CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1“Un enfer”, “Aucune marge de manœuvre”... ainsi parlent certains parents récemment séparés. Réorganiser la vie quotidienne avec ses enfants, après la rupture du couple, est d’autant plus difficile que les ressources sont faibles et l’emploi instable. La garde des enfants est une question cruciale que les institutions doivent davantage prendre en compte.

2François et Jeanne se sont séparés il y a maintenant deux ans. Le processus de leur séparation a commencé il y a près de cinq ans. “Il est facile de le dater car cela correspond à l’époque où nous avons cessé de faire l’amour”, précise Jeanne. Leur “après-séparation” a connu plusieurs phases et ils ont conscience, l’un et l’autre, qu’ils en connaîtront beaucoup d’autres, liées notamment au fait qu’ils sont susceptibles de refaire leur vie et que leurs enfants grandissent.

3Lors de leur séparation, Grégoire avait 7 ans et Mathilde, 4 ans. Après le long tunnel de leur fausse vie conjugale – près de trois ans durant lesquels ils furent des parents, le mieux possible, sans plus former un couple, dans une forme de “living together apart” (vivre ensemble séparés) –, la première étape de leur “après-séparation” a coïncidé avec celle du déménagement, avec ses déchirements mais aussi des conflits aigus, en particulier sur l’organisation de la circulation des enfants. Pourtant, l’un et l’autre semblaient bien disposés pour engager ce processus de séparation. Mais c’était sans compter avec la douleur engrangée au fil du temps et l’animosité qu’elle a engendrée ; sans compter aussi avec les problèmes concrets d’organisation et la pression de la vie quotidienne. Tout est alors devenu très compliqué.

4D’abord, pour des raisons matérielles. Jeanne était alors vacataire d’une institution privée de traduction et de formation en langues. Le caractère précaire de sa situation professionnelle rendait impossible tout calcul précis de son revenu mensuel et difficile l’organisation à l’avance de son planning de travail. De son côté, François, musicien professionnel, avait une situation plus stable mais une activité tout autant difficile à planifier. Le premier conflit a donc porté sur la garde des enfants. N’étant pas mariés, Jeanne et François ont souhaité s’organiser eux-mêmes.

5Dès le début, il fut question de garde partagée : les enfants restaient avec leur mère du vendredi soir au mardi soir, ce qui permettait à François d’être disponible les week-ends en cas de concert, et passaient ensuite le reste de la semaine avec leur père. Cette organisation a donné lieu à de multiples frictions car l’un et l’autre étaient soumis à de nombreux aléas du fait de l’instabilité de leurs horaires de travail.

6Jeanne raconte ainsi : “L’année dernière, ça a été l’enfer total durant un mois. J’ai dû faire face à une pression constante. J’avais accepté une formation dans une entreprise à cent kilomètres de chez moi. Le montant du contrat était très intéressant. Tous les débuts de semaine, je devais faire l’aller-retour. Et faire cette distance après une journée de formation qui s’achevait souvent vers 18h30, cela voulait dire prendre des risques pour arriver avant 20 heures. Et justement, à cette même période, François a fait plusieurs déplacements à l’étranger pour ses concerts. Je n’avais aucune solution. Du coup, tout s’organisait quasiment du jour au lendemain. On n’arrêtait pas de s’engueuler au téléphone, parce qu’il y avait un imprévu, un retard. Combien de fois les enfants se sont-ils retrouvés à nous attendre dans la rue, chez une voisine, à l’école... Un véritable enfer... Le pire dans tout cela, c’était de se sentir tout le temps au taquet, sans aucune marge de manœuvre. Un rien pouvait tout faire basculer... Nous vivions avec la peur constante d’un accident, de quelque chose de terrible. Et cette tension s’est répercutée directement dans nos échanges. Je ne l’ai jamais autant détesté.

7Chacun étant pris par ses propres contraintes, il était presque impossible de s’épauler, de partager la charge, de “boucher les trous” en cas d’imprévu de l’un ou de l’autre. L’absence de réseau familial proche renforçait encore ce sentiment de précarité de chacun des arrangements de garde. Après plusieurs mois de tensions, d’accrocs et de conflits, Jeanne et François ont envisagé une nouvelle organisation, en alternant par semaine complète. Mais la situation ne s’est véritablement stabilisée que le jour où Jeanne a trouvé un travail régulier comme enseignante, après avoir obtenu son CAPES d’anglais. Affectée dans un collège d’une petite ville située à cinquante kilomètres de son lieu de résidence, elle a enfin pu obtenir les ressources et le temps de s’organiser. Ils ont rétabli leur première organisation, laissant François libre les week-ends pour ses concerts. Jeanne a négocié son emploi du temps avec son chef d’établissement, a groupé ses heures de cours sur trois journées et demie et s’est arrangée pour ne jamais commencer trop tôt le matin. Elle pouvait ainsi être présente pour ses enfants avant de les déposer à l’école. Pour les soirées, elle a trouvé une baby-sitter pour récupérer Mathilde et Grégoire à 16h30, les aider à faire leurs devoirs, leur faire prendre le bain et, si nécessaire, les faire manger. Les conflits entre Jeanne et François se sont résorbés et la situation s’est progressivement stabilisée. Leur vie personnelle a aussi changé. Jeanne a rencontré récemment David, avec lequel elle entretient une relation conjugale sans domicile commun – “Chacun chez soi, en attendant de voir où cela nous mène.” David est divorcé et a aussi deux enfants, plus âgés, de 15 et 19 ans, qu’il reçoit les week-ends et parfois pendant les vacances. De son côté, François revit en couple avec une femme célibataire et sans enfant, elle aussi musicienne.

Concilier vie familiale et vie professionnelle, est-ce encore possible ?

8Cette situation met en lumière plusieurs facteurs importants pour appréhender les problèmes qu’entraînent les séparations. Nous souhaitons insister sur l’un de ces facteurs : la question du travail et du temps disponible pour être parents ; en d’autres termes : l’articulation entre vie familiale et vie professionnelle. À la lumière de ce seul cas, on constate que l’une des grandes difficultés de l’après-divorce ou séparation concerne le temps, la disponibilité, l’organisation de la vie quotidienne. La vie de couple est une ressource en matière de conciliation entre vie familiale et vie professionnelle : on partage toute une série de charges avec l’autre. Longtemps d’ailleurs, il s’agissait d’une division stricte des rôles : à l’homme, les contraintes liées à l’emploi ; à la femme, celles de la vie familiale, domestique et éducative. Cet inégal contrat entre les genres ne cesse d’évoluer. Les contraintes sont de plus en plus souvent partagées. Aujourd’hui, la majorité des couples avec enfants se constitue de deux adultes travaillant le plus souvent à temps plein. Aucun des deux n’est supposé sacrifier sa carrière pour se rendre disponible pour la charge que suppose la présence des enfants. Si le principe égalitaire se diffuse, les pratiques inégalitaires produisent d’innombrables tensions et frustrations dans les couples, ce qui n’est sans doute pas sans lien avec les difficultés conjugales. Une grande partie des conflits quotidiens dans les couples ont trait aujourd’hui à ces questions d’organisation et de partage des tâches.

9Pour faire face aux exigences qu’imposent à la fois le monde du travail et la charge d’enfants, il faut composer avec les ressources disponibles : le partage des tâches entre les membres du couple, le réseau de parenté (en fait, surtout les grands-parents), les systèmes publics de garde, l’école, les activités périscolaires, tout en ayant conscience qu’il ne peut être envisagé de déléguer totalement l’accompagnement des enfants à des tiers. Si cette organisation de la vie quotidienne est source d’arbitrages complexes dans tous les couples, elle pose après la séparation ou le divorce des problèmes autrement plus aigus et ce, d’autant plus que la situation des parents séparés est nettement moins favorable du point de vue des conditions de travail.

Emploi et conditions de travail des parents seuls avec leur(s) enfant(s)

10Actuellement, les séparations et les divorces représentent de loin l’événement principal qui conduit aux situations dites monoparentales : 794 000 cas en 2000, qui représentent 56 % des situations monoparentales. Contrairement à l’idée reçue, ces adultes vivant au moins un temps seuls avec leur(s) enfant(s) sont le plus souvent inscrits sur le marché du travail, certes pas souvent dans des emplois stables, bien qualifiés ou bien rémunérés, mais ils sont occupés et doivent, plus encore que les adultes vivant en couple, faire face à la difficile compatibilité entre situations de travail et charge d’enfants.

11La précarisation de l’emploi (développement des contrats à durée déterminée, de l’intérim, du travail à temps partiel non choisi, etc.) affecte tout particulièrement les parents seuls et surtout les mères élevant seules leur(s) enfant(s). Leur situation s’est globalement dégradée au cours de la dernière décennie. Contrairement à de nombreux pays européens, la proportion de mères seules avec enfants sur le marché du travail n’a pas augmenté, voire même a décru. En 1990, 68 % des mères en situation monoparentale étaient sur le marché du travail et 67 % en 2000. En revanche, la situation des mères en couple a sensiblement évolué de ce point de vue : 59 % étaient actives et occupées en 1990 et 66 % en 2000. En somme, si les mères seules étaient beaucoup plus fréquemment sur le marché du travail que les mères en couple en 1990, elles ne le sont plus aujourd’hui car leurs positions respectives sur le marché du travail tendent à se rapprocher.

12Mais la dégradation de la situation des parents seuls est surtout sensible pour les mères de jeunes enfants. En 1989, 61 % des mères seules (ayant entre 20 et 50 ans), ayant des enfants de moins de 6 ans, avaient un emploi (contre 52 % des mères en couple). En 1999, 52 % des mères seules avec de jeunes enfants avaient un emploi (contre 57 % des mères en couple). Cette tendance s’est dessinée en France alors que dans de très nombreux pays d’Europe, l’évolution était inverse, avec une augmentation assez sensible de la proportion de mères seules sur le marché du travail : ce qui fut le cas en Finlande, en Irlande, en Italie, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni.

13On peut encore apprécier cette dégradation de la situation des mères seules avec leurs enfants au cours de la dernière décennie en évoquant la progression du chômage : entre 1990 et 2000, le chômage des mères seules a progressé de près de 3,5 points (voir tableau 1).

Tableau 1

Niveau de chômage des mères en situation monoparentale (chômage déclaré en %)

Tableau 1
Pas d’enfant de moins de 18 ans Mères seules Mères en couple 1990 2000 1990 2000 7,3 11,9 4,0 6,0 Enfants entre 6-17 ans 13,0 17,7 5,8 8,2 Un enfant ou plus de moins de 6 ans 26,5 23,9 9,4 9,6 Ensemble 14,2 17,6 6,7 8,3 Source : INSEE, LFS 2000, calcul DREES

Niveau de chômage des mères en situation monoparentale (chômage déclaré en %)

14Une autre manière d’appréhender cette dégradation renvoie aux conditions de travail de ces femmes actives (voir tableau 2) : augmentation du travail à temps partiel, dont une majorité de femmes qui souhaiteraient travailler davantage d’heures ; augmentation du travail posté, à horaires variables. Ces conditions de travail plus précaires, plus instables, renforcent les difficultés auxquelles ces parents seuls doivent faire face au quotidien.

Tableau 2

Conditions de travail des mères en situation monoparentale (%)

Tableau 2
1990 2000 Mères Mères en Mères Mères en Milliers seules couple seules couple 628 4 606 824 4 912 Pourcentages 67,9 58,9 67,4 65,8 DURÉE DE TRAVAIL Temps plein 84,5 72,8 73,4 63,4 Temps partiel 15,5 27,2 26,6 36,6 Moins de 15 heures par semaine 2,0 4,1 2,9 3,8 De 15 à 29 heures par semaine 9,6 16,0 15,8 20,6 30 heures par semaine et plus 3,9 7,1 7,9 12,2 QUAND ELLES TRAVAILLENT À TEMPS PARTIEL Voudraient travailler à temps plein 41,3 15,6 42,4 17,0 Voudraient travailler plus mais pas 12,6 10,7 13,1 10,4 à temps plein Ont choisi de travailler à temps partiel 46,1 73,7 44,5 72,5 HORAIRES DE TRAVAIL Le même horaire chaque jour 66,9 66,0 64,7 65,2 Travail posté 6,1 5,5 7,1 6,9 Horaires variables 27,0 28,5 28,2 27,8 TRAVAILLENT LE SAMEDI Habituellement 29,0 30,5 25,1 25,9 Parfois 24,3 19,2 23,5 22,0 Jamais 46,7 50,3 51,4 52,2 TRAVAILLENT LE DIMANCHE Habituellement 6,8 9,6 8,1 8,9 Parfois 15,8 12,3 17,0 16,9 Jamais 77,5 78,1 74,9 74,2 Note : parents avec enfants dépendants de moins de 25 ans. Source : INSEE, LFS 1990-2000, calcul DREES

Conditions de travail des mères en situation monoparentale (%)

Qu’est-ce que vivre sous pression ?

15Les horaires atypiques, instables, peu planifiables, imprévisibles constituent sans doute l’un des facteurs les plus problématiques pour ces ménages. Certes, les difficultés qu’engendre ce type d’emploi ne sont pas spécifiques aux ménages monoparentaux. Elles sont de même nature. La différence est une question d’intensité. Dans la mesure où ces parents sont plus soumis que les autres à ce type de précarité, où leurs ressources économiques et relationnelles sont moindres, la pression qui s’exerce sur eux et leurs difficultés quotidiennes sont plus intenses. Pour en rendre compte, revenons à quelques cas.

16Marie a 40 ans et vit seule avec ses deux filles, Solène et Morgane, âgées de 6 et 8 ans. Il y a déjà six ans, au moment de la naissance de Morgane, elle s’est séparée de Patrick. Ce dernier a refait sa vie et habite loin, en Belgique. Il ne voit donc ses filles que pendant les grandes vacances. “Une chose est sûre, je ne peux pas compter sur lui pour le quotidien ! Il faut que je me débrouille toute seule !” Chauffeur de bus, Marie a des horaires atypiques dont le planning varie d’une semaine sur l’autre, ce qui l’amène à travailler dans la journée ou tôt le matin ou tard le soir ou encore le week-end. “Tout dépend de mon planning, on nous le donne un mois avant la fin de l’autre et il dure six semaines. Mais quand je l’ai, vite, il faut que je m’organise.” À chaque nouveau cycle, Marie se pose bien sûr la question de la garde de ses filles. Les solutions deviennent difficiles à trouver après 18 h 30, lorsque les garderies sont fermées et les activités parascolaires terminées, également le soir ou pendant le week-end. Marie dispose d’un certain nombre de ressources informelles qu’elle mobilise d’une semaine sur l’autre, en fonction de ses besoins et de la disponibilité de chacun. “Evidemment, quand la garderie est fermée ou tôt le matin, c’est une autre histoire ! J’ai quelques amis qui m’aident, il y a la petite mamie qui habite en face, ma mère en cas de gros problème pour les week-ends, mais elle habite à soixante-quinze kilomètres, alors... ça dépend de mon planning, je vois à chaque fois. C’est sûr, ce n’est pas toujours facile ! Et puis, les filles sont plus grandes maintenant, mais je n’aime pas trop les laisser seules.” Lorsqu’elle travaille en soirée, le problème se pose entre 18 h 30, horaire de fermeture de la garderie de l’école, et 22 h 45, heure à laquelle elle termine son service et rentre à la maison. Elle sollicite alors un ami, Paul, qui accepte souvent d’aller chercher les filles à l’école et s’occupe d’elles jusqu’au retour de Marie. Si Paul ne peut pas, elle essaie de s’arranger avec l’un de ses collègues qui a une petite fille de 4 ans et connaît bien le problème. Lorsqu’elle commence à 6 heures du matin, elle laisse désormais Solène et Morgane se débrouiller toutes seules pour se lever, s’habiller, prendre leur petit déjeuner et aller ensemble à l’école deux rues plus loin. “Avant, il y avait la petite mamie d’à côté... Maintenant, je les appelle vers 7 h 30 entre deux services pour être sûre qu’elles sont bien réveillées. La petite, c’est une grosse dormeuse...” Enfin, si Marie travaille le week-end et n’a pas réussi à échanger ses heures avec un collègue, elle appelle sa mère ou la mère de son ex-conjoint. “Le problème, c’est qu’elles sont à plus de cinquante kilomètres, j’y vais le vendredi pour amener les filles, ensuite il faut que je refasse la route le dimanche soir pour les récupérer. C’est vraiment quand je n’ai pas d’autre solution.

17La situation de Marie montre à quel point l’incertitude est difficile à gérer pour une mère seule. Alors que, dans un couple, les deux conjoints peuvent compter l’un sur l’autre pour s’occuper des enfants lorsque l’un des deux a une contrainte importante, Marie se retrouve seule pour gérer la situation. La variabilité de ses horaires, associée à la faiblesse de son réseau de proches et à l’incertitude quant à la disponibilité des uns et des autres, l’oblige à jongler sans cesse avec les ressources dont elle dispose pour trouver, au coup par coup, des solutions de garde. En définitive, la difficulté n’est pas seulement liée à la garde de ses filles pendant qu’elle travaille, c’est aussi tout ce que cela implique au quotidien : la nécessité d’anticiper l’absence de solution immédiate, de réfléchir à son planning, de trouver les collègues susceptibles d’échanger certaines journées, ce qui constitue sans aucun doute une source permanente de stress. Cela représente une charge mentale que Marie porte tous les jours, en plus des tâches quotidiennes – les courses, préparer les repas, s’occuper du linge, etc. mais aussi du temps et de l’énergie qu’elle ne peut plus donner à ses enfants ou ses amis ou à elle-même. “C’est sûr, j’aimerais passer plus de temps avec mes filles, mais ce n’est plus possible avec le travail que j’ai. Avant, c’était bien quand je ne travaillais pas, on avait moins de sous, mais j’avais du temps pour m’occuper d’elles... Là, j’ai moins le temps... Elles ont compris. Enfin, la grande a compris. C’est plus dur pour la petite, ça, je le vois bien que c’est dur pour elle.

18L’instabilité de l’arrangement de garde est donc un élément essentiel pour comprendre la pression pesant sur les parents qui se retrouvent seuls avec leurs enfants. Comme Marie, Laure vit seule avec son fils de 7 ans. Le père de Matthieu est parti il y a déjà plusieurs années, il vit à plus de trois cents kilomètres et prend son fils avec lui pendant une partie des vacances scolaires. Tout le reste du temps, Laure, qui est infirmière, doit donc s’occuper seule de Matthieu. Ses horaires de travail sont variables et décalés ; son planning connu d’un mois sur l’autre. Mais, à la différence de Marie, Laure a pu mettre en place un arrangement de garde stable, reposant sur deux ressources principales et fiables : sa mère, qui habite à proximité et garde Matthieu le dimanche lorsqu’elle travaille, et une association proposant un service de garde adapté aux besoins décalés de Laure. Ainsi, lorsqu’elle travaille tôt le matin ou tard le soir ou encore le samedi, une intervenante professionnelle de l’association va chercher Matthieu à la garderie de l’école et s’occupe de lui jusqu’au retour de Laure. Le samedi, elle vient toute la journée pendant que Laure est de garde. “Pour moi, c’est idéal. Il y a ma mère pour le dimanche et puis il y a les intervenantes pour les autres jours de la semaine. Elles vont chercher Matthieu à l’étude et elles le ramènent à la maison. Il est chez lui, il est dans son environnement... Moi, je suis rassurée, on s’occupe de lui, je peux travailler tranquille.

19Si, dans le cas de Laure, l’élément stabilisateur de l’arrangement de garde est extérieur – l’association – et vient faciliter l’articulation entre vie familiale et vie professionnelle, il peut aussi être apporté par les conditions de travail elles-mêmes. En effet, le travail à horaires atypiques comporte des désavantages en termes de variabilité et d’imprévisibilité, mais il peut aussi se traduire par une plus grande négociabilité des horaires de travail. Ainsi, Olivia, orthophoniste, exerce en libéral. Mère seule de deux petites filles de 3 et 4 ans, elle est aussi confrontée au problème de garde lorsqu’elle travaille en dehors des plages horaires d’ouverture des services traditionnels. Sa clientèle, essentiellement composée d’enfants, la sollicite plutôt le mercredi, en semaine après 16 h 30 et le samedi. Son organisation de garde est stable et repose sur deux ressources principales : une ressource extérieure, son ex-conjoint qui a la garde des deux filles du mercredi au samedi midi, et une ressource propre, à savoir la marge de manœuvre dont elle dispose pour organiser son temps de travail. Ainsi, elle a décidé de ne pas travailler le samedi après-midi et elle fait deux petites journées le lundi et le mardi (de 13h30 à 16h30). Cela lui laisse du temps pour s’occuper de ses filles le matin et les préparer pour l’école, pour aller les chercher le midi et les faire déjeuner, enfin les récupérer dès 16 h 30.

20Dans toutes ces configurations d’après-divorce ou d’après-séparation, la question de l’organisation de la vie quotidienne est cruciale. La qualité de vie de ces ménages, donc aussi des enfants, est étroitement liée à la manière dont ce rythme de vie est ou non stabilisé, prévisible ou non. Une partie du stress qu’impliquent ces situations familiales est liée à ces questions d’articulation entre vie familiale et vie professionnelle. Les institutions (organismes sociaux et collectivités territoriales) peuvent jouer un rôle en la matière, sachant que l’on ne peut réduire ce rôle à développer des services. L’idée de construire une politique des temps de la vie est peut-être plus importante encore. ■

Français

Résumé

Les auteurs analysent des témoignages de couples à propos de l’organisation de la vie quotidienne entre la garde des enfants, la charge de la maison et la vie professionnelle, notamment dans le cas d’horaires instables. Les arbitrages sont complexes et le stress, très présent. L’emploi et les conditions de travail des parents seuls avec enfant(s) montrent une dégradation de leur situation, notamment pour les mères de jeunes enfants.

Bibliographie

  • En ligneChristine Chambaz, Claude Martin, “Lone parents, employment and social policy in France : lessons from a family-friendly policy”, in J. Millar and K. Rowlingson (eds.), Lone Parents and Employment : Cross-National Comparisons, Bristol, Policy Press (2001), p. 129-152.
  • Blanche Le Bihan et Claude Martin, Horaires atypiques et prise en charge de la petite enfance. Analyse de quatre sites expérimentaux (avec la collaboration de A. Campéon et G. Gardin), Rapport de recherche pour la CNAF, 97 pages (2004).
  • En ligneBlanche Le Bihan, Claude Martin, “Atypical working hours : consequences for childcare arrangements”, Social Policy and Administration (2004), vol. 38, n? 6, p. 565-590.
  • Claude Martin et Jane Millar, “Evolution des politiques sociales en direction des familles monoparentales en Europe”, in “Les familles monoparentales en Europe”, Dossier d’étude n? 54, Paris, CNAF (2004a).
  • En ligneClaude Martin et Jane Millar, “Les politiques sociales en direction des ménages monoparentaux : tendances européennes”, Dialogue, n? 163, p. 72-88 (2004b).
  • En ligneClaude Martin, L’après-divorce, Presses universitaires de Rennes, Rennes (1997).
Claude Martin
Il dirige le Laboratoire d’analyse des politiques sociales et sanitaires de l’Ecole nationale de la santé publique. Parmi ses publications, on peut mentionner les ouvrages suivants : L’après-divorce (Presses universitaires de Rennes, 1997) ; Les enjeux politiques de la famille (avec Jacques Commaille, éditions Bayard, 1998) ; Familles et politiques sociales (avec Didier Le Gall, L’Harmattan, 1996) ; La dépendance des personnes âgées. Quelles politiques en Europe ? (Presses universitaires de Rennes, collection “Res publica”, 2003) et Que reste-t-il des classes sociales ? (avec Jean-Noël Chopart, éditions ENSP, collection “lien social et politiques”, 2004).
Blanche Le Bihan-Youinou
Chargée de recherche au Laboratoire d’analyse des politiques sociales et sanitaires de l’école nationale de la santé publique, elle a publié récemment avec Claude Martin : “Comparer les paniers de services aux personnes âgées dépendantes en Europe”, in Claude Martin (dir.), La dépendance des personnes âgées. Quelles politiques en Europe ?, Rennes, PUR-ENSP, 2003, pp. 339-355.
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/06/2008
https://doi.org/10.3917/inso.122.0064
Pour citer cet article
Distribution électronique Cairn.info pour Caisse nationale d'allocations familiales © Caisse nationale d'allocations familiales. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.
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