CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Robert Castel, décédé en mars 2013 à l’aube de son quatre-vingtième anniversaire, nous laisse une œuvre considérable, allant d’une lecture de la médecine mentale (L’Ordre psychiatrique. L’âge d’or de l’aliénisme, 1976 ; La Société psychiatrique avancée. Le modèle américain, avec Françoise Castel et Anne Lovell, 1978) à une sociohistoire de l’État social (Les Métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, 1995 ; L’Insécurité sociale. Qu’est-ce qu’être protégé, 2003 ; La montée des incertitudes. Travail, protections, statut de l’individu, 2009), en passant par une critique des écueils d’une psychanalyse sortie de la clinique et conçue comme modèle hégémonique de compréhension de la société et du pouvoir (Le Psychanalysme. L’ordre psychanalytique et le pouvoir, 1973), ou encore une approche visionnaire de la société du risque (La Gestion des risques. De l’antipsychiatrie et l’après-psychanalyse, 1981), et même une analyse des formes contemporaines de la discrimination (La Discrimination négative. Citoyens ou indigènes ?, 2007). Mais cette succession d’objets sous la forme d’un catalogue, voire même l’opposition du Castel de la médecine mentale à celui de la société salariale, masquent la cohérence et les continuités, le fil rouge d’une pensée et d’un diagnostic sur la société contemporaine.

2En effet, Robert Castel a finalement toujours poursuivi un même projet. Comme il l’a dit lui-même : « Je n’ai pas l’impression d’une rupture… De la même manière que je n’ai pas pensé mon passage vers la sociologie comme une rupture avec la philosophie, d’un objet à l’autre, de la psychiatrie au salariat, c’est plutôt une sorte de glissement qui s’opère, avec sans doute dans les deux cas un goût, un intérêt, une curiosité pour des trajectoires tremblées, des situations sur les bords » (entretien dans la revue Vacarme en 2007). Castel a en somme cherché à saisir la société par ses marges, à comprendre le cœur du fonctionnement social par ses périphéries, à penser l’intégration de la société en veillant à penser les continuités, malgré les inégalités. À cela s’ajoutent une perspective, l’approche généalogique ou une sensibilité pour la sociohistoire partagée avec Michel Foucault qu’il a beaucoup côtoyé, mais aussi un projet, celui de proposer une sociologie de l’individu, conçu comme le résultat d’une combinaison complexe entre déterminations, contraintes et capacités d’agir, articulation entre objectif et subjectif, petite histoire et grande histoire ; un projet en partie commun avec Pierre Bourdieu qu’il rencontre à Lille comme assistant d’Éric Weil au début des années 1960 avant de le rejoindre au Centre de sociologie européenne, mais aussi avec Norbert Elias, que Robert Castel regrettait beaucoup de n’avoir jamais rencontré personnellement.

3Robert Castel restera incontestablement un de nos plus éminents représentants des sociologues « du social », avec quelques autres certes, dont Jacques Donzelot, son compagnon de route depuis le début des années 1970. Dans Les Métamorphoses de la question sociale, Castel propose la version la plus aboutie d’une lecture sociohistorique de l’État social, de la protection sociale et, à son fondement même, de la « question sociale ». Ce livre qu’il a longuement travaillé, publié une première fois en 1995, est presque immédiatement devenu un « classique », transcendant les frontières disciplinaires et de spécialités, intéressant aussi bien sociologues, historiens, économistes que politistes, décideurs publics ou intervenants sociaux. L’originalité de son approche du social est particulièrement perceptible si on la confronte à la littérature internationale très abondante sur le Welfare state et sur les processus de changement à l’œuvre dans ce domaine. L’apport est ici celui du temps long et de l’identification de questions fondamentales et incontournables comme, par exemple : que prévoit une collectivité humaine quand un de ses membres ne peut pas travailler pour subvenir à ses besoins, en distinguant progressivement ceux qui en sont incapables de ceux qui préfèrent ne pas se soumettre à la nécessité de travailler ou, plus tard encore, ceux qui ne devraient pas travailler et ceux qui, bien que capables de travailler, ne rencontrent pas d’offre de travail ? C’est en proposant de faire la généalogie des réponses à ces questions que Robert Castel retrace sa chronique du salariat. On comprend ainsi en le lisant en quoi « un certain type de population non encastrée dans les structures de la division du travail fait problème », pose une « question ouvrière inédite » dès le milieu du xive siècle et contribue ainsi à ébranler la société féodale. On comprend aussi la formidable métamorphose qu’a connue la condition salariale, depuis la qualification de tous ceux qui « vivaient au jour la journée » à la définition de formes nouvelles de protection contre les risques de l’existence, grâce à la formulation d’une « propriété sociale », autrement dit de droits et de statuts en mesure de compenser l’absence de propriété matérielle. Pour Castel, l’individu ne tient donc pas debout tout seul, comme il se plaisait à le rappeler : il lui faut des supports.

4Cette grille de lecture est fondamentale pour penser notre présent et faire face à la nouvelle « grande transformation » en cours ; fondamentale aussi pour comprendre l’enjeu que représente le fait de continuer à faire société en veillant à ce que les inégalités demeurent « acceptables ». L’enjeu est bien sûr plus que strictement théorique. Il est résolument politique, ce qui rejoint la belle formule durkheimienne à propos du projet sociologique : « Nos recherches ne méritent pas une heure de peine si elles ne devaient avoir qu’un intérêt spéculatif ».

5On pourrait souligner bien d’autres traits et qualités de l’œuvre de Robert Castel, tant elle éclaire et rend intelligible nos incertitudes actuelles. Nous pourrions ainsi insister sur l’aspect visionnaire de ses analyses avec, pour ne prendre qu’un exemple, sa lecture du passage de la dangerosité au risque ou d’une clinique du sujet à une clinique épidémiologique qui substitue le dossier comme expression de facteur de risques à la relation concrète avec la personne malade. Mais nous souhaitons seulement insister sur un dernier point : la leçon de liberté. Dans un ouvrage que nous avons eu le plaisir et l’honneur de fabriquer avec lui et une vingtaine de collègues (Changements et pensées du changement. Échanges avec Robert Castel, 2013), nous avons pu franchir un peu de la barrière de discrétion de Castel, partager avec lui certains des fondements de sa vision du monde, lui le « miraculé de la République » passé du CAP d’ajusteur à l’agrégation de philosophie. Nous avons surtout pris à nouveau la mesure de son formidable appétit de discussion et de partage. En proposant un dispositif adapté, refusant la formule de l’hommage ou du « mélange » qui prend le risque de l’hagiographie, pour lui préférer l’échange et le débat, nous avons avec lui pu revenir sur plusieurs dimensions de son travail et de ses ressorts, mais aussi sur les chantiers qu’il laisse en héritage avec les prolongements nécessaires. Nous avons pu ainsi nous interroger sur la manière de penser les changements en cours, éclaircir la nécessité de renouveler les concepts pour parvenir à penser des mutations majeures, mais aussi nous demander la part de nos analyses qui ne sont peut-être que l’expression d’une génération « embarquée » par des moments de l’histoire. Dans quelle mesure en effet Robert Castel et nombre d’autres comme lui attachés à la défense de l’État social ne seraient pas porteurs avant tout de la nostalgie d’une période qui s’achève et qui les a forgés ?

6En partageant avec lui ce retour sur sa pensée, sa vie intellectuelle et ses manières de faire, nous pouvons témoigner du formidable ami qu’était Robert Castel, rigoureux, curieux, précis et tendre, facétieux et drôle, infatigable esprit toujours prêt à l’échange et à répondre aux nombreuses invitations des milieux professionnels et académiques. Il va beaucoup nous manquer.

Claude Martin
Claude Martin est sociologue, directeur de recherche au CNRS, directeur du Centre de recherche sur l’action politique en Europe (UMR 6051 Université Rennes1 – Science Po Rennes – EHESP). Il est titulaire de la chaire CNSA – EHESP « Social Care – Lien social et santé ». Ses recherches portent principalement sur l’analyse des politiques sociales en direction de l’enfance, de la famille et des personnes âgées en perte d’autonomie. Il a publié avec Robert Castel Changements et pensées du changement. (La Découverte, 2012), avec Sylvain Lemoine et Marie-Pierre Hamel, Aider les parents à être de « meilleurs » parents. Perspectives internationales (La Documentation française et Centre d’analyse stratégique, 2012) et avec Trudie Knijn et Blanche Le Bihan, Work and Care under Pressure. Care Arrangements Across Europe. (Amsterdam University Press, 2013).
Courriel : <claude.martin@ehesp.fr>.
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 25/11/2013
https://doi.org/10.4267/2042/51582
Pour citer cet article
Distribution électronique Cairn.info pour CNRS Éditions © CNRS Éditions. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.
keyboard_arrow_up
Chargement
Chargement en cours.
Veuillez patienter...