CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1C’est un regard désacralisant que Karl Polanyi (1886-1964) a porté sur l’économie dite « de marché » à la fin de la Seconde Guerre mondiale, alors que celle-ci suscitait dans le monde occidental un enthousiasme sans doute excessif. Sans prétendre être un « pur » économiste, il a, avec bonheur, soumis l’économie à l’éclairage de l’anthropologie et de l’histoire, auxquelles il s’est intéressé très tôt au nom d’une polyvalence intellectuelle épistémologique revendiquée.

2Né à Vienne de parents hongrois, il suit à l’université de Budapest des études de philosophie et de droit. Revenu à Vienne à la suite du coup d’État de Béla Kun en Hongrie en 1919, il se familiarise avec l’économie en écrivant de nombreux articles dans une prestigieuse revue autrichienne. À l’arrivée d’Hitler au pouvoir, il s’exile définitivement en Angleterre.

3L’idée maîtresse qui a guidé K. Polanyi est qu’il convient de « désencastrer » (on dirait aujourd’hui « désenclaver ») l’économie de la société, en la considérant comme une science sociale en interaction avec d’autres et non pas comme une matière autonome qui posséderait ses lois et sa logique propres, invariables et indépendantes des sociétés. Son ouvrage principal, La Grande Transformation[*], publié en 1944, propose une analyse critique originale de l’histoire du capitalisme qui repose sur une description des rouages économiques des sociétés industrielles. Il y développe deux idées principales. La première est que l’économie de marché et sa représentation symbolique, l’homo œconomicus, sont une construction historique des économistes libéraux et non un trait de la nature humaine. La seconde soutient, à l’inverse de la thèse de l’existence d’un marché économique spontané qui serait entravé par les interventions de l’État, que les interventions étatiques sont des politiques spontanées en réaction aux dérégulations du marché.

4Pour K. Polanyi, l’économie de marché ne présente aucun caractère naturel et le commerce n’est pas synonyme de marché – il a d’ailleurs historiquement plus souvent obéi à des logiques de réciprocité ou de redistribution qu’à celles du marchandage, de l’achat et de la vente.

5Critique de l’économie de marché et du libéralisme, K. Polanyi se réclame d’un « socialisme associationiste », qui n’abolirait pas le marché mais le ré-encastrerait dans le rapport social sous le contrôle de l’État.

6Beaucoup d’économistes sont restés indifférents au changement de perspective offert par l’œuvre de K. Polanyi. Si les quelques prévisions dont elle est porteuse n’ont pas toujours été vérifiées, elle a toutefois ouvert des voies théoriques nouvelles et fécondes à ceux qui contestent le projet d’un marché mondial sacrifiant la qualité des relations sociales à la circulation des marchandises. Quelquefois qualifiée de « marxisme à visage humaniste », elle justifie son actualité en se présentant comme le creuset de l’économie sociale et solidaire dont elle combine les trois modèles économiques.

Notes

  • [*]
    La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, publication en français, Gallimard, 1983.
Mis en ligne sur Cairn.info le 18/10/2019
https://doi.org/10.3917/inso.199.0037
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