CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Faisant suite à deux journées d’étude consacrées à l’œuvre de Jean Copans [1], cet ouvrage se présente comme un recueil de réflexions et d’hommages autour d’un parcours intellectuel prolifique et composite, engagé il y a plus d’un demi-siècle et qui connaît, aujourd’hui encore, de nouveaux prolongements. Par la spécificité de la proposition éditoriale, les contributions sont particulièrement variées de par leurs volumes, formes et contenus : oscillant entre tons libres, personnels et analyses pointues, entre retours historiques et propositions épistémologiques. Si une partie du lectorat y trouvera sans doute l’occasion de revisiter à nouveaux frais certaines problématiques passées, une autre, plus profane, y verra peut-être l’opportunité de se rapprocher d’une œuvre peu commune et singulière, novatrice en son temps, en tout cas lucide par bien des aspects.

2Après les remerciements et la table des matières, la préface est signée de Maurice Aymard. Suivent l’introduction des trois coordinateurs du livre, dix-neuf contributions réparties en trois parties et une postface de Jean Copans lui-même. Pour finir, vingt-trois pages de bibliographies complètent l’ouvrage, contenant les écrits qu’il a consacrés à Georges Balandier (et à Paul Mercier), une liste de ses principales publications (ses livres [2]), des récapitulatifs de l’ensemble de celles-ci, de ses éditeurs et de ses supports éditoriaux (revues scientifiques, culturelles et d’opinion), une présentation de ses travaux entre 2000 et 2018 et de quelques-uns à venir organisés par thèmes (« anthropologies générale et française », « terrains africains », « islam/Sénégal », « travail », « anthropologie du développement », « anthropologie et mondialisation/globalisation ») et, enfin, la liste de ses conférences, exposés et communications donnés entre 2008 et 2019 (classés par thèmes également). Concernant les contributions, la plupart des auteurs et autrices se sont saisi(e)s d’une facette, d’un moment de vie ou d’une publication particulière de Jean Copans, comme autant de points d’entrées pour ensuite développer ses idées et en discuter. Outre la diversité des styles déjà notée, la mise en page manque également d’harmonie. Si cela n’est pas un problème en soi, on peut en revanche regretter quelques erreurs passées à travers les rets des relectures, ainsi que des oublis dans les références bibliographiques de certains chapitres.

3Dans la préface, Maurice Aymard témoigne de sa proximité professionnelle et intellectuelle avec Jean Copans durant quatre décennies, notamment quand ils ont enseigné et travaillé ensemble à l’École des hautes études en sciences sociales puis à la Maison des sciences de l’homme, à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Il revient sur l’état d’esprit partagé au sein de la communauté des sciences sociales d’alors, sur l’influence qu’a eue sur eux Immanuel Wallerstein pendant cette période et sur les apports de Jean Copans, notamment en termes d’ouverture internationale et de regard renouvelé sur le présent. L’introduction de Jean-Bernard Ouédraogo, Abel Kouvouama et Benoît Hazard qui s’ensuit est intitulée « Les vicissitudes du monde contemporain en mouvement ». Ils y motivent leur projet en rappelant que « l’un des fils conducteurs du travail revendiqué par Jean Copans est celui des “crises d’identité de l’anthropologie” » (p. 21). C’est pourquoi « les écrits réunis dans cet ouvrage visent à scruter son œuvre dans une histoire du temps présent (sans céder au présentisme), à comprendre ce qu’il nous dit de l’anthropologie du contemporain, de l’actualité d’une science de l’Homme » (p. 22).

4« L’anthropologie et les sciences de l’homme en questions » est la thématique retenue pour la première partie. Elle s’ouvre par un article de Momar-Coumba Diop qui, reprenant la métaphore de la « longue marche » [3], évoque la place qu’a tenue Jean Copans dans les mondes académiques, son hétérodoxie ainsi que sa contribution au dynamisme des études africaines, sénégalaises en premier lieu. Il détaille leurs parcours croisés et leurs engagements respectifs. À sa suite, David B. Coplan met davantage l’accent sur l’anthropologie sud-africaine à travers le rôle des artistes dans la production de l’urbain, ce qui lui permet de saluer la mémoire de Sim Copans, le père de Jean, qui fut un grand passionné et promoteur du jazz après la Seconde Guerre mondiale. Puis, il examine la place de l’anthropologie dans l’université en Afrique du Sud et son influence sur les mouvements étudiants les plus récents. Intitulé simplement « Témoignage », le troisième texte, de Gérald Gaillard, est une contribution libre invitant à comprendre et apprécier le parcours de son compagnon Jean Copans, en soulignant son rapport à la vérité, au travail et aux sociabilités académiques. Nettement plus circonstancié, le chapitre d’Ingolf Diener retrace l’« aventure universitaire » qu’a représentée le séminaire « Afrique australe » entre 1983 et 2013, qu’il a co-animé avec Jean Copans. Enrichi d’une demi-douzaine de documents, ce texte représente en tant que tel une contribution à la sociologie des études africaines que Jean Copans appelait déjà de ses vœux en 1971 [4]. Dans les pages suivantes, Benoît Hazard développe « la notion heuristique de “zone critique” » dans l’œuvre de Jean Copans (p. 114). Il se replonge pour cela dans ses chroniques bibliographiques (« lieu de renouvellement de la réflexion anthropologique », p. 125), en se focalisant particulièrement sur l’ouvrage Anthropologie et Impérialisme[5] qu’il considère comme le moment d’élaboration d’un regard inversé ayant mené, progressivement, à une « anthropologie décoloniale » (p. 114). C’est à travers l’idée d’« éraillements » que, pour sa part, Laurence Espinosa revisite son propre terrain, son rapport à l’enquête ethnologique et au travail d’écriture qui l’accompagne. Pour terminer ce volet, Jean-Bernard Ouédraogo critique le « projet anthropologique impérial » (p. 159), en prolongeant les réflexions sur la relation entre traduction et domination, entre expression et pouvoir, entre vérité et subalternité. Il invite ainsi « à un élargissement heuristique des dimensions de nos “sujet-objets” étudiés ; à imposer la diversité des manières de les aborder, de les analyser, de les interpréter, de les comprendre et de les utiliser dans une conception nouvelle de la science, non hégémonique, pluri-versaliste, usant du principe interprétatif de la multivalence historique des faits sociaux » (p. 189).

5La deuxième partie de l’ouvrage porte sur « L’anthropologie : ses objets, ses terrains ». Frederick Cooper y présente une synthèse de l’histoire du travail en Afrique au gré des modes conceptuelles qui se sont succédé pour le penser. Tarik Dahou se penche sur les études politiques de la ruralité sénégalaise et sur le passage de la situation coloniale à la situation de développement. Il insiste à son tour sur l’importance de l’empirique (à propos du matériel tout autant que de l’idéel) pour ne pas se laisser enfermer dans les dogmatismes, ainsi que sur les potentiels analytiques de l’anthropologie appliquée. Paul Diedhiou aborde la question du développement économique en Casamance au prisme de la religion des populations joóla. Il montre que les notions de profit, de crédit, de marché et de développement économique reposent sur un « malentendu linguistique » (p. 225) entre les porteurs de projets de développement pour qui ces notions revêtent une grande importance et les paysans joóla pour qui elles n’ont aucune existence. Il met en avant leur rapport spécifique au travail. Gaye Daffé analyse ce qui touche à l’informel dans l’économie sénégalaise, en revenant sur l’histoire moderne de la mise au travail et de la salarisation, notamment via la traite arachidière. Nicolas Monteillet traite lui aussi le domaine informel, et sa formalisation, par le biais de la globalisation et de l’investissement des entrepreneurs sénégalais dans le secteur de la distribution alimentaire au Gabon (Libreville). Il dépeint des parcours de réussite différents entre Poulars, d’un côté, et Wolofs et Lebous, de l’autre, l’ethnicité jouant un rôle dans ces parcours en même temps que les facteurs religieux, le capital éducatif, l’âge, les réseaux et expériences professionnelles. Cheikh Anta Babou analyse, quant à lui, les luttes menées par les confréries mourides pour se faire une place dans les espaces urbains de Saint-Louis et de Dakar. Depuis les années 1970, leurs membres ont réussi à construire la plus grande mosquée d’Afrique subsaharienne dans la capitale sénégalaise, mais leur volonté d’entretenir la mémoire de leur fondateur, le théologien soufi Cheikh Ahmadou Bamba, suppose des réagencements historiques et des contestations spatiales à l’origine de frictions. Nous transportant en France, Pascal Depoorter présente les parcours de reconversion, souvent chaotiques, des anciens ouvriers de l’usine Continental dans l’Oise, fermée sans préavis en mars 2009. Il y décrit les conditions du travail intérimaire et le phénomène de « désalarisation protégée » (p. 333).

6La troisième partie envisage l’anthropologie en tant qu’« expériences de soi et de l’autre » (p. 335). Patrice Yengo reprend la discussion sur « la question “ethnique” au Congo-Brazzaville » (p. 337), afin de montrer comment elle est devenue sine qua non pour y penser le politique, et cela au mépris de l’instrumentalisation dont elle fait l’objet par, précisément, les principaux acteurs politiques. Ainsi, « le pouvoir postcolonial ne tolère que des ethnies idéalisées » (p. 359). Julien Bondaz, partant de la biographie que Jean Copans a consacrée à Georges Balandier, suggère que le basculement vers l’anticolonialisme de ce dernier est à situer au moment de son séjour dans la ville guinéenne de Dalaba. Après une épidémie de typhus murin survenue à Dakar, il s’y trouva en convalescence aux côtés de Paul Mercier entre la fin de 1946 et le début de 1947. Cet épisode a sans doute produit une prise de conscience aux conséquences scientifiques majeures, puisqu’il correspondrait à la genèse du projet sociologique et anthropologique qu’ils ont longtemps partagé. Laurence Boutinot et Christophe Baticle proposent d’interpréter les pratiques de braconnage de populations baka ou bantoues villageoises au Cameroun comme des formes de résistance, à travers la création d’un commun face à une praxis « instituante » (p. 385). L’histoire (néo-)coloniale de la chasse en Afrique centrale a distingué chasseurs et braconniers et est au fondement d’une gouvernementalité discriminatoire et arbitraire, y compris dans le cadre des politiques de développement durable. Abel Kouvouama met en avant les considérations de Jean Copans en vue d’une « démarche anthropologique critique » (p. 415) réunissant la connaissance de l’histoire de la discipline, la place centrale du terrain et la pratique de la réflexivité. Dans cette perspective, il réfléchit à la modernité africaine et aux catégories d’État, de politique et de religion. Il envisage ainsi « une production endogène de la modernité et de la démocratie repérable à deux niveaux : celui de l’inscription du religieux dans l’organisation de la cité et de la combinaison du principe individuel et principe communautaire de type familial dans la gestion de l’État et du pouvoir politique » (p. 428). Enfin, Pierre Bouvier porte une vue d’ensemble sur l’histoire, coloniale puis postcoloniale, des « tirailleurs sénégalais » et sur quelques-unes de leurs figures majeures.

7Dans sa postface rédigée en novembre 2016, soit quelques semaines après le décès de Georges Balandier, Jean Copans revient sur sa relation avec celui-ci. Il apporte des précisions sur la teneur de leurs affinités et de leurs divergences, et cherche à dissiper certaines ambiguïtés (une partie d’entre elles étant nées de la biographie qu’il lui a consacrée en 2014). Il parle, d’un même mouvement, de son propre parcours faisant ainsi écho au long entretien qu’il avait accordé à Frédéric Laugrand en 2018, dans le cadre de la série audiovisuelle Les Possédés et leurs mondes[6].

Notes

Mis en ligne sur Cairn.info le 20/12/2021
https://doi.org/10.4000/lhomme.41274
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