves reçoit une attention particulière, mais la reconnaissance de la nature proprement historique des défis est un trait analytique majeur de la mobilisation sociologique de la notion.

56 L’amour peut ici nous servir de nouveau de rapide exemplification. Nous avons évoqué ci dessus la structure de l’amour courtois et le rôle central des obstacles externes que le monde adresse à la volonté des amants. La situation est bien entendu fort différente dans le monde contemporain, où le libre choix du conjoint est désormais la norme. L’épreuve défi de l’amour, en dépit de la permanence culturelle du récit de l’amour romantique, change alors de nature. Il ne se résume plus à une seule épreuve, mais est, au contraire, façonné par une série de diverses épreuves à chaque étape de l’existence. Au début d’une histoire d’amour, comme certains romans sentimentaux modernes le montrent, la question de l’engagement de soi devient le cœur de l’épreuve. Là où, dans le récit d’amour traditionnel, l’obstacle est externe au couple, il est désormais plutôt au fond de chacun des amants – sous la forme d’une sédimentation en eux des mauvaises expériences précédentes qui se traduisent par une peur de se donner ou de s’ouvrir à l’autre (Péguignot, 1991, pp. 105 106). Le roman sentimental moderne montre donc le processus de dégagement progressif du faux (préjugés, peurs, déceptions passées…) afin d’arriver, en réussissant l’épreuve, au vrai (l’amour), ce qui entraîne comme conséquence une série de transformations plus ou moins profondes de soi. À l’autre bout de la chaîne, l’épreuve conjugale doit désormais faire face à ce qui se joue après le happy end des films romantiques des années 1960 (Beck & Beck Gernsheim, 1995), à savoir la difficile perpétuation du sentiment amoureux et à la consolidation historique et structurelle du divorce et de la séparation (Singly, 2011).

57 Le caractère structurel et historique des épreuves défis est tout aussi visible du côté des défis de l’âge. La condition adolescente et son extrême souci de la face peuvent par exemple se prêter à deux interprétations. Dans une lecture psychologique, et dans le sillage des études d’Erikson, la face se comprend comme le propre de la crise intemporelle de l’adolescence, ou au mieux, sa version contemporaine, à peine historicisée. En revanche, dans la lecture de l’épreuve défi, l’intensité de l’engagement dans la face est liée à la nature des épreuves collégiennes auxquelles sont confrontés les adolescents. Plus l’écart entre les dimensions de l’expérience scolaire est important (entre les évaluations, les groupes de pairs, la pression familiale, la culture juvénile…), plus on assiste à un enlisement dans le jeu de la face, pouvant amener à une perte de maîtrise de ce processus (Dubet & Martuccelli, 1996). C’est une différence également mise en lumière par Caradec (2007) qui a distingué entre une épreuve propre du grand âge, spécifique aux sociétés actuelles, et la notion de « crise » psychologique de la vieillesse chez Erikson.

58 [3.] En troisième lieu, la notion d’épreuve défi propose une articulation particulière entre les niveaux micro et macro. Le souci d’articulation entre enjeux collectifs et épreuves personnelles (Mills, 1997) est à la base de cette conceptualisation. L’objectif est de parvenir à restituer une sorte d’histoire de vie collective – propre à un ensemble socio historique – grâce aux épreuves qui lui sont spécifiques. Les individus, de par leur commune situation ou enrôlement dans une société, affrontent un ensemble d’épreuves défis sans possibilité d’échappatoire. Communes à tous les membres d’un collectif, les acteurs n’ont pas le choix de les affronter ; et les différentiels des manières dont ils s’en acquittent marquent forcément leur singularité. Pour Mills et Gerth (1999) les individus forment leur caractère en affrontant notamment les angoisses que suscitent en eux les situations sociales dans lesquelles ils se trouvent.  [2]

59 Toute épreuve défi a donc deux faces : elle est à la fois le résultat des mécanismes sociétaux qui les produisent et une expérience éprouvée par les individus. Les épreuves visent donc à dégager une cartographie particulière de la vie sociale – elle condense en abrégé et à l’échelle de l’individu un état de société. Dans un découpage de ce type, les traits proprement identitaires de l’acteur (classe, genre, ethnie, âge…) ne sont souvent mobilisés que comme des « ressources » qui s’activent ou qui sont sollicitées différemment en fonction de la nature des épreuves défis auxquelles est confronté un acteur. Ce n’est jamais au niveau des traits de l’acteur que s’enracine l’analyse.

60 Il s’agit peut être de la caractéristique analytique la plus importante de l’épreuve défi. Elle différencie cet opérateur, comme on l’a évoqué, des démarches qui inféraient à partir des structures, par déduction, des conséquences au niveau des expériences des individus. Mais elle se différencie aussi des travaux privilégiant le niveau des interactions ou de ceux qui font du vécu, des socialisations ou des dispositions le cœur de l’analyse. L’objectif de l’épreuve défi est bien différent : il s’agit de proposer une problématisation des structures à partir des expériences. C’est en partant de ce qu’éprouve l’acteur, et de comment il l’éprouve, qu’il s’agit de rendre compte des grands défis structurels d’une société.

61 Cela donne alors lieu – ou peut donner lieu – à un découpage sociologique spécifique des phénomènes collectifs, voire à une cartographie différente de la vie sociale puisque ce qui fait problème au niveau de l’expérience des individus ne se superpose pas nécessairement avec les périmètres des domaines sociaux institutionnalisés. Bien entendu, rien n’empêche que les périmètres des regards sociologiques épousent ceux des organisations fonctionnelles. Mais rien n’empêche non plus de déceler, au niveau de l’expérience, des épreuves transversales ou irréductibles aux domaines institutionnels.

62 Autrement dit, c’est grâce à l’enquête, et uniquement grâce à l’enquête, qu’il est possible de cerner les épreuves défis structurelles spécifiques à une société (Martuccelli, 2006 ; Araujo & Martuccelli, 2012). Un aspect qui explique la centralité accordée par ces démarches au pâtir des acteurs, mais surtout à la fonction cognitive octroyée à ce pâtir. Il ne s’agit pas seulement de décrire ce qu’éprouvent les individus ; mais de comprendre véritablement le travail des structures à partir des expériences (Langlois, 2006). Par les épreuves défis, il s’agit tout autant de comprendre davantage le rôle des structures sociales dans le formatage de défis communs, que dans le façonnage des conduites individuelles. C’est ainsi, par exemple, qu’en analysant sous la forme d’une épreuve la question urbaine des banlieues aujourd’hui en France, Lapeyronnie (2008) a été amené à souligner la logique de ghetto qui marque leurs habitants : une caractérisation qui va bien au delà du seul taux de ségrégation urbaine et qui définit – redéfinit – la condition urbaine à partir d’une épreuve défi qui imprègne, au travers d’un enfermement généralisé, social et cognitif, tous les domaines de la vie sociale et personnelle.

63 [4.] Enfin, l’épreuve accorde un intérêt majeur au travail effectif des individus (Dubet, 1994 ; Martuccelli & Singly, 2009). Cette dimension de l’analyse a été bien explorée du côté des maladies mentales ou des souffrances sociales2. Non seulement il a fallu historiciser les liens entre le primat de certains profils pathologiques et les grands traits structurels d’une société, mais il a fallu aussi essayer de comprendre les différentiels de réponses des individus. Pour le faire, des travaux se sont intéressés à explorer à la fois la configuration du mental pathologique et du social problématique spécifique aux sociétés actuelles afin de rendre compte des formes historiques spécifiques de l’épreuve dépressive et de ses différences vis à vis de la névrose : un trouble davantage lié à l’âge adulte et au travail qu’à la famille et à l’enfance, au rapport à soi plus qu’au rapport à l’autre, au temps présent plutôt qu’au passé (Otero, 2012). D’autres se sont penchés sur les différentiels de ressources et de supports, collectifs et individuels, dont disposent les acteurs pour comprendre l’expansion des cas de burnout de ces dernières décennies (Kirouac, 2015).

64 Le travail de l’individu est particulièrement important et significatif, lorsque l’analyse tente de rendre compte des situations où les acteurs sont confrontés à des évaluations proprement formelles ou institutionnelles. Ces études sont particulièrement importantes pour comprendre la différence entre les deux épures : si la sanction ne pose aucun problème – elle est d’emblée donnée comme un fait incontournable : gagner un prix, se voir attribuer une note…–, si nous sommes donc en apparence devant une sanction univoque d’une expérience, en vérité les vécus que ces sanctions engendrent passent par une grande diversité d’expériences. C’est un aspect bien mis en lumière par Barrère (1997) à propos des lycéens : le fait que bien des élèves interprètent les notes à l’école au travers d’un équivalent travail liant le travail fourni et la note obtenue, amène souvent les élèves à se situer en porte à faux avec cette attente et dans l’obligation de s’expliquer leurs échecs scolaires : pourquoi, ayant travaillé comme un autre, ont ils reçu une note différente ? Pourquoi, à note égale, leur vécu n’est il pas le même ? Autrement dit, la note ne tranche pas, grâce à une sanction univoque, une expérience ; elle ouvre à toute une nouvelle série de questions et de défis sur soi. Dans le même sens, Heinich (1999) a montré au travers des lauréats de prix littéraires, les problèmes spécifiques auxquels cette sanction, pourtant claire et univoque en apparence, confronte les individus. Face à cette récompense, ils vivent un écart de grandeur : chacun s’appropriant de manière différente et singulière le résultat d’un même prix [3].

65 Une leçon importante se dégage de ces travaux : les trajectoires individuelles, structurées par des épreuves défis plurielles, et au travers de transitions parfois abruptes entre des contextes institutionnels hétérogènes, sont souvent difficiles à évaluer en termes de réussite ou d’échec. Autant le dire clairement, les sanctions n’ont pas, dans les épreuves défi, la clarté qu’elles sont supposées avoir dans l’épreuve sanction. Le résultat ne tranche pas ; au contraire, la manière dont l’individu réagit subjectivement au verdict d’une épreuve, la manière dont ce verdict érode ou épargne la personnalité et la confiance en soi, ouvrent à tout un nouveau continent d’enquête. Le « même » résultat face à une épreuve peut avoir des significations, objectives et subjectives, très différentes en fonction des individus et des parcours (Martuccelli, 2006).

66 Tout en s’inscrivant dans le sillage d’une tradition humaniste, la notion d’épreuve défi a donc connu d’importantes transformations en passant de la préoccupation téléologique de la formation de soi aux grandes questions indépassables de l’existence. Les changements ont été encore plus importants lorsque la notion est devenue un outil sociologique au service de la compréhension, à l’échelle des individus, des enjeux d’une société. Mais cette évolution rend également compte de sa principale difficulté analytique : le risque de sa dissolution dans une métastase incontrôlée d’expériences ou de moments difficiles de la vie.

Conclusion

67 Les deux épures sociologiques de la notion d’épreuve que nous venons de présenter, en dépit de leurs points de contact et même de leurs influences réciproques, n’en sont pas moins très différentes. Elles n’ont pas la même filiation intellectuelle, n’accentuent pas les mêmes problèmes et ne suscitent pas les mêmes questions. Rien ne le montre mieux que les manières dont chaque épure aborde les thématiques « propres » de l’autre. Lorsque Luc Boltanski (2004) aborde les questions proprement existentielles de l’avortement, ou lorsqu’il revendique même – tardivement – la dimension proprement existentielle de l’épreuve (Boltanski, 2009) ; lorsque Thomas Périlleux (2001, pp. 71 81) explore le caractère réversible ou non de certaines épreuves, en prenant ainsi une distance par rapport à la netteté des verdicts et à la légitimité des procédures de sélections, ils n’en soulignent pas moins, en dernière analyse, la question nodale de l’évaluation – la manière dont les individus obtiennent, de façon très inégale selon leurs positions et leurs ressources, des différentiels de grandeur en faisant leurs preuves. Boltanski (2009, p. 60) est explicite : la question n’est jamais vraiment de s’intéresser à la singularité des individus ce qui « aurait évidemment pour résultat de retirer aux épreuves toute capacité de comparabilité et par là de leur ôter tout pouvoir de justifier des hiérarchies sociales. Elles n’auraient donc plus aucune utilité ». De l’autre côté, lorsque les affaires de sanction – que ce soient à l’école, comme injustices ou problèmes sociaux – sont abordées (Barrère, 1997 ; Dubet, 2006 ; Otero, 2013), elles le sont surtout à partir de leurs conséquences en termes expérientiels et afin de comprendre, à partir des individus, ce que ces défis permettent de comprendre de la structure des phénomènes sociaux. L’apparente similitude du mot d’« épreuve » cache donc souvent des mobilisations parallèles de la notion selon que la sensibilité dominante soit à consonance « pragmatique » ou « humaniste ».

68 Chacune de ces deux voies a d’ailleurs recréé, de façon particulière et largement parallèle, une notion à l’origine étrangère à la sociologie. C’est ce qui explique l’analytique historique propre à chacune des épures et la spécificité de leur problématique centrale. À propos de l’épreuve sanction, l’essentiel repose sur la force, l’évidence et la légitimité de la sanction, qu’il s’agisse de l’objectivité du monde, de la réussite ou de l’échec comme critères de vérité et de vérification de l’action, ou encore, d’un possible rôle de clôture et de sortie de polémiques par le biais de rapports de force ou de justice. Un mouvement où, comme nous l’avons précisé, la « sanction » ne cesse de connaître des complexifications au fur et à mesure que sa pertinence épistémologique est objet de discussion ou qu’elle devient un opérateur plus polémique dans le cadre des affaires de justice ou de justification. À propos de l’épreuve défi, l’essentiel repose sur la nature et sur le nombre des défis dont il faut tenir compte, qu’il s’agisse de la formation de soi (et du caractère volontaire et téléologique des épreuves), de l’existence (et de leur horizon transhistorique) ou de la société (et de leur caractère commun, historique et structurel). Un mouvement dans lequel, comme nous l’avons également souligné, le risque, pour une démarche sociologique, provient de l’inflation des « défis ». S’ils doivent se multiplier afin de permettre de comprendre les structures historiques d’une société à partir des expériences communes des individus, ils ne doivent pas, cependant, se transformer dans une liste interminable de moments difficiles de la vie.

69 Mais malgré leurs différences, les deux épures sociologiques se rejoignent dans une thématique commune. Toutes deux soulignent la contingence du monde social. L’une et l’autre, au travers de sources pourtant bien différentes (d’un côté la pratique de l’expérimentation et de l’autre l’expérience de la modernité), coïncident autour de la contingence – dans la non nécessité des résultats. Tout en reconnaissant que l’issue des épreuves n’est jamais indépendante des places et des ressources sociales des acteurs, ces sociologies attirent l’attention sur l’ouverture des processus. Il s’agit d’un élément consubstantiel à la logique de l’épreuve – qu’elle soit considérée comme sanction ou comme défi. Elle invite à une conception hautement dynamique et ouverte de la vie sociale. Elle contraint à placer la contingence au cœur de tous les raisonnements sociologiques.

Notes

  • [1]
    Il s’agit d’une démarche souvent utilisée dans la théorie sociale lorsque le but principal est de cerner les manières dont un corpus plus ou moins discontinu de propositions peut s’intégrer dans une vision d’ensemble (Parsons, 1949 ; Berger & Luckmann, 2006).
  • [2]
    Certaines études ont analysé l’épreuve de la maladie, en lien avec les représentations des malades, en soulignant la valeur formatrice, la lucidité et la connaissance de soi qu’elle induit chez eux (Herzlich, 1992). Tout en
    pouvant alors se lire, notamment les maladies chroniques, comme un défi structurel des sociétés actuelles, ces études soulignent le sens « téléologique » – exploration de soi, même subie – que la maladie transmet.
  • [3]
    Heinich tout en inscrivant intellectuellement ses travaux dans les économies de la grandeur (donc plutôt du côté de l’épreuve sanction), a cependant ouvert certaines de ses études vers une autre sensibilité analytique où, de façon très sartrienne, l’important est d’étudier ce que l’individu fait face à l’épreuve défi.
Français

L’article retrace les deux grands profils analytiques de la notion d’épreuve en sociologie et leurs filiations intellectuelles respectives. L’épreuve sanction, dont l’origine première est liée à la naissance de la science moderne, a par la suite été développée dans le cadre de la philosophie pragmatique, puis de la sociologie pragmatique. L’épreuve défi, dont les premières sources se trouvent dans la tradition humaniste des exercices spirituels et les étapes de la formation classique du caractère, a été reformulée par la philosophie de l’existence, puis par la sociologie. À travers ce parcours, l’article propose un éclaircissement des principaux enjeux propres à chacune de ces lectures, avant de conclure sur leur commun attachement à une interprétation contingente des événements sociaux.

Mots-clés

  • épreuve
  • pragmatisme
  • humanisme
  • sanctions
  • défis

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Danilo Martuccelli
Professeur de sociologie à l’Université Paris Descartes, USPC, membre de l’IUF CERLIS-CNRS CERLIS, Université Paris Descartes - 45 rue des Saints-Pères - 75006 PARIS
danilo.martuccelli@parisdescartes.fr
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Mis en ligne sur Cairn.info le 03/06/2015
https://doi.org/10.3917/socio.061.0043
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