1Après avoir connu une floraison de réflexions dans la période 1890-1920, la sociologie économique, souvent définie comme la perspective sociologique appliquée aux phénomènes économiques, a marqué le pas. On peut même penser que la période de l’entre-deux-guerres d’une part, et la période qui suit la fin de la Deuxième Guerre mondiale de l’autre, ont vu la disparition de la sociologie économique du front de la recherche en sciences sociales.
2Néanmoins, on le sait, la sociologie économique, souvent qualifiée de Nouvelle Sociologie économique ( « New Economic Sociology » ), connaît depuis le milieu des années 1970 un vif développement, aux États-Unis et en Europe, notamment en France.
3Le premier objectif de ce volume est d’interroger le passé et le présent de la sociologie économique en examinant ce qui s’est passé aux États-Unis et en France. Comment et pourquoi une résurgence a pu s’opérer ? Quelles sont les filiations analytiques qui rattachent les travaux actuels à ceux menés au début du XXe siècle ?
4Le second objectif du volume est d’interroger les approches suivies par les différents contributeurs. Quels rôles ont pu jouer la théorie structurale du Blockmodelling et l’analyse de réseau dans la résurgence de la sociologie économique américaine ? Quelles sont les différentes formes d’encastrement pertinentes et dans quelles mesures sont-elles compatibles ? Doit-on considérer l’approche mettant l’accent sur la réflexivité et la distribution des connaissances comme une alternative à l’encastrement structural ?
5Pour cela, nous avons centré la réflexion sur deux dimensions de la sociologie économique, l’une historique, l’autre épistémologique.
1. La sociologie économique au XXe siècle
6On peut tout d’abord s’interroger sur la réalité de l’effacement de la sociologie économique entre 1930 et le milieu des années 1970. Le maintien d’une activité soutenue en ce domaine par des auteurs comme Simiand, Mauss et Halbwachs, la proximité qu’un auteur comme Commons entretient avec la sociologie économique, les propositions de Adolph Löwe montrent qu’en Europe comme aux États-Unis, il existait encore une dynamique non négligeable en la matière. Plus proches de nous, l’ouvrage de Parsons et Smelser ou l’œuvre de Polanyi montrent que l’intérêt pour la sociologie économique n’avait pas disparu de l’horizon de théoriciens de premier plan au cours de la seconde période. En outre, ils ne furent sans doute pas les seuls à maintenir un tel intérêt, comme les réflexions de Perroux, celles des fondateurs de la Revue économique ou encore l’œuvre de Bourdieu le montrent dans le cas de la France.
7Par ailleurs, il faut examiner s’il n’y a pas eu un déplacement de la sociologie économique qui, après les années de « haute théorie », après les modifications institutionnelles liées à la Seconde Guerre mondiale et à la suite des transformations associées au déploiement international de l’orthodoxie néoclassique, a pu prendre une place moins visible mais non moins intéressante en se situant à un niveau plus « appliqué ».
2. Épistémologie de la sociologie économique
8Cependant, toutes ces questions ne peuvent être traitées si on ne s’arrête pas aussi sur des questions de nature épistémologique.
9En premier lieu, il est nécessaire de s’interroger sur la définition de la sociologie économique. En effet, lorsqu’on retient, comme ci-dessus, la définition selon laquelle la sociologie économique applique l’approche sociologique à des phénomènes économiques, il reste à se demander ce que sont ces phénomènes, ce qui les caractérise précisément et ce qu’est l’approche sociologique. Si, au contraire, on définit la sociologie économique par son opposition au « paradigme néoclassique », il reste à définir précisément ce que l’on entend par là, ne serait-ce qu’en raison de l’histoire propre de ce paradigme et de son évolution, notamment ces dernières décennies.
10En second lieu, on ne peut définir la sociologie économique sans se poser des questions concernant les frontières disciplinaires des différents savoirs mis en jeu. La sociologie économique a-t-elle pour vocation de se substituer à l’économie et en particulier à la « théorie néoclassique » ? Quelle est la nature des liens qu’entretient la sociologie économique avec des approches dites « hétérodoxes » en économie (comme la théorie de la régulation ou l’économie des conventions) ou bien avec certaines écoles en sociologie (la sociologie de Pierre Bourdieu en particulier) ? Est-ce une discipline à part entière ou une simple branche de la sociologie ? Quelles relations la sociologie économique entretient-elle avec d’autres discours théoriques (par exemple, ceux que l’on regroupe sous l’expression d’ « impérialisme économique ») qui, depuis les années 1970, ont redessiné les frontières entre la sociologie et l’économie ?
11En troisième lieu, il faut se poser la question de l’unité de la sociologie économique. La socio-économie, l’économie sociale, la sociologie de la vie économique, la sociologie économique, etc., ne sont-elles que des variantes d’un même discours théorique ou bien ces différentes appellations trahissent-elles des différences significatives, soit en termes d’approche, soit en termes d’objet ? Cela demande de revenir sur des concepts centraux comme l’encastrement (embeddedness), les réseaux sociaux ou la construction sociale des institutions économiques et sur des méthodes comme l’analyse de réseaux.
12Le volume qui suit résulte d’une sélection de textes présentés lors d’un colloque qui s’est tenu à la Maison des Sciences économiques, les 6-7 décembre 2002, avec l’aide du ministère de la Recherche, du ministère des Affaires étrangères et de l’Université de Paris I - Panthéon-Sorbonne.