CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Pour l’Europe, le monde bouge depuis les années 1990 : le rideau de fer a disparu, rendant plus aisée la sortie de régions d’où il était difficile de partir (monde communiste, y compris la Chine, et les pays du Sud), et des crises politiques ont amené un lot de réfugiés, comme en 2015 (l’essentiel de ceux-ci ayant néanmoins été accueillis par les pays voisins des conflits). Aujourd’hui, l’Europe est la première destination au monde en termes de flux migratoires, même si elle est dépassée pour la présence de migrants (en stocks) par les États-Unis : on compte 77 millions de migrants en Europe (Russie comprise), mais celle-ci abrite environ 13 millions de migrants internationaux, selon le département de la population des Nations unies. Mais les Européens ont des difficultés à définir l’Europe comme terre d’immigration – hier, c’était eux qui quittaient la vieille Europe pour les nouveaux mondes. Aujourd’hui, c’est le sud de la planète qui est devenu la destination phare des nouveaux arrivants – Sud-Sud et Nord-Sud –, dans des conditions souvent des plus précaires. Pourtant, les partis populistes dénoncent « le grand remplacement », « l’invasion », la « conquête » et la perte de l’identité des États nations de l’Europe tout entière, dans un discours souvent fabriqué par les peurs.

2Un certain nombre de facteurs structurels conduisent les candidats à la migration vers l’Europe : tout d’abord, la mode de la mobilité, considérée comme un attribut de la modernité, et la recherche, pour les jeunes, de meilleures opportunités de vie et de travail. Beaucoup d’entre eux ont été familiarisés à la migration par les réseaux transnationaux construits par les migrants depuis les années 1960. À l’Est, le rêve d’Europe est devenu possible grâce à l’ouverture progressive au séjour et au travail de ses ressortissants, installés aujourd’hui dans une circulation migratoire comme mode de vie. Au Sud, l’essentiel des flux provient du regroupement familial : l’Europe a suspendu depuis 1974 ses flux d’immigration de travail salarié (une exception dans le monde), mais a une grande ancienneté migratoire par rapport à d’autres destinations. Il en va de même aux États-Unis, vieux pays d’immigration où le regroupement familial domine les flux légaux d’entrée. Mais les étudiants y sont aussi une composante essentielle, du fait de l’ouverture de l’Europe aux étudiants et migrants qualifiés, pour lesquels elle a multiplié les efforts d’attractivité (programme Erasmus, Erasmus Plus et permis à point ou cartes de séjour pour les plus qualifiés). Les réfugiés sont une autre composante des migrations : venus nombreux notamment lors de la crise syrienne en 2015 (1,2 million de demandeurs d’asile en Europe à cette date), ils sont revenus à des chiffres antérieurs à la crise aujourd’hui, tout en continuant à occuper l’actualité du fait de la crise durable de leur accueil. Les médias modernes (Internet, portables, mais aussi télévision) donnent à voir une Europe désirable à travers les films, le bien-être et le tourisme, mais aussi pacifiée et stable, à la différence de nombre de pays de départ, créant un imaginaire migratoire puissant. Les interdépendances du monde conduisent aussi plus de candidats vers la solution migratoire quand leur pays est pauvre et mal dirigé. Enfin, la dimension démographique et environnementale (même si l’Europe n’est pour les déplacés environnementaux qu’une destination secondaire) constitue un défi majeur pour un continent vieillissant. Ces causes structurelles font que, quelles que soient les méthodes proposées, voire exhibées par les gouvernements européens pour dissuader les nouveaux arrivants et fermer leurs frontières, on n’arrêtera pas les migrations. Celles-ci vont se poursuivre de façon lente et continue vers l’Europe, dans des conditions souvent au-delà de l’imaginable pour ceux qui ne disposent pas de visas : traversée du désert saharien, enfermements, viols, mise en esclavage, passeurs, noyades par milliers (30 000 à 40 000 depuis les années 1990) du fait de la politique sécuritaire adoptée par les États européens (Schengen, Dublin, Frontex) qui délèguent le contrôle des frontières aux pays de la rive sud de la Méditerranée comme la Libye avant 2011 et de nouveau aujourd’hui, ou la Turquie pour les réfugiés en 2016.

3Les migrations internationales font partie de ces mondialisations contradictoires auxquelles on assiste aujourd’hui, avec des réponses étatiques qui n’osent pas dire la vérité aux citoyens : l’économie mondiale, le chaos international d’un monde devenu inintelligible aux yeux de beaucoup, l’insécurité dans laquelle se trouvent les populations du Sud (politique, économique, sanitaire, environnementale), les progrès de l’éducation, l’augmentation galopante de l’urbanisation de la planète, son réchauffement climatique, conduisent à la migration pour les mieux dotés d’un capital migratoire tourné vers la mobilité, car ce ne sont pas les plus pauvres qui partent, tandis que les riches des pays pauvres peuvent souvent circuler librement. L’Europe aborde avec frilosité cette nouvelle donne qu’elle considère comme illégitime, tout en avalisant les décisions mondiales de gouvernance multilatérale des migrations, telles que définies par le pacte de Marrakech de 2018 (mais cinq pays européens ne l’ont pas signé). D’un côté, les États européens sont des démocraties et se soucient légitimement de l’opinion publique, inquiète à la fois par la mondialisation mais aussi par les migrations, affiche des politiques sécuritaires qui conduisent au drame en Méditerranée ; de l’autre, l’Europe a besoin de migrations dans les secteurs mal pourvus et cherche à attirer les compétences et talents du monde entier et ne peut renier les engagements internationaux qu’elle a signés sur les réfugiés, le droit de vivre en famille et les droits des mineurs. Alors, comment faire ? Soit agir différemment de ce qui est annoncé (avec un écart entre l’affichage des politiques et la réalité), soit revoir complètement la politique européenne d’immigration et d’asile en prenant en compte la réalité des flux migratoires plutôt que les peurs, ce qui supposerait un courage politique qui n’a été affiché que par Angela Merkel en 2015 et par le pape François, ainsi que par quelques acteurs locaux (comme le maire de Palerme, Leo Luca Orlando, réélu avec 72 % des suffrages, pourtant) et une multitude d’acteurs associatifs, parfois criminalisés, qui accueillent à la place des États.

4La crise de 2015 dite crise de l’asile, mais qui est plutôt une crise de l’accueil des demandeurs d’asile, a fait apparaître à la fois un déni de solidarité entre les pays européens de l’Est et de l’Ouest, les premiers refusant d’accueillir les quotas de réfugiés demandés par le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, à hauteur de 160 000 personnes pour un million d’arrivées en Allemagne, 1, 2 pour l’ensemble des 28, et une série de délits de solidarité pour des personnes qui considèrent qu’il est indigne de laisser mourir des milliers de migrants en mer ou dans la rue. Au profil ou non de réfugiés (34 000 morts environ depuis la fin des années 1990), ils sont souvent accueillis sans toit, comme à Sangatte, Calais, ou dans des camps comme à Lesbos et dans des périphéries urbaines comme la porte de la Chapelle à Paris, au nom de l’« effet d’appel », une sorte de croyance administrative non fondée dans les faits qui considère que plus les personnes sont mal accueillies, moins elles viendront. Un agriculteur du Sud-Est de la France, Cédric Hérou, a ainsi été condamné, avant que le Conseil constitutionnel n’invalide la décision en estimant qu’il avait fait preuve de fraternité. D’autres, moins médiatisés, peuvent apparaître comme des justes, refusant d’obéir à l’interdiction d’aide au séjour irrégulier et s’investissant bénévolement dans l’hébergement et l’aide administrative. Ce militantisme associatif, qui couvre une partie de la population venant d’horizons politiques divers, de la droite caritative à l’extrême gauche, semble être largement ignoré comme segment d’opinion mais aussi comme électorat par les décideurs, penchés sur les sondages et les discours d’extrême droite pour définir leur ligne politique. Certains proposent ainsi un pacte de Lampedusa pour remettre à plat la politique européenne d’immigration et d’asile (Enrico Letta, à la Fondation Jacques Delors), tandis que la dimension structurelle, durable et incontournable de l’immigration reste difficilement acceptée.

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L’année 2015-2016 a été confrontée en Europe à un afflux sans précédent de réfugiés, révélant une incommunication de l’Europe avec les États européens et une crise de confiance doublée d’un défaut de solidarité entre les États de l’Est et l’Ouest de l’Europe. Une fuite en avant s’est amorcée dans une tentative de dialogue avec les pays du sud de la méditerranée, marquée par beaucoup de malentendus car la politique migratoire européenne et nationale des pays européens cherche surtout à satisfaire les opinions publiques plutôt qu’à répondre de façon rationnelle à la question migratoire.

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Références bibliographiques

  • Grinblat J. A., « Des scénarios d’immigration pour une Europe vieillissante », Esprit, déc. 2003, p. 92-101.
  • Letta E., « Un pacte à Lampedusa », Notre Europe (blog), 12 sept. 2019.
  • Wihtol de Wenden, C., Géopolitique des migrations, Paris, Eyrolles, 2019.
  • Wihtol de Wenden, C., Un Monde de migrants, Paris, CNRS éditions, « La Documentation photographique » 2019.
Catherine Wihtol de Wenden
Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche émérite au CNRS, est politologue et juriste et spécialiste des migrations internationales au CERI (Sciences Po). Elle enseigne à Sciences Po et aux universités La Sapienza et LUISS de Rome. Elle a été commissaire avec Yvan Gastaut de l’exposition Frontières au musée de l’Immigration en 2016. Ses derniers ouvrages sont Atlas des migrations (Autrement, 2016, 4e éd.) ; L’immigration (Eyrolles, 2016) ; Migrations, la nouvelle donne (FMSH, 2016).
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Mis en ligne sur Cairn.info le 28/11/2019
https://doi.org/10.3917/herm.085.0165
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