CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Umberto Eco (1932-2016), italien, piémontais et citoyen du monde, intellectuel total et figure majeure de la culture contemporaine, homme aux quarante doctorats honoris causa, aux multiples honneurs et aux innombrables traductions, a laissé une trace importante dans différents domaines du savoir, en réussissant à être en même temps intellectuel de pointe, novateur, populaire et reconnu jusqu’à obtenir le statut d’icône mondiale du « culturel ». Mutatis mutandis, on pourrait dire de lui, avec une pointe d’hyperbole, ce que Hegel avait dit, en voyant passer Napoléon, le 13 octobre 1806 : « J’ai vu l’Empereur – cette âme du monde – sortir de la ville pour aller en reconnaissance ; c’est effectivement une sensation merveilleuse de voir un pareil individu qui, concentré ici sur un point, assis sur un cheval, s’étend sur le monde et le domine [1]. » Cet hommage ne pourra donner qu’une impression personnelle et limitée, un « interprétant » – pour utiliser une catégorie du philosophe américain Charles S. Peirce qu’Eco contribua à faire connaître en Europe – bien pauvre de cette personnalité.

2Eco a été plusieurs personnes en une, acteur concret incarnant plusieurs « actants » en perpétuelle interaction. L’écrivain, « l’actant » Eco plus connu, a eu ses origines assez tard, en 1980, et de façon fracassante, avec le célèbre Le Nom de la rose, suivi huit ans après par Le Pendule de Foucault, texte satirique sur la « sémiosis hermétique » et paranoïaque analysée du point de vue sémiotique à la même époque dans les textes collectés dans le volume Les Limites de l’interprétation (1992). Un autre « actant » moins connu est celui d’employé de la radio-télévision publique italienne, dans les années 1950, juste le temps de faire partie du groupe des « corsaires », jeunes intellectuels qui contribuèrent à renouveler la Rai – sans oublier la période de militantisme dans l’Action catholique, à cheval entre les années 1940 et 1950, et la bibliophilie cultivée pendant toute sa vie. Pendant les années 1960, Eco fut protagoniste de l’avant-garde littéraire et artistique italienne comme membre du « groupe 63 », connu entre autres pour les polémiques contre des auteurs reconnus comme Bassani et Pratolini. Il fut un acteur important du panorama éditorial italien comme codirecteur éditorial de la maison d’édition Bompiani ; en 1975, il obtint la chaire de sémiotique à l’université de Bologne, après avoir enseigné dans plusieurs universités.

3Le parcours intellectuel d’Eco commence dans son Piémont, avec les études en philosophie sous la direction du philosophe catholique Luigi Pareyson, auteur reconnu d’une théorie herméneutique de l’interprétation qui inspira profondément sa pensée. Ces racines herméneutiques sont cruciales pour comprendre l’œuvre monumentale d’Eco dans le domaine de la philosophie esthétique, de la sémiotique, de l’histoire des théories du signe, de la théorie de l’interprétation et de la littérature, et de l’analyse de la communication. Pour Pareyson, la relation entre objet et sujet est interprétative : la « prise » cognitive de l’objet par la personne est basée sur un processus interprétatif illimité, parce que la personne qui interprète change et avec elle sa prise de l’objet. Cette vision perspectiviste (au fond, anti-relativiste) trouvera un lien profond à notre avis avec la pensée sémiotique de Charles S. Peirce, étudiée attentivement par Eco, fondée sur la notion triadique de signe, reprise de l’Antiquité et de la pensée scolastique médiévale, et sur l’idée d’une « sémiosis illimitée » : le signe est une forme de relation triadique où le lien entre signifiant et signifié produit inévitablement un élément « tiers », l’interprétant, qui est un nouveau signe « plus complet », parce que dans le processus le savoir s’accumule et s’enrichit. La signification n’est pas fixée dans des structures rigides, mais elle n’est pas non plus totalement erratique (« différance ») ; ni l’objet (le texte, l’œuvre) ni le sujet interprète – ni, d’ailleurs, le système ou la structure, qui ne sont que des fruits solidifiés de la praxis – dominent totalement cette tension qu’est le sens.

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Il y a trente ans, en partant aussi de la théorie de l’interprétation de Luigi Pareyson, je m’attachais à définir une sorte d’oscillation, ou d’équilibre instable, entre initiative de l’interprète et fidélité à l’œuvre. Durant ces trente ans, d’aucuns se sont trop compromis sur le versant de l’initiative de l’interprète. Le problème aujourd’hui n’est pas de se compromettre en sens inverse, mais bien de souligner une fois encore le caractère incontournable de l’oscillation. […] Même le déconstructiviste le plus radical accepte l’idée qu’il y a des interprétations scandaleusement inacceptables. Cela signifie que le texte interprété impose des restrictions à ses interprètes. Les limites de l’interprétation coïncident avec les droits du texte [2].

5Eco traverse et investit donc le structuralisme, et le marxisme, en gardant à notre avis cette vision herméneutique de la façon que les hommes ont de produire du sens, en équilibre dynamique entre rigidification et ouverture, entre intentio operis et intentio lectoris, entre ontologisme et relativisme. C’est vrai que pour Eco (surtout l’Eco des années 1960 et 1970), même l’icône, signe « motivé », est en réalité pétrie de convention et d’arbitraire, et donc ne permet pas d’accéder à une prise directe de la réalité, et « la sémiotique est la discipline qui étudie tout ce qui peut être utilisé pour mentir » [3] ; Eco sera aussi parmi les auteurs proches du « pensiero debole » (pensée faible) de Gianni Vattimo. Mais c’est vrai aussi que, pour Eco (surtout celui des années 1990 et suivantes), la « réalité nous donne des coups de pied » (souvenir d’un cours de sémiotique à l’université de Bologne), « l’être pose des limites au discours », « l’être nous oppose des “non” de la même manière qu’une tortue à qui nous demanderions de voler nous les opposerait » ; reste donc à « aller à la rencontre de l’être avec gaieté […] en saisir les ouvertures et les signes jamais trop explicites » [4].

6Eco critique le structuralisme philosophique déjà dans les années 1960 avec La Structure absente (1972 pour la traduction française), pour après critiquer aussi les dérives déconstructivistes avec Les Limites de l’interprétation (1992) et Interprétation et surinterprétation (1995). Eco est le fondateur de la « sémiotique interprétative », influencée par Peirce et centrée sur le dynamisme de l’interprétation et sur la mobilisation des « codes » et des formes dans l’action concrète de production de signes, d’énonciation et d’interprétation, une approche ouverte aussi, dans Kant et l’ornithorynque (1999), aux sciences cognitives (par exemple dans le cas de la notion de « type cognitif »). Des notions centrales de cette sémiotique seront entre autres l’encyclopédie, ensemble de toutes les énonciations déjà produites et archive totale du « déjà dit » qui devient le fond de toute nouvelle énonciation, et l’inférence, notamment l’abduction (inférence qui cherche ou invente des règles générales pour expliquer des cas singuliers) [5]. Ce courant sémiotique, assez influent même au-delà des appartenances explicites, échappe il nous semble aux critiques (parfois injustes) adressées aux approches d’origine structuraliste, grâce à son potentiel d’ouverture à la praxis, à la culture, aux pratiques. Eco a aussi proposé une théorie de l’interprétation des textes narratifs basée sur cette approche interprétative, dans Lector in fabula (1985). Le texte, « machine paresseuse », demande le travail de l’interprète pour fonctionner ; le texte est le lieu de la rencontre entre la stratégie de l’auteur et du lecteur, le lieu d’un appel à une possible coopération interprétative.

7L’écriture limpide et passionnante d’Eco apparaît clairement dans ses livres sur l’analyse de la « culture de masse », à partir de textes comme l’article de 1961 dédié à la « phénoménologie de Mike Buongiorno » (célèbre anchorman italien). Eco a effectivement ouvert la voie à une analyse ni trop « apocalyptique » (critique et pessimiste dans le sens de l’École de Francfort) ni trop « intégrée » (fonctionnelle au système) des mass media et de leur influence sur la culture « de masse » contemporaine [6]. Il a aussi développé une activité de critique sociale à travers des nombreuses publications dans des magazines et livres, en s’occupant de sujet comme les résurgences du fascisme, le populisme et les problèmes éthiques.

8Sans chercher une exhaustivité impossible, il ne faut pas oublier l’Eco critique littéraire, spécialiste des poétiques de James Joyce et de Gérard de Nerval et traducteur de Raymond Queneau, ni le chercheur passionné d’histoire des théories du signe, en particulier pour la période médiévale (voir De l’arbre au labyrinthe, 2010). Eco avait débuté sa carrière comme spécialiste de l’esthétique médiévale, en proposant là aussi des contributions majeures, en particulier sur la pensée de saint Thomas d’Aquin (Le Problème esthétique chez Thomas d’Aquin, 1993, et Art et beauté dans l’esthétique médiévale, 1997). Les trois caractéristiques centrales de la beauté selon saint Thomas sont l’integritas, la proportio et la claritas (intégrité, proportion et clarté) : ces trois traits, unis à un goût plus baroque pour une forme de foisonnement ludique toujours bien calibré, peuvent à notre avis identifier des caractères essentiels de son écriture admirable, mais aussi de sa clarté puissante de pensée. Fond et forme se rejoignent dans cette œuvre monumentale.

9Comme professeur d’université (l’actant qui nous a été personnellement plus proche), il a su créer autour de lui une école qui a essaimé largement ; il a été, selon notre expérience directe, un professeur sérieux, plutôt blagueur et influent sur le parcours intellectuel de beaucoup de personnes, toutes positions philosophiques et spirituelles confondues. Nous tenons donc à lui rendre un hommage personnel et sincère.

Notes

  • [1]
    G.W.F. Hegel, Correspondance, t. l., Paris, Gallimard, 1962.
  • [2]
    Les limites de l’interprétation, Paris, Grasset, 1992.
  • [3]
    Trattato di semiotica generale, Milan, Bompiani, 1975 (notre traduction).
  • [4]
    Kant et l’ornithorynque, Paris, Grasset, 1999.
  • [5]
    Voir en particulier Sémiotique et philosophie du langage, Paris, Presses universitaires de France, 1988.
  • [6]
    Nous citons ici le titre de l’ouvrage Apocalittici e integrati, 1964. Voir aussi De Superman au surhomme, 1993.
Andrea Catellani
Andrea Catellani est professeur en communication à l’Université catholique de Louvain. Il est directeur du Laboratoire d’analyse des systèmes de communication des organisations et développe des recherches sur la communication des organisations et l’analyse des formes culturelles, en développant une approche d’inspiration sémiotique. Il a publié différents articles et livres scientifiques notamment sur la communication environnementale et responsable des organisations, et sur la relation entre religion et communication. Parmi ses publications récentes : Communication Ethics in a Connected World. Research in Public Relations and Organisational Communication (dir., A. Catellani, A. Zerfass et R. Tench, P. I. E. Peter Lang, 2015) et Les relations publiques (A. Catellani et C. Sauvajol Rialland, Dunod, 2015).
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Mis en ligne sur Cairn.info le 23/09/2016
https://doi.org/10.3917/herm.075.0187
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