CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Ce numéro d’Hermès a un mobile : instruire et élucider la contradiction dans laquelle se meuvent les institutions d’enseignement et de recherches lorsqu’elles se prétendent garantes des frontières du savoir, tout en admettant comme une évidence que l’hybridation disciplinaire est la clé de l’innovation scientifique et technique. Nul n’ignore plus aujourd’hui que l’on n’innove jamais qu’à la marge des disciplines constituées. L’indiscipline est même invoquée comme la condition des véritables découvertes et les exemples de sérendipité ne manquent pas, qui témoignent de la fécondité du hasard et des francs-tireurs qui savent s’en emparer. Il est d’ailleurs des périodes de l’histoire des sciences et des techniques qui n’hésitent pas à célébrer le chaos organisateur, voire « le bordel ambiant » (Roland Moreno), comme terreau de l’innovation.

2Et pourtant, les autorités pédagogiques et universitaires veillent à préserver l’intégrité des disciplines comme autant de structures logiques et de formats nécessaires à la cause des sciences, allant jusqu’à pénaliser les chercheurs dont l’évaluation trahit un « taux d’interdisciplinarité » (sic) jugé excessif. Les préjugés académiques se ferment résolument aux travaux des sociologues et des historiens qui ont pu montrer depuis des lustres que ces disciplines sont aussi des constructions culturelles et que l’on a quelques raisons de les considérer comme le résultat d’opinions instables ou même l’expression d’intérêts extrascientifiques. Dans les instances universitaires du type Conseil national des universités (CNU), Agence nationale de la recherche (ANR) ou Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Aeres), on se méfie de la justification de l’interdisciplinarité par la complexité des problèmes (ceux de la climatologie, de l’épigénétique, de la théorie de la décision, etc.) qui requerrait une synergie de compétences disparates ainsi qu’une conceptualisation et des méthodes devenues inaccessibles à une rationalité analytique, cloisonnée dans les limites d’un savoir clairement discipliné. On se méfie encore davantage, dans la communauté scientifique, de l’émergence d’un public de « profanes sachants » épistémologiquement indisciplinés, émergence rendue possible par la multiplicité des sources d’information et de savoir offertes par le Web…

3Mais de l’indiscipline à l’interdisciplinarité, le passage n’est pas évident et il expose peut-être au paradoxe : ce numéro d’Hermès pose à nouveau – elle le fut il y a une quarantaine d’années – la question suivante : l’interdisciplinarité, volontiers revendiquée (et plus rarement pratiquée), ne porte-t-elle pas en elle son contraire en renforçant paradoxalement la notion de discipline qui enferme les chercheurs à la fois dans des paradigmes imposés et dans des catégorisations administratives ? Quoi qu’il en soit de la réponse à cette question, l’objectif visant à discipliner l’interdisciplinarité accompagne aujourd’hui les stratégies d’évaluation de la recherche.

4On est loin de la période allant de 1970 à 1985 qui a vu fleurir en France des groupes informels s’interrogeant sur les rapports entre science, technique et société. Chercheurs et industriels de tous horizons sentaient bien que le monde était en train de changer et que les sciences et les techniques contribuaient à le modifier de manière inédite, non seulement dans la matérialité de l’existence, mais aussi dans les mentalités. On parlait alors d’« empreinte » de la technique et on se demandait si un contrôle social de celle-ci était envisageable. Qu’on se souvienne seulement du programme « Science Technique Société » du Centre national de la recherche scientifique, monté par Dominique Wolton, et du premier numéro des Cahiers STS, la revue éditée par ce programme en 1984, dont le titre était justement… « Indisciplines ». Pas « Interdisciplines », mais bel et bien « indisciplines ». Pourquoi ? Tout d’abord, parce qu’il était clair qu’aucune discipline ne pouvait à elle seule prendre en charge un tel programme et qu’il s’agissait clairement de favoriser de nouvelles alliances, de nouvelles collaborations au gré des thématiques et du travail sur le terrain, en faisant éventuellement feu de tout bois. Il importait de soutenir des travaux « indisciplinés » dont les questionnements venaient des chercheurs eux-mêmes ou d’utilisateurs (des comités d’entreprise, par exemple) – et non des programmes de recherche –, dont les collaborations variaient au gré des sujets, sans jamais qu’une discipline n’y prenne le pouvoir et pour lesquels l’« interlocuteur indiscipliné » était proprement mobilisateur.

5Mais d’où vient donc que cette période semble révolue, alors même qu’on en appelle à toujours plus d’innovations ? D’où vient que l’on paraisse s’exposer à stériliser la recherche scientifique en s’attachant obstinément à une définition frileuse de la discipline – une définition qui entend satisfaire à des critères inchangés : un langage propre, des méthodes, des programmes, une organisation, mais aussi une base sociale et institutionnelle, des moyens d’assurer une continuité et de préserver ou d’étendre une influence, et enfin une capacité à se donner une image et une légitimité en écrivant sa propre histoire ? D’où vient qu’on prenne ainsi le risque d’entretenir la mutuelle exclusion des « doctes » en renforçant le constat de « barbarie » formulé jadis par Jean-Toussaint Desanti : « Plus on devient savant, plus on devient sauvage, c’est-à-dire séparé… Plus se différencient et se précisent les langages, plus se séparent les domaines du savoir, plus se multiplient les rites de passage et d’initiation et plus pèse cette angoisse diffuse : la peur que, sorti de chez vous, on ne vous reçoive plus nulle part [1] » ?

6Ce contexte enclin à la fermeture et à la méfiance corporatiste expliquerait peut-être l’absence d’élaboration épistémologique des formes de l’interdisciplinarité : à l’heure où l’on assiste à la promotion du thème de l’intelligence collective chez les théoriciens du cyberespace et de la mondialisation, on attend toujours l’explicitation conceptuelle des activités de coopération, de co-construction ou de collaboration. Rien n’a été vraiment encore tenté, par ailleurs, pour analyser la migration des concepts, leur propension au transfert et le nomadisme qui les porte vers des territoires nouveaux, aux fins de féconder des approches inscrites d’abord dans le registre d’une transdisciplinarité.

7Cherchant à poser les jalons d’une véritable réflexion sur la dynamique des savoirs, heureusement livrés à un autre régime que celui qui les découpe en sections ou en instituts, ce numéro d’Hermès déploiera la toile de fond des formidables utopies du savoir total nourries par la Renaissance ou les Encyclopédistes. Il convoquera à témoigner quelques initiatives théoriques ayant conjugué des disciplines diverses dans un programme commun : la cybernétique fondée par N. Wiener ou l’école historique des Annales qui, en rompant avec l’événement, s’est attachée à l’étude de systèmes à temporalisation lente et aux frontières indéterminées (les modes de vie, les populations, les mentalités, les conduites économiques ou les technologies), etc. Autant d’audaces multidisciplinaires dont le résultat fut d’interdire le réductionnisme d’une discipline obsédée par la recherche des causes univoques.

8Puisse ce numéro d’Hermès mettre en évidence la vanité de la fragmentation des savoirs à l’heure où la fluidification des données se trouve induite par les technologies d’information et de communication. Ce qu’il en est au juste de cette « société de connaissances » annoncée en 2000 par la Stratégie de Lisbonne ne sera pas examiné en tant que tel, mais certains de ses effets sur les politiques mondiales de recherches contemporaines mériteront d’être évoqués : par exemple, le programme américain dit NBICs (Nanotechnology, Biotechnology, Information Technology and Cognitive Sciences) de convergence technologique qui démontre à l’envi combien l’interdisciplinarité décrit la technoscience en train de se développer. D’une façon générale, on aura intérêt à prendre au sérieux le thème de la mondialisation quand il se présente comme l’argument en faveur d’une interrelation compétitive des savoirs et des savoir-faire – interrelation qui appelle des modes nouveaux d’organisation, de diffusion et de validation des connaissances. Il n’est pas inutile de réclamer à nouveau l’épistémologie requise de nos jours par l’interdisciplinarité, pas inutile de dégager et questionner la triple attitude repérable chez les chercheurs les plus prospectifs : 1) la stratégie classique d’emprunt et de transfert de concepts – ce que Morin appelle « le maraudage » dans les disciplines ; 2) la stratégie de collaboration des compétences visant à l’émergence de lexiques communs, d’objets inédits et de méthodologies concertées – au risque d’alimenter le fantasme d’une intelligence collective ; 3) la stratégie de production de savoirs et de pratiques au sein de réseaux ou d’associations telle que la découverte de l’un rétroagisse sur la recherche de l’autre qui offrira en se réalisant du grain à moudre à la synergie formée par les deux – ce qu’illustre justement le programme NBICs.

9Au final, ce numéro d’Hermès a l’ambition de contribuer à quelque chose comme le Manifeste du renouveau des sciences de la communication – de ces sciences qui, par bonheur, ne sont pas parvenues à s’enclore dans une discipline, mais forment un espace de rencontres, de pratiques, d’initiatives émanant du milieu lui-même, un espace relativement délimité, qui s’intéresse aux conditions du vivre ensemble, prenant en compte dans les synergies les plus diverses des considérations scientifiques, techniques et sociétales. L’hypothèse de ce numéro est qu’un phylum s’esquisse depuis l’Encyclopédie avec des périodes de tension particulière. À quoi est-ce lié ? À des ruptures technologiques, à l’avènement de nouveaux paradigmes scientifiques, à des contextes socio-économiques ? Interdisciplinarité et indisciplinarité exercent l’une par rapport à l’autre une tension plus ou moins forte. Forte dans la période dont nous venons de parler, elle s’est aujourd’hui amoindrie. N’y pouvons-nous rien ? Tout comme dans un mouvement ondulatoire, il y aurait des nœuds et des ventres. Ne serions-nous pas de nouveau dans un nœud ? Telle est l’interrogation qui traversera ce numéro.

Note

  • [1]
    Desanti, J.-T., Le Philosophe et les pouvoirs, Paris, Calmann-Lévy, 1976.
Jean-Michel Besnier
Jean-Michel Besnier est professeur de philosophie à la Sorbonne où il dirige l’équipe de recherches « Rationalité contemporaines ». De juillet 2009 à avril 2011, il a exercé la fonction de directeur scientifique du secteur Sciences et Société à la direction générale Recherche et Innovation du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Il est actuellement membre du Conseil scientifique de l’Institut des hautes études en sciences et techniques, du directoire du Mouvement universel pour la responsabilité scientifique et du Centre national du livre. Parmi ses dernières publications : Histoire de la philosophie moderne et contemporaine (Livre de poche), La croisée des sciences (Le Seuil 2006), Demain les posthumains (Fayard 2010 et Pluriel 2012) et L’homme simplifié. Le syndrome de la touche étoile (Fayard 2012).
Jacques Perriault
Jacques Perriault est professeur émérite à l’université Paris Ouest Nanterre La Défense. Ancien président de la SFSIC, il fait partie du conseil scientifique de l’ISCC. Ses recherches portent sur la géopolitique des réseaux numériques, les pratiques et logiques d’usage des machines à communiquer et les normes et standards pour l’accès au savoir en ligne. Sur ces questions, il a notamment dirigé, avec Cécile Vaguer : La Norme numérique. Savoir en ligne et Internet (CNRS éditions, 2011).
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Mis en ligne sur Cairn.info le 06/03/2014
https://doi.org/10.4267/2042/51863
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