CAIRN.INFO : Matières à réflexion

Une pratique ancestrale et universelle pourtant peu exploitée

La lingua franca des non-lettrés

1L’intercompréhension [1] est une forme de communication plurilingue où chacun comprend les langues des autres et s’exprime dans la (ou les) langue(s) qu’il maîtrise, instaurant ainsi une équité dans le dialogue, tout en développant, à différents niveaux, la connaissance de langues dans lesquelles on a des compétences de réception (c’est-à-dire de compréhension) permettant notamment de mettre en place des stratégies de déduction favorisant la production.

2Ce mode de communication est tout particulièrement adapté entre locuteurs de deux langues d’une même famille. En effet, chaque aire linguistique regroupe des langues parentes, dont les similitudes, plus ou moins importantes, facilitent la compréhension.

3Le recours à l’intercompréhension entre locuteurs de langues différentes mais proches a toujours été utilisé par les différents peuples pour communiquer avec leurs voisins. On trouve de nombreux témoignages de cette pratique tout au long de l’histoire, comme celui de Jules Ronjat, précurseur de la didactique de l’intercompréhension, qui concerne les échanges entre locuteurs de différents parlers romans du Midi de la France :

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Non seulement dans les assemblées félibréennes, qui réunissent des hommes de quelque culture ou tout au moins de quelque entraînement linguistique, mais aux foires, dans les cabarets des villages situés à la rencontre de dialectes différents, j’ai toujours vu se poursuivre sans difficulté entre gens des pays les plus divers, les conversations familières comme les discussions d’affaires. On a le sentiment très net d’une langue commune, prononcée un peu différemment ; le contexte fait saisir les sons, les formes, les tournures et les vocables qui embarrasseraient s’ils étaient isolés ; tout au plus a-t-on quelquefois à répéter ou à expliquer un mot, ou à changer la tournure d’une phrase pour être mieux compris. L’écriture grossit les différences dialectales en représentant des sons voisins par des signes dissemblables […]. Néanmoins l’unité fondamentale apparaît assez nettement pour que même des recueils essentiellement populaires comme l’Almanac patoues de l’Ariejo publient côte à côte, pour les mêmes lecteurs, des morceaux écrits dans des parlers assez éloignés par leur nature, quoique voisins par le lieu. En lisant ou débitant à haute voix, les gens de culture peu étendue transposent généralement dans leur dialecte propre les sons et les formes du dialecte dans lequel le morceau lu ou débité est écrit. Pour constater ce fait d’intercompréhension, il suffit de posséder pratiquement à fond un parler provençal quelconque.
(Ronjat, 1913)

5Cet extrait nous montre à quel point cette pratique est naturelle, puisqu’elle est utilisée aussi bien par des lettrés qui se réunissent que par les « gens de culture peu étendue ». L’intercompréhension a ainsi longtemps été considérée comme la lingua franca des non-lettrés.

6Jean Jaurès lui-même, qui était de langue maternelle occitane, avait relevé cette porosité entre les langues romanes et entr’aperçu, dès le début du xxe siècle, les avantages que ce mode de communication pouvait apporter, bien au-delà des échanges locaux, aux échanges internationaux :

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J’ai été frappé de voir, au cours de mon voyage à travers les pays latins que, en combinant le français et le languedocien, et par une certaine habitude des analogies, je comprenais en très peu de jours le portugais et l’espagnol. Si, par la comparaison du français et du languedocien, ou du provençal, les enfants du peuple, dans tout le Midi de la France, apprenaient à trouver le même mot sous deux formes un peu différentes, ils auraient bientôt en main la clef qui leur ouvrirait, sans grands efforts, l’italien, le catalan, l’espagnol, le portugais. Et ils se sentiraient en harmonie naturelle, en communication aisée avec ce vaste monde des races latines, qui aujourd’hui, dans l’Europe méridionale et dans l’Amérique du Sud, développe tant de forces et d’audacieuses espérances. Pour l’expansion économique comme pour l’agrandissement intellectuel de la France du Midi, il y a là un problème de la plus haute importance, et sur lequel je me permets d’appeler l’attention des instituteurs.
(Jaurès, 1911)

8Les avantages d’une solidarité linguistique romane, bénéfique tant à « l’expansion économique » qu’à « l’agrandissement intellectuel de la France » avaient donc été perçus dès 1911. C’est pourquoi Jean Jaurès appelle « l’attention des instituteurs » sur le bénéfice que pouvaient tirer les enfants du Midi de la France de leur connaissance des parlers occitans, dans un contexte clairement hostile à ces derniers. La politique éducative menée à l’époque visait au contraire l’éradication de ces différents parlers, appelés péjorativement « patois ».

Une langue épurée, un enseignement cloisonné des langues vivantes étrangères

9La didactique des langues est tout naturellement le corollaire de la politique linguistique. Qu’il s’agisse de l’enseignement du français, langue de l’école, ou de l’enseignement des langues étrangères, il est resté longtemps cantonné à la transmission de la forme littéraire et académique, et déconnecté de son usage oral ou populaire (lequel a heureusement été introduit au cours du xxe siècle en didactique des langues étrangères, à travers les approches audiovisuelle, puis communicative et actionnelle). Dans cette optique, c’est surtout la norme écrite qui était transmise (selon la méthode traditionnelle grammaire-traduction) et l’apprenant n’avait pas droit à l’erreur, laquelle était toujours sévèrement sanctionnée. L’apprenant n’osait donc s’exprimer que s’il était certain de la correction de son énoncé : difficile, dans ces conditions, d’apprendre à communiquer sereinement dans une langue étrangère.

10La crainte du « mélange des langues » ou tout simplement du mélange des registres était, dans ce contexte, omniprésente. D’où la sacro-sainte croyance selon laquelle il est bon de cloisonner l’enseignement des langues et de ne jamais faire de lien d’une langue à une autre, de peur du « parasitage » ou des faux-amis. Cette réticence à recourir aux autres connaissances linguistiques de l’apprenant est encore aujourd’hui prégnante dans le monde éducatif. Or, ce recours aux connaissances dans d’autres langues proches est non seulement naturel, mais favorise le développement de compétences métalinguistiques et l’autonomie de l’apprenant dans son apprentissage. Ferdinand Buisson, nommé directeur de l’enseignement primaire en 1879 par Jules Ferry, avait bien perçu les avantages pédagogiques d’une didactique mettant les langues en contact, sur laquelle il s’exprime dans le Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire en 1882 :

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On se borne encore à étudier la langue française en elle-même ou tout au moins à la comparer à sa mère, la langue latine, sans la rapprocher de ses langues sœurs : l’italien, l’espagnol, le provençal. Cependant, si nous sommes une fois persuadés […] que l’enseignement doit de nos jours être non pas dogmatique mais expérimental, nous nous convaincrons que les exemples tirés des autres langues romanes peuvent nous être d’une aide journalière dans les démonstrations que nous avons à faire au sujet de la langue française. […] L’étude des autres langues romanes est donc indispensable […] pour la connaissance historique et raisonnée de notre propre langue.

12Cet article fut pourtant supprimé lors de la réédition du dictionnaire en 1911. Le climat tendu au niveau international, à la veille de la Première Guerre mondiale, favorisait plutôt un repli nationaliste qu’une ouverture aux autres langues, aux autres cultures.

L’intercompréhension, pour un dialogue interculturel plus équitable

Une appartenance commune : la romanité

13On l’a vu dans les propos de Jean Jaurès, l’intercompréhension entre langues romanes fait aussi prendre conscience de l’appartenance à une communauté, à un espace géographique et géopolitique : la romanité.

14Cette romanité a pris forme politiquement à travers l’alliance des trois espaces linguistiques que sont la francophonie, l’hispanophonie et la lusophonie, alliance impulsée par l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) en 2001. Ces trois espaces sont représentés par le Secrétariat général ibéro-américain (SEGIB) pour l’hispanophonie, la Communauté des pays de langue portugaise (CPLP) pour la lusophonie et l’OIF pour la francophonie. L’objectif de cette alliance est de marquer cette appartenance commune à la romanité et de développer le potentiel que cette proximité linguistique et culturelle peut susciter, notamment via la promotion de l’intercompréhension entre langues romanes.

15Près d’un milliard de personnes dans le monde ont en effet une langue néo-latine en partage, et si l’on se réfère à l’espace de l’Union européenne, on constate que sur 500 millions de ses ressortissants, 200 millions sont de langue maternelle romane. Les locuteurs de langues romanes sont donc très majoritaires et il serait légitime de tirer profit de cette proximité linguistique plutôt que de recourir systématiquement à une langue tierce appartenant à une autre famille linguistique. Rappelons également que les pays de langue romane représentent plus d’un tiers des pays membres de l’Organisation des Nations unies (ONU) et de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco), ce qui nous laisse entrevoir le potentiel politique de cette alliance romane. L’intercompréhension pourrait en outre être adoptée comme mode de communication pour le dialogue politique entre les quelque 70 États ou gouvernements qui ont une de ces langues comme langue officielle ou co-officielle.

16L’intercompréhension peut donc être un vecteur linguistique de dialogue interculturel entre les populations de langues romanes dans la société mondialisée et multiculturelle que nous connaissons aujourd’hui. En France, on peut constater que les langues romanes représentent des langues importantes de l’immigration : aux immigrations italienne, espagnole et portugaise du courant du xxe siècle a succédé aujourd’hui l’immigration roumaine. L’intercompréhension, si on sait y recourir, peut être dans ce contexte facilitatrice d’intégration, tant pour les immigrés que pour les Français désireux d’échanger avec les nouveaux arrivants.

Une pratique préconisée par l’État dans les échanges internationaux

17L’intercompréhension, permettant un réel équilibre dans l’échange, commence aujourd’hui à être reconnue comme moyen de communication adapté au domaine professionnel, et notamment diplomatique. C’est ainsi que la circulaire 5652 relative à l’emploi de la langue française du 25 avril 2013, signée du Premier ministre Jean-Marc Ayrault, préconisait, dans la mesure du possible, son usage dans le cadre d’échanges internationaux :

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Qu’ils représentent officiellement notre pays au sein d’une organisation multilatérale, qu’ils interviennent en tant qu’experts dans un groupe de travail international ou qu’ils soient impliqués dans une relation de travail avec un partenaire étranger, les agents de l’État sont de plus en plus souvent amenés à s’exprimer dans un cadre international […] Il ne sera fait usage d’une langue tierce qu’en ultime recours. Car si cette solution peut satisfaire des besoins usuels de communication, elle s’avère souvent insuffisante pour des échanges approfondis qui nécessitent que nos points de vue soient parfaitement exprimés et compris de nos interlocuteurs. Dans certains cas, même si nos partenaires étrangers ne se sentent pas suffisamment à l’aise pour s’exprimer en français, ils ont néanmoins une connaissance passive de notre langue. Et de la même manière, nos représentants peuvent être en mesure de comprendre une ou plusieurs langues de communication internationale, sans pour autant être capables de s’exprimer avec facilité dans lesdites langues. Cette situation peut inciter à proposer un mode de communication qui établit une plus grande parité dans l’échange : chacun, dès lors qu’il comprend la langue de son partenaire, peut s’exprimer dans la sienne.

19L’intercompréhension représente en effet un avantage pour toute négociation ou échange interlinguistique devant aboutir à un accord : le recours à la langue d’un des protagonistes présente en effet un sérieux handicap pour celui dont ce n’est pas la langue maternelle, et qui sera en quelque sorte infériorisé par sa moindre maîtrise de la langue ; le recours à une langue tierce, quant à lui, risquerait d’appauvrir les échanges. C’est ce qu’expliquent Pierre Escudé et Pierre Janin dans leur ouvrage Le point sur l’intercompréhension, clé du plurilinguisme (2010) :

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Pendant l’échange, le non-natif doit généralement se livrer à une gymnastique d’adaptation de son expression à la langue qu’il utilise, hors donc de ses capacités naturelles de maîtrise : l’échange est par nature déséquilibré car diglossique, dans un rapport vertical de facilité et d’immédiateté chez l’un, d’investissement lourd et de difficulté chez l’autre. En termes d’efficacité, le locuteur natif jouit d’un avantage dans toute situation de négociation ou de conflit se déroulant dans sa langue. En termes d’équité, l’inégalité entre les interlocuteurs est flagrante.

L’intercompréhension dans les réseaux professionnels romans

21L’intercompréhension s’avère donc être une compétence professionnelle à valoriser sur le marché actuel du travail. Forte de ce constat, l’association Mondes parallèles a lancé, en 2010, un projet de réseau européen pour la formation en intercompréhension, ayant pour objectif de permettre la pratique de l’intercompréhension dans le cadre de collaborations professionnelles transnationales et de proposer l’intercompréhension comme outil de communication dans un contexte professionnel multilingue.

22Ce projet a pu être expérimenté dans le cadre d’une collaboration avec le réseau international des Cités des métiers, qui regroupe une quarantaine de plateformes dans une dizaine de pays de langue latine (français, espagnol, italien, portugais). Pour échanger lors de leurs rencontres annuelles, les représentants des différentes plateformes avaient pour habitude de recourir uniquement au français et à l’anglais, ce qui pouvait donner lieu à une limitation des échanges ainsi qu’à une certaine frustration pour les personnes ne maîtrisant pas pleinement l’une ou l’autre de ces deux langues.

23Un réseau de formateurs a été constitué pour former ces professionnels à l’intercompréhension et, lors de l’université d’hiver qui s’est tenue à Rome en 2012 et qui a réuni une centaine de participants, locuteurs des quatre langues précitées, l’intercompréhension a été utilisée par tous comme moyen de communication. Les résultats de cette expérience se sont avérés extrêmement positifs : l’intercompréhension a permis, pour la première fois, la participation constructive de tous et une réelle mutualisation des bonnes pratiques professionnelles.

24Au-delà de ce premier constat, on remarque également que le recours à l’intercompréhension influe sur les savoir-être : cette pratique procure en effet plus d’autonomie dans l’expression individuelle, mais également plus de réciprocité, d’écoute et de respect dans les échanges. De ce fait, malgré les aménagements nécessaires à ce type de communication (débit lent, phrases courtes, nécessité de synthétiser), celui-ci induit une réelle équité linguistique qui met tous les acteurs au même niveau, et contribue ainsi à une atmosphère de travail respectueuse où chacun peut s’exprimer sereinement. Alain Jouneau, directeur de la Cité des métiers de Limoges, en témoigne :

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On l’a bien vu dans le bilan général, c’est la première année qu’on a la sensation, et pas seulement la sensation, la réalisation d’un vrai échange entre les francophones et les non-francophones […] Ça a amélioré énormément, énormément, la qualité des échanges, et chacun a trouvé sa place. […] En termes de posture, chacun se sent à l’aise dans sa langue, […] il me semble que ça change tout. […] Ça a généré une capacité d’écoute (on ne se coupe pas la parole), et globalement, dans ces conditions-là, l’échange était meilleur. […] Force est de constater que non seulement ce n’est pas une technique pour se parler entre francophones et non-francophones, mais c’est une démarche symbolique aussi, de capacité à se parler au sein d’un réseau qui est international. Là, du coup, ça justifie qu’on consacre du temps à une technique et ça dépasse complètement la technique. […] Ça ouvre des portes en termes de collaboration, de coopération. Ça renforce énormément la coopération entre les membres du réseau. On ne peut pas le réduire simplement à une technique. […] Je suis très fana de l’anglais, j’aime bien cette langue, mais mine de rien, ça a un sens culturel, je trouve, de se rapprocher de ses racines latines, ça montre qu’on n’est pas obligé de passer dans le modèle anglo-saxon en permanence. [2]

26Parmi les bénéfices tirés de cette expérience réussie, on relève également un regain d’intérêt pour l’apprentissage des langues étrangères de la part des participants, qui ont eu l’occasion de découvrir et de pratiquer leur compétence plurilingue. Apprendre une langue de cette façon, en se basant sur ses connaissances dans sa propre langue, est en effet vecteur de plaisir et de sécurité dans l’apprentissage car il conforte dans ses propres savoirs et ses propres capacités.

27Enfin, il s’est avéré que la formation à l’intercompréhension des professionnels présente également un gain en matière de temps et d’argent : infiniment plus courte qu’une formation linguistique classique, elle permet cependant d’acquérir des compétences en collaboration multilingue immédiatement applicables de manière efficace. Ce gain de temps et d’argent est un atout non négligeable pour les entreprises !

L’intercompréhension, une compétence professionnelle en voie de reconnaissance

28Si à l’oral, l’intercompréhension peut demander un certain entraînement et une certaine connaissance de la phonologie de la langue-cible, à l’écrit, elle est beaucoup plus accessible. Cette compétence à déchiffrer des textes écrits dans une autre langue s’avère être aujourd’hui, à l’ère du numérique et de la mondialisation, où nous sommes confrontés à des informations écrites dans toutes les langues, une compétence professionnelle précieuse. L’université de Reims a su exploiter cette compétence en créant, en 2005, un master de « gestion plurilingue de l’information » en sept langues européennes (français, anglais, allemand, néerlandais, espagnol, italien, portugais) préparant aux débouchés suivants : rédacteur de contenus numériques, administrateur éditorial de site, chargé de veille informationnelle, gestionnaire de contenu, chargé de projets numériques, chargé de communication, chargé d’études en intelligence économique, animateur de communauté en ligne, etc.

29Le taux d’emploi très élevé des étudiants à l’issue de leur formation démontre une véritable demande de compétence dans ce domaine : il est de 85 % à six mois après l’obtention du diplôme, et de 97 % un an après.

L’intercompréhension, pour une approche innovante et dynamique de l’enseignement des langues

La notion de compétence plurilingue

30Ce n’est que récemment que la didactique des langues étrangères s’est intéressée à l’intercompréhension et aux avantages qu’elle présente pour l’enseignement/apprentissage des langues. Les travaux du Conseil de l’Europe ont fait émerger, dans le courant des années 1990, la notion de compétence plurilingue et pluriculturelle, laquelle naît d’une didactique mettant les langues en contact et prônant un enseignement décloisonné, et donne ainsi toute sa place à des approches telles que l’intercompréhension :

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On désignera par compétence plurilingue et pluriculturelle la compétence à communiquer langagièrement et à interagir culturellement possédée par un acteur qui maîtrise, à des degrés divers, plusieurs langues, et a, à des degrés divers, l’expérience de plusieurs cultures, tout en étant à même de gérer l’ensemble de ce capital langagier et culturel. L’option majeure est de considérer qu’il n’y a pas là superposition ou juxtaposition de compétences toujours distinctes, mais bien existence d’une compétence plurielle, complexe, voire composite et hétérogène, qui inclut des compétences singulières, voire partielles, mais qui est une en tant que répertoire disponible pour l’acteur social concerné.
(Coste, Moore et Zarate, 1997)

32Le Cadre européen commun de référence pour les langues (CECR) élaboré dans le cadre des travaux du Conseil de l’Europe, constitue depuis 2001 l’étalon de mesure des diverses compétences dans une ou plusieurs langues. En séparant les diverses compétences (compréhension, production) et en valorisant les acquis et les compétences, même partiels, il invite à renouveler l’enseignement ainsi que le positionnement de l’apprenant face à son apprentissage : « le but de l’enseignement des langues se trouve profondément modifié. Il ne s’agit plus simplement d’acquérir la “maîtrise” d’une, deux, voire même trois langues, chacune de son côté, avec le “locuteur natif idéal” comme ultime modèle. Le but est de développer un répertoire langagier dans lequel toutes les capacités linguistiques trouvent leur place » (Cadre européen de référence pour les langues, 2001).

33Ainsi, le développement de la compétence plurilingue permet, pour un élève ayant étudié trois ou quatre langues, d’acquérir une connaissance au moins passive de nombreuses autres langues. Par exemple, une personne ayant pour langue usuelle le français et ayant étudié, de manière plus ou moins approfondie, l’anglais, l’allemand et l’espagnol à l’école, est capable, à peu de frais, de comprendre des énoncés simples en néerlandais, en langues scandinaves, en italien, portugais, roumain, catalan, etc. Si l’on ajoute à ces trois langues une langue slave, on a calculé que cette capacité à communiquer s’appliquerait à des échanges avec près de 90 % des Européens d’aujourd’hui !

Pour un enseignement innovant du latin, langue mère

34À une époque où l’enseignement du latin est en perte de vitesse, et où la question de l’utilité de son étude est souvent posée, un renouvellement de son enseignement, axé sur la mise en relation avec les langues vivantes et le développement d’une conscience métalinguistique chez l’élève, est plus que jamais souhaitable. L’étude des langues anciennes pourrait ainsi constituer un appui à l’apprentissage des langues européennes. C’est ce que préconise l’inspecteur de lettres Gilbert Guinez (2013) :

En effet, en superposant une carte de l’Empire romain du iie siècle après Jésus Christ et une carte de l’Europe du xxie siècle, on peut visualiser de façon saisissante la grande similitude, pour ce qui concerne l’étendue et les limites, de l’espace romain et de l’espace européen, et partant, prendre une première mesure de l’héritage antique […] L’imperium romanum s’étendait bien au-delà des pays actuellement de langues romanes ; de ce fait, les deux langues germaniques les plus parlées en Europe, l’anglais et l’allemand, sont elles-mêmes imprégnées plus qu’on ne le croit de langue latine […] Un tel panorama, même rapide et schématique, permet d’expliquer la grande perméabilité des langues européennes entre elles. […] C’est pourquoi le phénomène de l’intercompréhension se vérifie particulièrement sur notre continent. Le latin, du fait de son statut de langue mère, constitue 80 % des langues latines, qui sont parlées par environ 200 millions de personnes en Europe […] On comprend dès lors que le latin est une langue-pivot de la grande majorité des langues européennes, et par conséquent le meilleur moteur de l’intercompréhension. […] On comprend ensuite que l’étude du latin et du grec, passionnante par elle-même, et dont l’utilité est communément admise pour la maîtrise de la langue française, […] est un auxiliaire extrêmement précieux pour la maîtrise des langues étrangères d’Europe […]. Il s’agit donc de ne pas opposer langues anciennes et langues vivantes, mais au contraire de souligner leur très féconde complémentarité ; c’est pourquoi il est indispensable et crucial de faire dans la pédagogie au quotidien la démonstration de l’apport fondamental et irremplaçable du latin et du grec pour l’apprentissage des langues vivantes, en multipliant les allers-retours et les comparaisons.
Cette mise en évidence d’un territoire ancestral commun, l’Empire romain, souligne une fois de plus l’existence de la romanité, identité commune ayant laissé son empreinte sur notre patrimoine, y compris linguistique. Aujourd’hui, certains enseignants de lettres classiques savent tirer profit d’une pédagogie innovante axée sur les transferts de compétences d’une langue à l’autre, en concevant des activités pédagogiques permettant d’ouvrir les élèves à la philologie et à l’étymologie. Il est à espérer que les enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI) seront l’occasion d’ouvrir de nouvelles pistes pédagogiques créant du lien entre l’enseignement de ces langues anciennes et les langues vivantes (y compris le français), mettant en exergue tout l’héritage actuel de l’Ancien Empire romain, et donnant encore plus de sens à l’étude des langues classiques.

L’intercompréhension comme ouverture aux autres familles de langues

35Gilbert Guinez soulignait la porosité entre langues latines et langues germaniques, qui ont cohabité sur le même territoire et ont été imprégnées par ce contact permanent. Il est en effet possible de mettre en place des stratégies d’intercompréhension dans l’enseignement du français pour publics anglophones et, par la suite, de faire du français une « langue-pivot » qui leur ouvrirait l’accès aux autres langues romanes. Le grand nombre d’homographes communs aux deux langues, la transparence favorisée par les très nombreux mots apparentés permettent aux anglophones d’accéder à la compréhension d’un texte français. La partie grammaticale peut être abordée par les similitudes entre les deux langues (il subsiste en anglais des structures syntaxiques pan-romanes de base) mais aussi par le biais des très nombreuses expressions d’origine française présentes dans la langue anglaise qui offrent un corpus conséquent pour la compréhension morphosyntaxique et l’acquisition de structures grammaticales. Précisons cependant que cette approche doit être réservée à un public disposant de solides bases linguistiques : la transparence fait en effet parfois appel à un lexique en disponibilité (littéraire, classique, archaïque) ou à des connaissances grammaticales particulières (la grammaire de l’anglais littéraire du xviie siècle). Mais dans le transfert vers les langues romanes, le français, qui s’est éloigné de la base romane, reste le pont d’accès idéal.

36Notons par ailleurs que la démarche inverse serait plus problématique (du français vers les langues germaniques par l’intermédiaire de l’anglais), car le pourcentage de vocabulaire germanique est beaucoup plus faible en français que celui du vocabulaire roman en anglais, et le locuteur français (ou de langue romane) serait directement confronté à une lexie opaque d’origine germanique.

Les langues régionales, des langues-pont

37Dans cette optique décloisonnée de l’enseignement, toute langue connue par l’apprenant, quel que soit son statut, peut devenir une ressource pour l’apprentissage. On l’a vu plus haut, Jean Jaurès avait pressenti le parti qu’on peut tirer des « analogies » entre languedocien, espagnol et portugais. Ainsi, dans une banlieue populaire de Naples, un enseignant de français langue étrangère a mis en place une méthode d’apprentissage s’appuyant sur les compétences de ses élèves dans leur langue maternelle : le napolitain.

38Le lexique et la grammaire du napolitain, distincts de la langue italienne, trouvent en effet de nombreux phénomènes de convergence avec le français. Concernant le lexique, la présence de mots analogues au français est fréquente : homme, fille, boîte, comme en sont des exemples ; on trouve de nombreux homonymes, souvent également homophones, dans la conjugaison des verbes du premier groupe (manger, parler, laver, etc.). Du point de vue syntaxique, les similitudes sont également nombreuses : on retrouve en napolitain les pronoms réfléchis me, te, se. La formule de politesse du « vouvoiement » qui en italien se traduit par l’utilisation du pronom lei, se traduit en napolitain par vuje, manifestement plus proche du français vous.

39Les correspondances phonologiques sont par ailleurs récurrentes : l’article contracté défini au, qui en italien devient al, se présente en napolitain sous la forme o, similaire phonétiquement au français. Autre similitude troublante, l’existence en napolitain du e dit muet, qui est ainsi familier des apprenants napolitains.

40On relève par ailleurs que les facteurs phoniques comme les pauses, les « euh » d’hésitation ou les allongements vocaliques finaux, qui ont pour fonction principale le ralentissement du débit, se retrouvent de façon similaire dans les deux langues.

41Outre ces ressemblances qui permettent de faciliter l’apprentissage du français langue étrangère, le recours aux compétences linguistiques extrascolaires des élèves met ceux-ci en situation de sécurité identitaire dans l’apprentissage : le fait de pouvoir s’appuyer sur leur langue quotidienne, populaire, qui n’a pas sa place à l’école, décuple la motivation de ces apprenants, d’ordinaire en situation de diglossie. Le français devient en quelque sorte un code linguistique « médiateur », un tiers langage qui va faciliter, éclaircir ou rétablir la circulation des informations. En se fondant sur le connu pour aller vers de nouvelles connaissances, on crée un contexte d’apprentissage propice au bien-être et à la mise en confiance.

42L’intercompréhension est une pratique naturelle et ancestrale, initialement très courante et généralisée, qui a tendu à quasiment disparaître en France au cours du siècle dernier. Étant jugée par les pédagogues comme une pratique populaire totalement contraire aux codes académiques, du fait des approximations et du registre oral utilisé, son potentiel didactique est resté longtemps ignoré. Du reste, cette pratique est habituellement utilisée entre locuteurs de variantes d’une langue régionale, et l’unification linguistique et l’enseignement massif du français, combiné à une politique d’éradication des parlers locaux, a remplacé le plurilinguisme originel par un monolinguisme national.

43Pourtant les langues parlées au-delà de nos frontières sont aussi, parfois, des langues sœurs, dont il est relativement facile et rapide de saisir le sens dans le cadre d’énoncés courts ou écrits, en s’appuyant sur les correspondances linguistiques avec le français. Il est regrettable que ces compétences d’intercompréhension soient habituellement occultées dans l’enseignement traditionnel des langues, car elles ouvriraient aux élèves des chemins d’apprentissage ludiques et passionnants. Une telle approche pédagogique permettrait en effet de développer simultanément des compétences dans plusieurs langues, tout en rendant l’apprenant plus autonome dans son apprentissage, puisqu’il aura acquis des compétences de déduction et de comparaison fort précieuses. Par ailleurs, cette pratique permet d’acquérir des savoir-être extrêmement utiles dans le monde globalisé, multiculturel et de plus en plus mobile que nous connaissons.

44Si les plus-values éducative et professionnelle de l’intercompréhension sont aujourd’hui peu à peu reconnues, l’ampleur des bénéfices qu’elle peut apporter au dialogue interculturel et diplomatique reste encore insoupçonnée. L’intercompréhension est en effet un instrument précieux de préservation de la diversité linguistique et donc de respect de la biodiversité humaine, à une époque où bien des langues sont menacées de disparition, mais aussi une posture contribuant à un dialogue et à des échanges équitables et respectueux entre les peuples.

Notes

  • [1]
    Ce texte reprend les arguments présentés dans L’Intercompréhension, document de référence institutionnel publié par la DGLFLF en 2015.
  • [2]
    On peut retrouver l’intégralité de ce témoignage sur ce lien : <www.youtube.com/watch?v=hvSH6MjmGU0> ; pour plus d’informations sur ce projet, voir : <prefic.net>.
Français

L’intercompréhension est une pratique ancestrale à laquelle les hommes ont toujours recouru lors d’échanges avec des personnes d’un territoire voisin : de nombreux témoignages historiques en attestent. Si la didactique des langues, corollaire de la politique linguistique de l’État, a longtemps été hostile au plurilinguisme et à la mise en contact des langues, la didactisation de l’intercompréhension gagne aujourd’hui du terrain. En développant l’autonomie et la compétence plurilingue de l’apprenant, cette approche présente de nombreux avantages dans une société mondialisée où les échanges internationaux se multiplient. Le recours à ce mode de communication présente en effet de nombreux bénéfices dans le monde professionnel et les relations interculturelles.

Mots-clés

  • plurilinguisme
  • intercompréhension
  • langues romanes
  • didactique des langues
  • romanité
  • dialogue interculturel
  • compétence plurilingue et pluriculturelle
  • conscience métalinguistique

Références bibliographiques

Gaid Evenou
Gaid Evenou est cheffe de la mission des langues de France et de l’Observatoire des pratiques linguistiques à la délégation générale à la langue française et aux langues de France, où elle a précédemment occupé les fonctions de chargée de mission pour le plurilinguisme et la francophonie. Auparavant, elle a travaillé une dizaine d’année en Europe centrale et orientale (Roumanie, République tchèque, Slovaquie, Hongrie), dans le réseau de coopération linguistique, où elle a occupé diverses fonctions : enseignante de français, directrice de centre français, coordinatrice pédagogique, directrice de centre de langue, attachée de coopération pour le français.
Délégation générale à la langue française et aux langues de France – ministère de la Culture et de la Communication
Mis en ligne sur Cairn.info le 23/09/2016
https://doi.org/10.3917/herm.075.0068
Pour citer cet article
Distribution électronique Cairn.info pour CNRS Éditions © CNRS Éditions. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.
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