CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1 Michel Meyer a appartenu au comité de rédaction d’Hermès de 1992 à 2007. Sa contribution la plus marquante à la revue fut accueillie dans le numéro 15, « Argumentation et rhétorique ». Il y développa les principes de la problématologie à laquelle les quelques trente livres qu’il a publiés se rattachent. Cette problématologie apparaît dès son premier livre publié en 1979, sous le titre Découverte et justification en science, aux éditions Klincksieck. Michel Meyer n’avait pas trente ans et il possédait déjà les arguments qui lui ont permis de situer son point de départ dans la tradition philosophique occidentale, d’abord entre Socrate et Platon, entre la philosophie qui questionne à n’en jamais finir et celle qui apporte des réponses prétendument définitives. Son ambition était sans réserve : questionner le questionnement du fondamental, en quoi aurait dû consister la philosophie si elle ne s’était fourvoyée dans l’ontologie ou dans l’épistémologie, qui ferment l’interrogativité, en oubliant « la différence problématologique » (entendre par là la différence entre question et réponse, le sens de l’alternative comme « nombre minimal du multiple », c’est-à-dire de réponses à une question donnée…). Platon se souciait exclusivement de répondre, Heidegger a malgré tout échoué à questionner l’interrogation et le positivisme de Carnap a évacué le problématique au seul profit d’une expérience scientifique sans profondeur.

2 Michel Meyer a publié son grand livre De la problématologie : langage, science et philosophie en 1986 (éditions Mardaga puis Le Livre de poche, 1994). Parmi les ouvrages qui ont suivi, je suis enclin à privilégier De l’insolence (édition Grasset, 1995), qui révèle son attachement à ce qui dérange et qui justifie l’effort à déployer pour lire ensuite son diptyque intitulé Principia (Principia Rhetorica, 2008, Principia Moralia, 2013, Fayard). Cet homme, chaleureux et bourru tout à la fois, raide et plein d’humour, volontiers auto-satisfait et humble comme peut l’être un Belge narquois – cet homme, donc, fut un philosophe hyperactif : professeur (sans passion évidente) et chercheur à l’Université libre de Bruxelles, président du Centre européen pour l’étude de l’argumentation, directeur de la Revue internationale de philosophie et de la collection « L’interrogation philosophique » aux Presses universitaires de France… Cela ne l’empêchait pas d’être discret sur le terrain académique (au diable les commissions de recrutement et les jurys de thèse !) et de savoir se ménager les limites d’un espace familial où il cultivait une tendresse sans question (le bonheur d’être père, la cinquantaine passée !). J’ai aimé qu’un jour, au détour d’un amical déjeuner, il m’offre un exemplaire des Drames contemporains de Henrik Ibsen, qu’il a introduit au Livre de poche en 2005. J’ai découvert à cette occasion qu’il était davantage qu’un problématologue abstrait et qu’il vivait le théâtre comme le lieu même où se représente le questionnement dont la philosophie est l’exigence. Je n’avais pas lu alors son livre de 2003, Le tragique et le comique. Penser le théâtre et son histoire (PUF). « Il n’y a pas de théâtre sans questionnement », répétait-il : Molière Racine, Hugo, Tchékhov, Sartre, Ibsen le prouvent. Ils assument l’historicité commune qui témoigne de la problématicité fondamentale de l’existence. Mieux, le théâtre l’actualise, en contribuant à lever « le refoulement problématologique », c’est-à-dire la tentation de maintenir constante l’opposition question-réponse, au risque d’entretenir l’illusion de solutions et d’installer la confusion. « Le théâtre est bien évidemment le lieu idéal où les confusions se jouent et se dénouent, ramenant ainsi le spectateur à la question de la différence. Elle y éclate en direct, pour ainsi dire. Le théâtre traduit toujours un déclin du refoulement problématologique ; il l’illustre même » (« Ibsen », p. 21). En cela, il partage avec l’Histoire qui s’accélère, une même désinhibition dans l’interrogativité. Michel Meyer est mort trop tôt pour avoir eu le temps de convaincre les philosophes de fréquenter les salles de théâtre où s’offre le vrai questionnement.

Jean-Michel Besnier
Jean-Michel Besnier est agrégé de philosophie et docteur en science politique, et professeur émérite de philosophie à la Sorbonne. Membre du bureau de rédaction d’Hermès, il appartient également au Conseil scientifique de l’Institut des hautes études en sciences et technologie (IHEST) ainsi qu’au Centre européen de musique (CEM). Auteur de nombreux ouvrages, il a récemment publié La sagesse ordinaire (Le Pommier, 2016) et Les robots font-ils l’amour ? Le transhumanisme en 12 questions (avec Laurent Alexandre, éditions Dunod, 2016). Son dernier livre s’intitule Le sport, plus vite, plus haut, plus fort ? (Robert Laffont, coll. « Homo ludens », 2021).
Mis en ligne sur Cairn.info le 27/10/2022
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