CAIRN.INFO : Matières à réflexion
Il y a sept ans, le psychiatre Serge Tisseron publiait le premier ouvrage français sur l’empathie [1]. Il revient aujourd’hui sur cette étonnante capacité, évocatrice d’altruisme et de tolérance, mais pour en analyser les dérives possibles, au niveau individuel et sociétal.

Pourquoi l’empathie est-elle à la mode ?

Empathie et manipulations. Les pièges de la compassion (Albin Michel, 2017).

1 Serge Tisseron : Parce que nous découvrons à quel point nous en manquons ! Nous avons le sentiment que notre civilisation va mal, qu’il y a de plus en plus de violences, de mensonges, de menaces et qu’il faut développer l’empathie pour sauver l’espèce humaine. J’ai écrit le premier livre français sur l’empathie, en 2010. À l’époque, j’avais été sollicité pour intervenir à propos de la violence des jeunes, à la suite de mes travaux sur leur relation aux images violentes. Il m’a semblé qu’un bon moyen de prévenir cette violence était de développer la force qui s’y oppose, c’est-à-dire la capacité d’empathie. Et en étudiant les travaux des neurosciences, j’ai compris que l’empathie était beaucoup plus complexe qu’on ne le croit.

Quelles sont les différentes formes d’empathie ?

2 L’empathie pour autrui a trois composantes : l’empathie émotionnelle (ou affective), l’empathie cognitive et l’empathie mature qui, lorsqu’elle est partagée avec autrui, devient réciproque. L’empathie émotionnelle permet à l’être humain d’identifier les émotions de l’autre sans nécessairement les partager : « Je vois que tu es content, sans pour autant l’être moi-même. » En effet, après un an, l’enfant est capable de faire la différence entre son ressenti et celui de l’autre : il ne répond plus systématiquement aux sourires, découvre son pouvoir de faire rire… Il existe une aptitude innée de l’enfant à construire l’empathie émotionnelle pendant les premières années : il se familiarise avec le visage d’autrui et le constitue en repère de relation partagée.

3 L’empathie cognitive est la capacité de comprendre que l’autre a une vie mentale différente de la sienne : « Je vois que tu es content, j’en comprends les raisons, mais moi, elles ne me feraient pas plaisir. » Des études récentes montrent qu’elle pourrait apparaître dès 3 ans. À 5 ans, en principe, elle est acquise.

4 Enfin, l’empathie mature, qui combine les deux premières, est la capacité de se mettre émotionnellement à la place de l’autre : « Je vois que tu es content, je comprends pourquoi et, à ta place, je le serais aussi. » Il existe une période privilégiée pour la mettre en place, entre 8 et 13 ans, mais elle se construit toute la vie. Elle ne se confond pas avec la morale, mais lui permet d’advenir.

5 Pour mieux comprendre ces trois dimensions, je donne souvent l’exemple des étudiants en médecine envoyés dans les services d’urgence. Face aux malades qui souffrent, certains sont submergés par leur empathie affective et s’évanouissent ; d’autres, n’écoutant que leur empathie cognitive, ignorent les patients qui se plaignent sans avoir de pathologie grave et se concentrent sur les cas urgents ; ceux dont l’empathie est mature prennent le temps de rassurer les premiers patients, et leur expliquent que d’autres ont besoin d’être soignés avant eux.

© Alexandre Marchi

Et l’empathie réciproque ?

6 Elle va plus loin encore : c’est notre capacité non seulement de nous mettre à la place d’autrui, mais aussi d’accepter que l’autre se mette à la nôtre, ressente ce que nous ressentons, comprenne ce que nous pensons. Elle introduit une dimension morale. Elle permet de comprendre que notre positionnement mobilise chez l’autre des émotions semblables aux nôtres, positives ou négatives. On est au cœur du vivre ensemble, de l’accueil des réfugiés, ou au contraire du repli sur le nationalisme… Si la haine est réciproque, l’empathie l’est aussi.

Vous venez d’évoquer l’empathie pour autrui. En va-t-il de même avec l’empathie pour soi ?

7 Absolument. Parallèlement à cette empathie pour autrui, l’enfant développe une empathie pour soi qui passe par les mêmes étapes : 1. Être capable d’identifier ses propres émotions, ce qui n’est pas évident avec certains sentiments comme la colère ou la honte. 2. En comprendre les raisons, ce qui n’est pas facile non plus. Un enfant peut agresser son frère parce qu’il s’est fait malmener à l’école. 3. Accepter que l’on puisse avoir plusieurs points de vue sur une même situation. Avant 12 ans, l’enfant a du mal à comprendre, par exemple, qu’une plaisanterie puisse être à la fois drôle et blessante. Certains adultes aussi, d’ailleurs ! Si je vous raconte une blague misogyne mais très amusante, vous allez rire et, en même temps, avoir un peu honte de rire. L’enfant de moins de 12 ans, lui, va basculer d’un côté ou de l’autre. Il peut trouver qu’une moquerie est superdrôle et surenchérir – c’est la mécanique du harcèlement – ou, à l’inverse, la trouver très humiliante – surtout s’il en est la cible – et ne pas percevoir son côté humoristique. D’où la nécessité d’interdire Facebook aux plus jeunes car, sans cette capacité, le harcèlement peut s’y déchaîner.

Pourquoi avoir éprouvé le besoin d’écrire un deuxième livre sur l’empathie ?

8 Parce que les menaces qui pèsent sur elle sont de plus en plus graves. Les enfants sont surexposés aux écrans, et de plus en plus tôt. Le manque d’interactions avec les adultes perturbe la construction de leur empathie affective. Il en résulte des comportements inappropriés : un élève en attaque un autre, qui ne lui a rien fait, parce qu’il a interprété son anxiété comme une attitude agressive. De même, les enfants maltraités ou victimes de conflits armés divisent le monde en deux catégories : les personnes explicitement bienveillantes et les autres, considérées comme menaçantes.

9 Les médias constituent un autre danger pour notre empathie. Je parle des journaux en temps réel, et de ceux qui privilégient les informations sensationnelles. Lors d’un attentat, le spectateur est immédiatement au cœur du drame, via les téléphones mobiles, sans avoir les éléments pour comprendre l’événement, ce qui nécessite un minimum de recul. Dans les années 1980 encore, on découvrait les images des catastrophes lorsque les journalistes arrivaient sur place avec les sauveteurs : l’entraide était visible. Aujourd’hui, trois minutes après l’explosion d’une bombe, on voit des gens déchiquetés. Et, en même temps, nous sommes totalement dépourvus de moyens d’agir sur la situation. Or l’action est un élément important de régulation de la capacité d’empathie. Donc notre empathie affective est énormément sollicitée, notre empathie cognitive l’est peu et, sauf exception, comme avec Reporters d’espoir [2], nous sommes confrontés à une impuissance dramatique. Au mieux, c’est déprimant, au pire morcelant : toutes les angoisses caractéristiques de la psychose sont mobilisées. L’Internet en temps réel rend malade.

L’empathie servirait aussi à manipuler les foules ?

10 L’empathie cognitive donne un extraordinaire pouvoir de manipulation, car elle permet de comprendre les émotions d’autrui sans les partager. Donald Trump l’a beaucoup mobilisée pour se faire élire : il a fait croire aux Petits Blancs américains qu’il partageait leur sentiment d’impuissance, leurs frustrations, il s’est exprimé comme eux… et ils l’ont cru ! Les recruteurs de Daech, eux aussi, ont manipulé l’empathie affective de milliers de jeunes, qu’ils ont appelés à sauver les enfants syriens de la barbarie de Bachar-el-Assad. Les associations humanitaires, d’ailleurs, jouent sur le même registre émotionnel pour récolter des fonds… Mais ce n’est pas tout. L’empathie pour autrui est également limitée par le biais de familiarité – on aide plus volontiers ceux qui nous ressemblent ! Elle est aussi menacée par l’identification à un rôle social, sans recul : certains exécutants nazis, qui pouvaient être charmants en famille, se dévouaient pour faire ce que leur groupe attendait d’eux. Enfin, de grandes manipulations s’organisent autour de conflits d’empathie, dans le monde du travail notamment, en raison des logiques institutionnelles. À l’hôpital, le manque de personnel oblige souvent les soignants à choisir : soit ils privilégient quelques malades et négligent les autres – quitte à surcharger leurs collègues –, soit ils soignent moyennement tout le monde. C’est ravageur, car tuer son empathie pour une catégorie de personnes revient à la tuer pour tous à long terme.

Comment encourager l’empathie chez les enfants et les adolescents ?

11 En se montrant soi-même empathique, en s’intéressant à ce qu’ils font, en jouant avec eux, en ne les abandonnant pas à leurs écrans. Il y a quelques années, j’ai inventé le jeu des Trois Figures [3] pour prévenir la violence scolaire. Le principe : faire jouer aux enfants alternativement tous les rôles dans une histoire qui comporte en général un agresseur, une victime et un témoin, pour les amener à se mettre émotionnellement à la place de chacun. Plus récemment, j’ai mis en place un programme destiné aux adolescents [4], qui les invite à utiliser leur téléphone comme outil d’expression. Des éducateurs formés leur proposent de réaliser des Pocket films à partir d’un même objet (« Ce sac, il dirait quoi de Marine Le Pen, s’il était capable de penser ? ») : ils le filment à tour de rôle et, dans leurs commentaires, expriment souvent leur rage. Cet exercice de psychologie projective développe l’empathie pour soi (ils identifient leurs émotions, les raisons pour lesquelles ils les éprouvent) et l’empathie pour autrui (ils découvrent que les autres ressentent et voient les choses différemment).

L’empathie n’est donc pas synonyme d’altruisme ?

12 Il existe un altruisme sans empathie, et des formes d’empathie sans altruisme. L’empathie dans sa forme complète nécessite une éducation précoce appropriée dont nous sommes loin : notre système scolaire encourage l’individualisme et la compétition plutôt que la curiosité et la solidarité. Réduire l’empathie à sa composante émotionnelle fait aussi courir le risque de réduire les problèmes de société à leurs aspects psychologiques et subjectifs, en dissuadant d’effectuer l’indispensable travail de compréhension. La gestion des émotions et la méditation ne peuvent rien contre la prison des rôles figés ou des conflits d’empathie dissimulés par les institutions.

Notes

  • [1]
    L’empathie au cœur du jeu social (Albin Michel, 2010).
  • [2]
    L’association Reporters d’espoir est à l’origine du journalisme de solutions. Site : reportersdespoirs.org
  • [3]
    sergetisseron.com/le-jeu-des-trois-figures Existe en français, en anglais et bientôt en arabe. Lire L’école des parents n° 619, p. 58.
  • [4]
    Le but de cette expérience : utiliser son téléphone portable pour s’approprier sa propre vie et échapper à la propagande.
Serge Tisseron
Psychiatre, docteur en psychologie habilité à diriger des recherches, chercheur associé au Centre de recherches psychanalyse, médecine et société à l’université Paris-Diderot. Membre de l’Académie des technologies. Auteur, entre autres, de Le jour où mon robot m’aimera. Vers l’empathie artificielle (Albin Michel, 2015). Il est aussi président de l’EPE d’Aix et du pays d’Aix. Site : sergetisseron.com
Propos recueillis par
Anne Lanchon
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
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Mis en ligne sur Cairn.info le 12/05/2017
https://doi.org/10.3917/epar.623.0007
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