CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Aux débats souvent passionnés suscités par la santé au travail, non seulement dans les médias mais aussi au sein des sciences de la santé, faisait écho, jusqu’il y a peu de temps, une attention historiographique singulièrement faible. Depuis le début des années 2000, ce vide a été progressivement comblé par de nouvelles études collectives qui ont largement défriché un terrain quasiment vierge [2]. Ces travaux ont grandement contribué, tout particulièrement pour l’époque contemporaine, à préciser le cadre institutionnel national, le processus de construction historique des catégories, le rôle des organismes internationaux et celui des acteurs de la santé au travail [3].

2Dans cette perspective d’histoire sociale des institutions et des catégories mobilisées en leur sein ont été également menées quelques premières explorations sur la santé des migrants internationaux. Par le biais des positions exprimées par les organisations internationales, telle l’OIT, sur le marché du travail transnational [4] ou à travers l’examen de la réglementation concernant l’aptitude des travailleurs avant et après la migration [5], on a pu mettre en avant la place stratégique occupée par les migrants dans les dispositifs de prévention des risques et de médecine du travail mis en œuvre en France au XXe siècle. Tout en se situant dans ce domaine d’études, à l’intersection entre histoire de la santé au travail et histoire des migrations internationales, l’approche adoptée dans ce travail est différente. Plutôt que la mise en place de normes et catégories, elle cherche à cerner le point de vue des acteurs de la santé au travail sur les migrants – des travailleurs qui leur sont, le plus souvent, juridiquement et socialement peu familiers. Pour ce faire, son attention se focalise ici sur les médecins du travail, jusqu’à présent guère étudiés en tant que groupe professionnel, malgré leur position centrale dans le système de suivi de la santé des travailleurs. Enfin, son terrain est constitué par un secteur industriel, le Bâtiment, régulièrement appelé à la barre dans les débats sur la santé au travail.

3S’interroger sur les rapports entre médecins du travail et travailleurs immigrés dans un secteur industriel atypique comme le bâtiment pose d’emblée deux questions. En premier lieu, il s’agit d’un secteur dans lequel, contrairement à l’ordinaire, la présence immigrée n’est pas réduite à une petite minorité : elle représente un tiers au moins des ouvriers employés à l’échelle nationale, voire la moitié sur les chantiers de la région parisienne. On retrouve des chiffres de cette ampleur dans toutes les études des années 1950 aux années 1970 [6]. Quelle est la traduction sur le terrain de ce poids démographique ? Concrètement, cela amène les médecins du travail et les autres professionnels de la santé dans le BTP à côtoyer quotidiennement une main-d’œuvre mais aussi un personnel d’encadrement et des entrepreneurs en grande partie d’origine immigrée. Le premier objectif de cet article est ainsi d’examiner la perception médicale de cette rencontre. Lorsqu’on essaie de délimiter les contours de cette spécialité de la médecine du travail, on peut difficilement faire l’économie des caractéristiques des populations soumises à l’observation, à la surveillance, aux visites périodiques des médecins. Les récits produits par ces derniers sont explicites à ce sujet :

4« Pour nombre d’entre nous, médecins du Bâtiment et des Travaux publics, un examen médical sur trois concerne un travailleur immigré. Certains jours, sur des chantiers du gros œuvre, ces travailleurs vont jusqu’à assurer la quasi-totalité de notre consultation. Journées un peu rudes que celles-là, surtout si le dialogue a été difficile, pouvant laisser à certains confrères quelques doutes sur l’efficacité de leur mission. Non pas que les examens médicaux des travailleurs étrangers soient totalement différents de ceux des travailleurs autochtones... Mais ces examens médicaux des travailleurs immigrés possèdent néanmoins leurs caractéristiques propres, avec des variantes suivant les ethnies. » [7]

5En second lieu, cette expérience marquée par la composition multinationale de la main-d’œuvre, que le Bâtiment partage avec quelques autres secteurs industriels [8] ne fait que renforcer une particularité plus générale de la branche. Faiblesse des investissements fixes, poids extraordinaire de la rémunération des salariés sur la valeur ajoutée, localisation changeante de l’infrastructure productive l’ont reléguée dans une section séparée des statistiques industrielles officielles [9]. De même, les services médicaux du BTP constituent un monde à part dans l’édifice des organismes veillant sur la santé des travailleurs qui ont été construits par l’État au lendemain de la Seconde Guerre dans son effort visant à réglementer la médecine du travail [10]. Un deuxième ordre d’interrogations, en effet, découle de cette particularité. De quelle manière les professionnels se sont-ils organisés pour faire face à un environnement industriel mobile et ont-ils cherché des lieux de débat collectifs et publics pour discuter les problèmes inhérents à un terrain d’exercice de leur métier continuellement changeant ?

6Les difficultés inhérentes à la prévention des risques et au suivi médical d’une main-d’œuvre instable et employée dans des lieux de travail changeants a trouvé des solutions institutionnelles spécifiques, collectives et territoriales. Alors que la loi de 1946 impose la constitution, pour chaque entreprise de plus de 50 ouvriers, d’un comité d’hygiène et de sécurité [11], tant l’organisme de prévention que les services médicaux du Bâtiment concernent l’ensemble des entreprises actives sur un territoire [12].

7Les rapports des médecins du BTP avec la corporation des médecins du travail généralistes ont été profondément affectés par ce contexte institutionnel particulier, qui favorise la création de services médicaux destinés exclusivement aux entreprises du secteur. La concentration de personnels médicaux et paramédicaux spécialisés dans ces centres a créé des conditions particulièrement favorables pour la mise en place d’institutions scientifiques propres à la médecine du travail de la construction.

8La conception de la profession qu’ont ces médecins est ainsi le produit de ce cadre administratif atypique et de la rencontre sur le terrain avec une population ouvrière aux conditions de travail particulières, dont les origines sont, de plus, très hétérogènes. Pour comprendre les discours et les initiatives des médecins du travail du BTP vis-à-vis des immigrés, il faudra, par conséquent, examiner dans un premier temps les organismes dans lequel opèrent les médecins de la branche, pour étudier ensuite comment et à quel moment évoluent les priorités professionnelles, médicales et déontologiques qui ont orienté la réflexion sur la pratique médicale de ces médecins.

Le cadre institutionnel

9À la suite de la (re)structuration de la médecine du travail qui a lieu dans l’après-guerre, le Bâtiment retrouve l’autonomie dont il avait bénéficié dans la législation mise en vigueur par le gouvernement de Vichy [13].

10La loi du 11 octobre 1946 réglementant la médecine du travail est suivie un an plus tard par la création de l’Organisme professionnel de prévention du Bâtiment et des Travaux publics (OPPBTP) [14]. L’arrêté fondateur du 9 août 1947 ratifie, du point de vue normatif, la spécificité du secteur en prévoyant la constitution d’organismes paritaires régionaux, coordonnés par un Comité national, à la place des conseils d’hygiène, obligatoires pour les entreprises de plus de 50 ouvriers mais dont le BTP était exempté. La création de l’OPPBTP reproduit ainsi, à quelques détails près, l’organigramme institutionnel mis en place sous Vichy [15]. C’est également au début des années 1940 que remonte la naissance des organismes paritaires destinés à organiser les services médicaux et les œuvres sociales du BTP [16]. Parmi les premiers et les plus actifs, se font rapidement remarquer l’Association paritaire d’action sociale du Bâtiment et des Travaux publics (APAS) de l’Île-de-France (siège à Paris) et l’Association des services médicaux du travail du Bâtiment et des Travaux publics des Bouches-du-Rhône (siège à Marseille). Ces mêmes associations paritaires furent réorganisées après guerre là où elles existaient, ou bien furent créées ex novo pour permettre aux employeurs de répondre aux injonctions de la loi qui imposait à toute entreprise de se doter, à partir du 1er décembre 1947, d’un service de médecine du travail.

11Comme pour l’ensemble de la médecine du travail, cette filiation directe est principalement le fait des personnalités qui en conçoivent la structure avant la période de Vichy, à la fin de la IIIe République, en garantissent la mise en place sous le régime et ensuite la continuité après la Seconde Guerre mondiale [17]. À l’intersection de ces institutions spécifiquement consacrées au BTP, un groupe de médecins fonde précocement, en 1950, une association professionnelle autonome, le Groupement national d’étude des médecins du Bâtiment et des Travaux publics, distincte de l’Association nationale de médecine du travail française, créée en 1940. Ils institutionnalisent ainsi les exigences de discussion, de circulation de l’information, de partage des problèmes liés aux pratiques professionnelles au sein du corps nouvellement institué.

12Conditions physiques de travail différentes (température, précipitations), postes changeants, mobilité des carrières, présence de formes précaires d’emploi (contrats saisonniers) et d’entreprise (liées notamment à la sous-traitance), autant d’éléments qui rendent difficile le suivi des salariés et compliquent la compréhension du risque et la mise en place de la prévention, tâche prioritaire du médecin du travail selon la dictée de la loi [18]. D’où l’exigence de trouver un lieu de rencontre pour débattre des questions médicales propres au BTP, mais aussi de la coordination entre les services et de l’articulation des différentes institutions censées prendre en charge ces « populations mobiles » [19].

13La trame des activités du Groupement se densifie autour des congrès nationaux. Rassemblant tous les deux ans médecins et professionnels du secteur, ils constituent un moment structurant de la vie de l’association, qui, à l’époque, s’organise principalement autour de cette initiative et de la publication de son bulletin. Publication autonome dès 1964, celui-ci prendra en 1972 un nouveau titre, plus adapté à sa nouvelle dimension nationale : Revue de médecine du travail.

14L’analyse des matériaux issus de ces colloques – communications, allocutions, discussions – publiés d’abord en forme de livres et ensuite dans la revue de l’association permettent ainsi de reconstituer la dynamique de l’ensemble des professionnels qui occupent les places clés non seulement du Groupement, mais aussi des associations paritaires du BTP, qui s’emparent en quelque sorte de l’ensemble des institutions médicales du secteur. La cohésion et la pérennité du groupe sont renforcées par les fonctions durables de ces médecins dans les associations paritaires. Il s’agit d’une dynamique générationnelle classique : arrivés assez jeunes à occuper des postes de médecins-conseils dans des institutions neuves, demandeuses de représentants de la profession spécialisés, ils y demeurent pendant toute leur carrière [20].

15Il en ressort tout d’abord une extraordinaire stabilité et continuité de la direction du Groupement, qui se reflète dans la réitération de quelques axes thématiques prioritaires de la médecine du travail du Bâtiment. Ceux-ci représentent des fils rouges de la réflexion collective des médecins du travail du BTP tout au long de la période : en premier lieu, la prévention, véritable leitmotiv de la spécialité. Autre point récurrent, toute la gamme des problèmes relatifs à l’aptitude/adaptabilité et à l’inaptitude/incapacité des salariés du secteur. Également pérenne est la question du reclassement, identifiée comme la seule issue pour sortir du « drame du médecin du travail » du Bâtiment : la responsabilité vis-à-vis de la déclaration d’inaptitude. Cet arsenal thématique est assorti d’une approche originale des questions liées à la pratique professionnelle. Débordant du cadre strictement médical, elle se traduit par une attention accrue à la dimension « sociale » de l’exercice de la profession. Les « Questions intéressant la main-d’œuvre » s’imposent bientôt dans des sections spécifiques aux colloques et comme une rubrique spécifique du bulletin du Groupement. Les études sur les travailleurs immigrés trouvent à plusieurs reprises leur place dans ces rubriques : dès les premières publications, des enquêtes spécifiques leur sont consacrées.

16La prise en compte des facteurs qui ont trait à l’hygiène industrielle et aux conditions de vie des travailleurs n’est pas nouvelle dans la profession. Elle se trouve même au fondement de la définition disciplinaire de la médecine du travail telle qu’elle a été élaborée à son origine, dans les années 1930. Il s’agit cependant d’un caractère qui s’est révélé récessif dans l’existence de la corporation, qui a fini par délaisser largement ce volet constitutif du métier [21]. Les médecins du travail du Bâtiment se démarquent précocement de ce rétrécissement de leur champ d’action. Ils entament un chemin qui anticipe des évolutions que plus tard leurs confrères généralistes seront amenés à emprunter [22]. Suivons-en les étapes principales.

Un intérêt discontinu pour les immigrés au travail

17L’objet qui nous intéresse ici, c’est-à-dire l’intérêt porté à l’origine nationale des travailleurs, traverse les trois axes thématiques qui ont catalysé la réflexion des médecins du BTP – prévention, aptitude, reclassement des travailleurs partiellement inaptes. Le répertoire thématique privilégié par les publications et les initiatives de l’Association des médecins du BTP montre des continuités marquantes des origines à la fin des années 1970. Il s’agit d’une homogénéité sans fissures significatives, qui connaît quelques inflexions vers la moitié des années 1970, mais pas de ruptures majeures [23]. Pour les travailleurs étrangers, les choses se passent différemment. L’attention portée à ceux-ci, pourtant manifeste tout au long de cette période, est caractérisée par des discontinuités patentes, du point de vue de la chronologie et du point de vue des contenus.

18L’intérêt pour les immigrés est scandé par deux moments forts. Le premier se situe entre les années 1950 et 1960. Jusqu’en 1964, le Groupement n’a pas de périodique propre : c’est dans les Cahiers de l’organisme paritaire de prévention, l’OPPBTP, qu’on trouve dans les années 1950 des articles ponctuels concernant des pathologies étudiées sur des populations de travailleurs immigrés [24]. Les quatre premières rencontres collectives nationales de l’Association des médecins du BTP, qui se succèdent de manière rapprochée entre 1950 et 1955 [25], en revanche, ne comptent pas de communications sur les travailleurs étrangers. Du coup, les Journées nationales de 1958 frappent par la place accordée à l’origine des travailleurs examinés : une section entière est consacrée à des études portant sur la composition socioprofessionnelle de la population de quelques grands chantiers et les problèmes spécifiques des travailleurs immigrés. Dans le prolongement de cette initiative, lors des Journées nationales de 1960, on retrouve encore quelques communications sur les caractéristiques socio-ethniques des travailleurs.

19Une longue pause s’enchaîne ensuite jusqu’aux années 1970 [26] : le contraste avec la décennie suivante est saisissant. En 1975, les Journées nationales sont intégralement consacrées à « Médecine du Travail et travailleurs migrants dans les industries du Bâtiment et des travaux publics » [27]. Le but est ambitieux et l’effort organisationnel conséquent : les représentants des institutions publiques, la Direction de la population et des migrations du ministère du Travail, l’ONI et le BIT sont présents et participent activement aux travaux du congrès en présentant des allocutions dans la séance inaugurale, mais aussi des communications détaillées sur leur activité (deux pour l’ONI, deux du secrétariat d’État aux Travailleurs immigrés du ministère du Travail). Les institutions propres à la médecine du travail, notamment la Commission internationale permanente de médecine du travail et l’Université [28], sont également bien représentées, de même que les forces sociales, syndicats des travailleurs et surtout Fédération nationale du Bâtiment, dont les représentants comptent comme à l’ordinaire parmi les premiers mentionnés dans les allocutions d’ouverture. Le programme vise également à couvrir les multiples volets de la question : non seulement le thème principal mais aussi celui des sous-sections concernant la pratique médicale, les « problèmes médico-sociaux », l’hygiène et la sécurité portent exclusivement sur l’analyse des caractéristiques « ethniques » des travailleurs.

20Deux dispositions législatives précèdent cet événement. L’une concerne directement la profession. Le décret du 13 juin 1969, non seulement réorganise les services médicaux au travail mais instaure, par son article 14, une surveillance particulière pour certains types de travailleurs, notamment « ceux qui viennent de migrer ou de changer de secteur d’activité depuis moins de dix-huit mois » [29]. La deuxième s’attache à la discipline des flux migratoires : la circulaire restrictive de juillet 1974, réduisant de manière drastique les immigrations de travail, précède à peine d’un an ces journées consacrées aux travailleurs immigrés. Les deux sont explicitement mentionnées dans les discours d’ouverture du congrès qui évoquent également, même si de manière nettement plus nuancée, l’émergence d’un nouveau contexte socio-économique auquel est confrontée la médecine du travail. Les positions critiques qui secouent le milieu de la médecine du travail après Mai 1968 percent la patine de la rhétorique des discours d’ouverture. Qui plus est, ces remarques se couplent – fait inédit – à une prise en compte des effets de la politique migratoire du gouvernement. Le contexte politique national a des retombées non seulement sur l’exercice la profession, mais aussi sur sa conception [30].

21L’ampleur de l’initiative, des points de vue organisationnel et scientifique, dépasse largement le niveau des activités précédentes et reste unique dans l’histoire de l’Association. Elle inaugure une approche différente dans l’étude des travailleurs migrants et plus largement dans la prise en compte de la dimension sociale dans la pratique médicale, qu’on retrouve dans les Journées nationales des années suivantes [31]. Sur une question cruciale pour la médecine du travail, telle que la définition de l’inaptitude, thème dominant des Rencontres nationales en 1977, la même sensibilité « sociale » se retrouve dans les articles de médecins en contact au quotidien avec les travailleurs, dont un bon tiers au niveau national est toujours composé d’immigrés. Dans plusieurs interventions, d’ailleurs, leur présence est tangible [32].

22L’engagement des médecins des services médicaux du Bâtiment dans l’activité de l’association est, du reste, de plus en plus intense à l’époque. Non seulement leur marque est visible lorsque l’on traite de travailleurs étrangers, mais encore ils s’imposent au sein de l’association jusqu’à son sommet : lors de l’assemblée générale qui s’accompagne des Journées nationales de 1975, un médecin de terrain, Jean Catoir, remplace un universitaire, le Pr Georges Jullien, à la tête du Groupement. Pour la première fois depuis sa fondation, l’association est dirigée par un médecin non agrégé : la rupture est marquée.

Années 1950 : la persistance du racialisme

23La discontinuité chronologique dans l’existence de l’association va de pair avec des changements non négligeables sur le plan des contenus.

24Lors des Journées de 1958, un médecin de l’APAS parisienne, Jean-Philippe Conil, présente à la section sur l’ « adaptation des transplantés » une communication qui se prête tout particulièrement à mesurer l’écart temporel et qualitatif entre ces deux étapes du discours sur les immigrés.

« Quoique racialement apparentés, les Espagnols se présentent devant les médecins dans une attitude différente de celle offerte par les Italiens. Si ceux-ci sont dans l’ensemble peu “Gaulois”, les Espagnols le sont encore moins ; ayant peu de propension au rire gracieux et moqueur, qui vient si souvent sur les lèvres transalpines. » [33]

25Pour le Dr Conil, les fondements des différences de comportement des travailleurs immigrés sont raciaux. Tout le répertoire des stéréotypes, du vocabulaire, de la hiérarchie du classement racial d’avant guerre est facilement détectable dans cet article [34]. L’apparence de scientificité que l’auteur prétend donner à son propos atteint son acmé dans la préférence accordée à des expressions telles qu’ « endosmose raciale », à la place d’ « assimilation » ou « adaptation », termes plus répandus à l’époque.

26À côté de cette communication largement inspirée par un culturalisme raciste aux ambitions littéraires, on trouve une communication marquée par un biologisme racial plus explicite, dont les prétentions scientifiques sont fondées sur une approche quantitative. Le Dr Henry-Georges Schlumberger, sur la foi des observations qu’il a effectuées personnellement sur l’important chantier de travaux publics de Vogelgrun, en Alsace, n’a pas d’hésitations : « Les facteurs humains qui sont à l’origine d’accidents du travail ont été maintes fois étudiés. Le déracinement est sûrement un de ces facteurs. » [35] Formé par le Pr Pierre Joannon à la faculté de médecine de l’Université de Paris, il fait une lecture de la théorie de l’ « anatopisme mental », selon laquelle le patrimoine chromosomique des individus détermine « structure et manière d’être » profondes des individus, y compris les goûts individuels, d’où les troubles en cas d’éloignement du terroir d’origine [36]. Il se presse par conséquent d’éliminer de son échantillon les ouvriers alsaciens qui sont dans le Bâtiment depuis moins d’un an : « Leur fragilité particulière aurait été cause d’erreur. » Aucune information précise, en revanche, ne nous est livrée sur l’ancienneté professionnelle des « déracinés ». Ces derniers, 54 % de la population ouvrière du chantier, sont davantage victimes d’accidents du travail. Bien que Français non Alsaciens et étrangers soient classés dans la même catégorie des « déracinés », le seul critère génétique discriminant pour l’auteur étant l’éloignement de la terre d’origine, la recherche de Schlumberger n’est pas exempte du préjugé racial : il essaie dans un second temps, d’extraire le groupe des Nord-Africains pour en faire un cas d’études à part, mais il est obligé d’y renoncer, « devant des résultats trop semblables » à ceux des autres travailleurs non alsaciens [37].

27La cohérence de ces deux communications tient sans doute à leur posture racialiste et biologisante tardive. Cette attitude n’est toutefois pas exclusive au sein du Groupement.

28Le troisième article de la section diffère radicalement de ceux que l’on vient de décrire. Démographique dans sa conception, il se borne à une analyse des origines géographiques des ouvriers des chantiers, auxquels sont soumis aussi les travailleurs français répartis par grands secteurs régionaux. Aucune mention de caractères raciaux n’est présente dans ce texte où l’on parle au plus, et de manière sporadique, de « groupe ethnique », malgré la distance anthropologique des médecins et des assistants sociaux face à cette population appelée, à l’aide de l’écrivain « prolétaire » Georges Navel, « la légion étrangère et la Coloniale du monde du travail ». Il en découle un appel vibrant à des études plus approfondies. Les trois co-signataires de l’article, les Drs A. Sivadon, G. Party et l’assistante sociale M. Cissay – exercent, comme J.-P. Conil, au sein de l’APAS parisienne [38].

29On pourrait s’arrêter à ce constat des divergences scientifiques et professionnelles profondes, cohabitant dans un même environnement médical. La transcription de la discussion qui se déclencha à la suite des communications nous permet d’aller plus loin dans l’analyse des positions respectives des médecins les plus en vue dans la profession. Le débat fut animé : prirent la parole, entre autres, quelques personnages clés de la médecine du travail du BTP, ce qui permet de mieux cerner les rapports de force idéologiques au sein de l’institution face à la question des étrangers.

30Le rejet des conclusions péremptoires de Schlumberger se coagule autour de deux questions, celle de l’instabilité, qu’on considère comme une notion plus pertinente que celle de déracinement, et celle des caractéristiques socioprofessionnelles des accidentés, dont on évoque la faible qualification, l’alimentation insuffisante et le logement précaire. À l’opposé, plusieurs représentants de la médecine universitaire n’ont aucun doute sur la portée causale attribuée au déracinement. Dans la salle est présent en personne le maître de Schlumberger, Pierre Joannon, professeur d’hygiène et d’hygiène mentale à la Faculté de médecine, qui n’hésite pas à intervenir pour préciser que « l’hérédité n’est pas une force vague, mal située, mais un phénomène cellulaire (...). Il n’est pas bon d’aller vivre de façon définitive loin de lieux où on a lentement mûri sa collection chromosomique » [39]. La variante topologique de la vieille théorie de l’héritage génétique est reprise par Louis Escande, président de l’APAS. Il s’appuie sur une enquête (non publiée) d’un médecin de l’APAS de Paris qui qualifie les Nord-Africains de « déracinés nostalgiques », et les juge par nature plus prédisposés que les immigrés européens aux accidents du travail. Ce qui l’amène à prôner la mise en place d’activités économiques en Afrique du Nord pour absorber sa main-d’œuvre excédentaire. En pleine guerre d’Algérie, Escande préconise un « avenir florissant aux petites et moyennes entreprises grâce à des avantages fiscaux et d’autres privilèges fiscaux supérieurs à ceux qui sont prévus pour l’aménagement du territoire de la métropole » [40]. Dans les milieux patronaux, la demande croissante de main-d’œuvre immigrée visant à freiner l’augmentation des coûts de production commence à se croiser aux craintes sur les effets de la décolonisation [41].

31Le discours du président du Groupement, Victor Raymond, ancien médecin militaire, professeur du Val-de-Grâce, est cependant plus nuancé. Tout en utilisant le lexique racialiste, il finit par insister dans ses conclusions sur l’instabilité des ouvriers du BTP : « En principe, un ouvrier du bâtiment, du fait qu’il travaille dans les chantiers variables, est toujours plus ou moins nomade. Il en résulte qu’il est difficile de se faire une opinion sur la fréquence réelle des poly-accidentés chez les déracinés. Ceci demande des études plus analytiques et plus poussées. » [42]

32Dans les Rencontres nationales suivantes, en 1960, Schlumberger récidive : il propose une communication sur le chantier de Marckolsheim cosignée avec le Dr R. Poriel, présenté comme statisticien. De nouveau, les Nord-Africains sont distingués au sein des déracinés. Ils sont les « déracinés par excellence (...) de loin les plus accidentés de nos travailleurs : qu’il s’agisse du nombre d’accidents, du nombre d’accidentés ou du nombre de poly-accidentés, ils sont toujours les premiers » [43]. Le fait que, comme en 1958, ils forment la seule catégorie ethnique distinguée au sein du groupe des déracinés est un bon révélateur de l’ébranlement produit, sur les professionnels, par les nouveaux flux migratoires en provenance du Maghreb. Ce qui n’empêche pas deux médecins de reconnaître, dans leurs conclusions, l’étonnante particularité des Alsaciens célibataires qui arrêtent plus facilement le travail en cas de maladie ou d’accident que toute autre catégorie de travailleurs, Nord-Africains compris.

33Cette seconde communication de Schlumberger est le dernier article fondé sur le déracinement biologique à être édité dans les publications de l’Association des médecins du travail du BTP. Lorsque, en 1964, une section est consacrée aux grutiers, dont un tiers sont Nord-Africains, aucune considération raciale ne transparaît dans les articles, et aucune allusion n’est faite au déracinement. Entre-temps le premier directeur du Groupement, le Pr Raymond, avait été remplacé, en 1962, par Georges Jullien, professeur à la Faculté de médecine de Marseille, médecin-conseil de l’Association des services médicaux du travail du BTP des Bouches-du-Rhône et directeur de la Société de médecine du travail de Provence [44]. Personnalité d’envergure nationale, il puise son prestige à la fois de l’une des premières chaires universitaires de médecine du travail et de son implication directe dans les institutions clés de la médecine du travail provençale, aussi bien sectorielle que générale. Son élection permet, d’une part, d’équilibrer le poids des médecins du BTP issus des institutions parisiennes dans le comité directif et, d’autre part, de resserrer les liens avec les organismes en charge des congrès nationaux de médecine du travail, qui depuis accueillent ponctuellement, mais de manière régulière, les communications des médecins du travail du BTP [45].

34Le tarissement d’un filon interprétatif dépassé n’était pas forcément destiné à déboucher sur l’apparition d’une position antiracialiste formulée de manière plus assurée et systématique pendant le mandat du Pr Jullien. Le contexte sociopolitique se chargea d’accélérer le processus et finit par transformer des ferments de réflexion en initiatives collectives. Dans une conjoncture où le débat sur les immigrés interpellait directement les médecins du travail, les médecins du bâtiment ne pouvaient pas rester insensibles à l’appel, d’autant plus que la part relative de ces travailleurs – et, surtout, leur nombre absolu – ne cessait d’augmenter depuis vingt ans.

Le tournant des années 1970. Une vision nouvelle du lien entre dimension sociale et pratique médicale

35Dans les années 1970, la nouvelle inflexion du regard porté sur les immigrés coïncide avec l’introduction d’une innovation technologique majeure dans la gestion des dossiers des travailleurs dans les services médicaux du BTP. Depuis 1973, les services de la région parisienne, de Grenoble, Marseille, Nantes, Nice et Reims disposent de dossiers médicaux informatisés. Ces fiches électroniques homogènes, mises au point par une commission du Groupement en liaison avec la Commission nationale des dossiers médicaux de médecine du travail, permettent de conduire des enquêtes à large échelle. Le Dr Roger Fecci peut ainsi présenter aux Journées nationales de 1975, pour la première fois, les Résultats de la surveillance, par dossier informatique, de 40 000 travailleurs immigrés. Il centralise dans son travail ni plus ni moins que l’ensemble des informations recueillies tout au long de l’année 1974 par 56 médecins du travail répartis dans les services de Grenoble, Marseille, Nantes, Nice et Reims [46]. De son côté, une équipe de médecins de l’APAS de la région parisienne propose en 1974, via le suivi pendant six semaines de 17 324 dossiers tant de Français que d’étrangers, une étude sur l’aptitude au travail de travailleurs étrangers du Bâtiment [47].

36L’outil statistique est peu utilisé à l’époque dans le domaine de la santé publique [48]. En matière d’hygiène et de sécurité au travail, on commencera à sentir le besoin de statistiques fiables sur les conditions de travail seulement quelques années plus tard. La mise en place, par le Conseil national de la statistique, d’un dispositif de recueil de données statistiques trouve finalement en 1976 une première réponse concrète avec la création d’un poste dans le Service des études et de la statistique du ministère du Travail. S’agit-il, dans le cas de l’enquête informatisée du Groupement, d’une retombée de la loi fixant le cadre de la négociation des conditions de travail de 1973 comme le suggère Serge Volkoff pour les enquêtes sur les conditions de travail de la fin des années 1970 [49] ? La coïncidence des dates ne suffit pas à confirmer une hypothèse suggestive, dont les témoins, dans ce cas précis, ne peuvent pas assurer le fondement avec certitude [50]. Plus simplement peut-être, on peut suggérer qu’il s’agit d’une réponse, assez avancée du point de vue technique, à l’arrêté du 24 juin 1970, qui établit le contenu du dossier médical en santé au travail (DMST). Certes les médecins du service de Marseille ont conçu cette étude à l’aide d’appuis extérieurs. La quantité imposante de données recueillies demandait l’utilisation d’un ordinateur puissant, une grosse machine que difficilement on trouvait à l’époque dans un service de médecine du travail ou dans n’importe quel autre service médical. Le support en moyens techniques et compétences informatiques fut apporté au Dr Fecci par un informaticien du site nucléaire de Cadarache dont il suivait les ouvriers des entreprises sous-traitantes.

37Ainsi, pour la première fois, les interrogations qui avaient été formulées antérieurement sur la spécificité des ouvriers immigrés en termes d’aptitude, d’accidents du travail ou de maladies professionnelles peuvent être abordées à travers l’utilisation de bases de données dont la taille et l’étendue géographique sont extraordinairement larges. L’enjeu est d’envergure et la méthode prometteuse : l’engagement du personnel des services est entier, malgré le supplément de travail demandé par les enquêtes [51]. Les conclusions de ces travaux sont équilibrées : les « pathologies d’apport », « importées des pays d’origine », selon une terminologie désormais acquise, que le secrétaire général de l’Association, Robert Delmas, avalise dans son éditorial, sont spécifiques, notamment la tuberculose chez les Maghrébins primo-arrivants [52].

38Pour les « pathologies d’acquisition », en revanche, dans l’enquête présentée par le Dr Fecci de Marseille, on ne remarque aucune incidence négative de la nationalité sur l’aptitude au travail. Certaines nationalités même, notamment la portugaise, sembleraient compter proportionnellement un nombre plus important d’ « aptes » que les Français. Les conditions de logement, d’alimentation, de travail, sont les seules variables considérées comme véritablement particulières aux immigrés [53]. Lorsque des résultats pointent une particularité des immigrés – notamment pour la propension aux accidents du travail qui sembleraient les toucher davantage, toute nationalité confondue –, ils sont interprétés par le rapporteur, comme un effet de l’approximation du traitement statistique de la base de données disponible. Roger Fecci conclut ainsi sur la nécessité d’étudier la corrélation entre accidents, formation professionnelle et charge de travail. Il émet une hypothèse que l’on retrouve dans la quasi-totalité des communications aux Journées de 1975 : les immigrés, moins qualifiés que les Français, sont plus fréquemment employés comme manœuvres et se voient confier les tâches les plus dures et les plus pénibles, d’où leur surexposition aux accidents du travail et aux maladies professionnelles. De manière plus nette encore, l’équipe de l’APAS de Paris travaillant sur l’aptitude, confiante en ses résultats issus d’une étude utilisant une méthode statistique plus sophistiquée, l’analyse factorielle, affirme la faiblesse de la variable « origine nationale » sur l’aptitude au travail. Technique statistique fondamentale de la psychotechnique depuis les années 1940 (dont elle a certainement été empruntée, plus que de la sociologie, où elle commence timidement à se répandre), l’analyse factorielle différencie nettement cet article des autres, présentant des statistiques descriptives moins élaborées [54].

39L’équipe tire des conclusions dubitatives sur l’utilité de la surveillance médicale spéciale pour la grande majorité des travailleurs étrangers. Elle discute plus précisément les contenus de la surveillance par le décret de 1969, qui impose des rappels semestriels des ouvriers mobiles [55]. Une fois déterminé le poids modeste de l’immigration récente comme déterminant de l’aptitude, la question est posée de l’utilité de la surveillance spéciale strictement médicale. Selon ces médecins, elle relève davantage du domaine social que médical : le rôle et la présence du médecin doivent ainsi être réexaminés [56].

40Cette attitude est partagée par l’Organisme paritaire de prévention : Jean-Claude Vallet, secrétaire général du comité national, présente une étude menée pour le compte de l’OPPBTP visant à comparer des accidents subis par des travailleurs français et étrangers à poste de travail égal. Il est ainsi en mesure d’affirmer que la nationalité des populations examinées ne constitue pas un facteur explicatif des accidents [57]. L’action de l’OPPBTP vis-à-vis de la prévention des accidents doit plutôt porter en premier lieu sur la visite d’embauche, à laquelle les immigrés échapperaient deux fois plus souvent que les Français, et deuxièmement sur un effort d’éducation à la prévention, tout particulièrement pour les travailleurs peu qualifiés, soumis à des charges de travail plus lourdes. Et c’est seulement à ce niveau que des initiatives différenciées, liées à la compréhension de la langue, sont envisagées pour les travailleurs étrangers. Le Dr Jean Perrin, médecin-conseil de l’OPPBTP, insiste sur les mesures concernant, d’un côté, la propagande et, de l’autre, la formation [58]. Les images, à commencer par les affiches, sont privilégiées dans cet effort de communication. Leur renouvellement fréquent est recommandé pour maintenir éveillée l’attention des travailleurs. Toujours à la même époque, commencent à être utilisées des techniques de communication nouvelles pour les migrants, telles que les films de maîtrise en Super 8 et la projection de diapositives [59]. Des conférences en langue étrangère, tenues par des ouvriers plus expérimentés, sont également préconisées. Enfin, des brochures élémentaires pouvant être lues sur les chantiers et intitulées « Conseils généraux de prudence » sont publiées par les soins de l’OPPBTP en espagnol, portugais, italien, serbo-croate et turc. Cet ensemble d’actions est, dans l’esprit de cette communication, conçu plus globalement comme un volet de l’effort d’intégration que la société se doit d’assurer aux travailleurs étrangers.

41Le fait qu’une large partie des communications présentées aux Journées de 1975 ne se bornent pas à présenter des analyses purement médicales des pathologies des travailleurs nous permet de cerner non seulement l’activité savante, mais aussi celle, empirique, de la médecine du travail du BTP. Les initiatives des médecins et leurs pratiques sont minutieusement décrites dans les articles et sont, on l’a vu, accompagnées de données considérablement plus précises sur les populations ouvrières. On connaît mieux la taille et la composition des populations surveillées par ces médecins, ainsi que le fonctionnement de certains services, dont le plus typique est certainement la station médicale mobile, pouvant se déplacer d’un chantier à l’autre.

42De plus, les difficultés rencontrées sont souvent explicitées : la question cruciale de la transmission de l’information et des divergences d’interprétation entre médecins de base, médecins de l’ONI et médecins du travail du BTP, ainsi que les problèmes de coordination entre les différents opérateurs, par exemple, émergent ici de manière prépondérante [60].

43D’autres communications, plus centrées encore autour de la pratique médicale, telle que la description de la visite médicale de travailleurs étrangers proposée par le Dr Jean Catoir, nouveau président du Groupement, permettent d’appréhender le quotidien du médecin du travail du BTP. Dans cette perspective, on peut examiner différemment les articles traitant de la réinsertion des travailleurs immigrés. Ils relatent non seulement des discours et des représentations des médecins, essentiellement focalisés sur le problème de la langue, mais surtout un moment essentiel de l’activité professionnelle des médecins du BTP. Avec la visite d’embauche, la visite en cours de carrière occupe une place fondamentale dans l’activité des médecins du travail. Spécialement lorsqu’il s’agit d’une visite de reprise du travail à la suite d’un accident ou d’une maladie professionnelle, la fiche d’aptitude, d’aptitude partielle ou d’inaptitude à recouvrir un poste que le médecin doit rédiger a des retombées lourdes de conséquences sur la vie professionnelle et privée du travailleur. La dimension sociale de l’avis d’inaptitude s’accroît tout particulièrement lorsqu’il s’agit de travailleurs étrangers. Tandis que, à pathologie égale, les séquelles et la durée de l’arrêt du travail sont identiques pour Français et étrangers, la difficulté de la réinsertion et du reclassement est, de l’avis de toutes les communications présentées, strictement liée à la nationalité. Sur 543 salariés du BTP hospitalisés en 1973 dans le centre de traumatologie de l’APAS de Paris, 101 travailleurs ont été victimes de « pathologies particulièrement invalidantes ». Un an et demi plus tard, les rapporteurs constatent qu’ont pu reprendre le travail 60 % des Français, 40 % des Portugais et seulement 30 % des Nord-Africains (8 sur 26). La faible qualification de ces derniers et la nature du métier exercé avant la survenue du handicap ont réduit considérablement la possibilité de réinsertion [61].

44Plus que jamais, les dimensions sociale et médicale sont indissociables lorsque les médecins sont confrontés au reclassement et à la réinsertion professionnelle. Pour saisir pleinement la nouveauté de cette attention pour le diagnostic social que ces médecins impriment à leur action, il suffit de jeter un coup d’œil aux congrès nationaux de médecine du travail de l’époque. En 1978, l’un des trois rapports du XVe Congrès national de médecine du travail de Strasbourg porte sur les « Aspects de la pathologie des travailleurs étrangers ». La conception du rapport, présentée par le président du Groupe médico-social d’aide aux migrants de l’hôpital de Strasbourg, le Dr Samsoen, est encore exclusivement axée sur la pathologie différentielle des travailleurs immigrés [62]. L’analyse de la « quadruple distance – géographique, sociale, culturelle et économique » – avec laquelle le migrant doit se mesurer est réduite à un rapport sur les « Aspects psychopathologiques de la transplantation ». En revanche, titres, contenus et méthodes de nombre de communications suivant ce même rapport général, dont celle des médecins du Groupement, mettent en avant la dimension sociale au même titre que la dimension médicale [63]. Au milieu des années 1975 coexistent des positions scientifiques et des conceptions antagonistes de la mission du médecin vis-à-vis des travailleurs immigrés.

45Cependant, cette attention pour les aspects sociaux de l’exercice de la profession peut prendre des colorations politiques d’orientation divergente, qui illustrent bien la diversité des opinions au sein de la spécialité qui nous intéresse ici. Ce n’est pas un hasard si le Comité médical et médico-social d’aide aux migrants est représenté aux Journées par son président, Marc Gentilini, spécialiste des maladies tropicales. Le Pr Gentilini insiste sur le besoin commun, ressenti par des « hommes venus d’horizons divers et de familles de pensée différentes », réunis en juin 1968 dans le grand amphithéâtre de la Faculté de médecine de Paris, de prendre en compte les retombées médico-sociales de l’afflux extraordinaire et alors faiblement réglementé de travailleurs immigrés [64]. L’attention médicale et sociale pour les immigrés devient un enjeu incontournable pour des sensibilités politiques hétérogènes dans la conjoncture post-soixante-huitarde, et notamment pour Marc Gentilini, notoirement proche de la droite et tout particulièrement des époux Chirac [65].

46Si, en plein milieu des années 1970, des manières divergentes de concevoir les travailleurs immigrés coexistent, on assiste dans l’ensemble à une accentuation, politiquement variée, de la prise en compte de l’environnement social de l’immigré. Dans le milieu de la médecine du travail du Bâtiment, les Journées nationales de médecine du travail 1975 constituent un moment de rupture, ouvrant une nouvelle phase dans la réflexion de l’Association des médecins du travail du BTP. Le changement dans la direction du Groupement renforce des conceptions qui sont propres à cette spécialité de la médecine du travail, en lui conférant un caractère dominant. Par- delà les aspects strictement médicaux, voire bio-médicaux, la question des problèmes spécifiques aux migrants en cas d’accident, de restriction d’aptitude, de reclassement est dès lors constamment mise en avant. « Aussi était-il indispensable – déclare le secrétaire général du Groupement dans son éditorial – qu’à ce congrès soit présentée la dimension sociale des problèmes du migrant, inséparable des problèmes médicaux. » [66]

47Présentée comme une approche nouvelle, cette posture résolument sociale se situe en réalité dans la continuité des préoccupations de la médecine du travail du Bâtiment exprimées dès les années 1950. Elle constitue même son trait distinctif au sein de la médecine du travail. Ainsi, ce discours simplifie un parcours plus complexe de la profession, car le changement se situe, plus que dans leur apparition, dans l’intensité et dans la réitération avec laquelle les questions sociales sont traitées. Cette nouvelle posture est perceptible tout particulièrement dans le cas des travailleurs immigrés. Les discours sur les risques spécifiques liés à leur origine sont ramenés par les médecins, à partir des années 1970, non plus à des facteurs bio-psychologiques, mais à des explications d’ordre organisationnel et social. Parallèlement, un changement qualitatif s’opère dans le suivi de la santé et l’observation des conditions de travail de cette population. Cette double transformation s’appuie sur une analyse rigoureuse, basée sur l’étude quantitative à grande échelle des dossiers individuels des travailleurs. Donnant une assise statistique fiable aux résultats des enquêtes médicales, celle-ci permet d’interpréter correctement le jeu des variables explicatives de certaines récurrences statistiques montrant la position défavorable des immigrés face au risque au travail, notamment en cas d’accident.

48Tout se passe comme si le poids des contraintes propres au mode de production du secteur et aux conditions de travail d’une population socialement très défavorisée avait poussé les médecins du BTP à une attitude réflexive précoce, due aux contraintes liées à la surveillance et aux problèmes particuliers posés par les travailleurs immigrés. La sensibilité à la dimension sociale se traduit ainsi par une exploitation spécifique du traitement informatisé de dossiers ailleurs utilisés pour des analyses strictement épidémiologiques [67].

49Au terme de cette étude, on est frappé par l’apport de connaissances que l’on peut tirer de l’exploitation des dossiers médicaux d’une population, telle celle des travailleurs migrants, exceptionnelle en termes de santé non pas par son origine mais à cause de ses conditions de travail. En même temps, apparaissent également dans toute leur ampleur les enjeux, pour l’ensemble de la société contemporaine, liés à la conservation informatique de ces dossiers sur la durée. Une grande responsabilité incombe aux acteurs garants de la protection des innombrables données qu’ils contiennent. Pour éviter toute manipulation, modalités de recueil et sauvegarde doivent nécessairement faire l’objet d’une réflexion collective prenant en compte la dimension longitudinale des histoires de vie dessinées par l’enchaînement de ces informations au fil du temps [68].

Notes

  • [1]
    Cet article doit beaucoup aux conversations avec Luc Berlivet et avec les membres du groupe « Histoire Santé Travail », coordonné par Catherine Omnès, dont les recherches ont été financées par la DREES MiRe, ministère des Affaires sociales, et ensuite par l’ANR. Dans ce cadre, Émilien Ruiz a contribué avec grande compétence au repérage d’une partie des documents mentionnés dans cette étude.
  • [2]
    Fait figure d’exception un numéro spécial de revue : L’usure au travail, Alain Cottereau (dir.), Mouvement social, no 124, 1983.
  • [3]
    Les mains inutiles. Inaptitude du travail et emploi en France, Catherine Omnès et Anne-Sophie Bruno (dir.), Paris, Belin, 2004 ; Stéphane Buzzi, Jean-Claude Devinck, Paul-André Rosental, La santé au travail, 1880-2006, Paris, La Découverte, 2006 ; Cultures du risque au travail et pratiques de prévention en Europe au XXe siècle, Catherine Omnès et Laure Pitti (dir.), Rennes, PUR, 2009 ; Les maladies professionnelles : genèse d’une question sociale, Paul-André Rosental et Catherine Omnès (dir.), Revue d’histoire moderne et contemporaine, 1, 2009.
  • [4]
    Caroline Douki, David Feldman, Paul-André Rosental, La protection sociale des travailleurs migrants dans l’entre-deux-guerres : le rôle du ministère du Travail dans son environnement national et international (France, Italie, Royaume-Uni). Note de synthèse, Revue française des affaires sociales, 2, 2007, p. 167-171. En ligne
  • [5]
    Anne-Sophie Bruno, Inaptitude et immigration en France au XXe siècle, dans Les mains inutiles, op. cit., p. 125-145.
  • [6]
    En 1969, les étrangers représentent, au niveau national, 28 % des salariés de l’industrie de la construction et en 1974 leur part relative touche à son sommet avec 30 % de l’ensemble des salariés et 35 % des ouvriers. À la même époque en Région parisienner ils constituent 46 % du total des salariés ; cf. Manuela Martini, Des flux qui se mélangent. Provinciaux et étrangers dans le BTP en France (Région parisienne, fin XIXe - première moitié du XXe siècle), dans Postwar Mediterranean Migration to Western Europe, Clelia Caruso, Jenny Pleinen et Lutz Raphaël (dir.), Frankfurt am Main, Peter Lang, 2008, p. 197-210, p. 199-200. Les sources utilisées pour cette recherche ont été en grande partie repérées auprès de la bibliothèque et des archives, désormais démantelées, de l’Institut de médecine du travail de la faculté de médecine de l’Université de Paris V. Les données sur la composition de la main-d’œuvre dans les chantiers sont tirées des études publiées dans le Bulletin du groupement des médecins du travail du BTP, ensuite Revue de médecine du travail, et dans les colloques de médecine du travail organisés par le Groupement national d’étude des médecins du Bâtiment et des travaux publics ; voir, par exemple, A. Sivadon, G. Party, M. Cissay, Introduction à l’étude des populations des grands chantiers du bâtiment de la région parisienne, dans La médecine du travail et la prévention dans les industries du bâtiment et des travaux publics, Journées nationales de médecine du travail du Bâtiment et des Travaux publics, Paris, 19-20 décembre 1958 (dorénavant Journées, 1958), p. 11-22.
  • [7]
    Jean Catoir, La surveillance médicale des travailleurs migrants, Revue de médecine du travail, IV, 1976, no 1, numéro spécial, XIVes Journées nationales de médecine du travail du Bâtiment et des Travaux publics, Médecine du travail et travailleurs migrants dans les industries du BTP, Deauville, les 23, 24 et 25 mai 1975 (dorénavant Journées 1975), p. 45. Plus loin, l’auteur parle de « difficulté de communication verbale et de pensée », un leitmotiv des discours portant sur les aspects anthropologiques des relations avec les migrants.
  • [8]
    Pour des approches attentives à la dimension migratoire dans l’histoire ouvrière française, voir Gérard Noiriel, Longwy. Immigrés et prolétaires, Paris, PUF, 1984 et Nancy Green, Du Sentier à la 7e Avenue. La confection et les immigrés. Paris-New York, 1880-1980, Paris, Le Seuil, 1998.
  • [9]
    INSEE, Images économiques des entreprises au 1er janvier 1997, t. 2, Paris, 1998 (INSEE Résultats. Système productif, no 154-155, décembre 1998).
  • [10]
    Vincent Viet, et Michèle Ruffat, Le choix de la prévention, Paris, Economica, 1999 ; Stéphane Buzzi, Jean-Claude Devinck, Paul-André Rosental, L’examen médical en milieu de travail, 1914-1979, Archives des maladies professionnelles, 63, no 5, 2002, p. 355-363 ; Les mains inutiles, op. cit. ; Stéphane Buzzi, Jean-Claude Devinck, Paul-André Rosental, La santé au travail, op. cit.
  • [11]
    Stéphane Buzzi, Jean-Claude Devinck, Paul-André Rosental, La santé au travail, op. cit., p. 59-70 ; Georges Mouradian (dir.), L’enfance des comités d’entreprise, Roubaix, CMT, 1997, et plus globalement Adam Steinhouse, Workers’ Participation in Post-Liberation France, London, Lexington Books, 2001.
  • [12]
    L’exception est plutôt constituée par les chantiers très importants et durables ayant un médecin du travail sur place jusqu’à la fin des travaux.
  • [13]
    Manuela Martini, Prévention, inaptitude, reclassement dans le Bâtiment : le rôle des organismes paritaires durant les Trente Glorieuses, dans Les mains inutiles, op. cit., p. 306-328.
  • [14]
    Journal officiel (dorénavant JO), 23 août 1947, rectificatif JO du 4 septembre 1947, modifié le 7 juin 1948, JO du 8 juin 1948, cités dans Cahiers, 4, 1948, p. 52.
  • [15]
    Cahiers, 4, 1948, p. 52. Le décret du 4 août 1941 sur l’institution de comités d’hygiène et de sécurité dans les entreprises employant plus de 50 ouvriers n’avait pas été appliqué dans le BTP, voir Jackie Boisselier et Gérard Boué, Guide des comités d’hygiène et de sécurité, Paris, Éd. d’Organisation, 1980.
  • [16]
    Régies par la loi de 1901, leur circonscription couvre celle des caisses de compensation et des congés payés.
  • [17]
    Stéphane Buzzi, Jean-Claude Devinck, Paul-André Rosental, op. cit. (n. 3), p. 41-62.
  • [18]
    Les visites effectuées par des unités mobiles se déplaçant sur les chantiers dès les années 1950 constituent la réponse peut-être la plus originale à ces conditions particulières d’exercice de la profession.
  • [19]
    Il est intéressant de remarquer que des questions semblables ont été évoquées tout récemment par le Pr Paul Frimat, responsable de l’un des thèmes principaux du 28e Congrès de la Fédération nationale de médecine du travail qui a eu lieu à Bordeaux du 8 au 11 juin 2004, Congrès national de médecine et santé au travail : De l’actualité des professionnels à l’innovation en santé au travail. Formes particulières de travail, travail atypique, mobilité des salariés... et suivi médical, organisé par la Société de médecine du travail d’Aquitaine avec le Centre hospitalier universitaire de Bordeaux et l’Université Victor-Segalen - Bordeaux 2.
  • [20]
    Christian Topalov, Le champ réformateur, 1880-1914 : un modèle, dans Laboratoire du nouveau siècle, Christian Topalov (dir.), Paris, EHESS, 1999. Sur les activités de l’association, voir Manuela Martini, Prévention, inaptitude, reclassement, art. cité, p. 311-317.
  • [21]
    Stéphane Buzzi, Jean-Claude Devinck, Paul André Rosental, op. cit. (n. 3), p. 29-40.
  • [22]
    Voir par exemple I. Thaon, B. Lhotellier, A. Thiebaut, M. Prenat, Les conditions de travail des ouvrières de la maroquinerie travaillant à domicile, Archives des maladies professionnelles, 68, no 2, 2007, p. 119-125.En ligne
  • [23]
    Manuela Martini, Prévention, inaptitude, reclassement, art. cité, p. 323-326.
  • [24]
    À titre d’exemple, on peut citer l’article du Dr Michel Prunieras, Quelques chiffres sur la syphilis du Nord-Africain travaillant dans la région lyonnaise, Journées 1952.
  • [25]
    Voir les actes des congrès nationaux de 1950, 1952, 1953 et 1955 portant le même titre : La médecine du travail et la prévention dans les industries du Bâtiment et des TP, Paris, Institut national de la sécurité - OPPBTP, 1952 ; 1953 ; 1955.
  • [26]
    Font figure d’exception quelques articles éparpillés dans le Bulletin du Groupement et dans les Cahiers de l’OPPBTP, et une section des Journées nationales de 1964 portant sur les grutiers, poste d’élection des Algériens.
  • [27]
    Journées 1975.
  • [28]
    La présence de professeurs agrégés est d’habitude mentionnée dans les allocutions inaugurales des journées. De plus, le Pr Marc Gentilini (hôpital de la Pitié-Salpétrière) est présent avec une brève communication présentant le Comité médico-social d’aide aux migrants.
  • [29]
    Sur l’attention supplémentaire conférée traditionnellement aux migrants par la normative en vigueur, voir Anne-Sophie Bruno, Inaptitude et immigration en France au XXe siècle, dans Les mains inutiles, op. cit., p. 125-145.
  • [30]
    Stéphane Buzzi, Jean-Claude Devinck, Paul-André Rosental, op. cit. (n. 3), p. 79-82 ; pour le contexte plus large, voir Lion Murard, Patrick Zylberman, L’hygiène dans la République. La santé publique en France ou l’utopie contrariée, 1870-1918, Paris, Fayard, 1996.
  • [31]
    Cette orientation commence à se diffuser, à l’époque, dans le domaine de la santé publique, mais avec une inflexion épidémiologique marquée ; cf. Luc Berlivet, Déchiffrer la maladie. Épidémiologie et cultures de santé publique, dans Critique de la santé publique, Jean-Pierre Dozon et Didier Fassin (dir.), Paris, Balland, 2001, p. 75-102, et Id., Between expertise and biomedecine : Public health research in France after World War 2, Medical History, 51, 2007, p. 471-492.
  • [32]
    La médecine du travail face aux problèmes d’inaptitude et des restrictions d’aptitude au poste de travail, numéro spécial de la Revue de médecine du travail, 5, no 5, 1977.
  • [33]
    Jean-Philippe Conil, Introduction à l’étude des variétés ethniques observées dans la main-d’œuvre des chantiers du Bâtiment de la région parisienne, Journées 1958, p. 23-37.
  • [34]
    Pour des exemples variés de cette mouvance, voir les articles de Mark Knobel, Pierre-André Taguieff et Patrick Weil respectivement sur Georges Montadon, René Martial et Georges Mauco dans L’antisémitisme de plume. 1940-1944. Études et documents, Pierre-André Taguieff (dir.), Paris, Berg International, 1999, p. 277-297, 267-276, 295-332, et Paul-André Rosental, L’intelligence démographique. Sciences et politiques des populations en France (1930-1960), Paris, Odile Jacob, 2003, p. 102-117.
  • [35]
    Henry-Georges Schlumberger, Étude de l’importance du déracinement sur la fréquence des accidents du travail. Chantier de Vogelgrun, 1957, Journées 1958, p. 38-50.
  • [36]
    Ibid., p. 50.
  • [37]
    Ibid.
  • [38]
    A. Sivadon, G. Party, M. Cissay, Introduction à l’étude des populations des grands chantiers, art. cité (n. 6).
  • [39]
    Journées 1958, p. 51. Pierre Joannon était né en 1894 à Marseille et avait à l’époque 64 ans ; cf. Pierre Joannon, Titres et travaux scientifiques, Paris, Masson, 1944. Ses cours d’hygiène et d’hygiène mentale à la Faculté de médecine de Paris furent publiés en 1958 et en 1960 par l’AGEMP. En 1963, il signa la préface du livre de Jean-Jaques Richard, Le facteur racial dans la pathologie, Paris, Gauthier-Villars, 1963. L’intérêt de ces pages – ainsi que de celles du Pr Ruben Kherumian, professeur à l’École d’anthropologie de Paris, qui signe l’avant-propos – réside dans les précautions méthodologiques, concernant notamment les définitions de « race » et « pathologie raciale », mises en avant par les auteurs.
  • [40]
    Journées 1958, p. 52.
  • [41]
    Sur l’attitude contradictoire du patronat vis-à-vis de la main-d’œuvre étrangère pendant les Trente Glorieuses, cf. Commissariat général du Plan, Rapport du Comité « Bâtiment et travaux publics », Préparation du VIIe Plan, annexe VII : Incidences sur l’emploi dans le bâtiment et les travaux publics de différentes politiques économiques et sociales, rapporteur Jean Vibert, délégué général de la Fédération nationale du bâtiment, avec la collaboration de Marie-Madelaine Krust et Patrick Schmidt, février 1976.
  • [42]
    Ibid., p. 54.
  • [43]
    Henry-Georges Schlumberger, Robert Poriel, Fréquence des accidents du travail chez les déracinés dans les entreprises de travaux publics, Journées 1960, p. 149-155.
  • [44]
    Manuela Martini, Prévention, art. cité, p. 208. Victor Raymond, médecin militaire, agrégé du Val-de-Grâce, a été conseiller de l’INRS et de l’OPPBTP, l’organisme national de prévention du BTP.
  • [45]
    Voir, par exemple, les Archives des maladies professionnelles, de médecine du travail et de sécurité sociale, voll. 1970 et 1978.
  • [46]
    Roger Fecci, Résultats de la surveillance, par dossier informatique, de 40 000 travailleurs immigrés dans les professions du BTP, Journées 1975 (dans Revue de médecine du travail, 4, no 1, 1976, p. 55-65).
  • [47]
    Michel Amphoux et al., Aptitude au travail des travailleurs étrangers du Bâtiment, Journées 1975, p. 75-86. L’échantillon compte 8 134 travailleurs étrangers, soit 48 % du total.
  • [48]
    Alain Desrosières, La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, Paris, La Découverte, 1993, et Serge Volkoff, Des comptes à rendre : usages des analyses quantitatives en santé au travail pour l’ergonomie, dans L’ergonomie et les chiffres de la santé au travail : ressources, tensions et pièges, Serge Volkoff (dir.), Toulouse, Octarès, 1993, p. 3-74, en particulier p. 17-19. En ce qui concerne la diffusion tardive en France de l’appareil statistique de la biomédecine (concernant par ailleurs principalement la thérapeutique et le travail clinique interdits aux médecins du travail), voir Luc Berlivet, Between expertise and biomedecine, art. cité, et Jean-Paul Gaudillière, Inventer la biomédecine. La France, l’Amérique et la production des savoirs du vivant, 1945-1965, Paris, La Découverte, 2002.
  • [49]
    Serge Volkoff, Des comptes, art. cité, p. 11. Sur les difficultés liées à la mise en place de la première enquête nationale sur les conditions de travail, voir Serge Volkoff, Des statistiques sur les conditions de travail. Indications ou indicateurs ?, Courrier des statistiques, 8, 1978, p. 33-35, et Serge Volkoff et Anne-Françoise Molinié, Quantifier les conditions de travail ? L’exemple de l’enquête nationale d’octobre 1978, Travail et emploi, 11, 1982, p. 63-69.
  • [50]
    Je n’ai pas pu rencontrer jusqu’à présent le Dr Roger Fecci, mais seulement son successeur, le Dr Gérard Peguin (entretien du 4 juillet 2007), selon lequel l’ordinateur utilisé fut un CBM (Commodore Business Machine) 34. Par la suite, au début des années 1980, un informaticien à plein temps a été embauché, encore une fois assez précocement, au service de médecine du travail du BTP de Marseille.
  • [51]
    Roger Fecci, Résultats..., art. cité, p. 77.
  • [52]
    La tripartition en maladies d’apport, d’acquisition, d’adaptation est due à Marc Gentilini, Aspects épidémiologiques des migrants en France, Bulletin de l’INSERM, 26, no 2, 1971, p. 431-522. Depuis 1972, le Bulletin de l’Association des médecins du travail du BTP élargit la palette de ses contributions et devient Revue de médecine du travail. Robert Delmas, secrétaire général du Groupement et responsable de la publication dès son origine, assure à l’époque la coordination entre la rédaction de la revue et le Groupement dont elle est toujours l’organe.
  • [53]
    Roger Fecci, Résultats..., art. cité, p. 65.
  • [54]
    Guy Palmade, La psychotechnique, Paris, PUF, 1948, p. 52-55 ; cf. Karl M. van Meter, Marie-Ange Schiltz, Philippe Cibois, Lise Mounier, Correspondence analysis : A history and french sociological perspective, dans Correspondence Analysis in the Social Sciences, Michaël Greenacre, Jörg Blasius (dir.), London, Academic Press, 1994, p. 128-137 ; Olivier Martin, Aux origines des idées factorielles. Des théories aux méthodes statistiques, Histoire & Mesure, XII, no 3-4, 1997, p. 197-250, et Paul-André Rosental, Outil ou fétiche : la laïcisation de l’analyse factorielle dans les sciences sociales, Histoire & Mesure, XII, no 3-4, 1997, p. 185-196 ; cf. Olivier Martin, Patricia Vannier, La sociologie française après 1945 : place et rôles des méthodes issues de la psychologie, Revue d’histoire des sciences humaines, 6, no 1, 2002, p. 95-122, en particulier p. 98-99.
  • [55]
    Le contexte institutionnel a été reconstitué dans ses grandes lignes par Vincent Viet et Michèle Ruffat, Le choix de la prévention, op. cit., p. 161-174, et Vincent Viet, La France immigrée. Construction d’une politique, 1914-1997, Paris, Fayard, 1998, p. 261-295.
  • [56]
    Michel Amphoux et al., Aptitude au travail des travailleurs étrangers, Journées 1975, p. 84. Deux autres communications, dont celle du président du Groupement, Jean Catoir, vont dans le même sens. De fait, les auteurs invoquent le besoin de marges discrétionnaires pour les médecins, le seul juge de la fréquence des convocations ; cf. Françoise Pavy, Difficulté, utilité et limites de la surveillance spéciale, Journées 1975, p. 87-89 et Jean Catoir, Les travailleurs immigrés doivent-ils bénéficier de mesures médicales spéciales ?, Journées 1975, p. 91-96.
  • [57]
    Il s’agit des résultats d’une étude du Dr J. Wisniewski publiée dans les Cahiers des comités de prévention, septembre-octobre 1973 ; l’étude concernait 872 accidents « graves » et 1 025 travailleurs, dont 531 étrangers, Journées 1975, p. 39.
  • [58]
    Le Dr Jean Perrin était médecin-conseil du Comité national de l’OPPBTP depuis les années 1960 ; voir par ex. Cahiers, 1964.
  • [59]
    P. Paulet, Sensibilisation audiovisuelle aux règles d’hygiène et de sécurité. Exposé et démonstration de la méthode FAVA, Journées 1975, p. 114-116.
  • [60]
    La question de la coordination entre les différentes institutions veillant à la prévention et à la prise en charge de la santé des travailleurs mériterait une recherche en soi ; voir les quelques remarques à ce sujet dans l’introduction au livre collectif Cultures du risque au travail et pratiques de prévention en Europe au XXe siècle, Laure Pitti et Catherine Omnès (dir.), Rennes, PUR, 2009. Pour le secteur du bâtiment, voir, dans ce même volume, Manuela Martini, Expertise médicale et évaluation des risques au travail. Les médecins-conseils des institutions paritaires du BTP en France de 1945 à 1991, p. 45-65.
  • [61]
    Robert Delmas, L.-E. Goutard, Reprise du travail, réinsertion professionnelle en traumatologie et orthopédie dans les professions du BTP. Incidences thérapeutiques, Journées 1975, p. 117-126 ; M. Ballerau, J.-B. Tosan, À propos de la reprise de travail chez les travailleurs étrangers, ibid., p. 127-131. Cette enquête n’a pas été conçue, au contraire de la première, avec des ambitions statistiques, toutefois elle a concerné 11 services et 20 médecins du Groupement au total.
  • [62]
    Paradoxalement, mais de manière significative, la relation de synthèse sur un thème sensible comme celui des travailleurs immigrés a été confiée à un clinicien qui, selon ses propres mots, a pris pour la première fois contact avec le monde du travail, Archives des maladies professionnelles, 40, no 1, 1979, p. 203-209 (p. 203).
  • [63]
    Jean Catoir et al., « Médecine du travail et travailleurs migrants dans les industries du Bâtiment et des Travaux publics », Archives des maladies professionnelles, 40, 1, 1979, p. 322-324.
  • [64]
    Marc Gentilini, Le Comité médical et médico-social d’aide aux migrants. Buts, fonctionnement, travaux, Journées 1975, p. 23-25.
  • [65]
    Après une phase informelle, le Comité est officiellement créé en 1970. Il ne faut pas oublier que Jacques Chirac est Premier ministre depuis un an lorsque les Journées ont lieu. Un bref curriculum vitae de Marc Gentilini, président de la Croix-Rouge française de 1997 à la fin de l’année 2004, est disponible sur le site du Haut Conseil de la coopération internationale ((http:// www. hcci. gouv. fr/ composition/ index. html),dont il a été membre de 1999 à 2005.
  • [66]
    Journées 1975, p. 1.
  • [67]
    Archives des maladies professionnelles, table quinquennale (1970-1974), juillet-août 1976, p. 68.
  • [68]
    Le débat fait rage depuis la loi de 2003 sur le suivi des carrières professionnelles pénibles. Voir les recommandations de bonne pratique sur le contenu et la tenue du dossier médical en santé au travail (DMST), publiés tout récemment, le 23 mars 2009, par la Haute Autorité dde santé (www. has-sante. fr). La question de la protection de ces données demeure l’enjeu le plus brûlant dans ce débat ; cf., à titre d’exemple, un témoignage du « blog » récent de France 5 hhttp:// forums. france5. fr/ cdanslair/ Societe/ securite-dossiers-travail-sujet_270_1. htm,posté le 8 mars 2006 à 05:05:53 : « Étant nouveau dans la médecine du travail, je suis très surpris que tous utilisent des logiciels “sthéto” sur des ordinateurs reliés à Internet. Je suis aussi assez calé en informatique et l’idée que l’on m’oblige à saisir mes dossiers là-dessus me paraît aussi grave que si le directeur d’un service inter [entreprise] demandait que je lui faxe un double de mes dossiers tous les soirs. D’autant qu’il y a des sociétés d’informatique qui offrent comme services aux entreprises des logiciels espions qui récupèrent frappes de clavier et captures d’écrans compilées en un fichier qui passe en un rien de temps par Internet ADSL. »
Français

RÉSUMÉ

Confrontés à des effectifs d’immigrés en forte croissance pendant les Trente Glorieuses, les médecins du travail du Bâtiment s’interrogent dès la fin des années 1950 sur les risques et les problèmes spécifiques en termes de santé posés par la présence, sur les chantiers, de ces immigrés. Ces préoccupations s’inscrivent dans un ensemble plus vaste de priorités professionnelles et déontologiques qui ont orienté la réflexion de ces médecins vers la dimension sociale de la pratique médicale, en les distinguant dans le paysage de la médecine du travail de l’après-Seconde Guerre mondiale.
Grâce à la mise en place précoce de grandes enquêtes nationales exploitées avec des traitements informatisés à partir du début des années 1970, les médecins du BTP peuvent donner des réponses libres de toute posture racialiste aux questions sur les spécificités de la santé au travail des immigrés.
Modes de vie, alimentation, postes de travail, pénibilité des tâches prennent désormais toute leur place dans les études médicales sur les accidents, l’inaptitude ou les maladies professionnelles des travailleurs migrants.

Mots cles

  • XXe siècle
  • France
  • médecine du travail
  • Bâtiment et Travaux publics
  • immigrés
  • statistiques
Manuela Martini
Manuela Martini est maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université Denis-Diderot - Paris VII et membre du laboratoire Identités, cultures, territoires » (ICT). Spécialiste de l’histoire de la famille et des migrations européennes, sur ces domaines elle a publié plusieurs articles et a récemment édité trois volumes collectifs (Étrangers et sociétés, avec Pilar Gonzáles-Bernaldo et Marie-Louise Pelus-Kaplan, Rennes, PUR, 2008 ; Genre et travail migrant. Mondes atlantiques, XIXe-XXe siècles, avec Philippe Rygiel, Paris, Publibook Université, 2009 ; Entreprises en mouvement. Migrants, pratiques entrepreneuriales et diversités culturelles dans le monde, XVe-XXe siècle, avec Issiaka Mandé, Corine Maitte et Didier Terrier, Valenciennes-Paris, Presses universitaires de Valenciennes - Les Belles Lettres, 2009). Depuis quelques années, elle s’intéresse également à l’histoire de la santé au travail en France au XXe siècle en focalisant son attention sur la médecine du travail de l’industrie de la construction (Prévention, inaptitude, reclassement dans le Bâtiment : le rôle des organismes paritaires durant les Trente Glorieuses, dans Les mains inutiles. L’inaptitude au travail au XXe siècle, Catherine Omnès et A.-S. Bruno (dir.), Paris, Belin, 2004, p. 306-328).
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/04/2010
https://doi.org/10.3917/rhis.093.0595
Pour citer cet article
Distribution électronique Cairn.info pour Presses Universitaires de France © Presses Universitaires de France. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.
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