1On a pu, voilà deux ou trois décennies, détourner l’attention du public de son train-train médiatique en détournant des avions de lignes. Le mot ligne n’est en rien anodin en l’affaire : car, dès que l’avion doit suivre une ligne, toute déviation devient un événement « technique » qui peut être converti par le système médiatique en événement politique. Le double dispositif technique médiatique et aérien amplifie alors considérablement toute revendication politique.
Explosion d’un des trois avions détournés par des pirates de l’air sur l’aéroport d’Amann, après la libération des otages, 1970

Explosion d’un des trois avions détournés par des pirates de l’air sur l’aéroport d’Amann, après la libération des otages, 1970
2Longtemps, cette inscription a respecté globalement le cadre géostratégique dominant de la politique mondiale, la dissuasion. Les attentats du 11 septembre 2001 relèvent d’un autre paradigme. Ils substituent à celle de la dissuasion une logique de la provocation qui entraîne un usage assez différent de la technique en tant que logistique.
Dissuasion
3Le détournement d’avion des années 70-80 notamment renvoie à l’expression d’une dissuasion du faible au fort – avec si l’on ose dire, les moyens du bord. À la différence d’une puissance nucléaire comme la France, le faible ne peut maîtriser sa propre panoplie technique, il capte celle du fort afin de la retourner contre lui. Comme les technologies militaires sont protégées, il s’oriente vers les technologies civiles et, parmi ces dernières, celles qui restent le plus accessibles parce qu’elle sont des technologies de l’accès : en l’occurrence les systèmes de transports. Systèmes suffisamment stratégiques pour perturber toute une économie du déplacement international, sans que le dysfonctionnement engendré ne devienne pour autant trop menaçant pour le fort (moins qu’une bombe H en tout cas). Cette dissuasion du faible au fort obéit à une logique politique qui respecte les règles du jeu international. Ce terrorisme-là – et singulièrement le terrorisme palestinien – aspire à l’État, il est un chantage et un appel à l’insertion du groupe terroriste dans l’espace légitime des relations inter-étatiques. Dès lors que l’avion est posé sur le tarmac et que ses passagers ont été transformés en otages, il s’inscrit dans le temps d’une négociation sous les projecteurs médiatiques : la scène médiatique amplifie seulement momentanément la visibilité politique du terroriste et l’impose comme acteur. Les attentats du 11 septembre inaugurent un nouveau cadre qui puise néanmoins à d’anciennes logiques sociales, celui de la provocation.
Provocation
4La provocation est un mode de gestion du lien social antérieur à la forme politique étatique. Un mode dans lequel l’interaction est risquée puisqu’elle peut toujours verser dans l’agression sous le coup d’une cause quasi nulle : il suffit à l’une des parties de se sentir provoquée pour le devenir. Si l’on suit N. Elias [1], on peut avancer que l’État s’est justement construit comme un effort pour échapper à la logique de la provocation. L’avènement même de la démocratie du nombre repose sur ce refoulement : elle vaut et exige une pacification des relations, donc une baisse du niveau de sensibilité réciproque des acteurs de la société à la mise en cause supposée de leur identité, de leur statut, de leur rôle ou de leur seule présence. Or, la scène internationale abrite et cultive le germe de la provocation qui substitue le défi à la négociation et la vengeance à la justice, bref le cinglant de la réplique au détour temporel long (de la diplomatie et du tribunal) [2]. Ce mode d’existence pré-étatique perturbe considérablement la logique étatique. Celle-ci est notamment fragilisée par un mouvement « interne » lié au redéploiement de la politique extérieure américaine au profit d’une logique véritablement impériale : l’empire pour se construire doit, en effet, dénoncer le poids de l’Etat chez les autres, afin de subsister comme le seul Etat véritablement légitime. L’Etat américain promeut une politique de sortie de l’Etat à laquelle il espère pouvoir être le seul à survivre, par sa position centrale (qui le devient d’autant plus) et par un différentiel de ressources censé jouer pleinement en sa faveur !
Logistique
5Or, aujourd’hui le développement technico-gestionnaire offre de nouveaux outils à la provocation : il lui donne la possibilité de fonctionner à une toute autre échelle, non plus locale, mais globale – c’est-à-dire à l’échelle même de l’empire. Ce qui ouvre la possibilité, pour une action terroriste le visant, de retourner contre lui ses systèmes logistiques. Cette allonge des capacités logistiques conjuguée à une logique de la provocation aboutit non plus seulement au détournement d’avions, mais à la destruction pure et simple des passagers. Nous supposons souvent que nous maîtrisons nos techniques, ou que l’objet technique est le garant de sa propre gestion. Or, il n’en est rien, car les techniques développées par nos sociétés depuis maintenant un peu plus de deux siècles ont pris la forme de macro-systèmes techniques [3] (pensons au chemin de fer qui s’étend sur les milliers de km et sur lequel circulent des centaines de trains). La croissance et le déploiement de ces macrosystèmes conjuguent de la technique, du droit, de la gestion et de la politique. C’est dire que la technique est prise dans un réseau de contraintes réciproques (la technique pèse sur la gestion, autant que la gestion pèse sur la technique) qui lui permet de « s’exprimer » (les trains roulent et arrivent à peu près à l’heure là ou il faut et avec le bon chargement), tout en inhibant certaines de ses potentialités. Au point que nous oublions ces immenses systèmes, qui filtrent pourtant la manière dont nous percevons la technique. Ainsi, au quotidien, le réseau électrique est rapporté à la prise de courant, et l’aviation au transport aérien [4] qui nous permet de voyager loin de manière somme toute assez sûre.
6Nous négligeons – et cette omission est à la base de notre confiance envers le système technique [5] – l’ensemble des propriétés que ce système inhibe. Ainsi un avion de ligne (qui suit ces lignes grâce au système informationnel de gestion mis en œuvre par le macro-système) est vu comme un moyen de transport et non comme un projectile. Or, l’avion de combat, lui, est bien un quasi-projectile qui se prolonge dans le missile. Le système définit un comportement prévisible de l’avion par l’emploi d’un certain nombre de ses propriétés. Nous oublions que l’ensemble des propriétés d’un objet technique dépasse de loin ce que tel milieu l’autorise à mobiliser afin d’atteindre l’objectif d’efficacité limitée que lui enjoint le système. L’avion n’en est pas pour autant un objet ambivalent : il est bien un projectile. Nous devons donc apprendre à penser l’espace global des propriétés d’une technique et ne plus nous laisser abuser par celles – toujours réduites – que convoquent tel ou tel environnement.
7Le terroriste l’a malheureusement bien compris, lui qui agit par un double recadrage : d’une part il regarde effectivement l’avion comme un projectile et travaille à utiliser l’espace du système comme le vecteur de sa propre transgression ; d’autre part il suscite le couplage de macro-systèmes techniques qui, par ailleurs, restent largement indépendants les uns des autres. L’acte terroriste noue les trois logistiques physique, informationnelle et médiatique contre ce que l’on peut appeler, après M. Serres [6], les deux statues jumelles. Il enrôle le projectile mobile (avion), grâce à une organisation qui doit beaucoup aux réseaux informationnels (téléphones, internet) mais également physiques (transport aérien lui-même) et fracasse les Twin Towers, projectile immobile (en tant que symbole de la puissance impériale), sous l’éclairage de la spectacularisation médiatique au service d’une logique de la provocation.
Derek Berwin, Radiographie d’un sac contenant une bombe

Derek Berwin, Radiographie d’un sac contenant une bombe
Notes
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[1]
Norbert Elias, La civilisation des mœurs, 1990, La dynamique de l’Occident, Agora, 1990.
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[2]
Ce qui n’exclut pas une préparation minutieuse en amont.
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[3]
Cf. Alain Gras, Grandeur et dépendance, 1993, Les macro-systèmes techniques, PUF, 1997 ; cf. aussi du même auteur, « Fragilité de la puissance », Le Monde du 16.09.2001.
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[4]
Avec ses avions, ses aéroports, son contrôle aérien, ses plans de vols, ses pilotes, ses experts au sol, l’administration de l’aviation civile etc.
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[5]
Cf. Pascal Robert, « Confiance, technique et justification », Quaderni, hiver 2001-2002.
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[6]
Michel, Serres, Statues, François Bourin, 1987.