CAIRN.INFO : Matières à réflexion

Introduction

1Formulés en 1995 par l’économiste et politologue allemand G. Schmid (1995 a, 1995 b) et développés depuis par un ensemble d’équipes de recherche européennes (économistes, sociologues, juristes, gestionnaires), les « marchés transitionnels du travail » (désormais MTT) sont à la base une proposition de réforme des politiques de l’emploi. En un mot, ils consistent en l’aménagement systématique et négocié des mobilités sur le marché du travail, et organisent une forme de balisage collectif et partenarial du déroulement des carrières.

2Toutefois des travaux plus récents (Gautié, 2004 ; Gazier, 2003) ont montré que la perspective était plus vaste encore. Les MTT définissent une réforme du marché du travail et par là même le noyau central d’un nouveau modèle social émergent, que l’on peut qualifier de social-démocrate flexible ou renouvelé, et qui s’oppose à un autre modèle déjà bien dessiné, le modèle social-libéral tel qu’il a été développé notamment par Anthony Giddens (1994).

3Cette gestion collective des mobilités (congés parentaux ou de formation, changements d’emploi, passage temps partiel - temps complet et réciproquement, etc.) renvoie d’abord aux transformations du marché du travail telles que l’on peut les observer au tournant du siècle : nous assistons, notamment en France, à l’affaiblissement des processus traditionnels de stabilisation des travailleurs, qui reposaient largement sur un modèle industriel de « marché interne ». La montée de l’exclusion et des emplois précaires, mais aussi l’individualisation des rémunérations, l’organisation du travail par projets et la disparition des avantages dus à l’ancienneté convergent pour déstabiliser les travailleurs ordinaires et brouillent les perspectives d’intégration. Les MTT constituent alors une réponse, qui passe par la recherche d’autres bases de stabilisation, plus vastes et plus complexes que les garanties autrefois offertes par la grande entreprise industrielle. Désormais celles-ci consistent en de nouveaux droits sur le marché du travail et dans l’entreprise, qui permettent à chacune et chacun d’organiser une succession maîtrisée de séquences de travail, de formation et d’activités domestiques ou bénévoles tout au long de la vie.

4Mais plus profondément, les MTT peuvent être reliés à une mutation globale du rapport à la rareté qui caractérise nos sociétés développées. Est alors en cause le principe même d’économicité qui gouverne les rapports entre les firmes, les citoyens et les pouvoirs publics : que valoriser, sur quoi faire porter les coopérations et les concurrences ? Dans ce texte nous souhaitons réfléchir sur ces fondements, qui engagent la conception même du sujet économique et social telle qu’elle évolue. Entreprise hardie voire hasardeuse, pour laquelle nous prendrons pour guide le philosophe Michel Foucault.

5Ce dernier a consacré la fin de la grande fresque Les mots et les choses [1] à la formulation d’un diagnostic pour son temps, en ce qui concerne les sciences humaines. Il oppose fortement deux configurations : à la naissance de ces savoirs, au début du XIXe siècle, c’est l’économie qui domine et fournit en quelque sorte le barycentre des savoirs fondés sur l’homme : philologie, histoire, bientôt sociologie... cernent des facettes d’un sujet fondamentalement condamné à travailler pour vivre et se développer. Rareté permanente, avarice de la nature dont Malthus s’est fait le théoricien inquiet, voire caricatural. À cette conscience permanente de la rareté, Foucault oppose la situation qui prévaut au XXe siècle et singulièrement depuis sa seconde moitié : non pas tant l’abondance des biens que l’irruption de nouvelles préoccupations qu’il condense en un renversement : la rareté de la conscience. Dans son esprit, c’est la psychanalyse qui constitue désormais le centre de gravité des sciences de l’homme, car elle est ou veut être la science de l’inconscient.

6Il en résulte qu’au sein de l’architecture des savoirs, la place de l’économie au XXe siècle est pour Foucault devenue secondaire. Ainsi, le philosophe ne s’est pas du tout intéressé aux développements formalisés de la science économique après 1950, ni à la macro-économie. Ce désintérêt n’est toutefois pas notre objet. Nous laissons de côté la question controversée du centre de gravité et du positionnement relatif des différentes « sciences de l’homme » selon Foucault. Il suffit ici de constater que la pertinence de son diagnostic est éclatante pour l’économie dans son évolution interne. Depuis les années 1960-1970, les questions qui agitent les théoriciens et les praticiens sont celles de l’apprentissage, des décisions en situation d’information imparfaite, des jeux dans lesquels chaque joueur établit puis révise des croyances sur son partenaire/adversaire, des prophéties autoréalisatrices, des propagations de rumeurs et d’anticipations... Toutes ces questions de coordination, de communication, viennent en quelque sorte déborder les problèmes traditionnels de l’économie, du type : que produire, que distribuer et redistribuer et mettent en évidence la rareté de la conscience autant voire plus que la conscience de la rareté.

7Dans cette contribution, nous allons prendre appui sur ce grand clivage en repérant trois auteurs majeurs ayant chacun à leur manière précisé une dimension de la rareté nouvelle qui ressort de ces changements de préoccupations et d’objet (1), pour ensuite montrer comment la perspective des MTT tente de prendre en charge, dans le champ du travail et de la protection sociale, ces nouvelles priorités (2).

1.Becker, Simon et Sen : la rareté contemporaine est en nous

8On a pu penser un temps qu’en notre époque d’abondance, dans notre société de communication, ce qui déterminait la vie de chacune et de chacun n’était plus la nécessité de gagner sa vie mais désormais de lui donner sens. Protéger l’environnement, manger sain, intervenir en tant que citoyen, affirmer une identité culturelle étaient autant de priorités nouvelles érigées sur la conquête d’un revenu décent et d’une sécurité minimale de l’existence. Après l’âge du besoin, celui du désir ; après le quantitatif, le qualitatif. Comme si le monde de la production matérielle et ses exigences était derrière nous. Il appartiendrait à un âge industriel révolu, âge de fer où l’humanité était contrainte d’affronter l’avarice de notre planète, le manque et la rareté de la nourriture et des objets. Nous serions désormais, du moins pour les pays développés, dans l’ère des services et des relations interpersonnelles. Et l’économie, cette « science sinistre », avec ses calculs mesquins, pourrait laisser la place à d’autres préoccupations que la hantise de manquer et l’obsession de la concurrence.

9Tout n’est pas faux dans ce tableau, mais beaucoup. Le monde de la rareté n’est pas derrière nous. Bien au contraire, de nouvelles raretés ont été révélées dans l’économie et la société. Elles ne sont plus seulement dans les objets. Elles sont en nous, subjectives, ce qui ne veut pas dire évanescentes, mais implantées au plus profond de nous-mêmes. Trois sont particulièrement éclatantes, et ont été mises en évidence par trois grands économistes contemporains, trois prix Nobel aux orientations politiques bien différentes. La rareté du temps a été analysée par l’économiste américain libéral Gary Becker, la rareté de l’attention a été l’apport principal de Herbert Simon, économiste américain lui aussi, mais souvent en faveur de l’intervention collective, et finalement la rareté de la liberté est le thème central de l’œuvre de l’Indien Amartya Sen, héraut du Tiers Monde face à l’inconscience des pays nantis et partisan de réformes radicales.

Rareté du temps

10Dans le monde développé, on produit plus et mieux chaque jour. Les progrès de la productivité du travail peuvent bien se ralentir durant certaines périodes, il n’en reste pas moins vrai que les capacités de production actuelles sont inimaginables par rapport à ce qu’elles étaient il y a deux cents ans, et qu’elles tendent en permanence à augmenter, par le processus de sélection permanente qui est un des traits du capitalisme.

11Face à l’amas des richesses produites et susceptibles d’être consommées, une chose, et peut-être une seule chose, ne s’accroît pas : le temps pour vivre et pour les consommer. Quels que soient les progrès de la médecine, l’allongement de l’âge de la vie est totalement insuffisant à cet égard. Nous pourrons bien passer à une espérance de vie de 90 ans, 100 ans voire 110 ans, comment écouter tous les disques de musique qui sortent aujourd’hui ? et effectuer tous les circuits touristiques proposés par les « tour operators », et essayer tous les restaurants, tous les vins... Ce défi n’existe bien sûr que si l’on dispose de l’argent nécessaire à ces consommations. Mais il est d’autant plus provocant que l’on a d’argent. Il en découle une conséquence immédiate : plus le consommateur est riche, plus il est pressé. Gary Becker (1965) a expliqué pourquoi dans une analyse célèbre. Si toutes les ressources s’accroissent sauf une, qui est toutefois nécessaire à la consommation, alors le « prix implicite » de cette ressource s’accroît : c’est-à-dire ce que l’on est prêt à payer pour en obtenir davantage.

12La tendance à l’élévation du prix implicite du temps se manifeste individuellement lorsqu’un consommateur s’enrichit, et aussi collectivement lorsqu’une société est globalement en croissance. Dans les deux cas, on observe des comportements d’économie du temps, de recherche d’objets qui permettent d’économiser du temps. Par exemple l’arrivée des robots ménagers, le triomphe des boîtes de conserve ou des « fast food » manifestent un souci de réduire le temps de préparation voire de consommation des repas.

13Pour les plus riches, l’attitude la plus efficace est celle qui consiste à consommer un maximum de choses en un minimum de temps, et si possible de manière ostentatoire. Par exemple, prendre un avion privé pour aller sur une île tropicale jouer au golf avant de prendre un apéritif sur un yacht est un bon programme de lutte contre la rareté du temps si l’on est très riche... Mais plus modestement, le succès des baladeurs qui permettent d’écouter de la musique tout en se déplaçant est une autre manifestation du souci d’économiser le temps.

14Il y a depuis la nuit des temps cette barrière aux possibilités de consommer et plus généralement d’agir et de vivre, mais aujourd’hui c’est l’abondance des biens et des services qui la révèle et en quelque sorte la rend désormais perceptible tous les jours. Gary Becker pose, avec un optimisme libéral éclatant et systématiquement agressif à l’égard de toute tentative d’intervention publique, que tout un chacun est capable d’optimiser, à son niveau et selon ses choix, la gestion de cette ressource rare qu’est le temps. Il faudrait donc simplement laisser l’économie de marché enregistrer les changements dans les prix et les comportements induits par la rareté du temps.

Rareté de l’attention

15Herbert Simon (1978) critique radicalement ce point de vue en partant des capacités de traitement de l’information dont dispose chacun, et par là approfondit l’analyse en la faisant déboucher sur une seconde rareté bien plus importante encore : celle de l’attention. Comment savoir si une consommation est la plus satisfaisante, si une décision est la meilleure ? Il faut considérer les alternatives possibles, et s’informer sur les avantages et les inconvénients de chaque solution. C’est ce qui rend intéressantes économiquement (au-delà du plaisir que l’on peut prendre à les lire) les critiques d’émissions de télévision que l’on trouve dans les journaux. Les commentaires qui sont présentés permettent de sélectionner les « produits » que l’on va consommer selon ses propres goûts. On a toujours le risque d’être déçu, mais du moins, dans la variété de ce qui est disponible, on a tenté de faire un tri.

16Le problème est évidemment que l’on n’a pas non plus le temps de lire et comparer toutes les critiques d’émissions de télé ou de films... et du reste, si l’on avait ce temps, on serait submergé par la quantité d’informations à assimiler, qui sont aussi le plus souvent disparates, divergentes et contradictoires. Sans compter que le plaisir de la découverte s’estompe, il existe même des critiques qui ne résistent pas à l’envie de raconter au lecteur la fin de l’histoire. Derrière la rareté du temps, ici reprise, c’est la capacité d’attention du cerveau humain qui est limitée.

17Herbert Simon a passé sa vie à étudier les réponses individuelles et collectives à cette rareté, qui elle aussi devient de plus en plus visible dans notre société de communication. Les réponses individuelles ne seront pas des décisions optimales prenant en compte le prix implicite du temps, comme le croit Gary Becker, mais simplement des adaptations séquentielles, au coup par coup, avec recherche d’une situation jugée satisfaisante – pas la meilleure possible, mais la première qui est au-delà d’un seuil d’exigence minimale.

18Simon propose l’exemple célèbre du joueur d’échecs pour montrer qu’il ne s’agit pas d’une abdication de la raison mais d’un comportement rusé devant l’impossibilité de traiter toute l’information. Face à la quasi-infinité des « coups » possibles aux échecs, même les très bons joueurs ne peuvent évidemment pas envisager toute les séquences de coups possibles. Plus modestes, ils cherchent, à l’horizon de 30 ou 40 coups, à obtenir ou conserver un avantage. Ils arrivent ainsi, mais de plus en plus difficilement il est vrai, à tenir en échec des ordinateurs superpuissants qui peuvent envisager un nombre de coups bien supérieur. Nous sommes tous encore plus modestes face aux problèmes rencontrés dans notre vie quotidienne, et nous nous contentons de nous adapter en cherchant des solutions temporairement satisfaisantes.

19Les réponses collectives, les plus importantes selon Simon, sont la création d’organisations et d’institutions permettant de déployer une intelligence collective et d’accumuler une expérience et un savoir-faire très au-delà de ce que peut faire une personne isolée. Simon n’a guère écrit sur la consommation, mais il s’est consacré à l’étude des dispositifs collectifs qui selon lui permettent d’instaurer un horizon de long terme pour une communauté donnée : grandes firmes, administrations étatiques, programmes internationaux... Sa représentation des organisations comme dispositifs collectifs de résolution de problèmes montre que la lutte contre la rareté de l’attention engage la vie en société et établit de manière progressive des séquences qui partent d’un problème, proposent des solutions débouchant sur de nouveaux problèmes, etc. Par exemple, un programme de réhabilitation urbaine met en évidence les nécessités de relogement d’une population défavorisée, ce qui débouche sur une action plus globale de lutte contre l’exclusion sociale.

Rareté de la liberté

20Mais qui est le plus à même de faire fonctionner son intelligence et de participer aux réseaux collectifs générant et traitant les informations utiles ? Sûrement pas le pauvre, le faiblement qualifié, le mal nourri et mal logé. Celui-ci est prisonnier de l’instant, contraint à des décisions de court terme, mal ou pas informé de ses droits et des opportunités que pourrait lui offrir la société.

21Peut-être le pauvre a-t-il du temps libre, en tout cas il n’est pas pressé pour consommer les quelques biens et services rationnés auxquels il a accès. Mais son temps est marqué par l’irréversibilité, ou par des enchaînements difficilement réversibles. La pauvreté n’est pas un manque temporaire d’argent mais une série de vulnérabilités qui s’accumulent et souvent se transmettent de génération en génération.

22Et la capacité d’attention des personnes en pauvreté est faible. Par une boucle inattendue, nous voici de nouveau face aux hantises immémoriales de la famine, de la maladie, du dénuement. C’est tout l’apport d’Amartya Sen (1981, 1985) d’avoir montré qu’il n’y a pas lieu de distinguer, au fond, entre la pauvreté des pays riches et celle des pays pauvres. Dans les deux cas, ce qui caractérise la pauvreté c’est le manque de liberté dans les grands choix de la vie.

23Ultime rareté sans doute, la rareté de la liberté dépend d’abord de la position de dépendance que l’on peut subir dans une société donnée. Sen (1981) a beaucoup étudié les famines dans les pays en voie de développement. Il a montré qu’elles ne découlaient pas d’un manque absolu de ressources alimentaires, au sens où, strictement, « il n’y en aurait pas pour tout le monde ». Ce qui affame et tue, ce sont les stratégies d’accumulation mises en œuvre par certains acteurs du marché, acteurs riches et puissants qui saisissent l’opportunité de faire des profits dans la circonstance, et les flambées des prix. Celles-ci apparaissent dans un contexte défavorable, de mauvaises récoltes par exemple. Alors un processus d’inquiétude générale et d’accaparement par les plus riches laisse démunis les plus vulnérables. Sen a pu ainsi décortiquer les mécanismes d’une famine « keynésienne » en quelque sorte, qui s’est produite au Bangladesh en 1944, durant la Seconde Guerre mondiale. Les avatars du conflit avaient conduit les Anglais à construire une série d’ouvrages militaires contre la coalition allemande et japonaise : un vif essor de la demande s’en est suivi, avec une forte poussée d’inflation. Une série de mauvaises récoltes s’étant produite au même moment (sans toutefois conduire à un déficit absolu de nourriture au regard de la population), la flambée des prix s’est portée sur les produits alimentaires, ce qui a au bout du compte causé la mort, quasi inaperçue du monde nanti, de plusieurs millions de paysans pauvres.

24La question peut bien être de savoir ce qui nous mène dans un choix donné, l’inconscient, une affirmation d’amour ou de haine, une rivalité. En ce sens on est rarement libre... Mais ce sont là dépendances de luxe, et les choses sont ici infiniment plus simples et politiques. Sen propose de raisonner en utilisant le terme de « capabilités », c’est-à-dire de capacité, non seulement à se nourrir, se loger, mais aussi à intervenir dans les décisions qui engagent la vie de la communauté. La lutte contre la misère passe alors par la recension et l’accroissement de ces « capabilités ».

25Rareté du temps, de l’attention et finalement de la liberté : face à l’abondance des objets, des biens et des services, la rareté n’a pas disparu, même dans les pays riches. Simplement la nouvelle barrière à laquelle nous nous heurtons est intérieure, mentale et sociale. Elle vient se surajouter à l’ancienne qu’elle ne supprime pas. Il en découle pour nos sociétés, et finalement pour le monde entier quel que soit son degré de développement, d’intenses problèmes de coordination, de communication et d’intégration, qui doublent et dépassent ceux de la production matérielle et de sa diffusion. Une réponse immédiate pourra venir des confrontations marchandes elles-mêmes et de leur plasticité. Mais il est peu probable qu’elle suffise.

2.Les « marchés transitionnels du travail » face à la rareté contemporaine

26Le point névralgique de toute organisation sociale moderne est l’articulation entre travail et protection sociale, parce que le travail rémunéré est devenu la principale source de revenus et le principal processus d’intégration sociale. Dès lors la gestion de l’accès à l’emploi, le déroulement des carrières et les modalités de valorisation des autres formes d’activités sociales utiles, non rémunérées, deviennent les domaines dans lesquels les choix de société sont les plus manifestes, et les enjeux les plus visibles et les plus immédiats. Nous allons considérer cet immense champ de pratiques et d’intervention et montrer en quoi les priorités de chacun de nos trois auteurs peuvent s’y traduire et être prises en compte par la démarche et les propositions des MTT.

Rareté du temps : le travailleur en tant qu’artiste et l’artiste en tant que travailleur

27La rareté du temps se traduit au moins doublement dans le champ de la protection sociale et de l’emploi. Elle conduit d’abord, pour tout travailleur, à effectuer des choix intertemporels de carrière, qui peuvent être relayés voire infléchis par les entreprises ; elle conduit ensuite à envisager un problème plus radical, celui de l’incertitude sur les goûts et les aptitudes de chacun, et à en organiser la gestion individuelle et assurantielle.

28C’est un des mérites de Gary Becker que d’avoir mis en évidence, dans la perspective de calcul optimisateur individuel qui est la sienne, l’interdépendance de toute une série de décisions sur le marché du travail et autour de lui : choix d’activité et d’inactivité, choix d’avoir des enfants, de les élever de telle ou telle manière, organisation des tâches domestiques et éventuelle spécialisation des rôles au sein du ménage, choix de formation et d’investissement dans le « capital humain », départ à la retraite..., etc. Toutes ces décisions qui se succèdent dans le temps prennent leur sens au regard de l’anticipation et du déroulement d’une carrière au sein du ménage conçu comme unité de décision, et elles s’impliquent en partie les unes les autres. Par exemple un effort de formation supplémentaire peut conduire à une carrière plus intéressante financièrement, voire socialement, mais suppose souvent une mise à l’écart temporaire du marché du travail, et toujours des dépenses, voire des sacrifices préalables.

29Un autre exemple essentiel et plus controversé : le choix de se retirer du marché du travail pour élever un enfant en bas âge a des répercussions sur le profil entier de carrière de la personne qui l’effectue et peut conduire au sein d’un couple (rationnellement, pense Becker) à une spécialisation des rôles où l’un des parents (l’homme) choisit de rester à temps plein sur le marché du travail pendant que l’autre (la femme) va d’abord se consacrer à l’enfant avant de rechercher des temps partiels. Becker raisonne en termes d’avantages comparatifs : si les aptitudes et la culture de la femme font que celle-ci est plus capable que l’homme d’assurer les services et la sécurité affective de l’enfant, même si elle est aussi capable (voire plus capable, tout dépend de l’avantage comparatif le plus important) que l’homme de gagner un revenu sur le marché du travail, il est selon lui rationnel que la femme se spécialise en quelque sorte dans la production domestique. Le raisonnement a bien sûr été vivement contesté, car le prétendu « avantage comparatif » de la femme est un construit social, et nous verrons plus loin, avec A. Sen, qu’une politique en faveur de l’égalité des « genres » doit précisément mettre en cause cet état de fait. Mais l’essentiel pour notre propos ici est dans un changement de focale et un renouvellement de l’analyse traditionnelle des choix sur le marché du travail et autour de lui. Pour simplifier, on passe de la perspective traditionnelle d’un choix instantané au regard d’un problème donné à une perspective en termes d’investissement et de potentiel à construire, préserver, et mettre en valeur. Dans cette logique du « cycle de vie », il y a bien une gestion du temps, plus ou moins organisée par les individus et les entreprises, et selon Becker les individus-décideurs souverains vont prendre en compte les opportunités anticipées.

30Les MTT vont ici faire une première apparition, en partant d’une série de pratiques spontanément adoptées par certaines entreprises. En effet, les « marchés internes » traditionnels ont depuis longtemps permis de stabiliser une catégorie protégée de salariés, ceux dont les entreprises, en général de grande taille, ont cherché à conserver les services à long terme. Dans ce cadre de carrières aménagées en interne, les salariés, souvent recrutés « à vie », pouvaient accumuler des compétences et bénéficier de nombreuses garanties et d’opportunités de promotion. Cette base de stabilisation est toutefois apparue trop étroite et rigide. Les entreprises aujourd’hui continuent certes à proposer des carrières aménagées à ceux de leurs salariés qu’elles souhaitent stabiliser ; mais elles le font de manière moins rigide et plus négociée : c’est le cas par exemple des options de mobilité ou encore des multiples choix de retraite (parfois appelés plans « cafétéria » parce qu’ils proposent des « menus » variés). Désormais la mobilité, au sens de la possibilité de congés divers (parentaux, de formation, sabbatiques) et d’appui au reclassement ou au changement d’activité est devenue un argument de fidélisation (Burzlaff et Le Padellec, 2001). Nous trouvons bien ici l’aménagement systématique et négocié des mobilités comme composante centrale des choix conjoints des firmes et de certains de leurs salariés. La question pourra dès lors devenir celle des conditions d’extension à l’ensemble des travailleurs de ces opportunités intertemporelles. Sur ce point, des interventions publiques et des dispositifs d’assurance voire de redistribution pourront apparaître. La philosophie de G. Becker est indiscutablement de les réduire au minimum et de laisser avant tout s’exprimer la « variété contractuelle » dont sont capables les acteurs privés.

31Une dimension supplémentaire consiste à prendre en compte l’incertitude qui affecte les décisions de spécialisation professionnelle prises par tout un chacun : dans quel domaine se former et faire carrière ? Qu’est-ce qui assure que tel métier, voire telle vocation est bien celle qui correspond à mes goûts et mes aptitudes ? Sur ces questions, identifiées depuis longtemps [2], un secteur a une longueur d’avance, c’est le marché du travail des artistes. En effet voici un champ professionnel où la question du talent et de la réussite se pose de manière aiguë, car il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus dans le monde de la compétition artistique, et les carrières sont précaires, voire perpétuellement remises en cause. On peut ainsi analyser l’expérimentation de choix et de dispositifs « transitionnels » en observant les comportements des artistes débutants puis confirmés (Benhamou, 2002 ; Menger, 2003).

32Tout d’abord, dans ce secteur les jeunes travailleurs sont des candidats passant par des parcours de « découverte de soi-même », qui peuvent en outre être organisés par les entreprises, avec des stages d’initiation et divers processus de tri et de prérecrutement, parcours à l’issue desquels les candidats savent mieux s’ils sont capables et désireux de s’engager dans la carrière artistique, et ont commencé à percevoir et assumer le côté « loterie » du métier. Pour les travailleurs plus confirmés, des institutions permettent de gérer la discontinuité des projets et des engagements, par exemple la préparation et la succession de pièces de théâtre qui n’a aucune raison d’être harmonieuse, même pour un acteur ou une actrice reconnu(e). On rencontre alors des dispositifs qui recréent de la continuité là où il n’y a que de la discontinuité, c’est le cas en France avec le régime des Intermittents du spectacle. Celui-ci est de toute évidence un « marché transitionnel » au sens où nous l’avons défini. Les travailleurs affiliés doivent effectuer au cours de l’année un nombre minimal d’heures rémunérées, et verser une cotisation qui leur donne droit à la protection sociale et pour l’année suivante au versement d’un revenu compensant les périodes entre deux contrats. Dans ce système, les pouvoirs publics, sous la forme des ASSEDIC, viennent se constituer en employeur-relais et ainsi permettre aux travailleurs artistiques de gérer les « transitions » générées par leur métier et leurs engagements. Ce système est depuis quelques années la cible de nombreuses critiques résultant surtout de son coût et d’un certain nombre d’effets pervers qu’il favoriserait. Il n’est pas possible dans le cadre de cet article d’en apprécier les apports et les limites. Il suffit de remarquer deux choses : d’une part, et dans un esprit très « beckérien », les bénéficiaires du régime déploient des stratégies d’optimisation intertemporelle sophistiquées et évolutives. On pourrait même dire que si l’homo œconomicus postulé par des économistes néoclassiques comme Gary Becker est rarement rencontré sur des marchés du travail concrets, il semble bien exister, socialement construit, dans le cas des Intermittents... D’autre part, le régime, avec les subventions qu’il accorde à un groupe croissant d’artistes et de professions cousines, n’empêche pas la polarisation du secteur en deux parts, d’un côté des artistes reconnus et fortement implantés, bénéficiant de revenus très élevés, et de l’autre un important groupe d’artistes n’ayant pas obtenu de véritable notoriété, et cantonnés dans des activités peu lucratives et à un niveau de vie très limité, proche de celui qui résulterait d’un emploi payé au SMIC. Il s’agit donc d’un « marché transitionnel », mais critiquable à de nombreux points de vue, même si le principe de subventionner les travailleurs artistiques est non seulement recevable mais légitime. On retiendra de ces expérimentations sociales que la découverte de soi-même pourrait bien devenir une activité reconnue en tant que telle, et éventuellement subventionnée dans les marchés du travail de demain.

Rareté de l’attention : faire apparaître et faire payer le prix social de la flexibilité

33Les analyses d’Herbert Simon relient la rareté de l’attention au rôle structurant des institutions et des organisations, dans une perspective originale et souple de planification : il ne s’agit pas d’un projet de type soviétique, mais bien plutôt de la dynamique d’action d’experts et d’intervenants soucieux de résoudre les problèmes concrets qu’ils rencontrent dans l’exercice de leur profession. Pour un urbaniste, la société est le « client » ultime, mais c’est un client récalcitrant, indocile, dont il faut tenter d’anticiper et maîtriser les réactions en chaîne. Ce qu’il faut planifier, c’est... la possibilité de planifier ultérieurement. Autrement dit éviter les décisions irréversibles, identifier les sous-systèmes dépendants et leurs variables clé pour les gérer conjointement et organiser les conditions d’un développement durable rendant possible pour les générations ultérieures autant voire plus de choix qu’aujourd’hui.

34La préservation voire l’élargissement des choix passent ainsi par la reconnaissance des dépendances au sein des systèmes de réseaux et d’organisations qui caractérisent notre monde. On peut ainsi relier les préoccupations de Simon aux interdépendances des mobilités sur le marché du travail et autour de lui. D’abord les mobilités s’impliquent les unes les autres : si je pars en congé quelqu’un peut me remplacer, si un emploi est détruit son titulaire va se retrouver dans d’autres positions, d’attente ou plus durables. La prémisse centrale des MTT est ainsi que les liens qui unissent les mobilités doivent être reconnus et gérés. Il faut ainsi mettre en communication des séries de décisions la plupart du temps perçues comme tout à fait indépendantes par les entreprises : pour elles, un congé-formation relève d’une logique d’investissement, dont on attend un retour, tandis qu’un congé parental est de l’ordre du « social », c’est-à-dire soit de frais inévitables auxquels il faut consentir, soit encore de dépenses effectuées dans un souci d’établir de bons rapports avec les salariés et leurs représentants syndicaux.

35La question n’est pas périphérique aux ajustements centraux qui s’effectuent sur le marché du travail et qui portent sur les conditions d’échange de la force de travail contre un salaire. Si l’on adopte une perspective systémique simple à ce propos, trois variables résument les possibilités d’adaptation : les prix, les quantités, les qualités. Les prix, ce sont évidemment les salaires. Les économistes savent depuis longtemps qu’ils n’ont pas la faculté de bouger avec autant de liberté qu’une cotation boursière ou même que le prix d’un bien ou d’un service. Ils ont longtemps mis cette « viscosité » au compte d’une attitude spécifique des travailleurs et de leurs représentants : le refus systématique de baisses nominales des salaires manifesterait la crainte des travailleurs que certains d’entre eux ne se mettent à « brader » la force de travail et pourraient entraîner une spirale à la baisse sur le marché du travail. Que cet argument ait du vrai, nul doute. Il faut toutefois remarquer que les baisses réelles (compte tenu de l’inflation) sont exclues du raisonnement, et les travailleurs sont ainsi crédités d’une attitude purement défensive et peu clairvoyante. Sans récuser cette source traditionnelle de « viscosité » qui est sans aucun doute présente, on doit la compléter par des arguments bien plus fonctionnels et qui s’imposent à tous les acteurs du marché du travail, offreurs comme demandeurs : les salaires remplissent de multiples fonctions, parmi lesquelles notamment une fonction incitatrice, une fonction de positionnement hiérarchique au sein de grilles qui évoluent très lentement, et une fonction sociale. Ces fonctions viennent compléter les fonctions de signal de marché et d’outil indiquant la rareté relative et les niveaux de l’offre et de la demande. On peut conclure de cette brève recension que les salaires ne sont guère susceptibles de grands mouvements sur le marché, parce que si une fonction demande un ajustement à la baisse, d’autres pourront dans le même temps demander un ajustement à la hausse ou un maintien au niveau antérieur. Dès lors les ajustements salariaux seront lents et partiels.

36Les quantités sur le marché du travail sont les volumes offerts et demandés : d’un côté le nombre des travailleurs effectifs ou potentiels (la population active, le nombre de candidats à tel ou tel poste), et de l’autre ce sont les heures de travail disponibles ou les postes que les entreprises peuvent créer et chercher à pourvoir. La simple énumération de ces volumes montre qu’il n’est pas facile d’agir sur eux. On peut écarter du marché du travail des candidats jugés excédentaires ou redondants : c’est ce qui se fait avec les préretraites, ou encore avec les « chèques valise » donnés à des travailleurs immigrés renvoyés dans leur pays d’origine. Ces démarches malthusiennes ont été largement pratiquées en France, et leur coût comme leur inefficacité voire leur danger ont été amplement démontrés. D’un autre côté, agir sur les horaires a été tenté : c’est le cas lorsqu’on change le régime d’indemnisation des heures supplémentaires, et c’est bien sûr le cas des lois visant à réduire le temps de travail. L’expérience française sur ce point apporte des résultats dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils sont nuancés (voir Dayan, 2002 ; Erhel, Gavini et Lizé, 2003). Quels que soient du reste les effets des lois Aubry, il est clair qu’en rééditer la mise en œuvre pour des réductions ultérieures en cherchant à réduire davantage le chômage est une démarche qui n’est pas à l’ordre du jour. Subventionner les emplois se fait bien sûr avec de très importants « effets d’aubaine » qui viennent amputer des quatre cinquièmes l’impact des sommes dépensées (voir Barbier et Gautié, 1998). Enfin, la perspective de créer des emplois publics, sans être totalement exclue, est de nos jours marginalisée parce que ces emplois risquent d’être irréversibles si l’on crée de nouveaux fonctionnaires, ou encore de concurrencer des activités privées si l’on se satisfait de créations temporaires. La conclusion est claire : ici encore les variables d’ajustement ne sont guère faciles à manier.

37Elle se retrouve dans le champ des qualités : ici il s’agit des qualifications et compétences dont disposent les travailleurs, et symétriquement des exigences des postes disponibles. Former les travailleurs est une orientation consensuelle de politique de l’emploi, mais tout le monde sait que cela ne crée pas des emplois, et l’effet bénéfique de ces actions n’est pas toujours aussi visible qu’on pourrait le souhaiter. À long terme, certes, le pays est plus compétitif, mais à long terme, comme le remarquait Keynes, nous serons tous morts.

38Il résulte de ce bref tour d’horizon sur les marges d’ajustement du marché du travail qu’elles sont singulièrement limitées. Il est vrai de toute manière que le système de l’emploi est en quelque sorte sous influence, et qu’il dépend largement de variables et de décisions qui relèvent d’autres champs : par exemple des décisions de politique budgétaire et monétaire, ou encore d’orientations commerciales et technologiques. Mais ses propres capacités d’adaptation sont indiscutablement limitées, en quelque sorte de l’intérieur. Au regard de cette situation complexe et partiellement bloquée, les MTT peuvent être conçus comme des sous-marchés supplémentaires offrant des positions temporaires et venant démultiplier les possibilités d’ajustement. Ils viennent offrir, en quelque sorte, une série de triplets spécifiques, pour une transition donnée, avec un prix, un volume et une qualité. Ils ne sont pas d’ailleurs indépendants des ajustements centraux, puisqu’un de leurs principes est de permettre l’accumulation ou à tout le moins l’entretien des compétences et des qualifications. En caricaturant, on peut en effet opposer le mot d’ordre de l’OCDE, making work pay, soit rendre le travail rentable, au mot d’ordre des « marchés transitionnels » : making transitions pay, soit rendre les transitions rentables.

39Il est alors possible de revenir à l’un des apports les plus originaux de Simon, qui porte sur la représentation même de la relation salariale et a été récemment relu dans une perspective dynamique (Simon, 1951 ; Favereau et Walliser, 2000). Partant du constat qu’un employeur souhaite pouvoir adapter en permanence l’activité de ses collaborateurs aux changements de la demande et de la technique, Simon montre que spécifier pleinement les tâches à accomplir et conclure un contrat liant celles-ci à une rémunération est moins flexible que de prévoir la mise à disposition, dans des limites précisées, d’un service de travail rapidement réorientable. Ce qui précisément caractérise la relation salariale, qui n’est pas le louage de services spécifiés une fois pour toutes. Dès lors une question clé devient celle de la « zone d’acceptation » admissible par le salarié et avantageuse à son employeur. Les formulations récentes approfondissent le calcul économique sous-jacent, qui revient à évaluer pour l’employeur l’avantage de ne pas décider aujourd’hui ce que l’on fera demain, autrement dit la « valeur d’option ». Les « marchés transitionnels » peuvent être présentés comme une série de dispositifs contraignant à court terme la « zone d’acceptation » du travailleur, parce qu’ils lui offrent davantage d’alternatives, pour favoriser son extension à long terme, qui revient à une adaptabilité accrue du travailleur. Celui-ci peut en effet entretenir voire réorienter ses compétences, et organiser la succession qu’il souhaite d’activités professionnelles mais aussi parentales et de développement personnel. Dit autrement, deux besoins de flexibilité se rencontrent ici : celui souvent bien unilatéral et envahissant des entreprises, et celui des travailleurs soucieux de maîtriser leur carrière. Les « marchés transitionnels » apparaissent ainsi comme un processus séquentiel de négociation sur la « zone d’acceptation », explicitant les enjeux de long terme de la relation salariale et faisant payer le coût social de la flexibilité pour les deux parties.

Rareté de la liberté et lutte contre la segmentation du marché du travail

40On peut considérer que la succession des trois auteurs retenus ici revient à isoler trois séries de préoccupations de plus en plus tournées vers les défis de la pauvreté et de l’exclusion. Pour Gary Becker, la pauvreté n’est pas, tant s’en faut, un objet central de préoccupation : son analyse se focalise volontiers sur les plus riches, même si elle retient une vision universaliste du sujet économique. Les pauvres selon lui peuvent bien faire face à des contraintes spécifiques, ils n’en sont pas moins des sujets optimisateurs comme les autres, et du reste susceptibles de capter des rentes et de profiter des aides qu’on leur accorde, voire de les détourner. Les objets que se donne Herbert Simon sont plutôt les organisations, et le sujet économique qui en découle est plus le travailleur ordinaire, ou encore le représentant des classes moyennes. Avec Amartya Sen, la perspective se centre désormais sur les plus pauvres, et elle fait passer au premier plan la lutte contre l’exclusion.

41Les MTT reformulés dans son langage sont des droits accordés à tous, des entitlements qui visent à accroître leurs « capabilités » et ainsi élargir les gammes d’action à leur disposition dans la société et au sein de leur ménage, leurs functionnings. C’est pourquoi on peut ici évoquer les travaux juridiques menés en termes de « Droits de tirage sociaux » (Supiot, 1999) et qui rejoignent très clairement les propositions des « marchés transitionnels ». Pour A. Supiot, une série de cercles concentriques décrit les sphères d’activité auxquelles est susceptible de participer toute personne au cours de sa vie : activités de simple vie personnelle et sociale, activités domestiques et bénévoles, activités rémunérées et activités d’emploi salarié. Les « droits de tirage sociaux » qu’il envisage permettent de passer d’un cercle à l’autre, et l’on retrouve ici l’idée de transition, de passage (le premier terme qui a qualifié en allemand les « marchés transitionnels » a été « Übergange », soit : passerelles).

42Ces droits sont reconnus et institués, et leur mise en œuvre socialement contrôlée parce que précisément toutes les catégories sociales ne sont pas égales dans la gestion des mobilités. On peut même caractériser les trajectoires des pauvres par les contraintes qu’ils subissent dans les choix essentiels de leur vie : mobilités subies, non-accès aux compensations financières, incapacité à construire un horizon de long terme. En accord avec les analyses de Sen, les « marchés transitionnels » conduisent à privilégier les conditions collectives et institutionnelles d’accès à des dispositifs d’appui (diagnostic, aide matérielle et psychologique, services d’orientation, opportunités de formation et d’expérimentation...). Ceux-ci doivent être bien développés et diversifiés, et constituer une « riche » infrastructure de services leur permettant de reprendre pied. En somme, il faut construire pour les pauvres un arsenal au moins équivalent, voire supérieur à celui dont disposent les plus favorisés des salariés et qui bénéficient des mobilités directement organisées par les firmes.

43Cette priorité passe d’abord par les financements publics des politiques de l’emploi, qui viennent remplacer l’initiative privée ici défaillante, mais elles doivent se combiner à elle. Il revient assez logiquement à la collectivité de mettre en œuvre la solidarité envers ceux qui sont les plus défavorisés sur le marché du travail. Mais cette gestion ne doit pas être un compartiment séparé de la gestion des transitions, ce qui générerait un « second circuit » destiné en quelque sorte aux perdants de notre société, les isolant et les infériorisant sous couvert de les protéger. La lutte contre l’exclusion est au fondement même de la démarche des « marchés transitionnels » qui visent à sélectionner puis étendre un réseau des transitions insérantes ou réinsérantes. Un premier moyen est d’impliquer une série d’acteurs professionnels et sociaux dans des négociations locales ou régionales sur l’instauration de mobilités plus ou moins cofinancées. Les partenaires sociaux peuvent ainsi coordonner leurs choix avec ceux des représentants des pouvoirs publics centraux et locaux (municipalités, comités de bassin d’emploi, régions), et avec les réseaux d’associations. Il en découle non pas une seule modalité d’action conjointe, mais bien une série de programmes, les uns spécialisés dans l’accueil de publics en grande difficulté et les autres mettant en commun des populations plus variées. Les plus défavorisés ont accès à cette seconde catégorie, soit directement, en fonction de leurs aptitudes, ou à l’issue d’un premier passage dans un programme d’aide intensive spécialisé. Les financements publics sont ceux qui traditionnellement sont affectés aux politiques de l’emploi (dépenses d’indemnisation du chômage, de formation, de placement des chômeurs, de subvention à l’emploi...), ils font ici l’objet d’une appropriation par les acteurs locaux. Ces sommes dont l’affectation est ici décentralisée doivent bien sûr être réparties selon une clé de répartition. La logique des transferts vise à éviter que des régions riches fassent des « transitions riches » pendant que des régions pauvres ne disposeraient que de maigres ressources pour organiser en quelque sorte des « transitions pauvres ». Le critère de redistribution pourrait être l’intensité des besoins de retour à l’emploi, ou encore un déficit global d’employabilité (voir pour un développement de cette question Gazier, 2000 ; 2002).

44Ces actions correctrices et rééquilibrantes doivent toutefois s’insérer dans un projet plus global et plus volontariste pour éviter de fonctionner, tel un tonneau des Danaïdes, comme compensation permanente et insuffisante de phénomènes de précarisation et d’inégalité/domination sans cesse reconduits par la structuration même du marché du travail et des rapports sociaux. D’une part, la gestion des « transitions » peut dans certains cas faire l’objet de politiques incitatrices délibérées et puissantes. C’est le cas des congés parentaux, dont les conditions d’obtention peuvent être aménagées de telle sorte qu’ils favorisent l’égalité entre l’homme et la femme. Si, pour un couple, le congé pris par la femme ou l’homme est par exemple limité à un an, et que la prise de congé (simultanée ou successive) prise par les deux membres du couple leur permet d’obtenir trois ans à eux deux, il y a une incitation pour que l’homme prenne son congé et s’investisse dans son rôle parental, même au prix d’une rupture de carrière.

45Une seconde série de réponses met en cause le marché du travail dans son ensemble. Il s’agit de mettre les entreprises en quelque sorte sous pression et de redresser la balance des relations d’emploi, afin que les droits reconnus à l’ensemble des travailleurs puissent bénéficier aux plus défavorisés d’entre eux, ceux dont le pouvoir de négociation est le plus faible, voire inexistant. Une vieille recette existe depuis longtemps : rapprocher l’économie du « boom » permanent, avec un taux de chômage très bas, permet de pousser les entreprises à des comportements plus « sociaux » parce qu’elles vont chercher à retenir des travailleurs qui se font rares. Mais elle a l’inconvénient d’être inflationniste et donc instable à terme. Les MTT, avec les opportunités de mobilité qu’ils construisent et développent, en sont un équivalent fonctionnel non inflationniste puisqu’ils améliorent l’employabilité et les qualifications d’une part des travailleurs en « transition ».

46Il serait naïf de penser qu’une telle démarche à elle seule permettrait de résoudre les problèmes nés de la concurrence et de la segmentation sur le marché du travail, et des inégalités culturelles et sociales. Bien d’autres dimensions sont en cause, parmi lesquelles les transmissions familiales et les inégalités scolaires ainsi que la répartition et l’exercice du pouvoir financier. Mais il suffit d’observer ici que les MTT, sur le terrain de l’emploi et de la protection sociale, sont partie prenante de projets cherchant à donner plus de pouvoirs aux plus défavorisés, sur les décisions qui les affectent.

Conclusion

47Les MTT proposent ainsi une gestion collective des problèmes de rareté typiques de notre époque, afin que les choix individuels de tous en matière d’emploi et d’activité puissent se déployer plus librement. Ils accompagnent la mutation du rapport au travail caractéristique de notre temps. R. Castel (1995) avait identifié dans le salariat traditionnel du XXe siècle un compromis politique résolvant la « question sociale ». Ce compromis est désormais mis à mal par la fin des grandes entreprises industrielles traditionnelles, la montée de l’activité féminine et des emplois précaires. Nous avons tenté de montrer que les « marchés transitionnels », loin d’être un simple aménagement des mobilités, ont des justifications plus profondes et affectent l’ensemble des décisions prises par chacun sur le terrain du marché du travail et de la protection sociale. Ils partagent avec le modèle social-libéral la prise en compte dynamique des risques et des initiatives sur le marché du travail, mais ce modèle insiste sur la responsabilité individuelle et n’envisage des actions correctrices profondes qu’en matière de formation, pour largement s’en remettre au dynamisme des relations marchandes privées (Giddens, 1994 ; Gautié, 2004 ; Gazier, 2003). Le passage successif des préoccupations de Gary Becker à celles d’Herbert Simon puis d’Amartya Sen suggère qu’une stratégie plus ambitieuse et plus collective est mieux à même de répondre en profondeur aux défis du jour. Les MTT visent en définitive à poser les bases d’un nouveau compromis intégrateur, certes en favorisant les prises de responsabilités individuelles, mais aussi en développant de nouvelles solidarités.

Notes

  • [1]
    Foucault, 1966.
  • [2]
    Blaise Pascal ((1656) 2000, 358) remarquait : « La chose la plus importante à toute la vie est le choix d’un métier. Le hasard en dispose. »
Français

RéSUMé. — Cet article s’interroge sur les fondements d’une perspective de réforme du marché du travail développée en Europe depuis 1995, les « marchés transitionnels du travail » (MTT). Ceux-ci consistent en l’aménagement systématique et négocié des mobilités et des carrières. L’argumentation se centre sur le principe d’économicité à l’œuvre dans les sociétés d’aujourd’hui, et utilise l’opposition établie par M. Foucault entre la conscience de la rareté, qui caractérise le XIXe siècle, et la rareté de la conscience prévalant depuis le XXe siècle. Dans la première section, trois raretés typiques de notre époque sont examinées à partir de l’œuvre de trois économistes majeurs : rareté du temps (G. Becker), de l’attention (H. A. Simon) et de la liberté (A. K. Sen). Elles sont analysées et illustrées à partir des enjeux du travail et de la pauvreté. Dans la seconde section, on montre comment les MTT proposent un traitement de ces trois raretés nouvelles, via la gestion des carrières, l’organisation collective de la souplesse sur le marché du travail et l’attribution de droits de tirages sociaux et de pouvoirs accrus aux plus défavorisés.

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Mis en ligne sur Cairn.info le 01/08/2007
https://doi.org/10.3917/anso.032.0323
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