CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Le conte constitue, avec l’enseignement magistral et l’échange verbal au sein des groupes d’appartenance – parmi lesquels la famille –, un vecteur intergénérationnel d’information très efficace. Deux de ses caractéristiques ont été fréquemment soulignées par ceux qui l’ont étudié. Il est en effet universel, aucune société ne semblant l’ignorer, mais il est également intemporel : le conte égyptien des deux frères a été retrouvé sur un papyrus datant du xiiie siècle avant J.-C., et la légende d’Etana et de l’aigle, sur des tablettes découverte dans les sables chaldéens. Le conte populaire a été sous-estimé pendant longtemps, passant pour un banal divertissement à l’usage des enfants ou des peuples ignorants. Mais le regard scientifique qui lui est porté depuis un siècle et demi par les ethnologues, historiens, linguistes, sociologues, psychanalystes et psychologues lui confère désormais des lettres de noblesse intellectuelles qui ne sont pas contestables.

2Si le terme de conte présente, en littérature, des acceptions multiples et des frontières indécises, trois critères suffisent à le définir en tant que récit ethnographique : son oralité, la fixité relative de sa forme et le fait qu’il s’agisse d’un récit de fiction. Il s’inscrit d’abord dans ce vaste champ qu’on baptise parfois de l’expression paradoxale, “littérature orale”. Comme les comptines et les proverbes, il bénéficie de cette transmission de bouche à oreille qui caractériserait le “savoir du peuple” : le conteur puise la trame de son récit dans un répertoire connu depuis longtemps et l’interprète lui imprime sa marque propre. Le conte est donc à la fois création anonyme, en ce qu’il est issu de la mémoire collective, et création individuelle, celle du “conteur doué”, artiste à part entière, qui actualise le récit et, sans en bouleverser le schéma narratif, le fait sien. Il participe ainsi, avec la légende, de ce que l’anthropologue Arnold Van Gennep appelle la “littérature mouvante”, par opposition à la “littérature fixée” des proverbes et des dictons qui ne se modifient pas. Il renvoie enfin à des univers imaginaires où l’esprit exercé de l’analyste n’a guère de peine à repérer la trace, la Psychanalyse des contes de fées de Bruno Bettelheim en étant un des exemples les plus connus.

3Le conte est-il mort avec la disparition des veillées, la colonisation des foyers par la télévision ? Cette sombre hypothèse semble pouvoir être écartée, ainsi que le suggère le succès littéraire et cinématographique de récits dont la dimension “initiatique”, comme on le dit parfois, paraît bien assumer l’héritage des contes édifiants de jadis. Peter Pan et Harry Potter ont pris, depuis un demi-siècle, une place abandonnée par Ulysse, Barbe bleue ou Robin des Bois. À travers ces récits, l’affrontement des bons et des méchants, du vice et de la vertu, de la victime et du bourreau poursuit son cours sans fin. Comme dans la vraie vie…

Mis en ligne sur Cairn.info le 01/05/2008
https://doi.org/10.3917/inso.134.0037
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