CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1« Mettre un gilet jaune aux dictionnaires », réclame le profil Charles-Emmanuel Palancy sur Facebook le 4 février 2019, à l’issue du douzième samedi de manifestations du mouvement social des Gilets jaunes en France. Ce profil au patronyme proustien est animé par Jean-Pierre Balpe, chercheur et auteur de littérature numérique, qui s’inscrit depuis plusieurs décennies dans la filiation des mouvements d’avant-garde considérant la langue, avec ses règles et prescriptions, comme un dispositif de domination et de coercition. Ces dernières années, Jean-Pierre Balpe s’est engagé dans une expérience littéraire sur le réseau social numérique Facebook. Il y a créé une vingtaine de profils hétéronymes et parvient à les faire persister, malgré l’interdiction formulée dans les conditions d’usage de la plateforme concernant les « fausses » identités. Parmi d’autres expérimentations avec les limites du dispositif, le profil Rachel Charlus met régulièrement à l’épreuve la pudibonderie de Facebook en y publiant des sculptures et peintures aux seins et sexes dénudés. Antoine Elstir et Charles-Emmanuel Palancy s’investissent quant à eux, depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, dans la diffusion de photos et vidéos témoignant des violences policières pendant les manifestations. Sur cette lutte partagée avec beaucoup d’autres profils pour la libération des images se greffe une bataille que l’on pourrait qualifier, pour citer le profil Gilles et John – un Fransais en colère, de résistance « orthographo-conjugaisale ».

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Post Facebook du 4 février 2019.

La langue, facteur de distinction

2Nombreuses sont les études qui montrent à quel point la régulation de la langue a toujours constitué un outil de gouvernance. Warren Sack (2017) souligne le rôle qu’a joué la standardisation de l’orthographe et de la grammaire dans la constitution des États-nations. Bernadette Wynants (1996) retrace les motivations politiques et sociales de la régulation de la langue depuis le premier dictionnaire de l’Académie française en 1694 : l’orthographe constitue « un code social tout autant qu’un code linguistique », qui synthétise « les orientations politiques et culturelles de la France moderne » (p. 66).

3L’auteure retrace en outre le débat autour d’une réforme de l’orthographe entre 1989 et 1991, qui se caractérisait par une confrontation entre les défenseurs de la préservation des normes au nom de la cohérence et de l’ordre moral, et les défenseurs de la primauté de l’usage courant et des pratiques « populaires ». Ce débat se poursuit aujourd’hui en ligne, où les « pro-réforme » s’indignent toujours autant d’une citation de François Eudes de Mézeray, qui avait affirmé vers 1650 que l’orthographe avait comme but de « distinguer les gens de lettres d’avec les ignorants et les simples femmes ».

4Le parler français volontairement anarchique pratiqué par certains profils de Gilets jaunes sur les réseaux sociaux numériques perpétue ainsi d’abord la critique séculaire d’une ségrégation sociale incarnée par les « élites », qui non seulement détiendraient les clés de l’orthographe et de la grammaire, mais domineraient par là même l’espace public. En effet, les fautes d’orthographe commises par les Gilets jaunes sont régulièrement relevées et dénoncées. Le 26 janvier 2019, après avoir reçu un projectile lors d’une manifestation parisienne, Jérôme Rodrigues publie sur Twitter une photo avec la légende suivante : « je vais perdre mon œil la famille ». Un lecteur commente, sans ambages : « Les omniprésentes fautes d’orthographe des #Gilets jaunes ne sont pas liées à des problèmes oculaires mais plutôt à un niveau d’étude. Pourtant l’école est gratuite ET obligatoire en France. Aucune excuse [1]. »

In-communiquer avec la machine

5Depuis novembre 2018, des centaines de milliers de profils se sont abonnés et ont contribué aux pages Facebook qui se revendiquent des Gilets jaunes. Certes, une partie de ces profils l’a fait sans prendre de précaution quant à l’exploitation des données personnelles. Olivier Ertzscheid s’inquiète ainsi dans un post du 4 décembre : « Quelle que soit l’issue du mouvement, la base de données “opinion” qui restera aux mains de Facebook est une bombe démocratique à retardement. » En effet, l’affaire Cambridge Analytica a démontré en 2018 que les plateformes comme Facebook constituent des dispositifs de surveillance de masse, qui d’une part récoltent les traces personnelles pour les exploiter à des fins marchandes, et qui d’autre part entretiennent des liens étroits avec les services de renseignements étatiques. Arnaud Maïsetti commente le post d’Olivier Ertzscheid en se souvenant d’une phrase prononcée lors d’un débat sur les Printemps arabes : « On peut faire la révolution avec et grâce à Facebook et les réseaux, mais on a intérêt de l’emporter. »

6Pourtant, tous les Gilets jaunes ne sont pas désarmés face aux risques d’exploitation des traces sur les plateformes marchandes. S’est installée, dans certains milieux, « une véritable réflexivité de l’usage qui fait des traces, des métriques et des artefacts cognitifs un support essentiel à l’organisation pratique des activités numériques » (Cardon, 2017, p. 37). Beaucoup d’usagers se créent ainsi des profils pseudonymes pour échapper aux mailles du système de surveillance ; plusieurs ont, par exemple, adopté le calembour « Gilles et John » pour signer leurs posts. Une résistance parfaitement consciente des enjeux du traçage numérique des conduites se manifeste à la fois dans les conseils pour déformer le visage avec des bandes adhésives afin d’échapper à la reconnaissance faciale, et dans les tactiques diverses pour camoufler la langue afin de déjouer l’exploitation automatisée. Émergent ainsi, depuis plusieurs années, des crypto-langages en réseau social, qui permettent à des communautés militantes de renforcer la cohésion de leurs groupes tout en « in-communiquant » (Wolton, 2018) avec la machine.

La zbeulification qui vient

7La création de crypto-langages s’inscrit dans une longue tradition, qui renvoie à la rhétorique des sociolectes et autres verlan pratiqués par les militaires, dans les camps de concentration et les goulags, et dans les banlieues. À titre d’exemple, le terme himelžtrase, littéralement « voie du ciel », a été utilisé par les déportés dans les camps de concentration pour désigner les « chemins vers le gazage et la crémation », dans une démarche « crypto-sarcastique » (Szulmajster-Celnikier, 2010, p. 66) qui parodie la régulation de la langue par le régime nazi.

8S’inscrivant dans un registre différent, le terme zbeulification, emprunté à l’arabe maghrébin zbèl (« ordure »), a émergé en France lors des émeutes des banlieues en 2005 pour désigner la création volontaire de désordres publics. Le terme a ensuite été récupéré par d’autres mouvances insurrectionnelles. Le profil Facebook ZBEULance d’ACABit Mondiale, par exemple, se dit affilié au Black bloc. La page Facebook de l’Internationale islamo-situationniste, qui s’est donné comme objectif de créer des paniques morales dans l’espace public, proclame : « Gilet jauneyyyy l’internationale islamo situationniste soutient La zbeulification qui vient ! ! ! ! ! ! ! ! ».

9Les crypto-langages poursuivent le même objectif que celui de certaines crypto-monnaies : déjouer des fonctionnements du système capitaliste. Leur particularité est de ne plus seulement avoir dans le collimateur l’État, mais également les acteurs dominants de l’économie numérique comme Google et Facebook – entreprises qui ont effectivement jeté depuis longtemps leur dévolu sur la langue.

10Pour constituer un corpus d’exemples, je me suis engagée depuis plus de deux ans dans une observation participante sur Facebook en faisant évoluer plusieurs profils hétéronymes dans des communautés de gauche, de droite, d’activistes, de poètes, de rêveurs, de casseurs, de farceurs. J’essaie ainsi de rendre compte, « de l’intérieur », de la grande diversité des tactiques langagières qui servent aux militants pour communiquer entre eux sans informer les bases de données des plateformes industrielles. Je porte sur ces productions à la fois un regard de réceptrice forgé par ma fréquentation des mouvements d’avant-garde et un regard de praticienne de la littérature numérique.

Relevé de pratiques

11Une première caractéristique récurrente des cryptolangages est le dédoublement des lettres : « Gilet jauneyyyy », « BODELLLLL », parfois combiné à un jeu sur la typographie rappelant le calligramme : « mo0onsieur le nouveau maire de Lions ». Les abréviations comme fafs pour désigner les « France aux Français », s’adressent aux initié.e.s des mouvances de gauche ; les signes de ponctuation comme ((())) entourant un nom propre, permettent aux militants d’ultra-droite de marquer l’appartenance d’une personne à la religion juive. L’inversion de lettres, comme dans arbre (pour arabe), est une autre tactique fréquente. La transcription phonétique d’un parler régional est beaucoup pratiquée sur les pages des Gilets jaunes (« Pinezzze » pour « punaise »).

12Les espaces habituels entre les mots se trouvent supprimés (« grandremplacement »), ou déplacés pour créer des calembours : dans « anal yse pertinente » ou « con signes », par exemple. Le profil Jill & John – Gilles et John mènent l’enquête combine calembour, transcription phonétique, démultiplication des lettres, déplacement volontaire de l’accent circonflexe et argot : « LA pépite du jour, assuré ment ! des con signes visant… je vous laisse découvrir… Bien bien bien, Korek mm !!! un nouvel Opus des “pieds nickelés”, Bar Booz’s asse’s, l’histoire d’une vidéo “capttée” en “milieu hostile”, en vue d’étre diffusée massivement, histoire de rétablir qqs fumeuses vérités vraies, avérées et certifiées… ». Un autre profil proche des mouvances zadistes demande à un contact : « cake qui t’arrive toi ? ».

13Fréquents également, les mots-valise (« macrotte » pour Macron), le jeu sur les homophonies (« blinder » au lieu de « blindés »), le langage SMS (« kaz9 » pour Cazeneuve) et autres déformations dont les usagers de jeuxvideo.com se sont fait une spécialité (« Lo marin ol va sover lo fronce »). Certains profils, comme Nc Zr engagé en faveur des ZAD, ou ZBEULance d’ACABit Mondiale tentent, par leur parler anarchique, d’échapper à la surveillance policière tout en poursuivant leur lutte antisystème sur les plateformes populaires. Le profil Gilles et John – un Fransais en colère s’inspire d’humoristes comme Coluche et collecte avec jubilation les perturbations diverses de la langue sur les réseaux : le post partagé « Macron depuis que tu et arrivé la France à perdu c’est valeur et sa liberté tu nous a Niké notre jeunesses nos retraites et nos vies » est ainsi commenté : « Paul emploie… mais pas tout le monde à la fois ! ».

14Alors que le crypto « Gilles et John » a, au début du mouvement, permis de faire passer des messages de ralliement sur des sites comme Auto Plus, le profil Jill & John – Gilles et John mènent l’enquête se lance dans un déchaînement parodique baroque pour commenter un post affirmant que Emmanuel Macron se serait comparé à Vladimir Poutine après un verre de trop : « alors 3 verres, de ce même breuvage, ce qu’il m’a laché… RoooooOOOOOoo ma pudeur maladive m’interdit de ne pas vous livrer que Man… BIPPPPPPPP bon, OK, sur Telegrame ? d’accordd dddddddddddddddddddddddddddddddddddd ».

La valeur des mots

15Certaines de ces tactiques renvoient à la longue tradition des provocations adressées à l’Etat qui régule la langue « d’en haut ». D’autres visent à déjouer les rouages d’un capitalisme linguistique qui se caractérise par le fait de ne plus recourir à une imposition autoritaire des règles.

16Les statistiques établies à partir des traces linguistiques des usagers ont par exemple permis au moteur de recherche Google de concevoir un outil d’auto-complétion des requêtes. L’intérêt de ce procédé qui repose sur les avancées récentes du machine learning, n’est pas de comprendre ce qu’un mot signifie pour les usagers [2]. Pour l’exprimer dans des termes empruntés à la sémiotique peircienne, l’algorithme de Google n’essaie pas de cerner l’« interprétant », les points de vue individuels ou socialement partagés que les sujets humains mobilisent pour attribuer une signification à un mot. Google se contente de calculer la proximité entre les mots-clés pour formuler ses propositions d’auto-complétion.

17Le maintien de l’ordre dans la langue ne constitue donc pas une valeur en soi pour l’entreprise : elle s’y intéresse seulement parce que le mauvais usage – les fautes d’orthographe par exemple – grippent le fonctionnement de son système économique, dans la mesure où le calcul de la proximité la plus probable entre des mots-clés, à un moment précis, est vendu aux partenaires souhaitant être placés sur la première page des résultats. Le 13 février 2019, le terme « ski » saisi dans Google se trouve ainsi automatiquement complété par « matériel » ; la recherche lancée à partir de ces mots-clés résulte en l’affichage prioritaire de fournisseurs de matériel pour skier.

Mise à l’épreuve

18Après avoir effacé l’historique dans le navigateur Google Chrome, je saisis en janvier 2019 l’énoncé « les gilets jaunes sont » pour mettre à l’épreuve l’outil d’autocomplétion de Google. Le moteur propose comme première option « les gilets jaunes sont des fachos ». La connaissance du fonctionnement de l’outil permet d’écarter l’idée que cette formule reflèterait l’orientation politique des Gilets jaunes.

19Une deuxième hypothèse, moins facile à écarter, consisterait à considérer cette proposition comme le reflet de l’opinion publique majoritaire sur les Gilets jaunes. Or, un parcours dans les premiers résultats fournis à partir de la proposition de Google, montre que dans les sources référencées (des sites de médias comme BFM), la phrase se trouve soit formulée comme une interrogation (« Gilets jaunes : fachés ou fachos ? »), soit renvoie à des articles relatant que certains individus parés d’un gilet jaune ont proféré des insultes racistes – on est très loin d’une assertion généralisable.

20L’outil d’auto-complétion fournit donc une schématisation très imprécise des habitus. Il prouve plutôt, comme l’expliquent Christian S. Calude et Giuseppe Longo (2017), qu’il y des régularités que le machine learning arrive à détecter, mais que « ces régularités seront la plupart du temps (presque toujours, au sens mathématique) inutilisables pour réaliser des prédictions et agir de manière fiable » (p. 157). En revanche se pose en vue des résultats affichés, dans notre exemple, la question de la complicité marchande entre Google et certains grands groupes de médias. Par ailleurs, l’outil d’auto-complétion peut favoriser l’émergence d’automatismes langagiers chez les usagers, par la présence même de prothèses expressives comme « les gilets jaunes sont des fachos » dans la fenêtre de saisie.

Comment s’en sortir

21Comme le formule Warren Sack (2017), nous assistons à une nouvelle phase de « grammatisation » de la langue, une nouvelle rétroaction de la technologie et de l’économie sur la langue naturelle. Google et Facebook n’essaient plus de définir le sens des mots [3]. Ils essaient, en revanche, de modéliser au jour le jour les pratiques expressives, afin de les rendre compatibles avec les capacités calculatrices de la machine. Les empires des GAFAM sont « hégémoniques » parce qu’ils réduisent, comme le formule Bernard Stiegler (2017, p. 15), « la diversité sous toutes ses formes – y compris ses formes linguistiques » ; mais ils le font de façon non autoritaire, par un « modelage discret de l’environnement » (Berns, 2017, p. 80).

22Les ennemis de Google et Facebook ne sont donc ni les usages minoritaires de la langue ni les nouveaux totalitarismes, même si les discours haineux dérangent l’ambiance feel good favorable à la consommation ; les vrais ennemis sont l’ambiguïté, l’ironie, le calembour ou, pire, le parler anarchique, qui mélange ces procédés sans suivre un schéma préétabli. L’enjeu des crypto-langages les plus avancés se situe alors exactement là, dans une réinvention de la langue qui évite toute systématisation pour résister à la domination par les machines.

23L’outil de traduction automatique de Facebook permet de tester leur efficacité. Tout comme l’outil d’autocomplétion de Google, le traducteur de Facebook recourt au machine learning. Il ne s’agit donc plus de définir a priori le sens d’un mot. Puisant dans les bases de données dynamiques qui sont constituées à partir des traces laissées par les usagers, un algorithme tente de faire émerger, par similarité, la traduction la plus adéquate. Son principe de fonctionnement est statistique.

24Dans The Uprising (2013), Franco Berardi dresse un portrait lucide du fonctionnement du capitalisme linguistique, avant de conclure que l’ironie pourrait constituer l’une des tactiques de résistance les plus efficaces contre la réduction de la langue à sa valeur d’échange (p. 165). En effet, le traducteur de Facebook ne peut pas traiter le double sens, car il se limite à la proposition de la formule la plus probable. Dans la phrase « Je te suis corps et âme », il traduit « suis » par I am, alors que pour le lecteur humain, le verbe fait résonner à la fois le mot être et le mot suivre. Des phrases comme celle relevée sur un profil zadiste, « cake qui t’arrive toi ? je pas bien comprendre toi là… tu comptes te rendre », qui combinent calembour, double sens et fautes de grammaire volontaires, s’avèrent de même « incompréhensibles » pour le traducteur, donc inexploitables pour Facebook : « Cake that happens to you ? I don’t understand you there… you plan to make yourself ». Le déplacement des espaces habituels entre les mots crée des doubles sens inexploitables, comme dans « con tribuable » (traduit par « with tribuable »). L’insertion intempestive de signes de ponctuation s’avère également d’une certaine efficacité.

25Dans sa célèbre Leçon (1989, p. 16), Roland Barthes recommande de tricher avec la langue, de tricher la langue : « Cette tricherie salutaire, cette esquive, ce leurre magnifique, qui permet d’entendre la langue hors-pouvoir, dans la splendeur d’une révolution permanente du langage, je l’appelle pour ma part : littérature. » À l’heure du capitalisme linguistique, cette recommandation prend forme dans des expérimentations avec la langue où littérature et lutte sociale se rejoignent : des profils comme NcZr, engagée dans la défense armée de la ZAD de l’Amassada, fait régulièrement la promotion de revues littéraires non marchandes et autres coopératives de poètes. Jean-Pierre Balpe, quant à lui, habille ses hétéronymes de gilets jaunes.

Notes

  • [1]
    Vincent Glad, « Gilets jaunes : mon courrier des lecteurs est rempli de mépris social », Libération, 8 fév. 2019, en ligne sur : <www.liberation.fr/debats/2019/02/08/gilets-jaunes-mon-courrier-des-lecteurs-est-rempli-de-mepris-social_1707987>, page consultée le 18/06/2019.
  • [2]
    « While signification and meaning are central to the preceding epistemes named by Foucault, in many twentieth century works of linguistics, literature, logic, and information, the idea that language forms can be studied in isolation from meaning is taken to be both possible and desirable » (Sack, 2017).
  • [3]
    « Language meaning is pushed aside as it is for so many other productions of the computational episteme » (Sack, 2017).
Français

Émergent depuis plusieurs années, sur les réseaux sociaux numériques, des crypto-langages qui permettent, d’une part, à des communautés militantes comme les Gilets jaunes de renforcer leur cohésion, et qui d’autre part visent à déjouer les processus de surveillance automatisés sur les plateformes marchandes. Si certains crypto-langages restent rudimentaires, d’autres réactivent un parler d’obédience situationniste qui n’a pas seulement comme but de tourner en dérision le phrasé des « élites », mais essaie de miner de l’intérieur les systèmes d’exploitation et de normalisation de la langue par Google et Facebook. Pour expliciter ces tactiques, je m’appuie sur des travaux récents consacrés au « capitalisme linguistique » et la sémiotique peircienne. Je propose un relevé des tactiques les plus récurrentes grâce à une observation participante, et je les mets à l’épreuve de la machine.

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  • réseaux sociaux numériques

Références bibliographiques

  • Barthes, R., Leçon, Paris, Seuil, 1989.
  • Berardi, F., The Uprising. On Poetry and Finance, South Pasadena, Semiotext(e), 2013.
  • Berns, T., « Sortir de la répétition de la gouvernementalité algorithmique », in Stiegler, B. (dir.), La Toile que nous voulons, Limoges, FYP, 2017, p. 77-88.
  • Calude, C. S. et Longo, G., « Le déluge des corrélations fallacieuses dans le big data », in Stiegler, B. (dir.), La Toile que nous voulons, Limoges, FYP, 2017, p. 123-159.
  • Cardon, D., « Le web que nous voulons en huit propositions », in Stiegler, B. (dir.), La Toile que nous voulons, Limoges, FYP, 2017, p. 23-44.
  • Sack, W., « Out of Bounds : Language Limits, Language Planning, and the Definition of Distance in the New Spaces of Linguistic Capitalism », Computational Culture [en ligne], no 6, 2017. En ligne sur : <computationalculture.net/out-of-bounds-language-limitslanguage-planning-and-the-definition-of-distance-in-the-newspaces-of-linguistic-capitalism/>, page consultée le 18/06/2019.
  • Stiegler, B., « Ce que nous entendons par web néguentropique », in Stiegler, B. (dir.), La Toile que nous voulons, Limoges, FYP, 2017, p. 11-22.
  • En ligneSzulmajster-Celnikier, A., « Langues cryptiques dans la sphère hébraïque et yidiche », Sigila, vol. 26, no 2, 2010, p. 57-69.
  • En ligneWolton, D., « Conclusion : penser l’incommunication », Hermès, no 80, 2018, p. 280-282.
  • Wynants, B., « La construction sociale et les transformations de l’orthographe française », Recherches sociologiques, no 1, 1996, p. 65-90.
Alexandra Saemmer
Alexandra Saemmer est professeure des universités en sciences de l’information et de la communication au laboratoire CEMTI de l’université Paris 8. Ses recherches portent sur la construction du sens en contexte numérique, par l’humain et par la machine. Articles récents : « La capture du langage humain par le capitalisme linguistique des plateformes » (Les Cahiers du numérique, n° 3-4, 2018, p. 151-172) ; « Désinstrumentaliser l’éducation aux technologies de l’information et de la communication » (Interfaces numériques, vol. 6, n° 3, 2017, p. 499-514). Monographie récente : Rhétorique du texte numérique (Presses de l’Enssib, 2015).
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/10/2019
https://doi.org/10.3917/herm.084.0127
Pour citer cet article
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