CAIRN.INFO : Matières à réflexion

Catherine Tanvier, Déclassée, de Roland-Garros au RMI, Éditions du Panama, 2007. Isabelle Demongeot, Service volé, Michel Lafont, 2007

1Deux livres paraissent qui interrogent durement le sport de haut niveau. Les auteurs sont deux femmes qui ont été, dans les années 1980 et les suivantes, les stars du tennis français, compétitrices dans le fameux circuit international. La lecture de ces ouvrages permet de se faire une idée de la manière dont agit la puissance – ici délétère – d’un milieu, et dont elle détruit certaines personnalités.

2Catherine Tanvier, n° 1 française en 1980, au RMI aujourd’hui. Comment expliquer ce désastre ? La responsabilité de la famille n’est pas mince. Un père qui déserte le foyer, bat sa femme et ses enfants, piétine le talent de sa fille. Une mère avec qui elle entretient des rapports ambigus. Une cellule familiale prédatrice, qui l’exploite, lui extorque l’argent de ses victoires, fait d’une adolescente de 15 ans une championne harcelée par ces impératifs de soutien financier aux siens. Au départ, Isabelle Demongeot a beaucoup plus de chance : des parents unis, une fratrie sportive. Pour tous elle représentera une sorte de miracle. Un miracle qui les aveugle au point qu’aucun ne soupçonnera que l’entraîneur qu’ils vénèrent a abusé d’elle, depuis sa quatorzième année et pendant neuf ans. Deux familles et un même saccage. Il serait pourtant hasardeux de voir dans la famille, par son essence même, la seule coupable. Qui donc peut être aussi mis en cause ? Catherine Tanvier voit dans la planète tennis un univers régi par les impératifs économiques : un joueur doit être rentable, c’est-à-dire performant. Entre sa raquette et lui s’interposent des gens qui ont investi sur son talent comme sur un produit de consommation : le manager de Catherine, par exemple, touche 15 % sur les gains de ses tournois, 25 % sur ses contrats publicitaires. Championne, elle gagne, certes, mais ses victoires ne sont pas pour elle un bonheur ni une étape pour reconstruire un ego disloqué par les pressions qu’elle subit. Acclamée sur les courts quand elle triomphe, d’autant plus vite abandonnée. Son corps la trahit : blessures, opérations. Sa seule jouissance, celle de l’effort, son “amant de luxe”, elle la décrit comme un euphorisant pervers, créateur d’une addiction qui la dévore.

3Il en va autrement avec Isabelle. Elle, au moins, “s’éclate” quand elle joue. Pourtant, quelque chose dans son histoire a sapé ce ballet harmonieusement orchestré d’un corps “en état de grâce”. Catherine met en cause tout une institution et sa mystique hypocrite. Isabelle cible un seul responsable, son entraîneur. Mais lui aussi obéit à la “logique cannibale du sport de compétition”. Entraînement forcené. Au nom de la sacro-sainte performance, plus de ski, de skate, de cinéma, de soirées avec les copains. Il lui impose une tactique contraire à son tempérament d’attaquante. Elle finit par jouer la peur au ventre, enchaîne d’inexplicables défaites.

4Deux femmes de 40 ans racontent l’histoire de leur vie ravagée. Il leur a fallu du courage pour écrire. Catherine pour reconquérir la part d’elle-même qui veut vivre ; Isabelle pour s’affronter à un tabou. Ce n’est pas le sport qu’il faut accuser, mais ce qu’il devient quand, vecteur d’appétits économiques, de soif de domination, il risque de détruire.

Paule Paillet
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Mis en ligne sur Cairn.info le 30/04/2008
https://doi.org/10.3917/inso.145.0085
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