CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Deux grandes raisons sont généralement évoquées pour expliquer les difficultés d’harmonisation des politiques sociales en Europe. La première relève du registre culturel. Elle s’appuie sur la richesse et la diversité de l’histoire des États membres de l’Union et souligne la grande variété des conceptions qui coexistent dans les esprits de leurs ressortissants quant au périmètre de la politique sociale, aux moyens d’assurer la protection des plus faibles et aux critères qui justifient l’intervention de la puissance publique en la matière.

2La seconde est économique et rappelle qu’aux yeux de beaucoup d’analystes, l’inspiration qui a guidé ceux qu’on désigne comme « les pères de l’Europe » a toujours été assez nettement libérale. Point de vue auquel s’oppose souvent celui de nombreux politiques en particulier, qui affirment qu’une spécificité communautaire serait en train d’apparaître, caractérisée par l’abandon du « welfare », autrement dit l’aide au revenu, au profit du « workfare », néologisme désignant les politiques d’aide à l’intégration – ou à la réintégration – dans le marché du travail, mais aussi par une certaine convergence en ce qui concerne, par exemple, les services publics. C’est à la description de ce mouvement qu’est consacré un court mais très complet ouvrage [1] récemment paru aux Presses universitaires de Grenoble.

3Avant de s’intéresser aux traits qui seraient propres à cette spécificité communautaire et communs aux États qui y adhèrent, les auteurs, enseignants-chercheurs en économie l’un et l’autre, dressent un utile inventaire des dispositions actuellement en cours au sein des membres de l’Union européenne, y réservant naturellement une place privilégiée à la situation en France. Au cours de cette démarche, ils valident le modèle présenté en 1999 par Gøsta Esping-Andersen [2], des trois modèles d’État-providence (conservateur-corporatiste, social-démocrate et libéral), qu’ils définissent comme des ensembles complexes d’interrelations légales ou organisationnelles entre l’État et l’économie, auxquels ils suggèrent d’en ajouter un nouveau, correspondant à l’évolution des pays latins du sud de l’Europe.

4La conception qu’ils développent des crises que traversent actuellement les systèmes de protection sociale est en partie inspirée par la trilogie proposée par Pierre Rosanvallon [3] distinguant, d’un pays à un autre, à côté de la crise financière, une crise d’efficacité et une crise de légitimité. Malgré les espoirs exprimés par les auteurs, elle laisse ainsi mal augurer de la capacité de l’Europe à élaborer un modèle d’alignement vers le haut, plutôt que vers le bas, qui permettrait la mise en œuvre d’un nécessaire processus de modernisation du système social, sans pour autant avoir à sacrifier les indiscutables apports que sont les régimes de protection élargis adoptés en matière de retraite, de couverture maladie, de formation ou de revenu minimum par les plus avancés des États de l’Union européenne.

Notes

  • [1]
    Euzéby C. et Reysz J., 2011, La dynamique de la protection sociale en Europe, Grenoble, Pug, coll. « L’économie en plus ».
  • [2]
    Esping-Andersen G., 1999, Les trois mondes de l’État-providence. Essai sur le capitalisme moderne, Paris, Puf, coll. « Le lien social ».
  • [3]
    Rosanvallon P., 1995, La nouvelle question sociale. Repenser l’État-providence, Paris, Le Seuil.
Pierre Grelley
Mis en ligne sur Cairn.info le 24/04/2013
https://doi.org/10.3917/inso.175.0087
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