CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Imaginerait-on, de nos jours, communication sans réseau ? Pourtant, tout comme la communication, le concept de réseau ne naît pas au xxe siècle. Mais, à sa différence, il n’est pas de tous les temps, bien qu’il puise et réactive un imaginaire ancien et métissé, au croisement de multiples influences lointaines : dérivant des intuitions stoïciennes sur la sympathie universelle, empruntant sa symbolique équivoque aux univers du tissage, de la toile d’araignée, du labyrinthe et des entrelacs, il est aussi à placer sous le haut patronage de grandes figures, tels Hermès, Mètis et les dieux lieurs Varuna et Ouranos. Néanmoins, l’actualité et le succès qu’il connaît aujourd’hui se préparent surtout dès le siècle des Lumières, selon un parcours pluridisciplinaire et trois grandes étapes chronologiques identifiables et correspondant chacune à un sens et à un emploi principal du terme réseau. Trois temps qui, toujours présents mais revisités, ont la particularité aujourd’hui de coexister, et parfois de se télescoper, au risque de la confusion sémantique, de la surenchère analytique et d’une dissolution dans l’hyperbole, la métaphore et l’effet de mode. Des origines à nos jours, le réseau témoignera d’investissements à la fois récurrents et renouvelés, oscillant donc entre ruptures et continuités mais à un rythme de plus en plus rapide, au point désormais de relever plus de la simultanéité que de la succession. Au point aussi et surtout de faire oublier que la communication, avec ou sans réseau, tient moins de la technologie que de l’anthropologie.

Les trois temps du réseau : de la science de l’organisation à l’idéologie de la communication

2Sa longue histoire se déploie d’abord en croisant très tôt celle de l’organisation pour plus tard venir s’hybrider avec le champ et les thématiques propres à la communication. Rappelons en effet, comme le souligne F. Jacob, que l’émergence du réseau est concomitante de l’idée même d’organisation, elle-même issue d’une interrogation nouvelle sur l’articulation du tout et des parties, interrogation qui, concernant d’abord le corps, s’étend pour ensuite s’applique r, du vivant au cosmos, du réel à la production abstraite, à d’autres réalités. À chaque fois et à l’inverse de la tradition classique de usu partium qui prévalait jusque-là, c’est « l’interaction des parties qui donne au tout sa signification » (1970).

3Le xviiie siècle marque ainsi une première période, celle où naît, à partir de l’entrée « organisation » ainsi entendue, une authentique science du réseau que l’on rattachera volontiers à une théorie générale des formes (Dagognet, 1975) et des lignes (Ingold, 2011) : l’apparition simultanée du réseau dans plusieurs sciences ou champs d’études – la physiologie, les sciences de la vie et de la terre, les théories cosmologiques ou encore les taxonomies et certaines encyclopédies – converge vers une acception conceptuelle commune forte et projette une conception inédite et unifiée, « moderne » même, du monde et des choses, et parfois du social (Letonturier, 2006). La raison graphique qui l’anime promeut alors une analyse relationnelle et dynamique des objets appréhendés comme des configurations en permanente évolution, mobiles et modulables et dont l’équilibre est sans cesse co-établi et reformulé par les liens entre des éléments, différents par leurs qualités et destinations mais aux positions interchangeables, potentiellement équipotentes. Dans les textes d’époque, le réseau est donc associé à un ordre en permanente restructuration sous l’effet des actions/relations des unités (toutes) connectables qui le composent, à un type d’organisation particulier, ahiérarchique ou coarchique, a- ou multi-centré, ouvert et à géométrie variable, sans limite fixe ni régulation préétablie. C’est donc un ensemble interdépendant de points et de lignes qui se construit à partir d’éléments et de leurs relations réversibles, de la réciprocité et instantanéité des effets, et qui évolue au gré des proximités affinitaires, des coopérations, des influences émises et reçues, dans le jeu des complémentarités et suppléances. Autant de traits formels, à la fois topologiques et cinétiques (Parrochia, 1993), présents chez P. L. M. de Maupertuis, P. J. G. Cabanis, Th. Bordeu et D. Diderot ou plus tard, chez des historiens des sciences comme A. Koestler, A. Koyré et M.-P. Lerner, et que, de son côté aussi, M. Serres (1968) retrouvera pour modéliser la communication.

4À cette période initiale de construction scientifique du réseau qui débouchera sur la recherche d’instruments et d’outils plus à même d’observer et d’étudier cette nouvelle réalité organisationnelle – tel le réticule apposé dans la lunette de l’astrophysicien –, succède une seconde couvrant essentiellement le xixe siècle. Le concept, en même temps qu’il se diffuse et sort de son périmètre scientifique d’origine, change de sens et offre alors une première lecture des relations science/société/technique. Sous l’impulsion des travaux du génie militaire et civil (poliorcétique, topométrie et hydrographie) et de découvertes (télégraphe, machine à vapeur), le réseau devient en effet un objet sociotechnique (Guillerme, 1988). Il entre dans le cadre d’une pratique sociale, principalement celle des ingénieurs, au titre des possibilités d’action et de transformation qu’on lui associe, de sa capacité à réaliser la valeur désormais centrale qu’on prête à l’idée de progrès. Son entrée sur la scène sociale se traduit ainsi par des conceptions renouvelées et des réalisations diverses, de la refonte des stratégies et tactiques militaires aux transformations du paysage sociourbain et à l’aménagement du territoire dans son ensemble.

5Ces changements passent tous par la création d’infrastructures matérielles ou non de circulation et d’échange qui seront au cœur d’une troisième période : celle où, de la pratique au culte, le réseau donne lieu à une idéologie qui, appelée à s’étendre et maintenir son pouvoir d’attraction jusqu’à nos jours, en fait un des vecteurs principaux de projets sociaux, dans un contexte post-révolutionnaire et de transition sociale plus générale qui se prête a fortiori à leur bonne réception. De façon sans doute fort préjudiciable pour sa postérité disciplinaire, la communication, dans cette troisième étape de la généalogie du réseau, se glisse par cette voie idéologique qui sera par la suite largement empruntée, tant le réseau répond et contribue, selon maintes variantes au xxe siècle, à alimenter une croyance typique de la modernité : celle voulant que des solutions techniques peuvent fournir des réponses simples et immédiates aux problèmes sociaux. À ce titre, le réseau, comme forme et force de démultiplication de connexions, viendra donc s’ourler au principe espérance techniciste d’une société remaillée, réalisant pleinement les vœux participatifs du programme démocratique. En effet, d’instrument technocratique d’organisation mais aussi et déjà de surveillance des choses et des hommes chez les ingénieurs – bien avant la traçabilité sécuritaire qu’offrent nos actuelles technologies numériques –, le réseau se popularise aussi vite qu’il se dissout. Perdant de son assise conceptuelle, il devient vague notion, voire simple métaphore dans les imaginaires, représentations et moult idéaux sociaux qui circulent alors. Ces derniers aimeront à décliner, sur fonds de triade républicaine et de discours mondialistes, des rêves d’harmonie sociale, de paix perpétuelle, de fraternité universelle et bientôt, avec M. Mac Luhan, de « village global » et de savoirs enfin accessibles, partagés et fabriqués par tous.

6À cet égard, C.-H. Saint-Simon est exemplaire, pour illustrer dans son œuvre les différentes phases successives (Musso, 1997) que suit plus généralement la trajectoire du réseau. Ce dernier, conceptualisé comme la forme d’organisation la plus complexe observable dans le corps humain, est ensuite universalisé par le polytechnicien qui le met au fondement de son projet de réforme profonde de la société par l’intermédiaire d’instances politiques essentiellement chargées d’administrer les choses et les capacités. Les différentes chambres imaginées pour favoriser les idées – de leur création à leur réalisation et diffusion – donnent alors lieu à une vaste société de communication soutenue par plusieurs réseaux à interconnecter (techniques, bancaires et intellectuels). Mais, plus encore, c’est une véritable communion sociale que vise finalement C.-H. Saint-Simon en dotant cette méta-liaison matérielle et laïque qu’est le réseau d’une dimension spirituelle en vue de faire advenir un nouvel âge d’or terrestre, une communauté pacifiée de travailleurs fraternisant autour des vertus revivifiantes de l’action productive. La religion du réseau s’inscrit dans une mystique industrialiste et plus généralement dans une utopie qui, dans l’œuvre de son disciple M. Chevalier, entend, au moyen des infrastructures réticulaires, « réduire les distances non seulement d’un point à un autre, mais également d’une classe à une autre », et, mieux, construire « un vaste forum duquel communieront les peuples »…

Des théories à l’épreuve de l’Internet

7Au xixe siècle, on trouvera trace, plus ou moins forte mais toujours récurrente, de cette idéologie réticulaire, entre autres chez des auteurs comme Ch. Fourier, P.-J. Proudhon (Dagognet, 1997), mais aussi H. Décujis voire K. Marx, jusqu’à irriguer les grandes utopies de la communication mondiale du xxe siècle (Mattelart, 1999) mais aussi certains essais grand public et rapports officiels récents. Si la pensée saint-simonienne mérite un tel développement, c’est aussi et surtout parce qu’elle constitue une matrice originelle et durable du réseau et de ses théorisations ultérieures. Par-delà le renouvellement partiel des discours et des argumentations au gré des évolutions techniques ou sociales liées tour à tour à la cybernétique, à l’informatique, aux fameuses autoroutes de l’information et surtout à l’avènement de l’Internet, le « logiciel » saint-simonien fait en effet l’objet de reprises thématiques et marque profondément les investissements théoriques portés, tout au long du xxe siècle, à l’endroit du réseau. Trois directions normatives principales (Borel, 2014) peuvent être distinguées.

8À partir du modèle organisationnel qu’offre le cerveau, qui demeure par ailleurs un haut lieu historique d’observation scientifique du réseau, la première approche, d’inspiration deleuzienne (1976), regarde les vertus supposées (cyber)démocratiques de ce dernier en raison de ses propriétés de flexibilité et de connectivité. Des modalités de fonctionnement réellement participatives verraient ainsi le jour avec l’apparition et la multiplication de foyers de sociabilité virtuelle et d’information existant à l’échelle planétaire. Cette « intelligence collective », telle que la qualifie P. Lévy (2002) et le portrait de cette « société fluide » qui la soutient (De Rosnay, 2012) témoignent d’une orientation que reprend en partie la seconde. Donnant aussi à la technique un rôle décisif dans le déploiement de la promesse démocratique, cette deuxième approche mise surtout sur la mobilisation, la coordination et la force militante et alternative de vastes mouvements sociaux et plus généralement de l’ensemble de la société civile, par l’emploi de toutes les ressources interactives des technologies numériques. Enfin, cette politisation du réseau connaît, avec M. Hardt et A. Negri (2004), une ultime et dernière étape qui revisite et met au goût du jour la doxa communiste : la faculté de collaboration et de partage qu’offre l’Internet à tous librement et gratuitement, est ainsi érigée en tremplin pour rassembler les individus dans un ensemble social cosmopolite, informel et non institutionnel.

9Lui-même empreint par ses concepteurs d’une contre-culture multiforme allant des visions hallucinées sous LSD aux opportunités concrètes qu’offre la promotion du capitalisme digital (Turner, 2009), l’Internet relance donc fortement le culte du réseau (Breton, 2000). Culte qui appelle sa critique (Musso, 2003) et connaît aussi des réfractaires. Dans le sillage ouvert par L. Boltanski et E. Chiapello (1999), les diagnostics convergent alors vers un même constat sur les effets et méfaits du réseau : une destruction mondialisée du collectif et de ses valeurs de partage, balayées par la dérégulation générale véhiculée tant par l’individualisme néolibéral, matérialiste et marchand que par des solitudes interactives et des pratiques en ligne narcissiques voire exhibitionnistes, toujours socialement atomisantes car essentiellement communautaires (Wolton, 1999). Le débat s’articule schématiquement sur un double axe d’oppositions qui affine la dialectique uniformisation/différenciation souvent évoquée au xixe siècle : association générale, universelle / communautarisation des liens d’une part ; dispersion, individualisation / affaiblissement des normes du commun et du vivre ensemble d’autre part. Réseau versus société alors ? C’est en tout cas, sous la plume de Z. Bauman (2002), la conclusion à tirer tant le réseau constitue selon lui une antithèse à l’idée même de société, alors condamnée, de ses fondements institutionnels aux mœurs, à la liquéfaction. Dans la sociologie de la globalisation de S. Sassen (2009), le réseau s’avère surtout un point d’entrée incontournable pour suivre les différentes imbrications et va-et-vient qui s’opèrent aujourd’hui entre les niveaux national et mondial, tels que l’empreinte de la globalisation sur les cadres nationaux, mais aussi, de façon complémentaire, la déterritorialisation de l’action étatique, selon des échelles et des configurations dépendant des acteurs et domaines concernés.

10Revenir aux pratiques s’avère aussi une voie utile pour rétablir les réalités de la « démocratie internet » : sur les sites, forums et autres blogs, D. Cardon (2010) constate ainsi une prise de parole inégalitaire et un maintien de l’existence en ligne réservé aux meilleurs connaisseurs des usages spécifiques et des compétences techniques requises ; une dépolitisation et une indifférence pour l’intérêt général au profit de l’hyper-subjectivité, de la conversation ordinaire et du discours centré sur soi ; des communautés virtuelles qui, loin du sens politique habituel (sentiment d’appartenance, identité collective, conviction idéologique partagée), procèdent de l’électif et de l’affinitaire, avec des engagements éphémères et ponctuels, et des coopérations faibles, fragiles et conditionnelles ; une rareté des actions collectives d’autant plus freinées que la coordination est lourde et coûteuse en raison de l’impératif de trouver des modes de gouvernance et de régulation acceptées par tous mais néanmoins toujours contestables et révisables ; enfin, une expression très relative de la volonté générale et de sa légitimité et publicité car la hiérarchisation des énoncés et la notoriété ne sont pas du seul fait des individus, mais aussi d’acteurs traditionnels de l’espace public classique, sans parler des zones de concentration et points centraux nodaux, des enjeux commerciaux et des stratégies individuelles et collectives pour se rendre plus visible. Force est aussi d’intégrer comme sources de biais l’existence de formats standard, les déformations propres aux normes techniques des algorithmes de classement et les principes de fonctionnement et de préconisation des moteurs de recherche (Mathias, 2008). Le tout finissant à terme par aligner l’espace numérique sur l’espace médiatique et à effacer la diversité et la représentation des opinions et la liberté d’expression pourtant annoncées.

11À ce tableau réaliste invitant à la synthèse des transformations en cours et des enjeux en œuvre (Beaude, 2014) s’ajoute celui, plus sombre, que brosse l’analyse des dangers techno-totalitaires qui guettent une société devenue réticulo-panoptique (Sofsky, 2011 ; Chardel, 2014). La surveillance de masse qu’autorisent au quotidien la transmission, l’enregistrement et le traitement des données à grande échelle (big data) par des entreprises privées ou publiques, réalise le cauchemar orwellien de la traçabilité continue et de la transparence totale, valant autant pour les individus, les institutions et les États. Les choix faits aujourd’hui en matière juridique, politique et économique sont donc décisifs pour la liberté, mais aussi pour les modèles de production marchands, culturels et intellectuels à venir (Benkler, 2009).

Réseau et modernité

12Au terme du xxe siècle, la problématique de l’Internet absorbe donc en grande partie la réflexion sociologique sur le réseau, bien que l’on puisse parler selon M. Castells de « société en réseaux » (1996) dès les années 1960. La part prise par l’information et le poids du facteur technologique demeurent toutefois, dans la vaste analyse qu’il propose de la société post-industrielle, les facteurs lourds et déterminants des profonds bouleversements économiques, sociaux, politiques et culturels et de leurs articulations. Dans ces débats et controverses évoqués plus haut, reste aussi à savoir, avant de rétracter la discussion, positivement ou non, sur la seule question de l’Internet et de l’information, si le réseau, comme support et forme d’organisation particulière, est cause, moteur ou plutôt effet et amplificateur d’un processus d’évolution sociale plus vaste et a fortiori antérieur à sa récente actualisation informatique et numérique. La réflexion ici engagée reprend en quelque sorte, relance mutatis mutandis le second temps précédemment dégagé pour suivre sa gestation historique. Mais cette fois, son entrée sur la scène sociale comme objet socio-technique se double en amont d’une autre interrogation portant sur son éventuel lien avec les transformations structurelles de la société en cours dès le xixe siècle. Le réseau serait-il un produit, une création de la modernité et, plus largement, son émergence, liée à des conditions sociohistoriques données ? Plusieurs contributions théoriques importantes, mais souvent passées sous silence, intègrent en effet le concept à tous les étages de leurs analyses des transformations tant sociales qu’individuelles induites par la modernité (Letonturier, 2005).

13Ainsi de G. Tarde (1901) selon qui la société moderne, définie comme « un type d’association reposant sur la coïncidence d’êtres multiples, à la fois distincts et semblables », est porteuse d’une sociabilité nouvelle corrélative d’un mode de fabrique de soi inédit. Avec le passage de l’imitation-coutume à l’imitation-mode, c’est, en effet à « un agrandissement continuel du cercle social en étendue et en profondeur » auquel on assiste jusqu’à ouvrir des communautés d’intérêt et des publics qui, à l’échelle bientôt du monde, se créent sur un mode informel, affinitaire et égalitaire, et se recomposent au gré permanent des occasions, des goûts et proximités ressenties. Dans cette « communication sociale générale », l’individu, loin des affiliations uniques et tutélaires, englobantes et sclérosantes du passé, est produit de son réseau, « un être d’autant plus individuel qu’il est plus riche de déterminations multiples et variées » qu’il tire de son appartenance simultanée à plusieurs groupes et de ses relations variées avec leurs membres.

14C’est une dialectique similaire que l’on retrouve dans la sociologie relationnelle de G. Simmel (1917) – mais aussi chez C. Bouglé – qui conçoit la modernité comme un processus de différenciation sociale modifiant les conditions d’autonomisation du sujet. À l’inverse des sociétés traditionnelles dans lesquelles « la production de chacun était réglée exactement sur la norme de la production des autres », ce processus relève non plus d’une logique de l’emboîtement, mais en un « web of affiliations », un « entrecroisement des cercles sociaux » toujours plus hétérogènes et étendus (en distance, en taille et en nombre), qui démultiplie les sources et les formes de liens, d’influences et d’adhésions. « Dans ces milles entrelacs », l’individu est multiplexe, un point d’intersection qui accroît sa richesse identitaire à hauteur de ses appartenances plurielles en même temps que se complexifie transversalement la stratification des sociétés par la diversité des positions qu’il peut occuper dans ses différents groupes.

15Enfin, selon N. Elias (1939), « l’ensemble du réseau relationnel occidental est le substratum du mouvement civilisateur le plus puissant à ce jour ». Sa conceptualisation du réseau dérive aussi de l’observation des phénomènes d’influences et d’interdépendances : ces derniers obligent d’une part à se défaire de la conception philosophique classique de l’autonomie fermée et étanche (homo clausus) au profit d’une autre, plus apte à saisir conjointement les processus d’individualisation et de socialisation (homines aperti). L’entrée des sociétés dans la « civilisation » est d’autre part vecteur d’un lien social de type fonctionnel (et non plus segmentaire) qui accroît, dans le sens de la spécialisation et de l’auto-contrainte, ces interdépendances, tout en offrant une diversification de choix identitaires et des possibilités inégalées, « labyrinthiques » même, de se singulariser, au risque parfois de l’égarement.

Mathématique du social

16Ces théories autour de l’individu réticulaire s’actualisent bien sûr dans les modes d’appropriation et les formes de sociabilité virtuelle auxquelles on assiste aujourd’hui avec l’Internet, jusqu’à produire, d’un côté, un homme projeté mais sans intérieur, « simplifié » (Besnier, 2012), et de l’autre, une altérité réduite à un ensemble de données quantifiées (Hermès, 2014). Mais G. Tarde, G. Simmel et N. Elias (auxquels il faudrait ajouter E. Dupréel) ont également en commun d’avoir retenu le réseau dans un double sens. En effet, il est, chez ces auteurs, non seulement un concept entrant dans une théorie sociologique de la modernité mais aussi un outil de formalisation au service d’une approche plus méthodologique d’analyse du social.

17Rappelons en effet que G. Simmel, directement influencé par l’utilisation graphique que fait L. von Wiese du réseau, entendait faire « une géométrie du monde social » : les petites situations d’interactions, comme la dyade ou la triade, présentent des formes d’associations ou d’oppositions élémentaires – des coalitions –, et sont, comme modèles réduits de « connexions à articulations multiples », utiles à l’analyse d’ensembles sociaux plus vastes. De même, définissant dès 1939 la société comme un réseau, N. Elias construit, notamment à partir des jeux, des « modèles simplifiés de réseaux » destinés à formaliser les situations sociales en termes de contraintes, de force, de fonction, et d’équilibre (1970), en vue, par exemple, de mieux appréhender les phénomènes d’interdépendances et leurs effets au niveau international (Letonturier, 2006). Enfin, l’analyse du social que G. Tarde développe en termes de liens et de flux, d’associations et d’assemblages inspire fortement la théorie de l’acteur-réseau proposée par B. Latour (2005) : en tant que méthode descriptive détachée de toute considération sur les caractéristiques de la morphologie sociale observée, le réseau est « outil qui aide à décrire quelque chose et non ce qui est décrit », applicable à l’étude de tout objet, même non humain, et particulièrement utile pour retracer les processus de formation et de mobilisation des collectifs, principalement dans les situations de controverses. Il donne ainsi lieu à un connexionnisme généralisé, avec comme risque, de vider social et individu de tous contenus et qualités, sinon celles de se lier et se (re)combiner selon des agencements provisoires (Piette, 2014).

18En dépit de leurs apports pionniers à la formalisation du social et de leur volonté de trouver en sociologie un positionnement alternatif aux paradigmes holiste et individualiste, G. Tarde, G. Simmel et N. Elias demeurent pourtant exclus ou très à la marge, sans doute au titre de leur analyse de la « modernité réticulaire », de la généalogie officielle d’un dernier programme qui se construit autour du réseau tout au long du xxe siècle. Désormais très influent, particulièrement dans les pays anglo-saxons, le courant de la sociologie des réseaux sociaux (SRS) vise une analyse structurale des relations sociales et l’étude de leur régularité et effets sur les conduites (Degenne et Forsé, 1994 ; Mercklé, 2004). À rebours du structuro-fonctionnalisme alors dominant, les contributions d’anthropologues tels que J. Barnes et E. Bott qui ont dégagé dans les années 1950 les premières propriétés formelles du réseau (lâche/ serré, total, etc.) impulsent une tradition méthodologique qui se grossit peu à peu de travaux empiriques et de monographies sur des terrains variés (sociabilité, politique, professionnel, etc.), de concepts (« action-set » de A. Mayer en 1966, « réticulum » de B. Kapferer en 1969) et d’enseignements importants (par exemple « la force des liens faibles » chez M. Granovetter en 1974). Puisant aussi dans la sociométrie de Moreno et la topologie psychologique de la communication (K. Lewin, H. Leavitt, A. Bavelas), la network analysis s’est parallèlement construite en s’appuyant sur la théorie mathématique des graphes, de ses origines anciennes (L. Euler, G. Kirchhoff, A. Cayley) à des auteurs contemporains (D. König, F. Harary, Cl. Flament, Cl. Berge) : indicateurs de mesure (centralité, connexité, densité, compacité, équivalence, trous structuraux) et analyse graphique (sommets, arcs, chemins, circuit, cycle, etc.) se complètent donc pour dégager les propriétés structurales du réseau.

19Ce programme n’associe aucune morphologie (sociale) particulière au réseau dont l’emploi s’est vite stabilisé et réglé pour s’éloigner des usages métaphoriques, des contenus conceptuels et des ambitions théoriques qu’il a toujours attirés. Ici prime la finalité opératoire du réseau entendu comme un instrument de mesure, un outil, ahistorique et sans forme pré-fixée, mobilisable pour l’analyse de la structure relationnelle de tout ensemble social, passé ou présent. Pourtant la théorisation n’y est pas totalement absente, des auteurs dont l’affiliation à la SRS a été discutée et reconnue sous réserve, tel G. Simmel, aux représentants plus autorisés : ainsi de J.-L. Moreno qui voyait dans le réseau « une technique de la liberté », et qui, plus encore, poursuivait par le biais de sa mesure le rêve d’une « science de la paix » ayant pour horizon une « république durable et harmonieuse »… On notera aussi que le réseau nait sur un terreau de prédilection – celui de l’étude de la sociabilité – et a servi, dans les travaux fondateurs du courant de la SRS, à désigner un type particulier de relations : informelles et affinitaires, sans instances de coordination, transversales aux organigrammes et aux stratifications officielles. C’est d’ailleurs sur ce constat que V. Lemieux (1982) opposera les appareils aux réseaux, définis comme des archétypes d’organisations non constituées et ahiérarchiques en raison de la non-régulation de leurs frontières, de la faible spécialisation des rôles (qui « rend les éléments qualitativement semblables ») et de leur redondance morphologique. Autant de caractéristiques que l’on retrouve, en sciences de l’information et de la communication, dans la célèbre « théorie des systèmes acentrés » de P. Rosensthiel et J. Petitot (1974), et que reprend aussi J. Godbout (2013) pour suivre les circuits propres à l’économie du don.

20Tout est réseau alors, dans les théories comme en méthode ? Au terme de ce parcours aussi rapide que partiel, force est de constater que la trajectoire du réseau suit au xxe siècle une tendance inflationniste, à replacer à la fois dans la continuité de son émergence aux siècles précédents et dans le renouvellement des investissements qu’il impulse sous l’effet des changements structurels propres aux sociétés modernes, de l’évolution des sciences et des techniques et enfin de la part évidemment prise aujourd’hui par l’information et la communication. La polysémie et l’enchevêtrement de ses usages selon des cadres théoriques et des destinations variables – pouvant parfois sortir du périmètre du travail d’objectivation – constituent des obstacles certains et appellent une interdisciplinarité aussi nécessaire que délicate. Mais cela n’exclut pas de suivre la réorganisation des savoirs auxquels le réseau donne lieu, ni de repérer les programmes et traditions constitués, totalement ou non, sur son emploi, et d’évaluer leurs vertus heuristiques et limites associées (Borel, 2014). Des débats récurrents à son sujet s’observent aussi autour de grands points de cristallisation, tels les liens qu’il entretient avec, par exemple, la modernité, la démocratie, la liberté, l’égalité, etc.

21Peut-être pourrait-on dire, pour résumer l’ensemble, que le réseau repose sur six grands points d’ancrage (Letonturier, 2012) : circuler, interconnecter, représenter, mesurer, participer et communiquer. Ce dernier – communiquer – aura, à coup sûr, autant contribué au succès du réseau qu’à le desservir. L’époque est de fait au réseau, et le xxe siècle à la communication. Grand est alors le risque de la collision sémantique et du dérapage idéologique, mais forte est aussi la tendance à assimiler et confondre réseau et communication pour faire de l’un l’instrument nécessaire de l’autre. La carrière du réseau que nous avons ici reconstituée montre d’ailleurs bien, dans le déterminisme technique ambiant, la propension grandissante à réduire la communication à un ensemble de moyens et de supports, au détriment des soubassements anthropologiques fondamentaux qui la rendent possible ou non. La communication exacerbe donc à l’extrême l’ambiguïté fondamentale du réseau et, interrogeant sa réelle vocation, le met au défi (Wolton, 2012). Peut-il fabriquer autre chose que du communautaire, dépasser le dialogue des mêmes qu’il relie dans l’entre soi, et répondre à ce à quoi toute communication engage fatalement, a fortiori à l’heure de la mondialisation : la rencontre avec l’altérité et l’acceptation de la diversité ?

Français

La communication semble désormais impensable sans l’utilisation des réseaux. Retraçant brièvement la longue histoire du réseau, le présent article montre que les différents sens qu’il a connus successivement au fil de sa diffusion jusqu’au xixe siècle (concept scientifique, objet socio-technique, notion sociologique, vecteur idéologique) demeurent aujourd’hui encore présents. Ils feront l’objet tout au long du xxe siècle d’actualisations au sein de divers programmes et de traditions qui coexistent, s’entrecroisent et même se télescopent. La banalisation et le succès actuel de la notion de réseau sont donc sans cesse au prix de la confusion toujours possible et à la hauteur du défi qu’elle lance à toute étude qui la mobilise : la multiplication de ses réalités empiriques, l’enchevêtrement de ses usages et destinations et les enjeux globaux que pose son omniprésence, invitent à une interdisciplinarité aussi dangereuse que nécessaire. Sa trajectoire illustre bien aussi le déterminisme technique ambiant et la tendance à réduire la communication à un ensemble de moyens et de supports, au détriment des soubassements anthropologiques fondamentaux qui la rendent possible ou non.

Mots-clés

  • réseau
  • communication
  • technique
  • Internet
  • modernité
  • network analysis
  • individu

Références bibliographiques

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Éric Letonturier
Éric Letonturier, sociologue et philosophe de formation, est maître de conférences et chercheur au CERLIS (université Paris Descartes Sorbonne). Il est responsable des collections « Les Essentiels d’Hermès » et « Communication » (CNRS éditions). À côté de travaux interdisciplinaires et épistémologiques sur le concept de réseau, il mène des recherches relevant de l’histoire de la pensée sociologique et des systèmes de pensée en général, ainsi que de la sociologie de la culture et de l’institution militaire.
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Mis en ligne sur Cairn.info le 04/06/2015
https://doi.org/10.3917/herm.071.0078
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