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Un dilemme récurrent

1Les sentiments moraux représentent un sujet essentiel de la sociologie classique, comme le montrent les œuvres de Max Weber et de Durkheim. Ce sujet a largement disparu des courants dominants de la sociologie actuelle, essentiellement sous l’influence de mouvements de pensée influents qui ont imposé un modèle d’homo sociologicus soumis à l’action de forces culturelles ou sociales. Plusieurs de ces mouvements, comme le marxisme ou le structuralisme, sont aujourd’hui largement discrédités, mais ils ont déposé des schémas explicatifs couramment utilisés par les sciences sociales. Leur utilisateur y a d’autant plus facilement recours qu’il ignore leur origine et n’est le plus souvent, faute de réflexion épistémologique, qu’à demi-conscient du fait même qu’il les utilise. Cet état de choses a entraîné une rupture des sciences sociales avec la tradition philosophique. Alors que Durkheim et Weber sont nourris de Kant et n’ignorent jamais que l’autonomie est constitutive de l’être humain, bien des sociologues contemporains considèrent au contraire que l’apport décisif de leur discipline consiste à avoir « découvert », contre la tradition philosophique, que l’acteur social est fondamentalement hétéronome, soumis à des forces exogènes, et que la prétendue autonomie que les philosophes lui accordent est le produit d’une illusion. Cette conjecture intellectuelle explique que les sentiments moraux notamment aient largement disparu du champ d’observation et d’intérêt des sciences sociales.

2Mais il faut se garder de voir dans cette opposition entre la philosophie et la sociologie des sentiments moraux un trait propre à l’époque présente. Comme l’a dit Pareto, la pensée humaine tend à osciller sur maints sujets entre des positions contraires également fausses. Il est vrai que, de Gorgias et Platon à Kant et Kelsen, la philosophie du droit oscille de façon permanente entre le jusnaturalisme et le positivisme : entre le postulat selon lequel les normes auraient leur source dans la nature et le postulat selon lequel elles proviendraient de la convention. Un dilemme similaire oppose de façon plus ou moins permanente la philosophie morale et les sciences sociales. Ses termes ont été illustrés, hier, par Kant et par Montaigne ; ils le sont aujourd’hui par Rawls (1971) et par Geertz (1984). Pour le second, tout sentiment moral est d’origine culturelle, là où, selon le premier, les sentiments moraux ont une origine rationnelle.

3Je tenterai de suggérer que la théorie judicatoire des jugements et des sentiments moraux que je propose de tirer notamment d’Adam Smith et de Max Weber permet de dépasser ces dilemmes. Elle s’applique non seulement aux sentiments moraux, mais plus généralement aux sentiments axiologiques : à tous les sentiments associés à un jugement de valeur dont ils sont indissociables. Je m’efforcerai de synthétiser un certain nombre de textes où, dans un passé récent, j’ai tenté d’esquisser cette théorie (Boudon 1996, 1999, 2002, 2003, 2004). Ces textes sont dispersés. Certains ont un caractère empirique ; d’autres un caractère théorique. Ils se sont trouvés affectés dans leur forme par la nature de la commande à laquelle ils répondaient. C’est pourquoi j’ai jugé opportun de proposer au maître d’œuvre de ce numéro spécial de les présenter sous la forme d’un article de synthèse.

4Je m’efforcerai dans un premier temps d’illustrer l’importance pour l’analyse de données issues des enquêtes sociologiques de la théorie judicatoire des sentiments moraux que je propose de tirer de Smith et de Weber, et, dans un second temps, de traiter d’une question majeure qu’elle soulève : comment expliquer la crédibilité des énoncés non empiriques qui, selon cette théorie, fondent les jugements et les sentiments moraux ? Je précise que je prends la notion de sentiments moraux lato sensu, comme désignant les sentiments associés aux jugements de type « X est bon, juste, légitime, équitable, etc. ».

1 . 1. La théorie judicatoire des sentiments moraux

5Dans son ouvrage monumental sur les valeurs, Max Scheler (1966) traite des sources des valeurs et en propose une théorie intuitionniste. Chemin faisant, il discute de plusieurs auteurs, accordant une attention particulière à Adam Smith et à Kant. Il en rejette les vues, qui s’opposent aux siennes, mais il mesure bien leur importance et, s’agissant de Smith, il en identifie clairement l’esprit : il déclare fort justement que la théorie des valeurs et des sentiments moraux de Smith est une théorie de caractère judicatoire (urteilsartig). Je reprends ici la traduction adoptée par le traducteur de Scheler, M. de Gandillac, laquelle lui a peut-être été inspirée par un passage de Montaigne (Essais, livre II, chap. 12, p. 313, in Éd. Garnier, Paris).

6Scheler veut dire par là que, pour Smith, le sentiment que tel état de choses est juste, légitime, etc., exprime un jugement, lequel repose sur un système d’arguments perçu comme convaincant par celui qui l’endosse. Je crois que Scheler a raison sur ce point : dès que Smith analyse des sentiments moraux et s’interroge sur les causes expliquant qu’ils soient collectivement partagés, il s’efforce effectivement de montrer qu’ils sont le produit d’une argumentation crédible. Ainsi, Smith explique pourquoi les Anglais de son temps sont convaincus que les rémunérations des mineurs doivent être supérieures à celles des soldats en soulignant que, du coté des contributions, les deux corporations sont comparables tandis que, du côté des rétributions, une asymétrie s’introduit du fait que les soldats peuvent être récompensés par des distinctions symboliques auxquelles les mineurs n’ont pas accès. En conséquence, pour que le principe de l’égalité entre contributions et rétributions soit satisfait, il faut que les mineurs soient mieux payés. L’existence du sentiment collectif fort « il faut que les mineurs soient davantage payés que les soldats » s’explique parce qu’un même jugement tend à se former dans l’esprit de tout Anglais « idéal typique ». Quant à ce jugement, il est la conclusion d’un raisonnement. Le sujet en accepte la conclusion parce que chacun des arguments constituant le raisonnement est perçu comme fort. Cette théorie judicatoire permet d’expliquer que le sentiment soit partagé : qu’il soit collectif. Réciproquement, on explique qu’il soit largement partagé parce que chacun tend à se tenir plus ou moins implicitement le même raisonnement.

7Cette théorie pose d’emblée une épineuse question. On peut noter incidemment qu’elle a été fort clairement perçue par Montaigne dans le passage auquel je viens de faire référence : « Pour juger des apparences que nous recevons des subjects, il nous faudrait un instrument judicatoire (c’est moi, RB, qui souligne) ; pour vérifier cet instrument, il nous y faut de la démonstration ; pour vérifier la démonstration, un instrument : nous voilà au rouet ». Cette question a été formalisée et généralisée par Albert (1975) et qualifiée par lui de « trilemme de Münchhausen ». C’est sur ce point que Weber ouvre la piste qui permet d’échapper à la conclusion sceptique de Montaigne, complétant ainsi de façon décisive la théorie esquissée par Smith. Je reviendrai sur cette question dans la seconde partie de cet article.

8Si l’on rétablit ses propositions implicites, l’analyse de Smith (1776, livre 1, chap. 10) est la suivante :

  • Un salaire doit être perçu comme juste par l’intéressé, par sa catégorie et aussi par l’observateur impartial, si l’on veut qu’il ne donne pas naissance à un sentiment d’illégitimité soit chez l’intéressé soit dans le public.
  • Le salaire est la rémunération d’un service rendu.
  • À service équivalent, les salaires doivent être équivalents, sinon la notion de salaire juste s’écroule.
  • Dans la valeur du service rendu rentrent différents éléments : la durée d’apprentissage qu’il implique, les risques auxquels il expose celui qui le rend, etc.
  • Dans le cas du mineur et du soldat, la durée d’apprentissage est comparable ; les deux métiers comportent des risques semblables : dans les deux cas, on risque sa vie.
  • Néanmoins, les activités en question sont incommensurables.
  • La mort du mineur est un accident ; elle fait partie des risques du métier, tandis que la mort du soldat relève du sacrifice volontaire. Même quand il n’est pas exposé, le soldat peut donc recevoir une récompense symbolique : le respect qu’on doit à celui qui accepte de mettre sa vie en jeu pour la collectivité.
  • À quoi il faut ajouter que le soldat garantit l’existence même de la patrie, tandis que le mineur ne fait qu’exercer une activité orientée vers la production de biens matériels, indispensables certes, mais qu’on peut aussi importer et qui sont en tout cas moins fondamentaux que l’indépendance nationale.
  • C’est pourquoi le soldat peut être candidat aux honneurs, à la gloire et aux symboles qui en témoignent.
  • Il résulte de tous ces éléments que le mineur, ne pouvant recevoir les récompenses symboliques auxquelles le soldat peut prétendre et accomplissant d’autre part un travail aussi pénible et aussi risqué, doit recevoir en une autre monnaie les récompenses que par principe il ne peut recevoir en gloire. C’est pourquoi il doit être mieux payé que le soldat.

9Comme on le voit, cette analyse, que j’ai un peu systématisée, prend la forme de conséquences tirées rigoureusement de principes.

10Pour souligner le caractère intemporel de l’explication que Smith propose d’une croyance morale collective, on peut noter qu’un analyste contemporain comme Walzer (1983) le suit spontanément. Il s’interroge, lui aussi, sur un certain nombre de sentiments moraux sur lesquels on peut présumer sans risque de se tromper qu’ils sont partagés et propose, lui aussi, une explication judicatoire de ces convictions. Ainsi, il se demande pourquoi on considère la conscription comme juste et acceptable s’agissant des militaires, mais non des mineurs. La réponse est, ici encore, que l’activité du soldat est vitale, puisqu’elle vise à maintenir l’intégrité de la nation. En ce sens, cette fonction est plus centrale par exemple que les diverses fonctions économiques. Si on appliquait la conscription à telle activité économique particulière, il faudrait l’appliquer à toutes : cela reviendrait à la limite à justifier le travail forcé. Si on ne l’appliquait qu’à une seule d’entre elles, cela serait perçu comme arbitraire et passerait par conséquent pour illégitime. Cette analyse est congruente avec des sentiments moraux facilement observables. De même, on accepte facilement que les conscrits puissent être affectés à des tâches de police urbaine s’ils s’y portent candidats. L’on admet aussi que l’armée soit chargée de faire face à certaines situations d’urgence, par exemple ramasser les poubelles lorsqu’une grève des éboueurs se prolonge, entraînant des risques pour la santé publique. Mais on n’admettrait pas que la police urbaine ou le ramassage des ordures soient des activités normalement assurées par la conscription.

11Ici encore, les sentiments de justice et de légitimité sont associés à des raisons. Elles se présentent comme un système de corollaires tirés de principes qu’on peut facilement considérer comme acceptables. Elles expliquent que telle institution, telle décision ou tel état de choses soit perçu comme bon, légitime et acceptable, tel autre non.

12Je note en passant que ces analyses judicatoires expliquent non seulement les sentiments des sujets sociaux, mais des faits sociaux : c’est un fait que la conscription des mineurs n’est jamais utilisée dans les sociétés démocratiques en régime normal. Elle n’est jamais utilisée, car elle est choquante : elle provoquerait un sentiment collectif négatif. Or elle est choquante parce qu’elle ne peut être justifiée. C’est aussi un autre fait, complémentaire de celui que je viens d’évoquer, que la conscription des mineurs (des bûcherons, etc.) ne s’observe en régime normal que dans les sociétés totalitaires, i.e. dans les sociétés dont les gouvernants doivent recourir à la force, précisément parce qu’ils ne peuvent justifier leurs mesures.

13Pour Smith comme pour Kant, les sentiments moraux sont donc l’expression de jugements. Ces jugements résultent eux mêmes de l’application de principes. Le principe de l’égalité entre contribution et rétribution est l’un de ces principes. Mais la théorie judicatoire de Smith telle qu’illustrée par l’exemple précédent va plus loin que celle de Kant en ce sens qu’elle permet de comprendre et d’expliquer que l’acteur social idéal-typique porte un jugement positif ou négatif sur des institutions ou généralement des états de choses concrets, comme ici les différences de salaires entre professions. Ce surcroît de puissance explicative de la théorie de Smith par rapport à celle de Kant est évidemment du plus haut intérêt pour les sciences sociales. Car leur vocation consiste, comme c’est le cas de toute science, à expliquer des données empiriques : des données résultant de l’observation. J’illustrerai ce point par trois exemples.

1 . 2. La légitimité des inégalités de revenu

14Dans une belle étude, Frohlich et Oppenheimer (1992) s’interrogent sur les principes qui guident les sujets sociaux lorsqu’ils considèrent un certain état des inégalités sociales comme juste ou injuste. À cette fin, ils ont demandé à des sujets d’examiner quatre distributions fictives de revenu et de choisir celle qui leur paraissait la plus juste.

15L’expérience visait à déterminer lequel des quatre principes suivants paraissait avoir inspiré le choix des répondants en faveur de l’une ou l’autre des distributions fictives :

  • Le principe tiré de la théorie utilitariste de Harsany (1955) : maximiser la moyenne (ce principe conduisait au choix de la distribution 1).
  • Le principe dérivé de la théorie fonctionnaliste : maximiser la moyenne sous contrainte de dispersion (distribution 2).
  • Le principe qui reflète les politiques de redistribution menées dans la plupart des démocraties : maximiser la moyenne sous contrainte de plancher (distribution 3).
  • Le principe de différence tiré de la théorie de la justice de Rawls : maximiser le plancher sous contrainte de dispersion (distribution 4).

16Le voile de l’ignorance rawlsien était simulé dans cette étude par le fait qu’on indiquait aux sujets, avant de leur demander d’effectuer leur choix, qu’ils seraient ensuite placés de façon aléatoire dans l’une des classes de la distribution qu’ils auraient choisie, et qu’ils toucheraient alors une rémunération dont le montant serait affecté par leur choix.

17L’étude a été conduite aux États-Unis et en Pologne. Le choix de loin le plus fréquent est inspiré par le principe de la maximisation de la moyenne avec contrainte de plancher ; le principe de Harsanyi (maximisation de la moyenne en l’absence de toute contrainte) vient bien loin derrière. Le principe de la maximisation de la moyenne sous contrainte de dispersion inspire encore un peu plus rarement les répondants. Quant au principe rawlsien de maximisation du plancher sous contrainte de dispersion, il est pratiquement ignoré.

18Précisément : sur 81 groupes expérimentaux, on a observé les fréquences de choix suivantes :

  • Contrainte de plancher et maximisation de la moyenne (distribution 3) : 77,8 %.
  • Maximisation de la moyenne (distribution 1) : 12,3 %.
  • Maximisation de la moyenne et contrainte de dispersion (distribution 2) : 8,64 %.
  • Maximisation du plancher et contrainte de dispersion (distribution 4) (= Principe de différence de Rawls : 1,23 %).

19Il faut d’autre part noter qu’on observe peu de différences culturelles. En effet, le premier choix domine de loin les trois autres, aussi bien en Pologne qu’aux États-Unis.

20Comment expliquer ces résultats ? La structuration des réponses est très marquée et apparaît comme insensible au contexte culturel. Que les choix des répondants se soient massivement portés, aussi bien en Pologne qu’aux États-Unis, sur l’un des quatre critères offerts laisse pressentir qu’ils résultent de raisons fortes.

21On peut les reconstituer de la manière suivante. L’étude évoquée ici place les sujets dans une situation d’évaluation très abstraite : ils ont à décider de la plus ou moins grande légitimité de quatre distributions de revenus ; ils n’ont aucune information sur la genèse des inégalités qu’elles décrivent ; on ne leur dit rien sur les compétences ou les performances de ceux qui peuplent les différentes catégories statistiques. Or, les discussions qui ont été menées avec les sujets dans le contexte de l’étude ont permis d’observer que la plupart acceptaient l’idée que des inégalités de rétribution puissent refléter des différences de contributions. Mais il n’y avait aucun sens pour eux à se demander si les inégalités caractérisant les distributions soumises à leur appréciation découlaient de différences dans les contributions, puisque ces distributions leur étaient présentées comme fictives. La conjecture la plus raisonnable consistait donc pour eux à supposer les inégalités fonctionnelles, i.e. correspondant à des différences de contribution. Une grande partie des inégalités qu’on enregistre au niveau agrégé (celles qu’on saisit à travers les courbes de Lorenz, par exemple, ou qu’on mesure par les différentes versions du coefficient de Gini) résulte en effet d’inégalités fonctionnelles comme celles qu’on observe à l’intérieur de toute entreprise. C’est pourquoi sans doute l’idée d’imposer une contrainte à la dispersion ne recueille pas les suffrages des répondants.

22Ce qui confirme cette interprétation, c’est que lorsque, dans d’autres expériences (Boudon et Betton, 1999), on indique aux sujets que les inégalités sont de caractère fonctionnel, ils rejettent le principe rawlsien de différence, alors qu’ils tendent à l’accepter dès lors qu’on leur précise que les inégalités sont a-fonctionnelles.

23Ainsi, les répondants ont sans doute estimé que, en l’absence d’information sur l’origine des inégalités de revenu, un bon gouvernement peut ne pas se soucier de minimiser l’écart type des revenus : si elles sont fonctionnelles, il n’y a pas lieu de les corriger ; si elles ne le sont pas, il faudrait les corriger. Mais pourquoi, en l’absence d’information sur ce point, ne pas supposer qu’elles résultent principalement de mécanismes comme ceux qui établissent des différences de salaire entre la caissière et la directrice d’un supermarché ? De toute façon, en l’absence d’information supplémentaire, il est impossible de déterminer la part des inégalités non fonctionnelles. De surcroît, il est très difficile d’imaginer comment il serait possible en pratique de déterminer cette part.

24D’autre part, il tombe sous le sens qu’un bon gouvernement doit, dans la mesure de ses moyens, ainsi qu’en juge une forte majorité des répondants, tenter de maximiser le PIB, et par suite la moyenne des revenus.

25Enfin, une majorité des répondants admet facilement qu’il est opportun, si l’on veut éviter ce qu’on appelle aujourd’hui l’exclusion sociale, d’introduire une contrainte de plancher. Il y a plus : il est sage pour un gouvernement de prévoir et de prendre à sa charge une assurance minimale protégeant l’individu contre les aléas de tous ordres qui lui interdiraient autrement de se placer ou de se replacer sur la ligne de départ. D’où la très grande fréquence avec laquelle l’idée d’une contrainte de plancher est retenue. Par contraste, en l’absence de données sur la genèse des inégalités et de façon générale sur le degré de légitimité de ces inégalités, on ne se juge pas en mesure de proposer une contrainte de dispersion.

26Bref, on peut analyser la forte structuration de la distribution des réponses comme résultant d’un système de raisons compréhensibles, eu égard à la situation cognitive dans laquelle l’expérience place les sujets. Ces raisons sont vraisemblablement à l’origine du plébiscite auquel donne lieu le principe de la maximisation de la moyenne sous contrainte de plancher.

27Quant aux éléments du raisonnement, ils se composent du principe « à rétribution égale contribution égale » et de réponses conjecturales à un certain nombre de questions qui s’imposent au répondant de par la situation cognitive dans laquelle le place l’expérience (« étant donné que je ne puis déterminer si les inégalités sont fonctionnelles, je supposerai qu’elles le sont : qu’elles sont le résultats de situations locales », etc.).

1 . 3. L’équité des arbitrages

28L’approche judicatoire des sentiments moraux permet d’expliquer les résultats d’une belle étude de Bazerman (1985) sur l’arbitrage en milieu industriel. Dans cette étude, des sujets étaient placés dans la situation de devoir arbitrer entre les propositions des syndicats et les propositions de la direction en matière d’augmentation de salaire. Des informations étaient données aux arbitres sur l’état de santé de la firme, sur le niveau moyen des salaires dans la branche d’industrie et dans la région. L’expérience à montré qu’on observait trois types d’arbitrage bien marqués et très inégalement fréquents. Cette structuration statistique forte s’explique si l’on fait l’hypothèse que les arbitres se sont déterminés sur la base d’un raisonnement leur permettant, en fonction des éléments de la situation qui leur sont accessibles, d’aboutir à une proposition qu’ils ont perçue comme juste. Mais ce raisonnement comporte des nœuds décisionnels : des points de bifurcation logique à partir desquels on peut s’engager dans une direction ou dans l’autre avec d’égales raisons. Ainsi, l’arbitre peut admettre que l’ouvrier qui juge de la légitimité de son propre salaire utilise plutôt comme référence les salaires moyens dans son environnement ou plutôt les salaires dans la branche d’industrie. Par application de la théorie judicatoire à ce cas, on retrouve les trois types de raisonnement en même temps qu’on explique leur inégale fréquence.

29La méthodologie de l’étude de Bazerman est assez compliquée, mais elle repose sur des idées simples. Il s’agissait d’étudier un ensemble d’arbitrages dans un contexte de négociation collective. L’étude a porté sur une population de 69 arbitres auxquels on a soumis 25 disputes hypothétiques.

30Voici, à titre d’exemple, l’un de ces cas :

Nous sommes dans une ville de 102 000 habitants. À qualification comparable, les ouvriers y sont payés en moyenne 8,31 $ contre 8,23 $ au niveau national. L’entreprise va bien. Le taux d’inflation se situe à 11 %. Les ouvriers de l’entreprise gagnent 8,44 $. Les négociations sont dans l’impasse. On fait appel à vous. Le syndicat veut obtenir 9,55 $. L’offre finale de la direction est de 8,56 $. L’augmentation des salaires dans l’industrie a été cette année de 8 %.

31La question principale à laquelle Bazerman entend répondre par cette étude est double. Elle porte d’une part sur le degré de convergence entre les arbitrages et d’autre part sur les principes généraux qui les inspirent. Il retient trois théories : la théorie de l’équité absolue (à chacun selon sa contribution) ; la théorie de l’égalité dans sa version traditionnelle (rétributions égales pour tous) ; et la théorie de l’équité relative (augmentation des rémunérations de chacun conformément à ses contributions). En fait, il est indésirable de supposer comme le fait Bazerman que les sujets partent d’un principe dont ils seraient convaincus et qu’ils se contenteraient d’appliquer. Conformément aux postulats de la théorie judicatoire des sentiments moraux, ils cherchent plutôt à construire une argumentation convaincante à leurs yeux.

32Malgré ces insuffisances, l’étude apporte des enseignements importants. On ne peut manquer d’abord d’être frappé par le caractère très structuré des résultats statistiques. Deux traits paraissent à cet égard particulièrement remarquables. D’abord, le fait que les propositions de la direction aussi bien que des syndicats tiennent peu de place, au vu de l’analyse statistique, dans les considérations des arbitres ; ensuite, que l’on observe trois types d’arbitrage, avec des différences de fréquence remarquables. Comme dans le cas précédent, l’étude débouche donc sur des résultats statistiques très structurés. L’hypothèse que j’introduirai ici est que ces résultats s’expliquent facilement si l’on place dans la tête des arbitres un schéma argumentatif comme le suivant :

  • Il existe une décision objectivement juste.
  • Chacun peut la déterminer à partir des principes et des données de fait adéquats.
  • C’est pourquoi on peut négliger les propositions de la direction et des syndicats.
  • L’entreprise dans laquelle j’ai à intervenir est un système doté d’une finalité de production.
  • La nature du système implique que la justice y soit définie par l’équité (proportionnalité rétribution-contribution). La finalité du système réside dans la production d’un certain bien. L’employé contribue à sa production. Son salaire est le reflet de cette contribution. Il faut donc qu’à contribution égale la rétribution soit égale.
  • Les théories égalitaires n’ont donc pas de pertinence dans ce type de système.
  • Une décision bonne doit être applicable.
  • La santé de la firme fournit un indicateur permettant de savoir si telle décision d’augmentation des salaires est applicable.
  • Imposer une augmentation salariale trop forte à une firme faible peut à moyen terme engendrer des effets négatifs (licenciements, baisse ultérieure des salaires, etc.).
  • Les critères permettant de déterminer si un niveau de salaire est équitable doivent être applicables et acceptables.
  • On peut comparer les salaires des ouvriers de l’entreprise, soit à ceux des ouvriers de qualification égale dans l’environnement, soit à ceux de la branche.
  • La première comparaison, plus « psychologique », suppose que les ouvriers tendent plutôt à se donner comme « groupe de référence » les ouvriers qu’ils côtoient et qui ont le même genre de qualification.
  • La seconde, plus « formaliste », suppose qu’ils tendent plutôt à se comparer aux ouvriers qui font le même travail bien qu’ils ne les connaissent pas.
  • Dans le premier cas, la comparaison est plus ambiguë mais plus concrète, dans le second elle est plus franche mais plus abstraite. Les deux comparaisons sont possibles, car elles reposent l’une et l’autre sur des conjectures défendables.
  • Il existe donc sur ce point une possibilité fondée de choix.
  • Dans les études de cas ici proposées à l’arbitre, les rétributions sont présentées comme différentes, à activité et/ou qualification semblables.
  • On peut interpréter ce fait de plusieurs manières. Ainsi, il est possible que les différences soient légitimes, car dues, par exemple, au fait que l’ancienneté moyenne soit plus grande dans la firme sous examen ; dans ce cas, ramener ladite firme à la toise serait inadmissible.
  • Il peut donc y avoir des risques d’injustice à préférer l’équité absolue à l’équité relative.
  • L’équité absolue est préférable à la relative seulement si l’information sur les raisons des disparités présentes à contribution égale est suffisante pour autoriser un diagnostic concluant à l’illégitimité de ces disparités.
  • Dans le cas contraire, la justice impose de préférer l’équité relative.
  • Sous des conditions d’information imparfaite, l’équité absolue peut provoquer, outre un effet d’injustice, des effets pervers.
  • Équité absolue et équité relative sont deux versions alternatives d’une même théorie. Le choix dépend de l’information sur les causes des disparités présentes.

33Si l’on accepte de placer cette argumentation dans la tête de l’arbitre idéal typique, non seulement on comprend sa décision, mais l’on reconstitue aisément les traits les plus saillants des résultats statistiques obtenus par Bazerman.

34On explique facilement que les arbitres ne tiennent guère compte des propositions de la direction et des syndicats. Pourquoi en effet s’y arrêter s’il existe une décision objectivement bonne qu’on peut déterminer par soi-même ? On explique aussi que la solution la plus fréquemment choisie soit celle de l’équité relative. Elle est la plus prudente : elle neutralise par exemple les différences qui font que les salaires sont plus élevés dans une entreprise particulière que dans les entreprises comparables. L’arbitre ne sait pas d’où proviennent ces différences. Il est donc raisonnable pour lui de ne pas chercher à répondre à la question de savoir si elles sont ou non justifiées. C’est pourquoi il préférera raisonner sur les augmentations de salaire plutôt que sur le montant des salaires. L’arbitre tient ainsi compte de la nature lacunaire et purement synchronique de l’information dont il dispose. Lorsque l’arbitre choisit ce principe de justice, c’est qu’il a des raisons de le faire dans le contexte qui est le sien. On conviendra d’autre part que l’argumentaire exposé ci-dessus est objectivement solide.

35Ce même argumentaire permet également d’expliquer facilement l’autre résultat majeur obtenu par Bazerman, à savoir l’existence de trois types d’arbitrage correspondant à trois groupes d’arbitres d’inégale importance.

36Le premier, le plus important, inclut les arbitres qui raisonnent comme je viens de le faire. Ils ne tiennent pas compte des propositions de la direction et des syndicats. Ils s’appuient sur un principe universaliste, en vérifiant son applicabilité et veulent que l’augmentation des salaires soit alignée en pourcentage sur celle de la branche d’industrie.

37Le deuxième groupe, moins important, diffère du premier seulement par le fait qu’il choisit la perspective psychologique plutôt que la perspective formaliste. Il suppose par là implicitement que l’ouvrier se compare plutôt à ceux de ses collègues ouvriers qu’il a l’occasion de rencontrer dans son entourage qu’à l’ouvrier impersonnel de la branche d’industrie, qui exerce la même activité que lui, mais qu’il perçoit de manière abstraite, sur le mode statistique, si l’on peut dire. Dans quelle mesure les arbitres du premier et du second groupe projettent-ils leur propre expérience en adoptant telle ou telle hypothèse ? Il est évidemment impossible de le dire au vu des données disponibles. Le fait que la première hypothèse fasse davantage recette s’explique peut-être parce qu’elle est moins hardie. Elle consiste en fait à se dispenser de toute conjecture sur les ressorts psychologiques auxquels obéissent les ouvriers. D’un autre côté, elle est plus objective au sens où elle vise à traiter de façon uniforme ceux dont la contribution est identique.

38Enfin, le troisième groupe, le plus restreint, est celui qui choisit le compromis entre les propositions de la direction et des syndicats. Cela n’implique pas que ces arbitres n’aient pas en tête l’argumentation que je viens de présenter. Mais ils peuvent faire l’hypothèse que les propositions des hommes de terrain, témoignant d’une information plus directe que la leur propre, doivent être privilégiées. Rien n’interdit d’interpréter les propositions des syndicats et de la direction comme inspirées elles-mêmes par l’argumentation précédente, même si elles sont biaisées dans des sens opposés en raison de la présence évidente d’effets de rôle. Faire confiance à celui qui sait ou que l’on peut présumer informé est une stratégie défendable dans une situation d’information ambiguë. Outre l’avantage de la simplicité, ce troisième type de solution a l’avantage de pouvoir facilement éliminer les biais introduits par les effets de rôle en adoptant une solution intermédiaire entre les propositions des protagonistes. Mais cette solution a un côté mécanique et contradictoire avec la notion même d’arbitrage. De surcroît, en dépit de son apparente prudence, elle suppose beaucoup. Qui dit, par exemple, que la surenchère ne soit pas le fait surtout d’un seul des protagonistes ? Bref, s’il y a des raisons de choisir cette troisième solution, il y a aussi de fortes raisons de préférer les deux autres.

Iimage 1
Fig. 1
La logique des arbitrages sous-jacente aux résultats de Bazerman

39Je ne peux naturellement démontrer que cette interprétation judicatoire des résultats obtenus par Bazerman est la bonne. Il aurait fallu pour cela que son étude soit conçue d’une tout autre manière. Malgré mes recherches, je n’ai guère trouvé, à quelques exceptions près comme celle de Damon (1988), d’études tentant de mettre en évidence de façon précise les raisons sous-jacentes aux sentiments de justice. Cet échec est instructif : il révèle la faible popularité de la théorie judicatoire que je développe ici. Pourtant, elle permet dans l’exemple présent comme dans les autres d’engendrer, à partir d’hypothèses simples, une théorie qui permet de reconstruire l’ensemble des résultats observés. Elle rend compte particulièrement du fait que les propositions de la direction et des syndicats apparaissent comme ayant peu de poids dans la décision des arbitres, de la typologie des arbitrages et de l’inégale importance des trois groupes : le plus important inclut les arbitres qui se jugent aptes à décider par eux-mêmes tout en recourant aux hypothèses les plus prudentes. Elle permet d’éviter la représentation peu satisfaisante selon laquelle les arbitres choisiraient sans qu’on sache vraiment pourquoi entre des principes de justice préétablis, et de lui substituer la conjecture qu’au contraire ils partagent tous une même conception de la justice découlant de la nature du système, tout en effectuant des choix différents sur les points objectivement ambigus pouvant donner lieu à une pluralité d’attitudes fondées : ai-je assez d’information pour décider par moi-même ? Comment définir les groupes de référence ?

40On m’objectera que je propose de placer dans la tête des arbitres une argumentation dont je n’ai aucune preuve qu’elle les ait effectivement inspirés. Sans doute. Mais en premier lieu, l’on peut facilement se convaincre de la solidité objective des raisons évoquées. En second lieu, dans la vie sociale courante, nous passons notre temps à reconstruire les raisons qui guident autrui. Sans avoir de preuves directes de leur existence, nous testons les conjectures que nous faisons à cet égard à partir de données observables. Il en va de même ici : l’argumentation que je propose permet de reconstruire la structure des données statistiques recueillies. Comme dans toute opération de compréhension, on impute ici à l’acteur une argumentation astreinte à deux conditions : compatibilité avec les données observées ; recevabilité des énoncés composant l’argumentation. La deuxième contrainte résulte de la métathéorie selon laquelle l’acteur ne peut généralement se convaincre par des raisons privées sur des sujets où il est appelé à être jugé par autrui.

1 . 4.Partialité et impartialité du jugement moral

41J’ai considéré jusqu’ici des situations où l’acteur peut sans difficulté faire preuve d’impartialité : il n’est que faiblement concerné personnellement par les questions qui lui sont posées. Dans d’autres circonstances, le jugement de l’acteur peut bien sûr être affecté par un certain nombre de paramètres. Il suffit alors de les intégrer dans la théorie judicatoire que je propose de tirer de Smith pour rendre compte des données observées.

42Un exemple illustrera ce point. Au début de l’année 1999, se déroule en France le très controversé procès du sang contaminé, au cours duquel fut examinée la responsabilité pénale de trois ministres socialistes : un sondage fait apparaître que les répondants ont été heurtés par le fait que les ministres aient été jugés devant une juridiction d’exception, par le caractère non contradictoire des débats et par l’absence des parties civiles. Ils ont donc été sensibles au fait que le procès ait violé, sinon la lettre de la loi, du moins certains principes fondamentaux. En même temps, la nature même de la question posée mettait en jeu un paramètre : celui de leurs sympathies politiques. On ne pouvait s’attendre à ce qu’un sympathisant socialiste envisage de la même façon qu’un sympathisant du Front national, par exemple, l’issue d’un procès qui concernait des responsables socialistes.

43Ce schéma théorique explique la structure statistique du tableau 1. On y perçoit le rejet de la crédibilité du tribunal d’exception, et aussi les différences produites par les sympathies politiques : on savait en effet, dès l’époque où le sondage fut effectué, que le procureur général avait l’intention de requérir l’acquittement. Cette issue probable contribua à rendre les sympathisants socialistes moins sévères à l’égard de la Cour. Pour des raisons symétriques, les sympathisants du Front national (FN) apparaissent comme particulièrement sévères.

44Faites-vous confiance à la Cour de justice de la République composée d’élus et de hauts magistrats pour juger équitablement les trois anciens ministres, L. Fabius, G. Dufoix et E. Hervé. A : confiance ou plutôt confiance ; B : pas confiance ou plutôt pas confiance.

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Tableau 1. — La confiance dans la Cour de justice de la république
Source : Sondage BVA, 18 février 1999.

45Il est intéressant de comparer la structure de ces réponses à celle qu’on obtient lorsqu’on pose une autre question, de caractère général, ne mettant plus en jeu les sympathies politiques. Lorsque les sujets sont interrogés sur la responsabilité pénale des politiques, ils opinent positivement dans des proportions voisines (tableau 2). La structure des deux tableaux ne s’explique qu’en tenant compte des différents types de raisons évoquées dans l’esprit des répondants par les deux questions.

46Le fait qu’un ministre puisse être traduit en justice pour des décisions prises dans le cadre de ses activités gouvernementales vous paraît-il : (A) plutôt une bonne chose car les politiques ne sont pas au-dessus des lois ; (B) plutôt une mauvaise chose car cela risque de rendre presque impossible le métier de ministre

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Tableau 2. — Opinions sur la responsabilité pénale des ministres
Source : Sondage BVA, 18 février 1999.

47Selon A. Smith, il y a dans chaque acteur social un « spectateur impartial » qui sommeille : autre manière de dire que l’acteur social est capable de mauvaise foi : que le jugement moral peut être affecté par des paramètres tenant notamment à la position sociale de l’acteur. Dans l’exemple précédent, la seconde question met le répondant dans la position du « spectateur impartial » : à la quasi-unanimité tous jugent que les ministres doivent être juridiquement responsables des conséquences de leurs actes. Sympathisants communistes et socialistes sont un peu plus hésitants, probablement parce que le culte de l’État est traditionnel chez eux. Mais le trait qui ressort surtout est l’affirmation de la responsabilité et l’absence d’effet remarquable des sympathies politiques à la différence de ce qui se passe à propos de la première question. S’agissant de cette autre question, si l’acteur partial cohabite avec le spectateur impartial, ce qui est surtout frappant c’est que le spectateur impartial présent chez tous doute de la légitimité d’une justice d’exception destinée aux politiques.

2 . 1. Une théorie programmatiste

48La théorie judicatoire des sentiments moraux suppose que ces sentiments dérivent d’une argumentation plus ou moins implicite. Cette argumentation comporte des propositions de divers types : propositions factuelles et aussi énoncés affirmant des principes. Ainsi, dans l’exemple de Smith, l’argumentation du sujet idéal typique met en jeu un principe : celui de l’égalité entre rétribution et contribution. Elle comprend aussi des propositions factuelles (« cela prend autant de temps de former un mineur qu’un soldat », « les deux métiers sont exposés à des risques mortels », etc.). Il en va de même dans l’exemple de Bazerman. L’argumentation des arbitres se compose de principes (outre le principe de l’égalité entre contribution et rétribution, les principes selon lesquels « il est possible d’aboutir à un arbitrage objectivement valide ; on n’est pas condamné à établir une coupe mal taillée entre les exigences des parties en conflit », « on ne peut acculer une entreprise à la faillite sous prétexte de viser l’équité », « un arbitrage doit être accepté et considéré comme légitime par ceux qui auront à en supporter les conséquences », etc.). Les arbitres s’appuient aussi sur des propositions factuelles (« l’entreprise est en bonne santé », « les salaires dans la même branche sont plus élevés au niveau national », etc.). Il faudrait ajouter à ces deux types d’énoncés une troisième catégorie : celle des énoncés décisionnels : « Hésitant entre une hypothèse A et une hypothèse B et étant dans l’impossibilité de trancher, je choisis celle qui me paraît la plus simple. »

49La réunion de ces deux exemples suffit à montrer que les principes mis en jeu dans l’argumentation fondant un jugement moral peuvent être extrêmement nombreux. C’est pourquoi il paraît difficile de supposer qu’on puisse les déduire de quelque principe supérieur. C’est ce qu’avait bien vu Scheler, et c’est là son objection principale aux théories des sentiments moraux d’inspiration kantienne. Mais on ne peut accepter la solution intuitionniste qu’il propose, car elle débouche sur une question essentielle à laquelle elle ne fournit pas de réponse. On ne peut en effet facilement accepter l’idée que les valeurs seraient des données qu’il suffirait de reconnaître et de distinguer, à l’instar des couleurs.

50Comme la crédibilité d’un système d’arguments ne peut être supérieure à celle de son maillon le plus faible, il faut que chacun de ses maillons soit crédible pour que le sujet tienne le système pour tel. L’on doit donc s’interroger sur les sources de la crédibilité des deux types principaux d’énoncés qu’on rencontre dans nos exemples et dans tous les autres exemples qu’on pourrait également évoquer : énoncés factuels ; énoncés affirmant des principes.

51Les propositions factuelles ne posent pas grand problème. Pour être convaincantes, elles doivent correspondre au réel. La théorie de la vérité de Tarski s’applique littéralement ici : la proposition « la neige est blanche » est vraie et par suite crédible si et seulement si la neige est blanche.

52Plus complexe est le statut des principes. Qu’est-ce qui les rend plus ou moins acceptables ? Plus ou moins crédibles ?

53On dispose ici de quelques réponses classiques (Boudon, 1999) : la solution kantienne, selon laquelle des principes généraux s’imposeraient a priori, d’où l’on déduirait des principes plus particuliers ; et la solution procédurale que défendent les contractualistes, comme Rousseau ou Rawls. La première solution conduit aux apories déjà soulignées par B. Constant, puis par Scheler et à leur suite par d’innombrables auteurs. Je me contente de rappeler l’objection selon laquelle, la théorie de Kant proscrivant le mensonge, elle interdit de mentir au tortionnaire qui cherche à extorquer des renseignements. La solution procédurale est plus satisfaisante : un bon principe est celui qu’accepteraient des sujets supposés non prévenus. Cette solution présente toutefois une difficulté de taille : elle ne rend pas compte des variations dans le temps de la sensibilité morale. La théorie de la raison communicationnelle de Habermas se distingue mal de cette solution : sa seule originalité consiste à prêter généreusement à la Communication la capacité d’éliminer les points de vue prévenus. Comme toutes les théories procédurales, elle se heurte à l’objection de la variabilité des jugements moraux. Elle est pour cette raison inapplicable s’agissant même des jugements de vérité : la « raison communicationnelle » aurait recommandé hier d’accepter l’existence du phlogistique ou de l’éther ; elle recommande aujourd’hui de la rejeter. La difficulté n’est évidemment pas moindre s’agissant des jugements de type « X est bien, mal, légitime, illégitime, etc. », que des jugements de type « X est vrai, faux, etc. ».

Bref, ni la solution intuitionniste (Scheler, etc.) ni la solution procédurale (les contractualistes, les partisans de la théorie de la raison communicationnelle, etc.) ne permettent de rendre compte de la variabilité ni des jugements de vérité, ni a fortiori des jugements moraux.

54Éliminer cette difficulté est d’autant plus important que la variabilité des jugements moraux est l’argument principal qu’utilisent ceux qui veulent qu’ils soient le produit de la culture. Le « culturalisme » est en effet une réponse classique à l’objection de la variabilité qu’on peut adresser à Rawls comme à Kant.

55J’ai tenté de suggérer dans divers textes (Boudon, 1999, 2002) que la solution qu’esquisse Max Weber permet, si on l’explicite, d’échapper à ces apories et à ces dilemmes. Pour la résumer d’une phrase : les principes sont appréciés en fonction de leur congruence avec une idée régulatrice floue à laquelle on peut donner le nom de « programme ». Ainsi, la notion de la dignité de la personne est une idée floue, dont le contenu est indéterminé. Sans doute chacun a-t-il eu dans toute société passée et a-t-il dans toute société présente le sentiment de sa dignité, de ses intérêts vitaux et de ceux de ses proches. Mais le contenu de cette idée est variable.

56Weber nous propose en d’autres termes une théorie que je qualifierais volontiers de programmatiste de l’évolution morale, malgré le caractère disgracieux de ce néologisme. Il nous invite à voir l’histoire des institutions politiques ou l’histoire de la morale comme celle d’un programme diffus : définir des institutions, des règles, etc. destinées à respecter au mieux la dignité et les intérêts vitaux de chacun. Dès le Ier siècle, nous dit Weber, la réalisation de ce programme enregistre une avancée majeure grâce à la création et à la mise sur le marché de la notion de citoyenneté. L’invention de la notion de personne est une étape importante dans la réalisation de ce programme.

57Pour faire comprendre les prolongements que je propose de donner aux intuitions de Weber, je recourrai à une analogie, consistant à rapprocher l’histoire de la morale, du droit et de la philosophie politique de celle de la science. La science naît d’un programme vague : décrire le réel tel qu’il est. La valeur de ce programme est indémontrable, car les valeurs ultimes sont par principe indémontrables : une évidence que souligne la célèbre conférence de Weber ([1919], 1995) sur La science comme vocation et comme profession. Ce programme une fois posé, il a commencé de se réaliser et continue de se réaliser tous les jours. De malencontreux commentaires, comme ceux de Leo Strauss (1953) et des épigones qu’il a suscités, ont par contresens imposé une lecture relativiste de ce texte.

58À l’instar de l’histoire de la science, l’histoire de la morale et de la philosophie politique est celle de la réalisation d’un programme : concevoir des institutions (au sens large du terme) permettant d’assurer au mieux le respect de la dignité de l’individu et de ses intérêts vitaux. La validité de ce programme n’est pas davantage démontrable que celle du programme que représente la science. Et ce programme est tout aussi vague : qu’est-ce au juste que « le réel » que la science cherche à atteindre ? Qu’est-ce que « la dignité de la personne » ? Les deux projets sont donc de validité aussi indémontrable, et ils sont tout aussi vagues l’un que l’autre. Ils sont même nécessairement vagues, peut-on ajouter, puisque définis par une idée directrice qui comporte l’exigence d’en préciser le sens. Mais ils sont omniprésents. Toujours inachevés, ils guident discrètement l’activité humaine dans nombre de ses facettes. Une preuve indirecte du caractère flou du programme désigné par la notion de science peut être lue dans le fait que la recherche du critère de démarcation entre science et non science, qui a fait couler des fleuves d’encre depuis les travaux du Cercle de Vienne jusqu’à aujourd’hui, n’a jamais abouti.

59On notera incidemment que l’existence de cette figure – où l’on voit qu’une idée ne peut se préciser qu’en se réalisant et réciproquement – a été pressentie par la philosophie avant de l’être par la sociologie. Hegel a bien vu que certaines idées ne peuvent se préciser qu’en s’inscrivant dans le réel, et réciproquement. Cette figure permet de comprendre que l’histoire des idées soit animée par un mouvement interne et qu’elle soit le lieu de maintes irréversibilités. L’importance de la pensée de Hegel réside dans le fait qu’elle est fondée sur une intuition qui permet de dépasser les difficultés soulevées par l’apriorisme kantien. Toutefois, comme Popper (1956) l’a bien vu, Hegel a eu le tort de tirer de ses analyses des conclusions historicistes. Avec Max Weber, ce trait est corrigé : certaines idées apparaissent comme irréversibles du fait qu’elles s’installent sous l’effet d’une sélection rationnelle ; mais les « forces historiques » peuvent toujours contrecarrer ou éradiquer leur inscription dans le réel. On doit donc rejeter à la fois l’historicisme et le relativisme. Je reviendrai sur ces autres intuitions essentielles de Weber dans un instant.

60On peut percevoir facilement comme contradictoire le fait qu’un programme inclut parmi ses articles sa propre définition. En fait, le cas du programme qui consiste entre autres à se définir lui-même est parfaitement banal, même s’il peut passer pour curieux d’un point de vue logique. Des programmes de lutte contre le chômage ou contre l’exclusion sont couramment lancés, alors même qu’on ne sait pas précisément définir ni le chômage ni l’exclusion et qu’on ne sait pas très bien jusqu’à quel point et avec quels moyens on peut efficacement lutter contre ces maux sociaux.

61Nous nous sommes apparemment éloignés des études empiriques évoquées plus haut. Cela n’est pas le cas. Dans l’exemple de Smith ou dans ceux d’Oppenheimer et Frohlich et de Bazerman, un principe central est mobilisé : celui de l’égalité entre rétributions et contributions. Non seulement il est compatible avec la notion de la dignité de la personne, mais il est une traduction de cette notion dans un registre particulier. Il est clair que, s’il répond à une demande de toujours, son contenu s’est précisé dans le temps. Les relations entre employeur et employés se sont progressivement contractualisées sous l’influence de l’apparition et de l’implantation des syndicats ; avec l’apparition et le développement d’un droit du travail. L’exemple de Bazerman mobilise un principe tel que « l’arbitre doit s’efforcer d’aboutir à une conclusion indépendante des propositions des parties en conflit et qui soit perçue par tous comme légitime ». Il s’est affirmé avec le développement des institutions d’arbitrage et de médiation.

62L’exemple de la Cour de justice de la République est clairement révélatrice d’une tension entre l’état présent des institutions judiciaires françaises, qui soustraient les politiques au droit commun, et la demande du public, qui tend à les y astreindre. Il est plausible qu’il faille lire dans les données du sondage que j’ai évoqué à ce propos l’action d’un processus de rationalisation diffuse d’une importance particulière et qui est voué à habiter les sociétés démocratiques pendant de longues années. On doute de plus en plus du bien-fondé des juridictions dont on voit bien qu’elles ont, à côté de leur fonction patente, la fonction latente ou du moins l’effet de protéger des catégories particulières de citoyens, de créer des privilèges au nom de l’intérêt général. Un peu partout, on prend conscience du fait que les institutions judiciaires d’exception engendrent plus de difficultés qu’elles n’en résolvent ; que les procédures « disciplinaires » sont insuffisantes, qu’elles mettent en jeu des « réflexes corporatistes ». On observe ces réactions dans le cas des Églises, des institutions d’éducation, de l’État, des institutions judiciaires, à l’occasion de tel ou tel « scandale ».

63Autre exemple de processus de rationalisation diffuse : on sent bien que les pressions à l’intérieur et à l’extérieur des États-Unis pour l’abolition de la peine de mort s’intensifient. Car on admet généralement aujourd’hui qu’elle n’a aucune valeur dissuasive ; d’autre part, on sait que ses partisans obéissent à des considérations religieuses dont le principe de la liberté d’opinion veut qu’elles ne puissent pas fonder des dispositions s’imposant à tous. Si la théorie que je propose de tirer de Smith et de Weber a quelque fondement, elle permet donc de prédire qu’à plus ou moins longue échéance la peine de mort devrait être abolie aux États-Unis comme elle l’a été en Europe et pour les mêmes raisons.

64Selon Weber, la vie sociale est ponctuée par l’apparition d’innovations qui sont sélectionnées en fonction de leur adéquation avec des principes flous dont elles précisent le contenu. Ces innovations sont stimulées par une demande qui se manifeste souvent sous l’effet d’événements contingents, comme les « scandales ». Les discussions actuelles sur les moyens de renforcer la responsabilité des magistrats, des politiques ou des journalistes sont une illustration parlante de ce processus.

2 . 2. La rationalisation diffuse des idées politiques, juridiques et scientifiques

65Le programme défini par la notion de la dignité de la personne est en effet soumis, comme tout programme, à un processus que Weber qualifie de « rationalisation diffuse » (Durchrationalisierung). Ce processus est essentiel. Il permet d’expliquer que certaines idées s’installent de façon irréversible dans l’esprit public.

66La notion de rationalisation est amplement utilisée par Weber, comme l’a bien montré Sukale (2002). Elle a d’abord un sens instrumental : elle désigne en premier lieu le processus par lequel, étant donné un projet ou un programme, on choisit des moyens plus appropriés que ceux qu’on utilisait jusque-là pour atteindre les objectifs définissant le projet ou le programme : c’est la dimension instrumentale de la rationalité qui est mise en œuvre dans ce type de processus. Ainsi des notions comme celles de l’habeas corpus ou de la liberté d’opinion introduisent des instruments légaux essentiels s’agissant de l’affirmation des droits de l’individu. Il en va de même des institutions d’arbitrage et de médiation ou de la définition de nouveaux droits visant à étendre les capacités d’action des personnes.

67Mais la notion de rationalisation désigne aussi le processus par lequel est précisée la nature du programme et sont élaborées des théories permettant d’approfondir sa réalisation : c’est ici la dimension cognitive de la rationalité qui est mise en œuvre. La « rationalité cognitive » est à l’œuvre de la façon la plus visible dans la science. Elle guide la production des théories scientifiques. L’activité décrite par cette notion a pour finalité d’imaginer des explications des phénomènes permettant au scientifique de mieux respecter le programme de la science : mieux comprendre le réel ; en expliquer plus ; l’expliquer mieux. Ses progrès dépendent de circonstances extérieures et de données structurelles, mais elle est aussi animée par un processus endogène de rationalisation diffuse, au sens cognitif de l’expression.

68La généralité du processus de rationalisation, le fait qu’il s’étende, non seulement à la science, mais à la production de toutes les idées est explicitement affirmé par Weber (1995 [1919], p. 18) : « Le progrès scientifique est une fraction et sans aucun doute la fraction la plus importante de ce processus d’intellectualisation auquel nous sommes soumis depuis des millénaires » [« Der wissenschaftliche Fortschritt ist ein Bruchteil, und zwar der wichtigste Bruchteil, jenes Intellektualisierungsprozesses, dem wir seit Jahrtausenden unterliegen »].

69Le droit est, comme la science, soumis à ce processus de rationalisation. Il tente de créer des systèmes de normes aussi efficaces que possible et compatibles entre elles, aussi adaptées que possible aux demandes des individus telles que le législateur peut les percevoir et ayant vocation à être considérées comme légitimes ; car des règles perçues comme illégitimes sont sources de tensions et de conflits. Il est essentiel de prendre en compte cette exigence tendancielle de légitimité : elle disqualifie le positivisme juridique. De façon générale, la tension endémique entre jusnaturalisme et positivisme, dont Goyard-Fabre (2002) a montré qu’elle persiste au moins depuis l’Antiquité grecque jusqu’à nos jours, indique qu’il est impossible de comprendre l’évolution du droit sans voir qu’une nouvelle norme juridique ne peut s’installer sans évoquer dans l’esprit public un sentiment de légitimité, ce sentiment de légitimité ou d’illégitimité ne pouvant de son côté s’exprimer qu’à l’occasion de lois et de propositions de lois concrètes.

70La théorie politique mise en œuvre dans la construction des institutions est également soumise à ce processus de rationalisation. Ainsi, le principe de la séparation des pouvoirs (comme on dit aujourd’hui) ou de la distribution des pouvoirs (comme disait Montesquieu) dessine une organisation politique visant à garantir les droits du citoyen. Il s’est difficilement imposé. L’histoire de l’installation de la séparation des pouvoirs n’est pas terminée et ne le sera jamais, même dans les démocraties les mieux implantées. La France d’aujourd’hui ne veut toujours pas reconnaître l’existence d’un « pouvoir » judiciaire : les constituants de 1958 ayant craint qu’un « pouvoir » judiciaire ne fragilise l’État, ils avaient en effet décidé de ne doter le judiciaire que d’une « autorité ». Mais, malgré ces résistances, la validité de l’idée de la séparation des pouvoirs s’est irréversiblement imposée. Comme les idées scientifiques, elle a fait l’objet d’une sélection rationnelle. Elle a été retenue, parce qu’elle permet au pouvoir de s’exercer, non pas moins, mais plus efficacement : donnant des garanties au citoyen contre les abus que l’État peut être tenté de commettre, elle affirme la dignité du citoyen et rend le pouvoir qui s’exerce sur lui plus acceptable.

71En même temps, l’évolution sociale fait que sa mise en œuvre rencontre en permanence des questions et des obstacles inédits. Ainsi, le rôle grandissant des médias dans les sociétés de communication appelle des procédures d’appel et de contrôle desdits médias. Ceux-ci ont répondu à cette demande par la création d’institutions plus ou moins efficaces, comme l’introduction de médiateurs indépendants dans les organes de presse.

72Malgré ces indécisions et ces adaptations, la notion de la séparation des pouvoirs, l’idée selon laquelle tout pouvoir doit être limité par un contre-pouvoir s’est irréversiblement imposée. Il en va de même du parlementarisme, du suffrage universel et de l’ensemble des institutions fondamentales de la démocratie : elles ont été sélectionnées de façon irréversible, parce qu’il apparaît incontestable qu’elles ont eu pour effet de canaliser et d’adoucir les conflits sociaux et politiques, de réduire la violence publique, d’augmenter les chances que le droit du citoyen à la paix civile soit effectivement garanti, de faciliter la production des richesses et d’augmenter le niveau de vie moyen.

73On le voit : les processus de formation et de sélection des idées ne sont pas d’une nature foncièrement différente dans le cas des idées scientifiques et dans le cas des idées juridiques ou politiques.

74Il en va de même dans le cas des idées morales stricto sensu : les enquêtes permettent de montrer que l’on observe une rationalisation de la vie morale au sens où l’on assiste à une disqualification de toute règle morale ayant le statut de tabou, c’est-à-dire de toute règle perçue comme fondée sur la seule tradition. Je me permets de reproduire ici quelques lignes d’une « analyse secondaire » à laquelle j’ai soumis les données d’Inglehart (1998). Mon plan d’analyse a consisté à étudier les tendances que l’on observe dans sept nations occidentales (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Royaume-Uni, Suède) lorsque l’on compare les réponses des deux groupes d’âge extrêmes des 16-29 ans et des 50 ans et plus (Boudon, 2002).

75« Ce sont ces processus de rationalisation qu’on observe à l’œuvre dans les données que j’ai analysées : on y discerne une tendance à dépouiller la morale de tout tabou, à la réduire à son noyau : le respect d’autrui ; à dépouiller la religion de celles de ses notions qui sont les plus difficiles à interpréter de façon symbolique, de celles qui reçoivent le plus difficilement une interprétation immanentiste ; à vouloir mettre davantage la politique au service du citoyen ; à approfondir les institutions démocratiques de façon à ce que le pouvoir respecte mieux le citoyen ; à écarter les idéologies simplistes, etc. (...). On tend à une morale fondée sur le principe cardinal que tout ce qui ne nuit pas à autrui est permis. Aucun comportement ne peut donc être condamné s’il ne peut être démontré qu’il nuit à autrui. On tend à donner le statut de tabou à tout interdit dont on ne voit pas en quoi le comportement qu’il condamne peut nuire à autrui (étant entendu qu’on ne peut admettre que choquer autrui dans ses opinions revienne à lui nuire, puisqu’on introduirait alors une contradiction avec le principe de la liberté d’opinion, lui-même corollaire de la dignité de la personne). »

2 . 3. L’origine de l’irréversibilité des idées

76La source de l’irréversibilité d’une nouvelle idée réside dans le fait que, lorsque des idées concurrentes sont présentes sur le marché, c’est la meilleure du point de vue des objectifs poursuivis qui tend à l’emporter. On observe facilement ce processus dans le cas de la science.

77On observe aussi facilement le même type de processus dans le domaine de l’axiologique. C’est en vertu de ce processus que le principe de la séparation des pouvoirs l’a définitivement emporté sur la théorie selon laquelle seul un pouvoir concentré peut être efficace ; que l’on tend à percevoir les régimes totalitaires, voire les régimes simplement autoritaires, comme des survivances ou des archaïsmes ; que les despotismes communistes, tenant à se présenter comme des approfondissements de la démocratie, se décorèrent du titre de démocraties populaires. Il n’est donc pas incongru de supposer, comme le suggère Weber, que les processus de rationalisation et de sélection rationnelle des idées qu’on observe facilement dans le cas de la science sont également à l’œuvre dans le cas des idées morales, juridiques ou politiques.

78Les irréversibilités qu’on observe dans les idées relatives notamment au droit et à la philosophie politique proviennent en partie de ce que rationalité axiologique et rationalité instrumentale sont organiquement liées. En termes plus simples, un système de raisons conduisant à la conclusion et par suite à la croyance que « X est bon, juste, légitime, etc. » comprend toujours des propositions factuelles à côté de propositions normatives. Or les propositions factuelles sont testables, par exemple lorsqu’elles affirment l’efficacité de tel moyen pour atteindre tel objectif. L’expérience de la prohibition de la consommation d’alcool aux États-Unis a par exemple montré que la coercition pouvait être une méthode de contrôle social contre-productive. C’est pourquoi l’on a imaginé des méthodes plus subtiles pour limiter la consommation des substances posant des problèmes de santé publique. Ici, la rationalité instrumentale se glisse dans le raisonnement : elle évoque des arguments techniques. Or la technique (au sens large) est susceptible de progrès en un sens dépourvu d’équivoque, comme le souligne Weber.

79On peut noter au passage que ces remarques réfutent l’idée généralement imputée à Hume selon laquelle on ne saurait tirer le devoir-être de l’être. On peut fort bien tirer une conclusion à l’impératif d’un ensemble de raisons dont toutes sont à l’indicatif, une seule étant à l’impératif. Le fameux naturalistic fallacy de Moore (1903) est, lui aussi, une idée fausse.

80Il faut encore souligner une autre similarité essentielle entre les processus de rationalisation à l’œuvre dans la recherche du vrai et dans la recherche du juste, du bon, du légitime, etc.

81Cette similarité est la suivante. Il n’existe pas de critères généraux permettant de décider qu’une théorie est bonne, mais seulement des critères particuliers, variables d’un cas à l’autre, permettant de décider qu’une théorie est meilleure qu’une autre. Ceux qui recherchent des critères généraux de la vérité, a écrit Kant dans un passage trop peu fréquemment relevé de sa Critique de la raison pure, rappelle l’histoire que nous rapportent les Anciens de ces deux imbéciles dont le premier cherchait à traire un bouc, tandis que le second tenait un seau sous le ventre de l’animal. On peut préciser : il n’existe pas de critères absolus permettant d’affirmer que telle théorie est vraie. Il n’existe pas non plus (contrairement à la thèse défendue par Popper dans sa théorie de la falsification, laquelle est contredite notamment par la thèse de Duhem-Quine) de critères permettant d’affirmer qu’une théorie est fausse. Mais il existe dans certains cas des critères bien définis permettant de déclarer qu’une théorie est préférable à une autre. Les critères qui permettent de préférer la théorie du baromètre de Pascal à celle des physiciens aristotéliciens sont irrécusables ; mais ils ne sont pas les mêmes que ceux qui permettent de préférer telle théorie de la disparition des dinosaures à telle autre.

82Kant ne le dit pas, mais il en va de même des critères du juste et des autres valeurs. Cette proposition généralise la remarque de Kant dans la Critique de la raison pure et en même temps nous éloigne complètement du Kant de la Critique de la raison pratique. Quand une idée est sélectionnée de manière irréversible, c’est qu’elle apparaît meilleure que ses concurrentes ; et elle est meilleure (c’est-à-dire selon les cas : plus vraie, plus légitime, plus juste, plus utile, etc.) au vu de critères clairs, distincts et de validité objective, mais variables d’un cas à l’autre (Boudon, 2003). Les critères qui permettent de préférer la règle de l’unanimité à celle de la majorité dans telle circonstance ne sont pas les mêmes que ceux qui justifient la préférence inverse dans d’autres circonstances.

83Ces considérations expliquent que les processus de rationalisation diffuse qui sont à l’origine des irréversibilités qu’on observe dans l’histoire de la science, soient également à l’œuvre, comme y insiste justement Max Weber, dans l’histoire du droit, des institutions politiques ou de la morale.

84Enfin, il faut souligner un point important : à savoir que ces processus de rationalisation diffuse n’impliquent en aucune manière l’uniformisation. En effet, certaines normes sont des expressions symboliques de certaines valeurs (comme les gestuels de politesse). La relation entre le signifiant et le signifié étant généralement arbitraire, il en résulte que les mêmes valeurs peuvent être exprimées par des normes différentes. Une deuxième source d’hétérogénéité réside dans les contraintes imposées par le contexte : la règle de la majorité peut être bonne dans certains contextes et mauvaise dans d’autres. Une troisième source majeure d’hétérogénéité réside dans le fait que la rationalisation n’impose pas dans le cas général une solution unique. Ainsi, il y a plusieurs manières – en fait un nombre indéfini de manières – d’organiser la séparation des pouvoirs. Réciproquement : l’absence d’uniformité n’implique pas l’absence de rationalité des normes et valeurs. On peut donc écarter l’un des arguments majeurs du relativisme. L’existence de cultures dotées d’identité n’implique pas que la sélection des normes et des valeurs y soit arbitraire. J’ai discuté de ces points in Boudon (2004).

Conclusion : une division du travail anomique

85Durkheim a insisté sur le fait que la division du travail scientifique pouvait être anomique. Cela est vrai de bien des sujets dont traitent les sciences sociales, comme les sentiments moraux. Les sciences sociales dans leurs tendances dominantes d’aujourd’hui soit n’ont rien de particulier à dire sur le sujet, soit se contentent d’enregistrer les variations au jour le jour des sentiments moraux des sujets sociaux ici et maintenant sur tel ou tel sujet, soit se font les avocates d’une vision où les sentiments moraux sont interprétés comme des effets de forces sociales ou culturelles. En conséquence, c’est la philosophie qui tend aujourd’hui à se constituer comme le lieu naturel où l’on cherche non pas seulement à enregistrer, mais à expliquer les sentiments moraux. Cela explique l’attention généralement accordée à l’œuvre de Rawls ou à celle de Habermas. Mais la philosophie se soucie peu de rendre compte des données différentielles relatives aux sentiments moraux et notamment à leurs variations dans le temps, telles que les enquêtes les enregistrent.

86D’où l’installation aujourd’hui de deux conceptions contraires, l’une et l’autre peu acceptables, car exposées à des objections dirimantes : la conception « rationaliste » d’inspiration kantienne et la conception « culturaliste » ou « conventionnaliste » se ramenant à une interprétation dogmatique de Montaigne. Le fait que la première tende à être diluée dans des versions de caractère procédural ne la rend pas plus acceptable.

87Les questions soulevées par cet échec des solutions « rationalistes » de type classique et des solution de caractère « conventionnaliste » s’agissant de l’analyse des sentiments moraux sont d’autant plus importantes que la situation est la même s’agissant des sentiments esthétiques ou des jugements de vérité. Ici aussi, la théorie contemporaine propose deux solutions également inacceptables de caractère « rationaliste classique » et « conventionnaliste ».

88Les intuitions de Smith et de Weber s’appuyèrent sur une critique des théories disponibles en leurs temps respectifs. L’un et l’autre virent bien que les théories intuitionnistes étaient peu satisfaisantes et que les théories rationalistes produites par la philosophie ne permettaient de rendre compte ni des variations dans le temps et dans l’espace des sentiments moraux ni de leur état dans tel ou tel contexte. Malheureusement, la puissance de leurs intuitions n’est plus guère perçue. Pourtant, la théorie judicatoire des sentiments moraux dont Smith et Weber donnent les éléments présente un triple avantage : elle échappe aux apories du culturalisme dans lequel se complaisent les sciences sociales contemporaines ; elle évite le dilemme récurrent entre « rationalisme » et « culturalisme » qu’illustrèrent autrefois Platon et Gorgias, hier Kant et Montaigne, et aujourd’hui par exemple Rawls et Geertz ; elle ouvre une piste prometteuse pour l’explication des sentiments moraux tels qu’on peut les observer concrètement à travers les enquêtes sociologiques.

Français

RéSUMé. — Les sentiments moraux représentent un sujet essentiel de la sociologie classique, comme le montrent les œuvres de Max Weber et de Durkheim. Ce sujet a largement disparu des courants dominants de la sociologie actuelle. On propose ici une théorie « judicatoire » des sentiments moraux, selon le qualificatif attribué par Max Scheler à la théorie d’Adam Smith. Selon Smith, les sentiments moraux sont indissociablement liés à des jugements moraux, lesquels sont la conclusion d’un système d’arguments plus ou moins implicitement présent selon les cas à l’esprit de l’individu. Smith a esquissé une théorie qui permet de prendre en compte la variabilité des sentiments moraux : une difficulté insurmontable pour les théories contractualistes, rationalistes ou intuitionnistes des sentiments moraux. L’efficacité de cette théorie pour la recherche sociologique empirique est illustrée par plusieurs exemples. Les systèmes d’arguments qui fondent les jugements moraux dans l’esprit des individus comportent des énoncés empiriques, des propositions décisionnelles et des principes. La question est alors de rendre compte de ce qui fonde la crédibilité des principes. Max Weber a proposé une esquisse de réponse à cette question : ces principes sont des idées régulatrices floues dont le contenu se précise sous l’effet d’un processus de « rationalisation diffuse ». La théorie judicatoire proposée ici résume et synthétise plusieurs contributions éparses de l’auteur où celui-ci a tenté d’élaborer ces intuitions d’Adam Smith et de Max Weber et de montrer qu’elles pouvaient s’appliquer à la fois à la recherche sociologique théorique et à la recherche sociologique empirique en matière de sentiments moraux.

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Raymond Boudon
GEMAS - UMR 8598
CNRS / Paris IV
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Mis en ligne sur Cairn.info le 01/08/2007
https://doi.org/10.3917/anso.042.0327
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