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1Dans les années 1990, Internet enthousiasmait les scientifiques féministes nord-américaines qui pensaient que « la communication à distance permettrait de dissocier le corps physique (mâle/femelle) de l’identité sexuée (homme/femme) et favoriserait par là une « fluidité des identités, remettant en cause la binarité sexuelle » (introduction, p. 2). Vingt-cinq ans plus tard, on peut se demander « comment les pratiques numériques changent ou reproduisent-elles les rapports de genre, c’est-à-dire les pratiques et les principes de différenciation entre femmes et hommes ? ». La réponse à cette question qui ouvre et traverse le dossier coordonné par M. Bergström et D. Pasquier pointe quelques indices de changements, mais surtout l’inertie hétéronormative des usages numériques ordinaires.

2Le flirt numérique quotidien des étudiant·e·s américain·e·s impose les codes hétéronormés de la sexualité – hommes entreprenants, femmes réservées –, quelle que soit l’orientation sexuelle des intéressé·e·s. L’intériorisation des normes est puissante, et les entretiens recueillis par D. Pinsky soulignent les tensions entre la maîtrise des codes de communication digitale et le relâchement favorisé par la distance physique. La « double peine » des jeunes femmes – harcelées et stigmatisées si entreprenantes – est reconnue, mais sans réel changement des pratiques. La menace de diffusion publique de photos ou sms au sein de la communauté limite les manifestations agressives de la masculinité, mais elle concerne surtout les filles et bride aussi l’expression de leur sexualité.

3L’organisation et le déroulement de tournois de e-sport en réseau local (LAN parties) mettent en scène une masculinité virile, séduisante, performante. J. Chaulet et J. Soler-Benonie observent qu’elle disqualifie les figures de l’homosexuel et du geek célibataire, et assigne aux femmes des espaces, des fonctions et des modèles identitaires restreints. Assurant le ravitaillement des équipes et le travail de care auprès des joueurs, la présence féminine est aussi la garantie publique de l’identité hétérosexuée des joueurs. Dans cette arène où l’ensemble des activités répondent à une logique hétéronormée et androcentrée, les « gameuses » très minoritaires négocient leur présence en adoptant les rares codes accessibles de l’univers vidéo-ludique : « lolita » ou « garçon manqué ».

4Dans l’entreprise de jeux vidéo sud-coréenne étudiée par C. Paberz, le régime de genre qui régit les activités et les relations entre salarié·e·s contredit le fonctionnement démocratique et égalitaire revendiqué. L’organisation révèle un contrôle social sexué généralisé qui assigne les professionnelles aux niveaux inférieurs de qualification, aux statuts précaires et à la fonction « naturelle » de porte-parole des goûts féminins en matière d’amusements vidéo – les vrais jeux sont pour les hommes et celles qui y jouent ne sont plus des femmes. La masculinité du secteur vidéo-ludique cantonne les femmes au rang de sympathiques « anomalies » de passage, réduites à de discrètes protestations devant des avatars en bikini et talons aiguilles.

5Grâce aux technologies de l’information et de la communication (TIC), le visionnage de vidéos le plus répandu est désormais la consommation pornographique. Sa banalité n’engage pas pour autant les consommateurs/trices (gays, hétéros, trans, bisexuelle et lesbiennes) rencontré·e·s par F. Vörös, à la critique des rapports de genre qu’elle met en scène. Satisfaction, contrôle, distinction et passion : la typologie des plaisirs qui guident les pratiques dévoile des rapports à la pornographie complexes et hétérogènes. Si le rapport passionnel implique une connaissance très pointue des genres, des acteurs et actrices, partagée et débattue entre initié·e·s, l’espace d’échange et de discussion qu’il dessine exclue rapidement les femmes.

6Enfin, L. Delias déconstruit le lien établi entre l’âge avancé et l’absence de maîtrise des techniques numériques. La diversité des situations et des degrés d’autonomie numérique des enquêté·e·s issus des classes moyennes et supérieures, apparaît à l’aune des trajectoires professionnelles et familiales et des rapports de sexe qui les ont structurées. Ainsi, l’engagement massif des femmes dans l’administration et le secrétariat, et l’expérience de séparations conjugales ont permis à une partie d’entre elles d’acquérir des compétences numériques et une appétence technique favorables à leur autonomie. L’ordinaire salarial et (ex-)conjugal peut donc parfois produire des bénéfices secondaires sur le long terme… renégociés dans le cadre domestique où le pouvoir économique des hommes peut être décisif pour l’achat et le choix du matériel.

7Finalement, la subversion de la binarité sexuelle via internet est très réduite à la lecture de ces travaux qui montrent que les pratiques déployées dans l’univers numérique ne sont pas coupées des espaces sociaux dans lesquels elles s’inscrivent, qu’elles définissent, et où opèrent les rapports de domination. L’enjeu réside dans l’analyse des « sous-espaces » qui rendent comptent de rapports moins figés, et dans l’exigence de contextualisation temporelle et sociale des pratiques permettant d’affiner et complexifier les analyses. À bien des égards, les réflexions déployées font écho aux recherches sur la féminisation des bastions professionnels masculins où l’expérience de la minorité implique tensions, ajustements, résistances, transformations et déplacements des repères sexués. Elles encouragent aussi à explorer « l’inversion du genre » (Guichard-Claudic et al., 2008) [1] et la place du masculin dans les espaces et les pratiques numériques féminisées, tout comme les espaces qui bouleverseraient en profondeur la binarité et l’hétéronormativité, pour laisser place à la plasticité des identités et des pratiques.

Notes

  • [1]
    Guichard-Claudic Y., Kergoat D., Vilbrod A. (dir.), 2008, L’inversion du genre. Quand les métiers masculins se conjuguent au féminin… et réciproquement. Rennes, Presses universitaires de Rennes.
Hélène Bretin
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Mis en ligne sur Cairn.info le 01/12/2020
https://doi.org/10.3917/popu.2002.0437
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