CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Amoureux des mots, des langues, des livres, de l’écriture sous toutes ses formes, Michel Butor ne s’est jamais « spécialisé », comme d’autres dans le polar, la science-fiction ou le roman d’aventure. Il a touché à tout. Que cette formule ne soit pas mal comprise ! Ce n’est pas un dilettante des lettres, mais un expérimentateur textuel. Son œuvre, d’une invraisemblable diversité et d’une incroyable fécondité, s’avère délicate d’accès. Ce n’est pas une île mais un archipel, et pour explorer ce chapelet d’îlots, il faut du temps, de la patience, une grande capacité rêveuse et une imagination sans cesse en éveil. Qui peut prétendre avoir lu la dizaine de volumes parus de son Œuvre Complète sur les quatorze annoncés par les éditions de La Différence ? Notons, au passage que cet auteur mondialement reconnu n’a pas eu les honneurs de la Pléiade, et que le professeur apprécié – et d’une culture littéraire exceptionnelle – n’a été recruté par aucune université française, même s’il a enseigné un temps à celle de Nice !

2Il naît en 1926 à Mons-en-Baroeul. Trois ans plus tard, sa famille s’installe à Paris, qu’elle ne quittera plus. Après une scolarité sans grands éclats, il entre à l’université et s’inscrit en philosophie. C’est là qu’il soutient un mémoire, dirigé par Gaston Bachelard, intitulé « Les Mathématiques et l’idée de nécessité », devient le secrétaire de Jean Wahl, rate l’agrégation et s’oriente vers la littérature, qu’il part enseigner en Égypte lors de l’année scolaire 1950-1951, dans la petite ville de Minieh, à 200 kilomètres du Caire, avec des garçons particulièrement agités et inattentifs. Toute sa vie, il enseignera, à Manchester, en Grèce, aux États-Unis, au Japon et en Suisse, et principalement à la faculté des lettres de Genève, aux côtés de Jean Starobinski. S’il se penche sur l’œuvre d’un écrivain, sujet de son enseignement, il lit toute son œuvre et d’innombrables études sur elle, réfléchit intensément et à son tour en parle pour la rendre « contemporaine » et non pas la décortiquer en l’asséchant. Ainsi aborde-t-il Balzac, Rimbaud, Flaubert, Henri Michaux, Montaigne (Essais sur les Essais, Gallimard, 1968), Rabelais, Ezra Pound, Chateaubriand et récemment Victor Hugo (Buchet-Chastel, 2016)… Sa culture « classique » n’empêche en rien la nouveauté de son approche et l’originalité de ses présentations, comme en témoigne La Rose des vents (32 rhumbs pour Charles Fourier) publié en 1970 (Gallimard). La musique tient aussi une place importante dans sa vie et dans son œuvre, puisqu’il consacre de nombreux textes à des musiciens (Bach, Moussorgski, Stravinsky, Beethoven, etc.) et écrit le livret d’un opéra d’Henri Pousseur, Votre Faust et des poèmes (Le long de la plage, 2012) sur une musique du jazzman Marc Copland. La peinture le passionne également et ses ouvrages d’art et de critiques sont nombreux : ce sont des « livres-objets », des monographies pour des catalogues, des improvisations sur un tableau ou un artiste, comme Jacques Hérold, Giacometti, Hokusai, Vieira Da Silva, Jiri Kolar, Pierre Klossowski, Alechinsky, Henri Maccheroni, Rothko, Barcelo, Rembrandt et Delacroix et, bien sûr, Christian Dotremont. Il récapitule sa manière d’apprécier l’art dans Les Mots de la peinture (Skira, 1969). Ce trop rapide point sur son œuvre suffit à en montrer la diversité et la richesse. Personne ne sait vraiment combien d’ouvrages il a rédigé : lui fait état de 1 400 mais l’on s’accorde plutôt sur 1 500 !

3Il débute dans la carrière d’écrivain avec des romans publiés aux éditions de Minuit : Passage de Milan (1954), L’Emploi du temps (1956, prix Fénéon), La Modification (1957, prix Renaudot). Il est alors associé au « Nouveau Roman » avec Nathalie Sarraute, Claude Simon et Alain Robbe-Grillet. Dans le premier, de facture apparemment naturaliste, il décrit douze heures de la vie des habitants d’un immeuble parisien, mais de façon non linéaire, créant des ruptures et ouvrant sans cesse de nouvelles pistes, surtout après la découverte d’un meurtre. Le passage est aussi celui du milan, un oiseau symbolique de la mort (notons que le butor est aussi un oiseau). À Béatrice Didier, il confie qu’à l’école primaire, une maîtresse sans le faire exprès lit une histoire aux élèves dans laquelle un oiseau traite l’autre de « butor » et la note explicative précise qu’il s’agit d’« un animal grossier et stupide », ce qui déclenche le rire de la classe. Ce n’est que bien plus tard qu’il trouvera dans Buffon une description plus flatteuse du butor et la placera dans Boomerang (Gallimard, 1978). Il y fait écho dans un des textes d’Explorations (éditions de l’Aire, 1981) :

4

[…]
Le petit butor de Cayenne
Le butor jaune du Brésil
Le butor de baie d’Hudson
Le pouacre ou butor tacheté
L’enfant Butor qui les aimait
Ne se lassait de leurs plumages
Qui pour lui étaient un ramage
L’enfant Butor devenu singe.

5Et sa première autobiographie s’intitule Portrait de l’artiste en jeune singe (Gallimard, 1967)…

6L’Emploi du temps raconte la vie de Jacques Revel dans la ville de Bleston (certainement Manchester, où il réside alors) ; plus exactement, c’est ce Français expatrié qui tient son journal et découvre la ville. Aussi cet « emploi du temps » est-il aussi un « emploi de l’espace » avec ses labyrinthes et ses égarements. Comme pour son précédent roman, il y a un meurtre et une sorte de second roman à l’intérieur du premier avec des effets « chorals » entre les personnages qui passent de l’un à l’autre. À Georges Charbonnier, il confie que ces superpositions de voix relèvent de sa connaissance musicale : « J’ai étudié la forme du canon dans la musique classique et L’Emploi du temps est constitué tout entier comme une sorte d’immense canon temporel. » La Modification adopte, au premier abord, une veine néoréaliste ou naturaliste : le personnage se rend de Paris à Rome rejoindre la femme avec laquelle il veut vivre, or il revient à Paris retrouver sa femme et ses enfants. C’est cette « modification » qu’il décide d’expliquer en en relatant le déroulé, sans pour autant faire preuve d’une psychologie naïve : bien au contraire, chaque élément explicatif complexifie l’explication. L’originalité du roman tient dans sa forme, il est écrit à la seconde personne du pluriel. La minutie des descriptions des lieux, des vêtements, des meubles, etc., renforce cette idée qu’il « milite » pour le Nouveau Roman. Lors d’un récent interview (Télérama, 16 mars 2013), il déclare : « Le nouveau roman a aussi été pour moi une école du regard. Pour pouvoir décrire parfaitement les choses, je me suis mis à les observer avec beaucoup plus de précision. Puis, quand j’ai écrit sur la musique, je me suis mis à faire attention à la façon dont les mots résonnaient, dont j’entendais le bruit du monde. Ce qui fait que je perçois la réalité avec une acuité un peu particulière… » Un tel regroupement « fabriqué » pour lancer ces auteurs ne dure guère et chacun reprend son chemin sans véritablement se soucier du devenir de ce « mouvement » qui n’en est pas vraiment un. Un élément autobiographique explique cette incroyable attention aux bruits : sa mère devient sourde lors de son dernier accouchement, elle apprend vite à lire sur les lèvres et converse silencieusement avec Michel, qui cesse le violon puisque celle pour qui il l’apprenait ne pouvait l’entendre. Il publie encore trois romans chez Gallimard (Degrés en 1960, Portrait de l’artiste en jeune singe, 1967 et Intervalle en 1973) et abandonne ce « genre » pour en expérimenter d’autres, qu’il invente, ce qui a certainement dérouté un lectorat « traditionnel », qui veut une histoire, avec des « héros », une intrigue, un début et une fin qui vient clore un développement. Ses textes inclassables (souvent générés par des voyages, des rêves, des collages, des jeux typographiques, etc.) sont regroupés en séries : Le Génie du lieu, Matières de rêves, Improvisations, Illustrations, Avant-goût et Répertoires. Parmi ces publications : Mobile (Gallimard, 1962), 6 810 000 litres d’eau par seconde (Gallimard, 1963), Transit (Gallimard, 1993) ou encore Le Japon depuis la France (Hatier, 1998).

7Il faudrait s’arrêter sur chacun, car aucun n’est semblable, même si l’on y retrouve parfois les mêmes centres d’intérêt et toujours une réelle audace inventive. Il est certain qu’il aurait pris plaisir à twitter avec 140 caractères. Cette contrainte serait devenue un plaisir. Il a anticipé sur l’hypertexte avant l’usage généralisé de l’ordinateur… Il aurait pu appartenir à l’OuLiPo et, comme Perec, relever le défi d’écrire un texte sans utiliser la lettre « e », comme dans La Disparition… « Mes livres sont des concentrés d’amitié avec des gens, morts ou vivants. » précise-t-il dans cet entretien de Télérama, et c’est vrai. Un de ses plus précieux amis est Georges Perros (1923-1978), comédien, musicien et mélomane, auteurs de texte disparates, parfois aphoristiques, toujours poétiques, qu’il regroupe dans Papiers collés (plusieurs volumes, chez Gallimard, 1960, 1973 et après sa disparition). Quand il décède du cancer du fumeur, Michel Butor renonce aux cigarettes, s’autorisant parfois un cigare… C’est dans Explorations qu’il publie un émouvant texte en mémoire de cet ami, « L’école des gisants », qu’il convient de lire à voix haute. L’amitié se cultive, d’où une gigantesque correspondance, avec Georges Perros, bien sûr, mais aussi avec Christian Dotremont. Il a certainement besoin de parler son œuvre pour la mettre au point et se convaincre de ses propres avancées. Aussi s’entretient-il avec Madeleine Chapsal (Les Écrivains en personne, Julliard, 1961), Georges Charbonnier (Entretiens avec Michel Butor, Gallimard, 1967), André Clavel (Curriculum vitae, Plon, 1996), Carlo Ossola (Conversation sur le temps, La Différence, 2012), Jean-Marie Le Sidaner (Michel Butor, voyageur à la roue, Encre, 1979), Madeleine Santschi (Voyages avec Michel Butor, L’Âge d’Homme, 1982), Michel Launay (Résistances, Presses universitaires de France, 1983), Skimao et Bernard Teulon-Nouailles (Sept Harmoniques à la clef, CMS, 1984) ou encore Christian Jacomino (Frontières, Le Temps parallèle, 1985). Joseph K. éditeur en a rassemblés de quoi tenir en trois volumes, Quarante ans de vie littéraire (1999), et tous ne sont pas archivés…

8À Jean-Marie Le Sidaner, qui l’interroge sur cette boulimie de lectures, il confie :

9

Aussi, je n’ai jamais fini de lire un livre que j’aime. Non seulement il me découvre de nouveaux aspects de lui-même, mais il m’indique de nouveaux livres, de nouveaux aspects d’autres livres et d’autres choses. Jamais fini d’explorer les lieux que j’aime, jamais fini d’aimer les gens que j’aime.

10Comme il s’est intéressé aux utopies (Thomas More mais surtout Charles Fourier), Le Sidaner lui demande ce qu’il pense d’un lieu sans lieu. Michel Butor lui répond :

11

Il vaudrait mieux parler d’un désir d’hétérotopie. Je ne désire nullement supprimer le lieu, me trouver dans un lieu qui soit sans relation avec les autres lieux (anywhere out of the world). Je veux multiplier le lieu, délivrer le lieu de ses manques. J’ai toujours envie d’être ailleurs, dans deux lieux à la fois, je voudrais être partout à la fois (everywhere inside of the world). Il y a d’ailleurs certains lieux réels ou imaginaires qui jouent le rôle d’utopies, des lieux-non-lieux, des charnières que l’on peut utiliser pour replier l’espace autour d’eux, pour ouvrir des passages. Ce que je dis là sur les lieux je pourrais le dire aussi sur les temps ; je ne veux pas m’arrêter dans mon propre temps, encore moins dans un autre, même si on me le présente comme future, je veux passer de l’un à l’autre. Je veux que mon temps soit passage.

12On retrouve le mot « passage » très fréquemment. Dans ces passages, il entend aussi les voyages et les découvertes d’autres cultures. À Skimao et Bernard Teulon-Nouailles qui l’interrogent sur sa passion de l’ailleurs, il explique : « Bien des œuvres de civilisations différentes m’ont d’ailleurs servi de modèles et c’est ainsi que je les rends vivantes. Je m’en tatoue et du même coup les butorise. S’instaure ainsi un rapport de réciprocité, de va-et-vient, véritable boomerang. » Le boomerang appartient à son vocabulaire, c’est le titre d’un de ses ouvrages majeurs, imprimé avec des encres de couleurs… Si je voulais lui coller une étiquette freudienne, je dirais qu’il pratique une textualité polymorphe… En fait, sa libido se fait papier/encre/caractères… Toujours dans Explorations (quel beau titre, non ?), il y a un magnifique texte dédié à André Villers, « Rumeurs de la forêt ». J’en extrais ces quelques vers, pour vous laisser en compagnie de cet auteur, notre contemporain essentiel :

13

À mon premier rayon l’alphabet des lichens, au second le syllabaire des runes, au troisième le dictionnaire des pousses, au quatrième l’encyclopédie des regards, et tout en haut l’anthologie des souffles. Au premier détour les treuils et les câbles, au second les bielles et les hélices, au troisième les métiers à tisser, les tambours de la dentelière, et dans la coupole orgues et fanfares.
Forêt dans la forêt, troupeau de cornes d’abondance, gerbe d’aiguillages et vitrail d’épées douces.

14Les Œuvres Complètes de Michel Butor, en 12 volumes, sont éditées par les éditions de La Différence, qui viennent également de publier un choix de poèmes effectué par l’auteur, Par le temps qui court (2016).

Thierry Paquot
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 14/11/2016
https://doi.org/10.3917/herm.076.0179
Pour citer cet article
Distribution électronique Cairn.info pour CNRS Éditions © CNRS Éditions. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.
keyboard_arrow_up
Chargement
Chargement en cours.
Veuillez patienter...