CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1La problématique de l’artification, et son application à un certain nombre de domaines d’activité, a été élaborée au début des années 2000 dans le cadre d’un séminaire organisé à l’EHESS avec ma collègue sociologue Roberta Shapiro, au sein du laboratoire LAHIC qui avait été créé à la fin des 1990 par le regretté Daniel Fabre. À partir du mot « artification », nous avons invité des collègues travaillant sur différents domaines plus ou moins associés à la création de mettre leur objet de recherche à l’épreuve de cette problématique, en réfléchissant avec nous aux différents indicateurs permettant de conclure – ou pas – à l’artification de leur objet, et aux étapes par lesquelles celle-ci a pu passer. Nous avons ainsi entendu des spécialistes de la gastronomie, du street art, des jardins, de la photographie, du cirque, du cinéma, de l’art brut, de la typographie, du patrimoine, des métiers d’art, etc. – ces différents chantiers ayant été exposés dans l’ouvrage collectif que nous avons publié en 2012 aux éditions de l’EHESS [1].

2Si ce travail collectif a toujours été stimulant, vivant, et même parfois très amusant, il n’a pas toujours été simple. En effet, nous avons parfois eu du mal à faire comprendre à nos invités ce que nous entendions par « artification », et ce que nous cherchions à découvrir. Ce qui, à leurs yeux, n’étaient que des détails sans importance, étaient pour nous des indicateurs décisifs : dates et chronologies exactes, dénominations, cadres juridiques et institutionnels, types de publications, voire grammage du papier pour les livres ou catalogues… Certains, vexés d’être sans arrêt interrompus par nos questions, tentaient de surmonter leur exaspération ; mais la plupart se prenaient vite au jeu, et sortaient ravis de ces séances d’élaboration collective. Il fallait toutefois avoir levé auparavant un certain nombre de malentendus.

Lever les malentendus

3Tout d’abord, il fallait expliquer que notre problématique n’était pas celle de l’artialisation. L’« artialisation », on le sait, est un terme forgé par le philosophe Alain Roger pour désigner la perception du monde, et spécialement de la nature, à partir de l’art [2] : par exemple, la contemplation d’un jardin en référence à un tableau de Monet. C’est là certes un phénomène réel, mais très particulier et plutôt limité au monde lettré, alors que notre objet relève de pratiques beaucoup plus larges.

4Ensuite, il fallait faire comprendre à nos intervenants que la problématique de l’artification n’est pas non plus réductible à une simple comparaison, à un effet rhétorique consistant à affirmer, par exemple, que le tag est une forme d’expression artistique, ou que le graffeur est un véritable artiste : encore faut-il qu’une telle affirmation soit suffisamment normalisée, acceptée, partagée, objectivée, institutionnalisée, stabilisée, pour pouvoir modifier durablement le statut des productions et de leurs producteurs. C’est dire que le concept d’artification est à entendre de façon non pas métaphorique mais littérale et, surtout, pragmatique, impliquant des actes et des effets concrets, objectifs, descriptibles.

5Enfin, il fallait expliquer à nos invités que la problématique de l’artification n’est pas réductible à celle de la légitimation d’une pratique. En effet, la réussite d’un processus d’artification entraîne un déplacement durable et collectivement assumé de la frontière entre art et non-art, et non pas seulement une élévation sur l’échelle hiérarchique interne aux différents domaines artistiques. Ce dernier phénomène relève d’une problématique non pas de l’artification mais de la légitimation, à laquelle s’est longtemps confinée la sociologie de l’art. Certes, artification et légitimation sont liées par une causalité circulaire : l’artification d’une pratique entraîne forcément sa légitimation dans un monde où l’art est valorisé, comme il tend à l’être dans nos sociétés actuelles ; et le désir de voir légitimée une pratique qu’on estime injustement sous-estimée est souvent à l’origine d’un processus d’artification. Il n’en reste pas moins que faire franchir à une pratique, à des objets, à des êtres, une frontière catégorielle, impliquant des changements pratiques, sémantiques, juridiques, institutionnels etc., est une opération beaucoup plus complexe et plus fondamentale que de les faire évoluer sur un axe continu entre un « moins » et un « plus » (« noble », « distingué », « légitime », etc.). Une fois artifiée, la pratique en question aura toutes chances de glisser de l’« art mineur » à l’« art majeur », autrement dit du bas en haut de la hiérarchie des genres [3]. Mais l’accent mis sur l’artification permet de se concentrer sur la phase antérieure à ce moment : celle qui relève d’un saut discontinu entre « art » et « non-art ».

6Ni artialisation, ni métaphore, ni légitimation : ce sont donc là les trois principaux risques de malentendus qu’il nous a fallu dissiper pour pouvoir, si l’on peut dire, « convertir » à la problématique de l’artification nos collègues chercheurs – sociologues mais aussi anthropologues, historiens ou historiens de l’art.

Échapper à la définition préalable

7Mais à ces trois malentendus s’en est ajouté un quatrième, qui est apparu dès la première séance, lorsqu’un des participants, éminent historien, a affirmé qu’avant de se demander comment une pratique en vient à être qualifiée et traitée comme un art, nous devions élaborer une définition de ce qu’est l’art. À ses yeux, il n’était pas possible de parler d’« art » sans savoir exactement ce que nous entendions par là, et donc sans nous mettre d’accord sur une définition consensuelle.

8À l’énoncé de cette demande, je sentis monter un frisson d’angoisse, en même temps que la tentation d’abandonner aussitôt le projet. J’imaginais déjà les innombrables et interminables palabres sur le beau comme fondement de l’art, ou sur l’absence d’utilité, ou sur la créativité, ou sur la production d’une émotion, ou sur la maîtrise d’une technique, etc. Des kilomètres de théories esthétiques allaient déferler du fond des âges, toutes fortement imprégnées des représentations collectives propres à leur époque mais toutes également convaincues de l’universalité de leur point de vue. Au secours !

9Nous mîmes aussitôt le holà : non, nous n’avions nullement besoin d’une définition préalable de l’art pour décrire un processus d’artification, car cette définition constituerait précisément le résultat qui émergerait de ce que nous serions amenés à décrire – c’est-à-dire la définition que les acteurs produisent lorsque, très concrètement, ils catégorisent et traitent objets et pratiques comme de l’art. Et c’est, en effet, ce qui se produisit : l’art n’est rien d’autre que le résultat d’un processus d’artification réussi, écrivîmes-nous en conclusion de notre ouvrage, dans une synthèse intitulée « Quand y a-t-il artification ? » – clin d’œil assumé, bien sûr, à Nelson Goodman [4].

Une décision nominaliste

10À présent que me voici amenée à défendre ce point de vue devant des philosophes – et l’existence même de ce colloque est, pour moi, une belle récompense de nos efforts, témoignant de l’intérêt de cette problématique du point de vue philosophique –, je peux mettre un nom sur cette décision inaugurale consistant, face à une notion ou une catégorie, à faire l’économie d’une définition substantielle, métaphysique et a priori : décision sans laquelle nous n’aurions pu mener à bien cette exploration de l’artification. Cette décision donc a, en philosophie, un nom : le nominalisme.

11Et pour éviter les malentendus trop souvent entraînés par l’usage de ce terme (un usage d’ailleurs plus fréquemment dépréciatif qu’élogieux), je précise d’emblée que j’entends par là la conception selon laquelle un « universel », c’est-à-dire une catégorie abstraite, n’a pas d’autre existence que représentationnelle ou, comme on dirait aujourd’hui, cognitive : il ne s’agit donc pas d’une « réalité » substantielle, comme le voulait la conception « réaliste », mais d’un simple « nom », renvoyant à une représentation mentale partagée. Si donc il existe bien un cheval blanc, la « blancheur », en revanche, est une catégorie de perception exprimée par un mot (l’on sait d’ailleurs la relativité des noms de couleurs selon les cultures) ; ou encore, pour reprendre la formule imagée des philosophes médiévaux qui s’affrontèrent dans la célèbre « querelle des universaux » : « Le mot chien ne mord pas [5]. »

12Donc, notre collègue historien qui réclamait une définition préalable de l’art avant de commencer notre enquête sur l’artification était partisan de la conception « réaliste », elle-même constitutive d’une approche métaphysique, postulant l’existence « en soi » d’entités abstraites, transcendantales, indépendantes des représentations des acteurs (l’entité « art », par exemple). Et lorsque, longtemps après la parution de notre livre, je revins sur notre discussion en lui demandant si, désormais, il comprenait ma décision et ne la regrettait pas, il eut ce mot significatif : « C’est un beau travail, en effet, et je suis content d’y avoir été associé – mais quand même, une “vraie” définition de l’art continue à me manquer, car je n’ai pas complètement renoncé à la métaphysique… »

13Il y a là, je crois, l’indice que ces deux postures face au monde – la posture réaliste, ou métaphysique et transcendantaliste, et la posture nominaliste ou immanentiste – clivent profondément le monde intellectuel, y compris à l’intérieur même des disciplines et, notamment, à l’intérieur de la philosophie. Je voudrais toutefois soutenir ici que si le nominalisme n’est pas l’apanage de la sociologie – comme en témoignent les nombreux exemples de philosophes ou d’épistémologues nominalistes –, une posture spécifiquement sociologique ne peut être que nominaliste. Par « posture spécifiquement sociologique », j’entends le respect de ce prérequis de toute pensée sociologique qu’est l’appui sur l’enquête, sur l’empirie – qu’il s’agisse d’enquêtes par questionnaires ou par entretiens, d’observations ou d’analyses de corpus.

14Je tenterai pour cela une démonstration en trois arguments, qui tous me paraissent avoir un lien étroit avec le nominalisme en même temps qu’avec le passage par l’enquête empirique : premièrement, l’argument constructiviste ; deuxièmement, l’argument pragmatiste ; et troisièmement, l’argument de l’individualisme méthodologique. Je ne ferai bien sûr ici qu’esquisser ce qui exigerait de beaucoup plus longs développements.

Nominalisme et constructivisme

15L’idée que le monde social (ou, en d’autres termes, « le social » tel que l’avait postulé Durkheim) ne serait pas donné a priori, mais construit par les acteurs, équipés pour cela d’institutions, de conventions etc. – cette idée est devenue doxale en sociologie, notamment depuis la parution en 1966 du célèbre ouvrage de Peter Berger et Thomas Luckmann, The Social Construction of Reality, traduit en français en 1986 [6]. Elle relève d’un constat trivial pour un sociologue : dans nos enquêtes, nous n’avons accès qu’à des objets historiquement situés, résultant d’un certain nombre d’opérations que nous pouvons reconstituer, et sur lesquels les acteurs possèdent une certaine agency, une capacité d’action même si, individuellement, cette capacité est lourdement freinée par le poids des habitudes, des conventions, des institutions etc. En envisageant le monde social comme produit par les acteurs plutôt que comme une entité qui les déterminerait, on fait l’économie du postulat présupposant que quelque chose comme « la société », « le social », existerait quelque part en amont de l’expérience individuelle et collective, en amont de « la » société, spatio-temporellement située, dans laquelle nous étudions les faits sociaux. Il s’agit donc bien, fondamentalement, d’une posture nominaliste.

16Certes le constructivisme, en devenant peu à peu – grâce à son alliance avec le déconstructionnisme philosophique – un lieu commun des sciences humaines et sociales, a donné lieu à bien des excès, finement analysés par Ian Hacking [7]. Il tend notamment, dans la vulgate bourdieusienne, à tenir lieu de forme privilégiée de la critique, visant à dénaturaliser nos représentations, par exemple nos représentations de l’art (sans voir que toute représentation est, par définition, « socialement construite », de sorte qu’il n’est nul besoin de démontrer ce qui devrait être une évidence pour tout chercheur en sciences sociales), et visant, au-delà, à permettre aux acteurs de s’en libérer (sans voir que les représentations, bien qu’elles soient sociales, ou plutôt parce qu’elles sont sociales, sont des données collectives, instituées, routinisées, qu’il est très difficile voire impossible de modifier au niveau individuel [8]). Mais quelles que soient ces dérives dans les usages post-modernes du constructivisme, reste que celui-ci ne se conçoit pas sans un substrat conceptuel nominaliste.

Nominalisme et pragmatisme

17Dans la philosophie et la sociologie actuelles, le constructivisme s’est allié au pragmatisme en mettant l’accent, d’une part, sur l’efficacité des actions et, d’autre part, sur le caractère déterminant des contextes concrets dans lesquels celles-ci se produisent. Je ne m’étendrai pas ici sur les apports d’un William James ou d’un John Dewey en matière de pragmatisme philosophique, car vous les connaissez mieux que moi [9]. En sociologie, le « tournant pragmatiste » de la sociologie française s’est opéré sous l’impulsion, d’une part, de Bruno Latour et de son entourage [10] et, d’autre part, de Luc Boltanski et Laurent Thévenot et de leurs héritiers [11]. J’ai pour ma part puisé mon inspiration pragmatiste plutôt dans la linguistique pragmatique, avec son attention ciblée sur les actes énonciatifs en situation réelle [12].

18Mais quelles que soient les déclinaisons, assez diverses, de ce courant pragmatiste, reste qu’il tourne résolument le dos à toute présupposition d’entités métaphysiques substantielles qui préexisteraient à l’expérience : les seuls antécédents à celle-ci sont les formes de l’expérience passée stabilisées dans les conventions, les institutions, les habitudes – et qui ont d’ailleurs toutes chances d’être au moins aussi pesantes et déterminantes que les réalités transcendantales présupposées par la tradition métaphysique. C’est dire qu’il existe, là encore, une affinité fondamentale entre pragmatisme et nominalisme.

19On aura compris que le travail réalisé dans le séminaire « artification » s’est fait en complète adéquation avec l’approche pragmatiste : il en a même été, à mes yeux, une réalisation exemplaire et aussi, probablement, une occasion de la découvrir pour nombre des participants. L’attention constante aux actions, aux dénominations, aux objets, aux moments et aux contextes concrets, en même temps qu’aux cadres juridiques et institutionnels, fut un véritable exercice de sociologie pragmatique appliquée au domaine de l’art.

Nominalisme et individualisme méthodologique

20Il existe cependant un courant sociologique plus ancien qui a, lui aussi, partie liée avec le nominalisme : il s’agit de l’individualisme méthodologique. Il consiste à considérer que, au moins s’agissant de l’accès du sociologue à l’expérience qu’il étudie, celui-ci ne peut connaître – empiriquement – que des situations individuelles : tel ou tel propos, telle ou telle action, dans tel ou tel contexte. L’enquête permet ensuite de collationner ces différentes observations pour en mettre en évidence la dimension collective voire institutionnelle, et d’en conclure à l’existence de phénomènes supra-individuels au sens où ils sont partagés dans l’espace, et stabilisés dans le temps.

21Remarquons au passage qu’une telle démarche présuppose une méthode empirico-inductive, qui élabore ses catégories d’analyse par abstraction et généralisation à partir de l’observation concrète. Cette méthode – pratiquée et théorisée par le sociologue Anselm Strauss sous le nom de « grounded theory[13] » – est donc à l’opposé de la démarche hypothético-déductive, beaucoup plus familière aux sciences de la nature, qui fait l’hypothèse d’une cause déterminante pour en chercher ensuite les manifestations dans les faits observés. C’est ce qu’a parfaitement explicité Norbert Elias dans ses propositions épistémologiques, qu’il s’agisse de son insistance sur la spécificité des sciences sociales par rapport aux sciences de la nature [14] ou, plus généralement, de sa conception foncièrement nominaliste de « la société » comme catégorie mentale, dotée d’une ontologie bien différente de celle des « individus » qui, eux, sont des êtres réels. C’est dire que La Société des individus, loin d’être un manifeste individualiste comme certains l’ont cru en raison de son titre, est bel et bien un manifeste nominaliste : s’il existe effectivement « des » sociétés, au sens de « configurations » spatio-temporellement situées (« la société française contemporaine »), en revanche « la » société n’existe pas, sinon à titre de représentation [15].

22On comprend dès lors comment opère la césure entre les deux grands « styles » de sociologie : d’un côté, la sociologie « compréhensive » ou « analytique », qui part de l’expérience des acteurs pour en expliciter les raisons, les fondements, les logiques ; de l’autre, la sociologie « explicative », ou plutôt déterministe, qui interprète l’expérience à la lumière des causalités extérieures aux acteurs et qui s’imposeraient à eux. Je ne rejouerai pas ici le match trop bien connu qui continue d’agiter la sociologie française, entre Boudon d’un côté et Bourdieu de l’autre, l’individualisme et le déterminisme, la compréhension et l’explication, les « valeurs » wébériennes et le « social » durkheimien – pour caricaturer quelque peu des positions évidemment beaucoup plus complexes.

23Car de mon point de vue, ces deux positions n’ont pas à être considérées comme exclusives l’une de l’autre, mais complémentaires, à condition de respecter leurs attendus méthodologiques et conceptuels ; et à condition, surtout, de ne pas doter les entités abstraites (« le social ») d’une ontologie réaliste, qui en ferait des êtres dotés d’agentivité et d’intentionnalité, comme dans les versions les plus naïvement métaphysiques de la sociologie déterministe. En d’autres termes, visée compréhensive et visée explicative (ou plus exactement, explication par les raisons et explication par les causes) appartiennent l’une et l’autre de plein droit au programme sociologique, à condition que cette dernière – l’explication par les causes – respecte le principe nominaliste consistant à traiter les entités abstraites – par exemple « l’art », « la domination », « le capitalisme » etc. – comme des représentations et non pas comme des êtres agissants. Or c’est là que le bât blesse, comme en témoigne la « querelle des sociologues » en France [16].

Nominalisme et sociologie des représentations

24Constructivisme, pragmatisme, individualisme méthodologique : telles sont à mes yeux les conséquences proprement sociologiques de la posture nominaliste, laquelle est elle-même un effet obligé du recours à l’enquête empirique comme fondement du travail du sociologue. Or, si nous prenons au sérieux l’idée que les « universaux », les catégories abstraites, ne sont pas des faits objectifs mais des représentations (et je n’ai pas dit des représentations « subjectives », car elles sont partagées, collectives, objectivées dans des institutions), alors s’ouvre grand un pan du programme de la sociologie qui est resté longtemps occulté : à savoir la prise au sérieux des représentations des acteurs comme objet à part entière du sociologue.

25Mais il faut pour cela sortir du paradigme à la fois réaliste et matérialiste qui a longtemps dominé la sociologie : à savoir l’idée que les représentations ne seraient que des « illusions », des « idéologies », qu’il conviendrait de dévoiler en tant que telles pour qu’elles nous donnent enfin accès au réel pur et dur, celui des « faits ». Eh bien non : certes, les faits sont passionnants à analyser, mais les représentations aussi, à condition qu’on en mesure l’importance dans la vie sociale. Qu’il s’agisse de représentations imaginaires ou symboliques, ou de représentations axiologiques – les valeurs –, elles cadrent le monde et elles agissent sur lui, symbolisées par des mots, objectivées dans des institutions, matérialisées par des actes.

26C’est à travers cette prise au sérieux des représentations, en tant qu’objet d’étude à part entière, que j’ai conçu et pratiqué la sociologie de l’art : histoire des représentations du statut d’artiste, des valeurs associées à l’art contemporain, des conceptions du patrimoine et, bien sûr, évolution de certaines activités vers des catégorisations associées à l’art – autrement dit, artification.

27Voilà pourquoi, en résumé, la problématique de l’artification, qui fait de l’art non le déterminant mais la résultante de phénomènes empiriques, nous place au cœur de « l’art d’un point de vue nominaliste » – c’est-à-dire, en définitive, au cœur du projet sociologique.

Notes

  • [1]
    Nathalie Heinich, Roberta Shapiro (dir.), De l’artification. Enquêtes sur le passage à l’art, Paris, Éditions de l’EHESS, 2012.
  • [2]
    Alain Roger, Court traité du paysage, Paris, Gallimard, 1997.
  • [3]
    Sur cette problématique familière à la sociologie de l’art et à l’histoire culturelle, voir notamment : Pierre Bourdieu et al., Un art moyen. Essai sur les usages sociaux de la photographie, Paris, Éditions de Minuit, 1965 ; Herbert J. Gans, Popular Culture and High Culture, New York, Basic Books, 1974 ; Paul DiMaggio, « Cultural Boundaries and Structural Change : The Extension of the High Culture Model to Theater, Opera, and the Dance, 1900-1940 », in Michèle Lamont, Marcel Fournier (dir.), Cultivating Differences : Symbolic Boundaries and the Making of Inequalities, Chicago, Chicago University Press, 1992.
  • [4]
    Nathalie Heinich, Roberta Shapiro, « Quand y a-t-il artification ? », in De l’artification, op. cit.
  • [5]
    Notamment Alain de Libera, La Querelle des universaux, de Platon à la fin du Moyen Âge, Paris, Seuil, 1996.
  • [6]
    Peter Berger, Thomas Luckmann, La Construction sociale de la réalité, 1966, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1986.
  • [7]
    Ian Hacking, Entre science et réalité. La construction sociale de quoi ?, 1999, Paris, La Découverte, 2001.
  • [8]
    Nathalie Heinich, Le Bêtisier du sociologue, Paris, Klincksieck, 2009.
  • [9]
    Voir notamment William James, Le Pragmatisme, 1907, Paris, Flammarion, « Champs », 2007 ; John Dewey, L’Art comme expérience, 1934, 1982, Paris, Farrago, 2005.
  • [10]
    Voir notamment Madeleine Akrich, Michel Callon, Bruno Latour, Sociologie de la traduction. Textes fondateurs, Paris, École des Mines, 2006.
  • [11]
    Luc Boltanski, Laurent Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991 ; Mohamed Nachi, Introduction à la sociologie pragmatique, Paris, Armand Colin, 2006 ; Cyril Lemieux, La Sociologie pragmatique, Paris, La Découverte, « Repères », 2018.
  • [12]
    Nathalie Heinich, La Fabrique du patrimoine. De la cathédrale à la petite cuillère, Paris, Éditions de la MSH, 2009 ; Des valeurs. Une approche sociologique, Paris, Gallimard, 2017.
  • [13]
    Voir Barney G. Glaser, Anselm L. Strauss, La Découverte de la théorie ancrée, 1967, Paris, Armand Colin, 2010.
  • [14]
    Norbert Elias, La Dynamique sociale de la conscience. Sociologie de la connaissance et des sciences, Paris, La Découverte, 2016.
  • [15]
    Norbert Elias, La Société des Individus, 1987, Paris, Fayard, 1990 ; Nathalie Heinich, La Sociologie de Norbert Elias, Paris, La Découverte-Repères, 1997 ; Dans la pensée de Norbert Elias, Paris, Éditions du CNRS, 2015.
  • [16]
    Voir notamment Gérald Bronner, Étienne Gehin, Le Danger sociologique, Paris, Puf, 2017 ; Nathalie Heinich, « Misères de la sociologie critique », Le Débat, vol. 197, no 5, novembre-décembre 2017.
Français

L’article retrace l’historique des recherches menées en sociologie sur l’artification, et identifie les principaux obstacles qu’il a fallu surmonter pour les mener à bien : la confusion avec la notion d’artialisation, la réduction à un usage simplement métaphorique, et le rabattement sur le concept de légitimation. Soulignant la connexion étroite entre la problématique de l’artification et le nominalisme en philosophie, il argumente en faveur d’une conception foncièrement nominaliste de la sociologie, à travers ses trois déclinaisons contemporaines que sont le constructivisme, le pragmatisme et l’individualisme méthodologique. Il plaide pour finir en faveur d’une prise au sérieux des représentations mentales dans le programme sociologique, congruente avec l’approche nominaliste.

Nathalie Heinich
Nathalie Heinich est directrice de recherche en sociologie au CNRS (Paris), dans le cadre du Centre de Recherches sur les Arts et le Langage (CRAL-EHESS). Auteur d’une quarantaine d’ouvrages et de nombreux articles, elle a travaillé sur l’histoire du statut d’artiste, sur la perception esthétique, sur l’art contemporain, sur l’identité, sur les valeurs, et sur l’histoire des sciences sociales. Elle a notamment codirigé dans les années 1980 un travail collectif sur l’artification. Dernier ouvrage paru : Ce que n’est pas l’identité (Gallimard, 2018).
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 03/03/2020
https://doi.org/10.3917/nre.024.0013
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