CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1La formation en novembre 2011 du gouvernement présidé par Mario Monti, professeur d’économie et ancien recteur de l’université Bocconi, université privée de Milan, peut sembler constituer un cas classique de « gouvernement par les experts ». Mais cela peut aussi être un cas d’étude de ce qu’on entend aujourd’hui par cette expression, beaucoup plus ambiguë qu’on le suppose.

2Dans cette brève contribution, je tenterai d’examiner le système de valeurs, positives et négatives, que la définition du « gouvernement par les experts » peut porter avec elle, en particulier dans le cas italien. Comme nous le verrons, pour la plupart ces valeurs n’ont qu’une relation indirecte avec les compétences des ministres. L’association entre l’idée d’un gouvernement des experts et un système de valeurs que nous allons retrouver dans le cas du gouvernement de Mario Monti est d’une part le fruit d’une situation spécifique – la longue crise de la démocratie italienne dont ce gouvernement est en même temps le symptôme et la réponse la plus récente – et d’autre part, le signe d’un phénomène plus large qui peut nous aider à comprendre le phénomène des « techniciens au pouvoir », au-delà du cas italien.

Gouvernement technocratique, post-politique, d’émergence

3Sept des treize ministres du gouvernement de Mario Monti sont professeurs d’université, y compris le président ; la ministre Elsa Fornero est elle-même professeur d’économie et s’est occupée d’un point de vue théorique, pendant plusieurs années, des sujets qui lui ont été ensuite confiés en pratique par le gouvernement : problèmes liés à la politique du travail, des retraites et de l’assistance sociale. Outre les sept professeurs, on compte également un ambassadeur, un amiral et un juge. Le ministre du Développement était jusque-là directeur de la plus grande banque du pays. Personne ne peut être défini comme un politicien professionnel. L’opposition entre gouvernement « technique » et gouvernement « politique » pourrait difficilement être plus tranchée.

4Pour accélérer la transition du (quatrième) gouvernement de Silvio Berlusconi au nouveau gouvernement, le président de la République Giorgio Napolitano a utilisé l’une de ses prérogatives, en nommant le 11 novembre 2011, Mario Monti « sénateur à vie », et en motivant cette nomination par son œuvre scientifique et son travail à la Commission européenne. Ainsi, Mario Monti est devenu membre du Parlement de façon extraordinaire : non seulement il n’est associé à aucun parti, mais les partis n’ont pas eu leur mot à dire sur le processus qui l’a porté au Parlement. Une semaine plus tard, Giorgio Napolitano lui a confié la présidence du Conseil. De cette façon, le gouvernement, du point de vue institutionnel, ne rompt pas avec la tradition des gouvernements d’origine parlementaire : c’est un sénateur qui le préside. Mais du point de vue de l’image, il est tout à fait différent, voire le contraire : c’est le gouvernement du président de la République, fondé sur sa confiance personnelle envers Mario Monti et envers la compétence technique des ministres, qu’ils ont choisi ensemble.

5La majorité du Parlement et le « système des partis » n’ont pu qu’en prendre acte, y compris les deux principaux partis qui se sont affrontés très durement depuis vingt ans, transformant la politique italienne en une longue lutte entre berlusconiens et antiberlusconiens et qui se sont retrouvés à appuyer de concert le nouveau gouvernement. S’ils avaient encore les moyens de voter contre, ils n’en avaient plus la légitimité (au sens weberien du terme) pour le faire. Le gouvernement « des experts » a totalement changé le cadre politique. Il a contraint ses anciens ennemis à une sorte d’alliance pour le soutenir et a marginalisé toute opposition. Il s’est imposé avant tout comme le seul gouvernement possible, comme le gouvernement rendu nécessaire par les circonstances, et il a clos de fait l’expérience du « bipolarisme » italien.

6Le mandat que le gouvernement Monti a reçu, et qui fonde encore son pouvoir, est en effet étroitement lié à deux réalités qui se sont manifestées de façon dramatique pendant l’été et l’automne 2011 :

  • d’un côté, la crise financière, la nécessité pour le pays de retrouver une crédibilité auprès des autres grands pays européens et de décourager les mouvements spéculatifs contre la dette italienne qui menaçaient de la conduire à un effondrement sur le modèle grec, avec des répercussions beaucoup plus graves pour l’économie européenne et globale ;
  • de l’autre côté, du point de vue étroitement national, l’impopularité galopante non seulement de Silvio Berlusconi en tant que président du Conseil, mais aussi, et surtout, de tous les politiciens professionnels et du système des partis en général.
Le « gouvernement des experts » se présente d’un côté comme le gouvernement de l’objectivité et des chiffres, celui qui peut rendre compte à l’Union européenne et au système financier international, et d’un autre côté comme le premier gouvernement indépendant des partis.

7Ce serait toutefois une erreur de parler de « technocratie » dans l’un des sens que ce mot ambigu a assumé au cours du xxe siècle. Dans ce cas, la « technique », plus qu’une valeur en soi, est une anti-valeur : technique comme antidote à la politique traditionnelle, comme identité professionnelle alternative pour accéder au pouvoir et pour s’y maintenir.

Les experts contre les partis

8Le refus du système des partis qui a régné durant des décennies jusqu’à exploser dans la dernière année tient non seulement à la politique traditionnelle menée par des partis tels que le Partito Democratico – issu de la réunion du vieux parti communiste, devenu Democratici di Sinistra, et de l’aile gauche de la Démocratie chrétienne –, qui est maintenant le premier parti en termes d’intention de vote et l’UDC (née du centre-droit de la Démocratie chrétienne), mais également aux « partis nouveaux » tels que la Lega Nord et le Popolo della Libertà, la coalition berlusconienne. Cela peut sembler paradoxal, vu que la Lega Nord à la fin des années 1980 et la formation berlusconienne (qui s’appelait à l’origine Forza Italia, et n’a jamais eu le mot « parti » dans son nom) se sont, dès leur conquête du pouvoir en 1994, toujours présentées comme les ennemies des professionnels de la politique. Ils ont dès le début été des forces politiques « personnelles », centrées sur leurs créateurs : Umberto Bossi pour la Lega et, naturellement, Silvio Berlusconi pour Forza Italia-Popolo della Libertà.

9Leur légitimité et leur popularité étaient issues de la première grande crise de la politique parlementaire qui s’est manifestée au début des années 1990 ; et ils ont exercé leur hégémonie sur la politique italienne dix-sept ans durant (sans interruption, même pendant les périodes de gouvernement de gauche) en jouant de cette position à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du système politique traditionnel. Pour ne citer qu’un exemple, dans ce qu’on peut appeler la sphère publique ostentatoire, absolument stratégique dans la vie politique italienne, Silvio Berlusconi n’a presque jamais participé aux talk-shows télévisés qui, soir après soir, opposent les politiciens « ordinaires ». Il ne s’est jamais présenté à la télévision comme un homme – ou même comme un chef – de parti. Tandis que dans la normalité du « teatrino della politica » (le théâtre des marionnettes de la politique), il se faisait représenter par des personnalités mineures de Forza Italia ou du Popolo della Libertà, durant les rares occasions où il se présentait aux Italiens, il le faisait seul. Il n’était pas un politicien comme les autres, mais Silvio Berlusconi, « Sua Emittenza », la figure de la télévision sans phrase, occupant l’écran comme s’il en était naturellement le maître, et en excluant tous les opposants et tous les journalistes avec leurs questions imprévues. Son allié Umberto Bossi s’était lui aussi construit une personnalité médiatique agressive et vulgaire, mais elle aussi « unique », sans discussions et sans échanges d’idées avec les autres politiciens, qu’il dédaignait, comme il dédaignait les journalistes qui posaient des questions qu’il n’aimait pas, jusqu’à les insulter et même à les menacer physiquement. Le mot charisma est sans doute trop fort, parce que Berlusconi lui-même dans ses cérémonies les plus monarchiques mettait en avant une rhétorique populiste classique (« je suis comme vous ») ; mais on peut dire que le parti berlusconien comme la Lega Nord, et la politique italienne en général, ont systématiquement évoqué et simulé le modèle charismatique du leadership weberien.

10Le jeu a fonctionné presque vingt ans, beaucoup plus qu’on pouvait s’y attendre ; mais à la fin, la délégitimation traumatique de la politique qui a accompagné le dernier gouvernement Berlusconi (de mai 2008 à novembre 2011) atteint les partis personnalistes de Berlusconi et Bossi comme les autres. Avec l’approfondissement de la crise économique frappant surtout les nouvelles générations, on s’est aperçu qu’ils étaient finalement des politiciens « comme les autres ».

11La représentation de la classe politique dans son ensemble comme une « caste », selon une formule à succès lancée par les journalistes Gian Antonio Stella et Sergio Rizzo, est naturellement fausse : il ne s’agit pas du tout d’une couche sociale fermée sur elle-même ; au contraire, elle vit de cooptation, d’échanges et de compromis avec les autres forces dominantes du pays, visibles ou moins visibles (de la franc-maçonnerie aux pouvoirs criminels). Mais si le mot « caste » est entré rapidement dans le langage commun, c’est pour souligner la distance et l’inaccessibilité pour la grande majorité des citoyens qui caractérisent la classe politique, et sa tendance à s’auto-perpétuer. Il est absolument évident que dans les cinq dernières années, l’hostilité envers la totalité des politiciens, alimentée par les scandales, est devenue l’état d’esprit dominant dans l’opinion publique italienne. Un exemple : quand les chefs des trois partis majoritaires ont, en avril 2012, lancé un appel commun pour que le financement public des partis continue, ils représentaient plus des trois quarts du Parlement, mais, selon un sondage du Corriere della Sera, pas plus de 10 % des citoyens.

12Il est intéressant de noter qu’immédiatement après la chute du gouvernement Berlusconi, les scandales touchant à la classe politique – de gauche comme de droite, mais concernant particulièrement Umberto Bossi et la Lega Nord – se sont multipliés : contrairement à ce que Berlusconi a toujours dit pour justifier ses problèmes judiciaires, les juges italiens ne sont pas par principe hostiles au gouvernement, bien au contraire. Ainsi, parallèlement à l’accès au pouvoir d’un gouvernement formé en dehors des partis et qui doit sa légitimité à sa distance avec la classe politique, on a pu assister à une délégitimation verticale de la politique traditionnelle. Suite aux vingt années où la politique italienne a été dominée par des « personnalités », le gouvernement des experts tire sa légitimité de son style impersonnel. La « sobriété » est l’expression la plus largement utilisée.

13L’opposition entre la sobriété de Monti et les flamboyances de Berlusconi, qui se voulait en dehors du « teatrino della politica » avec la notoriété de sa vie « privée » et un style institutionnel célèbre pour sa désinvolture, constitue un aspect important de l’image du « gouvernement des experts ».

Les valeurs qui accompagnent et soutiennent le gouvernement des experts

14De novembre 2011 jusqu’à la mi-mai 2012, le gouvernement Monti a connu une grande popularité. Il est vrai qu’il est passé de plus de 64 % de jugements positifs à ses débuts à 43 % à la fin du mois d’avril. Mais si on considère les mesures économiques qu’il a prises, et qui ont entraîné une réduction considérable du pouvoir d’achat des Italiens (désormais dans les derniers rangs en Europe) et une hausse considérable des impôts, c’est plutôt la persistance de la popularité, qui reste supérieure à celle de tous ses prédécesseurs, qui surprend. Début juillet 2012, après les mesures de restriction budgétaire qui ont provoqué une réaction négative convergente (pour la première fois depuis des dizaines d’années) des représentants du patronat et des syndicats d’extrême gauche, les sondages nous disent qu’un gouvernement présidé par Mario Monti aurait plus du 50 % de majorité. Paradoxalement, ce consensus est d’autant plus haut que Mario Monti, en théorie, n’est pas intéressé par une candidature, mais plutôt par la présidence de la République.

15Essayons maintenant de résumer les valeurs qui caractérisent un gouvernement « technique », et qui ont constitué la base d’un tel consensus. Elles ne proviennent pas directement de la compétence, qui est la caractéristique de ce que nous appelons un expert, mais sont plutôt associées au concept d’experts. Elles ont des implications « positives », en favorisant le consensus, mais aussi « négatives », qui peuvent agir contre le consensus.

16I. Le gouvernement « technique » de Mario Monti est accepté comme gouvernement nécessaire, impossible à remplacer jusqu’au moment où la finance internationale et/ou « l’Europe » considéreront le problème italien comme résolu. C’est le gouvernement des économies avant un éventuel krach.

17II. Il est légitimé par sa totale extériorité à la casta, à la classe politique, y compris par rapport aux partis plus récents mais qui ne sont généralement pas considérés comme meilleurs que les autres, et passent même pour pires comme c’est le cas de la Lega Nord après la vague de scandales qui ont frappé Bossi et sa famille au printemps 2012. Il est vrai qu’une nouvelle vague d’antipartisme s’est formée, centrée sur le Movimento Cinque Stelle de l’acteur comique Beppe Grillo qui a acquis une grande popularité (jusqu’à 18 %), basée surtout sur l’adhésion des jeunes sans perspectives. Le phénomène pourrait toutefois s’éteindre progressivement.

18III. Il est légitimé par son caractère impersonnel, qui semble indiquer une ambition mineure et une attention majeure aux problèmes à régler.

19IV. Il est apprécié pour son style de communication, considéré comme moins agressif et plus concret que celui qui caractérisait le bipartisme.

Les implications positives de ces valeurs

20Examinons les points précédents dans leurs implications « positives », qui ont favorisé la légitimité et la popularité du gouvernement des experts.

21I. Le premier point est stratégique. Le gouvernement des experts se présente comme « technique », comme le seul capable de contrer les difficultés, de surmonter les résistances à prendre les mesures nécessaires – résistance des politiciens traditionnels, mais aussi de la population en général. D’où vient cette capacité ? Précisément du fait qu’il s’agit de « techniciens », qui traitent les décisions politiques en termes objectifs. Il ne s’agit pas de solutions nouvelles ou « créatives », plutôt de la seule solution possible. La distinction est importante : la légitimité de la classe dite « managériale », de la technocratie des entreprises, est en général ouverte à l’imagination, aux solutions brillantes. Ce n’est pas le cas du gouvernement « des experts », qui n’a pas d’espace (ni de temps) pour innover.

22Si nous le regardons de ce point de vue, le gouvernement des experts est en même temps :

  • un gouvernement d’émergence, mais sans la rhétorique un peu farouche du « salut public » : le technicien-Premier ministre n’est pas un dictateur au sens latin du terme ; même si son gouvernement a des aspects typiques des dictatures (la durée limitée, les tâches définies), il n’en a pas les pouvoirs d’exception ;
  • un compromis acceptable (mais évidemment temporaire) entre la souveraineté nationale et les contraintes « objectives » de l’économie globalisée.
Ce dernier point est très important, particulièrement dans une situation comme celle de l’Italie, où la monnaie unique européenne impose des limitations draconiennes à la liberté de mouvement du gouvernement national. Le fait que le gouvernement soit « technique » peut motiver une obéissance aux décisions des pouvoirs supérieurs (l’Europe merkelienne, les règles néolibérales des marchés) sans qu’il s’agisse pour autant d’une renonciation aux pouvoirs souverains. L’économie est présentée comme une science absolue, qui vaut pour les grandes banques comme pour les pays endettés. Surtout, elle est présentée comme un langage universel, que l’on parle de Harvard à l’université Bocconi – un langage parlé par les techniciens, au contraire des politiciens. L’économie, c’est aussi la spending review, confiée à un « supertechnicien » qui détermine le gaspillage à limiter. Pas de nouveaux projets, plutôt l’objectivité présumée d’une bonne ménagère, ce qui crée une implication ultérieure : si la bonne ménagère doit limiter les dépenses, nous en sommes tous un peu responsables… Le consensus autour du gouvernement des économies vient aussi d’un sens répandu de culpabilité après les années un peu folles du berlusconisme mais surtout, après une longue phase de gouvernements qui avaient pour habitude d’acheter le consensus.

23II. Dans une situation d’impopularité croissante de la classe politique, il ne suffit pas de chercher des substituts. En démocratie, il est aussi nécessaire de donner à ces substituts de gouvernement élu une fondation. L’avantage des techniciens est qu’ils peuvent revendiquer une légitimation « objective » pour accéder au pouvoir – ou qui, du moins, peut paraître telle à la majorité de la population. De même que la science est généralement tenue pour indiscutable, ignorant les doutes et les conflits qui en font le développement, la compétence des experts est considérée comme une donnée de base, ignorant non seulement les débats mais aussi les aspects les moins présentables de la vie académique. En tout cas, les « techniciens » peuvent exercer un pouvoir légitimé non par l’autorité du peuple qui les choisit, mais par ce qu’on peut appeler une autorité (réelle ou supposée) en elle-même.

24En outre, si les experts prennent la relève d’une classe politique délégitimée, leur légitimité s’en trouve, si l’on peut dire, doublée : d’un côté, ils sont des substituts acceptables, peut-être les seuls en démocratie ; de l’autre, on leur attribue, parmi les tâches et les problèmes à résoudre, celui de faire place nette.

25III. Le caractère impersonnel d’un gouvernement d’experts présente aussi un intérêt double, surtout dans la situation italienne. D’un côté, comme nous l’avons déjà souligné, il y a eu une lassitude vis-à-vis du « star-system » qui a dominé la politique berlusconienne, et d’une communication politique où les faits et gestes d’une personnalité, même mineure, concentraient sur elle plus d’attention que les données d’une crise menaçant la vie de millions de gens. De l’autre côté, dans la crise d’un système politique caractérisé par un clientélisme forcené, l’impersonnalité du gouvernement donne finalement une impression de neutralité, et d’avoir mis un terme aux réseaux de relations.

26IV. Le quatrième point est étroitement lié au troisième. La « sobriété » du gouvernement des experts est l’expression de sa neutralité. Elle atteste de son impartialité, un peu aride mais indiscutable comme les chiffres. Ce qui compte, c’est la différence qui sépare le style du gouvernement d’experts de la période berlusconienne, de la vulgarité de l’ancien leader mais aussi de la politique des talk shows télévisuels, de la sphère publique ostentatoire faite de ce qu’aux États-Unis on appelle les sound bites, retransmis d’un journal télévisé à un autre. Le gouvernement des experts, dans ses premiers mois, s’est efforcé de communiquer surtout ou exclusivement de façon officielle et avec des mots choisis pour leur précision.

Les implications négatives de ces valeurs

27Les valeurs qu’on a analysées, qui sont associées au concept d’« experts » plus qu’elles n’attestent directement d’une compétence, peuvent également agir, surtout sur le long terme, en tant que facteur de délégitimation.

28I. Au fur et à mesure que le gouvernement des experts prend des décisions défavorables pour une partie croissante de la population, la tentation croît de l’accuser :

  • il ne serait que l’interprète d’une économie qui se présente comme une science exacte, alors qu’elle s’avère surtout d’une idéologie, celle dite néolibérale, idéologie d’autant plus totalitaire qu’elle se veut « sans alternative », et qui tend à produire des oppositions de type moral, l’éthique des droits humains contre la technique des mathématiques à respecter ;
  • sorte de dictateur sans dictature, souhaitant en réalité durer au-delà du mandat « technique » qu’il a reçu (si ce n’est pas le gouvernement en tant que tel, du moins pour ses figures les plus représentatives) ;
  • gouvernement « souverain » mis en place pour obéir à l’Union européenne, il serait davantage qu’un gouvernement technique : un agent de décisions étrangères qu’il s’est engagé à mettre en place.
II. Un gouvernement de techniciens est naturellement la cible des attaques de la politique traditionnelle : sans vote populaire, on ne peut pas parler de démocratie. Mais le manque de crédibilité de la classe politique affaiblit ces attaques, du moins durant une première phase. Le problème plus sérieux est ailleurs : un gouvernement qui doit son mandat à la « différence » risque sa légitimité toutes les fois où il se comporte « comme les autres », ce qui est inévitable sur une longue période. Si un gouvernement d’experts se prolonge au-delà d’un temps d’exception (six mois en général), il risque de se transformer tôt ou tard en un gouvernement « ordinaire » qui aurait profité de la situation exceptionnelle pour arriver au pouvoir de façon peu démocratique.

29III. et IV. Le caractère impersonnel et la « sobriété », en particulier dans une politique faite d’attitude, de réactions, d’impromptus, ouvrent sur deux possibilités : soit rester impersonnel, avec le risque d’être accusé d’inhumanité, soit se « personnaliser » un peu, avec le risque, de perdre la spécificité du gouvernement d’experts.

30Dans l’histoire du gouvernement Monti, trois exemples, d’une portée très différente, peuvent illustrer ce problème :

  • le 4 décembre 2011, lors d’une conférence de presse qui présentait les premières mesures d’urgence décidées par le gouvernement, la ministre Fornero n’a pu retenir ses larmes en parlant de décisions qu’elle avait été forcée d’accepter contre sa volonté. Une discussion s’est ouverte, dans la presse et même au sein du gouvernement, entre ceux qui l’accusaient d’avoir perdu son aplomb et ceux qui parlaient d’un rayon inattendu d’humanité : cela souligne l’ambiguïté de l’opinion publique vis-à-vis de l’impersonnalité et de la rhétorique de la sobriété ;
  • la vague de suicides, en particulier de la part de petits entrepreneurs ruinés par la crise, pose un problème d’image au gouvernement. Peut-être aurait-ce été aussi le cas pour les gouvernements précédents, mais il est clair qu’il est plus facile d’en accuser le gouvernement Monti, qui s’identifie avec l’austérité et dont l’impersonnalité semble sourde aux tragédies humaines. Mario Monti a tenu à répondre en rappelant que les responsabilités de la crise sont à chercher chez les gouvernements précédents ; mais en agissant ainsi, il a perdu une partie de la « sobriété » de sa communication ;
  • on a parlé de crise pour les partis personnalistes de Berlusconi et Bossi ; mais le parti qui a le plus progressé aux dernières élections locales (atteignant des scores situés entre 15 et 18 %) a été un parti très personnaliste, le Movimento Cinque Stelle, créé par l’ancien comédien Beppe Grillo, qui se présente comme la seule véritable opposition au gouvernement des techniciens, notamment en termes de style. L’impersonnalité ne suscite pas le consensus, particulièrement parmi les jeunes.

Un cas seulement italien ?

31Quelles conclusions pouvons-nous tirer de ce développement ? Qu’y a-t-il de spécifiquement italien dans le cas du gouvernement Monti ? Sans doute beaucoup. On ne peut pas comprendre son gouvernement par les experts si on ne tient pas en compte la longue crise de la démocratie italienne, qui a commencé il y a presque quarante ans quand la Première République a démontré ses faiblesses sans qu’on ait le courage de refonder la constitution. Dès lors, elle a vu se succéder quantité d’expériences politiques (du socialisme de Bettino Craxi au « grand compromis » entre communistes et démocrates-chrétiens, jusqu’au berlusconisme) et institutionnelles, tandis que les faiblesses du système ne cessaient de s’accentuer. Le gouvernement d’experts créé par le président Napolitano en novembre 2011 ne peut être compris que comme une phase – certainement pas la dernière – de cette longue crise.

32Le cas italien présente en outre un intérêt plus général :

  • les problèmes de délégitimation de la démocratie « ordinaire » ne sont pas exclusivement italiens. Ils sont liés à un problème beaucoup plus général, la fin inéluctable de cet « équilibre de pleine occupation » qui avait été la force des sociétés occidentales jusqu’aux années 1970 et qu’on a vainement essayé de restaurer depuis ; à présent, nous sommes confrontés – en Italie comme en Espagne, mais aussi en France et au Royaume-Uni – à un vaste risque de conflits sociaux, liés en particulier à la condition des générations qui vont de vingt à quarante ans ;
  • les gouvernements d’experts vont apparaître de plus en plus souvent comme une solution, partielle et temporaire pour faire face à la crise, non pas parce qu’ils sont réellement capables d’inventer un nouveau type d’équilibre social mais parce qu’ils sont pour l’instant chargés de donner une réponse légitime à la situation actuelle, et si possible de la rendre moins difficile à vivre pour la majorité ;
  • les valeurs, positives et négatives, associées à ce type de gouvernement, feront largement débat, dans les années à venir, en Italie comme ailleurs.

Français

Le gouvernement de Mario Monti, qui s’est installé en Italie en novembre 2011, est sans doute un « gouvernement des experts », tous ses membres sont des spécialistes. Mais leur légitimité est fondée moins sur leur compétence que sur la différence (surtout en termes de style) de la « classe politique » qui les a précédés, et sur le fait qu’ils sont considérés comme les applicateurs de décisions rendues inévitables par les lois de l’économie : le « gouvernement de l’objectivité » après vingt ans de personnalisme.

Mots-clés

  • gouvernement
  • expert
  • légitimité
  • sobriété
  • objectivité
  • personnalisme
  • impersonnel
  • sphère publique ostentatoire
  • inévitable
  • émergence
  • néolibéralisme
  • larmes
  • générations

Références bibliographiques

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Peppino Ortoleva
Peppino Ortoleva enseigne l’histoire et la théorie des médias à l’université de Turin. Ses ouvrages portent sur l’histoire et l’anthropologie de la communication contemporaine, sur les mutations profondes liées à des phénomènes comme l’explosion de la pornographie ou le changement des rituels funéraires. Son livre L’Imagination à basse intensité va être prochainement publié en France.
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 02/11/2013
https://doi.org/10.4267/2042/48398
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