CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1 La première analyste d’enfant ne serait ni Anna Freud ni Mélanie Klein, mais Hermine Hug-Helmuth (Novick et Novick, 2012). On reconnaît son influence sur le cercle initial des collègues qui s’intéressèrent à l’application de la psychanalyse aux enfants et aux adolescents. Certains s’interrogent depuis sur la réticence des psychanalystes à travailler avec les adolescents. Serait-ce parce qu’en 1924, H. Hug-Helmuth fut assassinée par son neveu Rolf, âgé de 18 ans, qu’on croit avoir été son patient ? Commençons à parcourir ce « voyage en thérapie » sur l’adolescence ou plus exactement sur le travail psychanalytique qu’il suscite par un résumé de son histoire de Freud à aujourd’hui. Chacun s’accorde pour reconnaître que depuis les Trois essais sur la théorie de la sexualité, le pluralisme des points de vue parcourt cette histoire.

2 D’emblée ce « refoulé » historique des enjeux du travail analytique à l’adolescence est infiltré de trois questions. Elles sont source aujourd’hui encore de multiples réflexions et débats : ce lle de l’analyse de la violence pulsionnelle, celle de l’accès à la réalité psychique de l’adolescent et celle du temps de l’analyse du transfert et du contre-transfert nécessitant encore plus qu’ailleurs un travail continu de supervision sous une forme ou sous une autre, y compris par des colloques ou des lectures ou relectures de textes sur ces sujets.

Le travail sur un « ring »

3 Pourrait-on accepter cette assertion initiale de tout travail psychanalytique à l’adolescence : « au début était la violence » : violence de la demande, violence de la rencontre, violence du « pubertaire ».

4 La demande est souvent marquée par l’urgence dominée par l’acte et/ou le retrait, impulsif et/ou transgressif, subie et/ou agie.

5 La rencontre se situe dans la violence d’un paradoxe « thérapeutique » : devons-nous nous tourner vers un travail de déliaison de cette demande, d’analyse au sens strict du terme ou vers un travail de mise en liens sous-tendu par notre projet d’associativité, de métaphorisation, de signifiance et d’historisation de cette violence.

6 Le pubertaire, ce qui serait à la psyché ce que la puberté est au corps selon l’heureuse formulation de Philippe Gutton (1991), souligne la violence pulsionnelle auquel le psychisme de l’adolescent se confronte et la pression exercée sur les instances psychiques de la réalité biologique.

7 Le thérapeute travaille donc souvent sur un « ring » où il doit savoir prendre des « coups » tout en les esquivant et en donner tout en les retenant. Il doit ainsi faire semblant tout en ne faisant pas semblant.

L’accès à la réalité psychique

8 L’adolescent ne se prête plus comme l’enfant à sa réalité psychique. Il n’acceptera plus facilement de dessiner ou de jouer. Seul le psychodrame pourra en être une suite. Il ne facilitera pas non plus l’analyse de ses rêves, de ses lapsus ou de ses actes manqués comme pourront s’y prêter les adultes. La question de l’articulation entre réalité externe et réalité interne a été évoquée dès 1980 par Philippe Jeammet (1980) qui a introduit la notion « d’espace psychique élargi » concernant l’approche psychothérapique de l’adolescent et de ses parents. À cela s’ajoutent aujourd’hui les difficultés à s’appuyer sur ce qu’on appelle la « capacité réflexive » et la « mentalisation », capacités exercées par le préconscient pour laisser surgir les surprises de l’insight. Ces deux dernières notions sont à l’origine d’un nouveau modèle de psychothérapie pour les personnalités borderline avec une adaptation pour les adolescents. Ce modèle associe une approche issue de la psychanalyse et de la théorie de l’attachement (Bateman et Fonagy, 2004). Quelle que soit l’approche, la question de l’espace intérieur de l’adolescent se pose pour envisager un travail analytique. La position d’Isée Bernateau a le mérite d’éclairer parfaitement le problème quand elle écrit : « La clinique actuelle de l’adolescence montre que la constitution de cet espace intérieur n’est plus le préalable au déroulement de la cure, mais l’enjeu de l’aventure thérapeutique » (Bernateau, 2010).

À la recherche des investissements éphémères ou/et à la recherche de l’histoire infantile ?

9 Cet accès à cet espace intérieur, à la réalité psychique se pose pour le thérapeute analyste d’une façon très concrète : doit-il privilégier la décharge cathartique de « l’actuel » ou l’histoire infantile revisitée par l’après-coup ? En d’autres termes quand et comment sommes-nous amenés à penser en termes de reconstruction ou en termes de construction, même éphémère ?

10 Si au cours de l’enfance une grande partie du développement psychique pouvait demeurer, en un sens, vécu comme provisoire, à la puberté, le sujet sent et sait qu’il ne sera plus jamais le même alors même qu’il existe au cœur du sujet des représentations infantiles de soi et des autres qu’il désire profondément immuables. Comme l’écrivent Robin Anderson et Anna Dartington : « C’est là que réside une source énorme de tension » (Anderson et Dartington, 2003).

11 Une question se pose alors : à quel moment commence notre histoire ? On parlera de remémoration concernant l’histoire dont nous avons le souvenir. Mais dans l’histoire qui se construit au gré des rencontres où surgissent la créativité, la capacité d’empathie, d’identification et de communication langagière, on pourra parler de la construction d’une nouvelle historicité que seul un voyage psychothérapique psychanalytique a permise.

12 Cette question a d’autant plus d’intérêt à l’adolescence que l’un des axes centraux de la problématique adolescente se présente autour des processus d’identification et d’identité ainsi que des transformations ou d’objets transformationnels que cette problématique soulève dans la rencontre avec l’autre.

13 Confronté aux enjeux de l’adolescence, le psychanalyste se doit-il de rechercher les tempêtes de l’histoire infantile pour élaborer l’actuel ou doit-il s’efforcer d’être plus sensible aux orages éphémères du moment, orages du monde psychique mais aussi orages transférentiels ; autrement dit le psychanalyste doit-il, comme à son habitude, chercher à lever pas à pas le refoulement [2] (André et Chabert, 2010) en favorisant la régression et en travaillant de façon processuelle sur le sens que le contenu des séances dévoile de l’histoire infantile et de l’après-coup qui se dégage, ou doit-il favoriser le défoulement et la cathartique de l’actuel comme cela lui est généralement demandé plus directement par les parents et l’environnement mais en favorisant avant tout l’association libre et la signification actuelle qu’il peut énoncer au sujet de l’investissement ici et maintenant de ses enchaînements de pensées comme il le ferait à propos d’un récit de rêve (ou de cauchemar) ? Dans la première option, comme le souligne particulièrement bien là aussi Jacques André, « L’adolescence ne peut à la fois être l’heure du refoulement (après-coup) et l’heure de sa levée » (André, 2010).

14 De la seconde option, Catherine Chabert nous en donne un remarquable exemple quand elle élabore sa théorie du « féminin mélancolique » à partir des traitements analytiques qu’elle a entrepris avec ses jeunes patientes boulimiques : « Ce qui m’était apparu, c’est que dans les fantasmes de séduction tels qu’ils apparaissaient chez ces patientes-là, je ne retrouvais pas la version hystérique : c’est-à-dire l’homme, le père ou son substitut qui a une position active, et où la fille est une victime innocente. Chez mes jeunes patientes notamment boulimiques, j’ai été confronté à une version différente, à savoir que ce qui apparaît, c’est la conviction que c’était elles et leur nouveau corps de femme qui était une source d’excitation extrême, une fonction excitante de l’autre, et que, dévorée par une culpabilité – avec un surmoi cruel et tyrannique –, elles retournaient le tourment contre elles en attaquant l’objet même du délit, c’est-à-dire leur corps. C’est ce que j’ai appelé la version mélancolique du fantasme de séduction. C’était ça mon “féminin mélancolique”, c’était une autre version de la séduction, que l’on retrouve beaucoup d’ailleurs chez les états-limites » Chabert, 2009).

15 Chacun s’accordera sans doute pour penser qu’il est préférable de s’appuyer sur ces deux attitudes quitte à commencer par la seconde de façon convaincue sur son utilité mais sans jamais la cliver de la première. Cette proposition s’appuie là aussi sur D.W. Winnicott qui avait souligné, à juste titre de mon point de vue, que certains patients (il se référait aux cas-limites) avaient besoin au début d’une sorte de « management » avant de pouvoir accéder dans un deuxième temps seulement à soutenir l’analyse de leur conflictualité psychique. On pourrait parler d’une thérapie pour arriver à la thérapie. Chacun a à l’esprit l’idée que le travail ainsi envisagé avec les adolescents peut s’interrompre prématurément mais les amener plus tard à envisager un travail analytique proprement dit devenu adulte.

Le temps de l’analyse du transfert et du contre-transfert

16 Pour une fois D.W. Winnicott avait peut-être pensé trop vite quand il avait écrit : « Il n’existe qu’une guérison pour l’adolescence… une seule et cela relève du passage du temps » (Winnicott, 1961). Aujourd’hui, personne ne peut nier que de nombreux adolescents puissent bénéficier d’un travail psychanalytique s’appuyant sur le transfert et le contre-transfert. La question est : de quel travail s’agit-il ? Ce travail réside pour moi sur la prudence de l’interprétation du transfert au profit des interprétations dans le transfert. Le transfert ne doit pas être abordé aussitôt qu’il est repéré. Il faut savoir attendre qu’il soit mué en résistance manifestée par un renforcement des défenses ou des sollicitations par la réalité externe. Ce travail analytique ne peut ainsi n’être pour moi que « psychothérapique » au sens où Freud utilisait ce terme : « l’action du psychique sur le psychique par le psychique » (Freud, 1984), ou en termes plus contemporains un travail empathique de « co-pensée » (Perier, 2015). Ce travail nécessite de respecter initialement un temps où la recherche de l’alliance (Braconnier, 2014) ne se soucie pas du transfert positif ou même idéalisant sans tomber dans la tentation d’un recours à la séduction narcissique ou érotique.

Le travail analytique à l’adolescence : un voyage en thérapie

17 Le travail psychanalytique à l’adolescence ne peut-être qu’un temps, mais un temps historicisé, subjectivé, un temps pour se rencontrer et se dire adieu. L’adolescent se présente volontiers comme « un voyageur sans bagages » comme celui de Jean Anouilh [3], toujours prêt à rejeter ce qui lui pèse trop, et à fuir sur son « bateau ivre ». Mais tous les adolescents n’ont pas le génie de Rimbaud (Corcos, 2016).

18 Ici la question du transfert et du contre-transfert est soulevée. Il faut rappeler le point de vue de Pierre Mâle, l’un des premiers psychanalystes en France à s’être penché spécifiquement sur le travail analytique à l’adolescence : « La cure analytique qui repose sur une interprétation lente et patiente des défenses du moi en laissant associer le malade et se développer les différentes formes de transfert… n’est pas du tout de règle chez l’adolescent… les psychothérapies devront être plus directives, devront employer des moyens plus actifs, ne pas utiliser au même degré la frustration fondamentale » (Mâle, 1999).

19 La question est de savoir à partir de quand et comment ce travail n’est plus psychanalytique, c’est-à-dire quand la suggestion l’emporte trop sur « l’acte proprement psychanalytique », rare mais essentiel dans toute cure, de déliaison chère à Jean Laplanche. De même quand et comment risque-t-on de se priver de l’analyse du contre-transfert, outil de compréhension du psychisme de l’autre. Il ne s’agit pas tant de reprendre les débats sur ce sujet entre Anna Freud et Melanie Klein ou Paula Heimann. En fait, ces questions ne concernent pas seulement les adolescents. L’influence par exemple des travaux psychanalytiques sur le bébé ou encore la pratique auprès d’enfants et d’adolescents, favorisée plus par telle école que par telle autre, soulèvent les mêmes interrogations. Les débats que nous menons depuis plusieurs années sur la question « bébé/adolescent » et auxquels beaucoup de psychanalystes contemporains francophones se sont associés en constituent un support régulier toujours source de réflexions passionnantes (Colloques BB/Ado).

20 Concernant plus spécifiquement l’adolescent, on connaît particulièrement les risques de séduction, de position parentale du thérapeute. On sait également prendre en compte les attaques du cadre comme signifiant les mouvements inconscients de haine à l’égard du corps sexué projeté sur le thérapeute. Mais on est toujours confronté au risque de connivence ou même de transfert passionnel. Pour cela on peut favoriser ce que Paul Denis appelle « différents aspects de latéralisation » (Denis, 2010), corrélés à l’attitude au changement d’objet, enjeu central de toute problématique adolescente.

21 Je souhaiterais enfin m’accorder totalement avec ce que Maurice Corcos et Claire Lamas (Corcos et Lamas, 2015) considèrent comme la seule question qui vaille pour le thérapeute d’adolescent quelle que soit sa psychopathologie : « Ce patient est-il un cas limite pour moi », c’est-à-dire pour mes capacités à le contenir, à l’investir et à tenter de me représenter son irreprésentable à l’aune du ressenti de ce qu’il me fait éprouver (Green, 2010).

Notes

  • [1]
    Alain Braconnier, psychiatre, psychanalyste, responsable de la formation de l’Association psychanalyse et psychothérapie, GH Pitié-Salpêtrière, service de pédopsychiatrie du Pr David Cohen, 47 bd. de l’Hôpital, 75013 Paris.
  • [2]
    Jacques André approfondit particulièrement bien cette question à partir de sa réflexion sur l’après-coup dans sa contribution à cet ouvrage.
  • [3]
    Le voyageur sans bagage de Jean Anouilh refuse son histoire mais son histoire d’adolescent. Ici je parle des adolescents refusant leur histoire d’enfance.
Français

La réticence des psychanalystes à travailler avec les adolescents s’est au fil du temps peu à peu estompée. Les enjeux n’en sont pas pour autant dissipés. Le maniement du transfert et la nécessité de superviser le contre-transfert restent d’actualité. L’abord de la violence pulsionnelle et l’élaboration de la réalité psychique de l’adolescent et de son entourage nécessitent un « voyage en thérapie » chargée d’aventures, de découvertes et de déconvenues, que l’après-coup de la thérapie éclairera.

Mots-clés

  • adolescence
  • après-coup
  • construction
  • psychanalyse
  • remémoration

Bibliographie

  • Anderson R. et Dartington A. (2003), Faire face, perspectives cliniques sur les troubles de l’adolescence, Larmor Plage, Éditions du Hublot.
  • En ligne André J. (2010), L’heure de la psychanalyse, in André J. et Chabert C. (dir.), La Psychanalyse de l’adolescent existe-t-elle ?, Paris, Puf, pp. 3-22.
  • Bateman A. et Fonagy P. (2004), Psychotherapy for Borderline Personality Disorder, Mentalizationo-based Treatment, Oxford, Oxford University Press.
  • Bernateau I. (2010), L’Adolescent et la séparation, Paris, Puf.
  • Braconnier A. (2014), Enjeux de l’alliance thérapeutique à l’adolescence, in Perier A. (dir.), Psychothérapies psychanalytiques à l’adolescence, Paris, Armand Colin, pp. 76-89.
  • Chabert C. (2009), Entretien, Le Carnet-psy, n° 136, pp. 36-49.
  • Colloques BB/Ado organisés par la revue « Le Carnet-psy », Bernard Golse et Alain Braconnier.
  • Corcos M. (2016), Rimbaud, une adolescence violée, Paris, L’esprit du temps.
  • Corcos M. et Lamas C. (2015), Psychothérapies psychanalytiques des adolescents limites : la recherche du sens perdu, in Perier A. (dir.), Psychothérapies psychanalytiques à l’adolescence, Paris, Armand Colin, pp. 187-219.
  • Denis P. (2010), Rives et dérives du contre-transfert, Paris, Puf.
  • Freud S. (1984), Le traitement psychique, in Résultats, idées, problèmes, n° 1, Paris, Puf.
  • Green A. (2010), Associations presque libres d’un psychanalyste. Entretiens avec Maurice Corcos, Paris, Albin Michel.
  • Gutton P. (1991), Le Pubertaire, Paris, Puf.
  • Jeammet P. (1980), Réalité interne et réalité externe, Revue française de psychanalyse, vol. XLIV, nos 3-4.
  • Mâle P. (1999), Psychothérapie de l’adolescent, Paris, Puf.
  • En ligne Novick J. et Novick K. (2012), Maîtrise ou traumatisme : le choix adolescent, trad. E. Kelly-Penot, Adolescence, vol. XXX, n° 3, pp. 711-724.
  • Perier A. (dir.) (2015), Daniel Widlöcher, itinéraire d’une pensée psychanalytique originale, Paris, In press.
  • Winnicott D.W. (1961), Adolescence: Struggling through the Doldrums, The Family and Individual Development, Londres, Tavistock.
Alain Braconnier [1]
  • [1]
    Alain Braconnier, psychiatre, psychanalyste, responsable de la formation de l’Association psychanalyse et psychothérapie, GH Pitié-Salpêtrière, service de pédopsychiatrie du Pr David Cohen, 47 bd. de l’Hôpital, 75013 Paris.
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Mis en ligne sur Cairn.info le 28/04/2017
https://doi.org/10.3917/jpe.013.0141
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