CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1En allemand, le mot Grenze (« frontière ») prend souvent le sens plus général de limite lorsqu’il s’agit, par exemple, de poser des bornes à la liberté de celui sur lequel on exerce une autorité. « Alles hat seine Grenzen » : « il y a une limite à tout », n’est-ce pas ?

2Le leader populiste suisse Christoph Blocher a souvent cherché à jouer sur le mot. « Nous vivons à une époque où les frontières/limites [Grenzen] ne sont plus respectées », a-t-il ainsi déclaré le 8 mai 2005 lorsqu’il faisait campagne pour le non de son pays à l’accord de Schengen.

3Dans une tradition légèrement plus esthétisante mais tout aussi déterminée, certains intellectuels néoconservateurs français ont la même tentation : ils nous présentent les frontières dans des termes similaires à la manière dont psychanalystes et psychiatres décrivent parfois l’« autorité paternelle » : l’expression de la loi, dont le contenu importe peu et qui pourra même être un jour transgressée, mais qui offre l’avantage de permettre aux individus (ou par extension aux sociétés, donc) de « se structurer », d’avoir des « repères ». Et justement, professe Régis Debray :

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Quand on a perdu tout repère, au lieu de s’agréger au pôle dominant, on ressent un tel vertige d’appartenance qu’on va fantasmer une origine légendaire. On va surenchérir sur sa particularité. L’abolition des frontières ne produit pas de l’anonyme et de l’interchangeable mais du régressif, du barricadé, du soupçonneux. Un monde sans frontières serait un monde où personne ne pourrait échapper aux exécuteurs de fatwas ou aux kidnappeurs de la CIA [1].

5En bon élève, tout particulièrement entre les deux tours de l’élection, Nicolas Sarkozy reprend l’idée :

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Je ne parle pas seulement d’une frontière géographique, mais aussi de la frontière morale. La frontière sépare le dedans du dehors, la frontière permet d’avoir un foyer, un espace d’intimité dans lequel on peut choisir qui on fait entrer. La frontière, c’est l’affirmation que tout ne se vaut pas, qu’entre chez soi et dans la rue, ce n’est pas pareil. Ce n’est rien d’autre que le long travail de la civilisation [2].

7La frontière est une figure de style gagnante de la pensée paresseuse. Elle s’appuie sur un bon sens aux effets implacables : qui nierait que le licite n’est pas l’illicite, que je ne suis pas toi, qu’ici n’est pas là ? Sans l’aide des oppositions simples que nous pouvons aisément établir entre les choses, entre les gens ou entre les pays, où irions-nous ?

8Ceux qui sont un tout petit peu moins indolents ont cependant peu à peu appris à se méfier d’un trop grand primat du discontinu (il y a toujours des continuités sous-jacentes), mais aussi du continu (il y a bien parfois des ruptures) et, tout compte fait, de la discontinuité trop marquée entre le continu et le discontinu. Les frontières existent entre les États ou, plus généralement, entre territoires politiques, que ceux-ci soient ou non dotés de pouvoirs géopolitiques. Mais toutes les limites ne sont pas des frontières : celles-ci correspondent à une limite franche entre deux territoires, mais il y a aussi des limites floues (comme les « marches » et les confins de pays ou d’aires culturelles, ou même le passage d’un quartier à l’autre d’une ville). La majorité des espaces, en particulier ceux que créent les individus, ne sont pas des territoires mais des réseaux. Enfin, il y a des espaces qui ne sont pas « limités » par d’autres car ils ne sont pas juxtaposés mais « inclus » les uns dans les autres (emboîtement) ou « superposés » (cospatialité). C’est d’ailleurs pour cette raison que, depuis que le modèle exclusif de l’État s’affaiblit dans les esprits et dans la pratique, certaines frontières disparaissent ou s’affaiblissent, comme en Europe, tandis qu’on se rend plus attentifs à d’autres différenciations de l’espace, moins reliées au registre de la guerre, davantage porteuses des déséquilibres dynamiques de la sociétalité. Au contraire, rabattre le complexe sur un archaïsme élémentaire produit tout sauf de la simplicité : cela donne aux mots le pouvoir de figurer la violence, celle qui serait déchaînée si on s’employait à ajuster malgré tout à ses désirs réductionnistes un monde qui se dérobe.

9C’est ce qu’on voyait très clairement dans le discours du conseiller à la communication du président sortant :

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Les frontières, c’est la préoccupation des Français les plus vulnérables. Les frontières, c’est ce qui protège les plus pauvres. Les privilégiés, eux, ne comptent pas sur l’État pour construire des frontières. Ils n’ont eu besoin de personne pour se les acheter. Frontières spatiales et sécuritaires : ils habitent les beaux quartiers. Frontières scolaires : leurs enfants fréquentent les meilleurs établissements. Frontières sociales : leur position les met à l’abri de tous les désordres de la mondialisation et en situation d’en recueillir tous les bénéfices [3].

11Quand tous les plans d’injustice ou de dissensus sont pensables comme des lignes de front, la sortie du politique comme dispositif pacifique de délibération n’est pas loin.

12Pendant la campagne présidentielle française de 2012, Marine Le Pen a fait de la frontière un leitmotiv cohérent. Ce fut aussi, de manière plus contradictoire, le cas de Jean-Luc Mélenchon : chez lui, la frontière devient un barrage filtrant qui laisse passer les migrants et bloque le reste. Plus généralement, toutefois, même si François Hollande ne « pens[ait] pas que la frontière soit le sujet principal de l’élection présidentielle [4] », tous les candidats – lui compris – se sont adressés en priorité à « la France du non », celle du non au référendum européen de 2005 mais aussi celle du non à toutes les expositions aux altérités géographiques, celle qui craint, à tort ou à raison, avoir plus à perdre qu’à gagner à sortir de l’échelle unique de l’État national.

13Évoquer la frontière à tort et à travers empêche d’en parler sérieusement. L’importance d’une délimitation claire de ceux qui sont partie intégrante d’une politèïa et de ceux qui n’en sont pas a déjà été pointée par Aristote et cela semble toujours d’actualité. Les métropoles, l’Europe ont besoin de frontières lisibles pour acquérir une pleine compétence sociétale. Faire société n’est pas anodin : même dans un système fédéral, auquel on peut penser pour l’Europe et rêver pour le monde, les différents territoires sont, à chaque échelon, délimités par des frontières.

14Celles-ci ne sont pas pour autant éternelles. Une des ambiguïtés du discours de Nicolas Sarkozy pendant la campagne présidentielle a consisté à suggérer que, pour pallier le manque d’efficacité du filtrage à la frontière gréco-turque, il fallait fixer la frontière de l’Union européenne une fois pour toutes. Or personne ne peut contester que, au-delà des vingt-huit membres actuels (en comptant la Croatie en juillet 2013) et peut-être d’un vingt-neuvième avec l’Islande, des candidatures se sont manifestées ou se profilent, avec d’excellents arguments, dans quatre régions : Balkans (six États), Turquie, marges russes (trois États), Transcaucasie (trois États), sans parler des deux pays réticents mais très imbriqués avec l’Union (Suisse et Norvège) et du Maghreb, dont les connexions européennes sont déjà considérables. En ajoutant les cinq micro-États, plus ou moins déjà inclus de fait, on dépasse ainsi les cinquante membres potentiels. Il est donc tout simplement absurde de prétendre clore aujourd’hui l’aventure spatiale de l’Europe.

15Un autre dérapage, particulièrement net entre les deux tours de l’élection, a consisté à parler alternativement de la frontière de la France et de celle de l’Europe comme devant être protégées. Quand Nicolas Sarkozy affirme : « Les frontières ethniques et religieuses sont inacceptables, nous n’en voulons pas. Faites sauter les frontières de la France, et vous verrez les tribus imposer des comportements dont nous ne voulons pas sur le sol français [5] », il exprime bien cette idée que ce n’est même plus l’Europe qui constituerait une aire de « civilisation », mais la France à elle toute seule.

16Chez presque tous les candidats (Eva Joly faisant clairement exception dans la liste), la très forte présence de symboles patriotiques (le drapeau bleu-blanc-rouge, la Marseillaise, la présence du mot « France » dans les slogans) a aussi contribué à définir la frontière « en compréhension », sans qu’on ait besoin d’en préciser le contour. Il s’agissait surtout de délivrer un message de fermeture : l’entrée des marchandises (gauche) ou des étrangers (droite) allait être freinée et les délocalisations seraient rendues plus difficiles (gauche et droite). Or il y a plus qu’une nuance entre les deux échelles de protectionnisme. Il existe bien une différence claire entre l’Europe comme entité sociétale en construction disposant d’identifiants communs consistants (espace fortement interconnecté, marché, monnaie, système politique confédéral, règles et normes, politiques publiques, mémoire et projet) et ce qui n’est pas l’Europe. Même si un verrouillage des frontières européennes est aussi improbable que celui des frontières d’un de ses États, il n’est pas inimaginable que l’Union européenne active ses limites en instaurant, par exemple, des taxes incitatives à une régulation financière plus ferme ou à un engagement plus marqué en faveur de la limitation d’émissions de gaz à effet de serre. La symbolique est en outre opposée : d’un côté, la démarche encore hésitante d’un ancien État-empire de taille moyenne pour renoncer à son ancien statut, y compris au mercantilisme et à la violence qui l’a historiquement accompagné ; de l’autre, l’invention brouillonne d’un espace en développement et en expansion, d’échelle continentale et d’un genre nouveau comprenant (déjà) cinq cents millions d’habitants. En faisant comme si on pouvait passer d’une frontière à une autre sans plus de précaution, le président sortant et, dans une moindre mesure, les autres candidats ont contribué à entraver l’imagination géographique des citoyens.

17Tout projet territorial doit d’abord penser aux limites de ses limites, ai-je écrit (Lévy, 1994) alors que la guerre faisait rage en ex-Yougoslavie. La frontière est une chose trop sérieuse pour être traitée de manière métonymique (par changement d’échelle subreptice) ou métaphorique (par usage incontrôlé d’un sens figuré). L’ivresse frontalière de la présidentielle de 2012 contribuera-t-elle, après dégrisement, à relancer le débat sur des questions pertinentes : quelle gouvernance pour les villes, quelle place pour les États membres de l’Union européenne, quelles limites pour l’Europe, quel projet pour le monde ?

18Comme banalité impensée, la frontière glisse vers l’obsolescence. Comme exception réfléchie, elle conserve un avenir raisonnable. Une frontière se traverse, s’abaisse, s’annule. Ce qui compte, c’est de franchir. Franchir enrichit le passeur du trouble de son franchissement. Toutes les limites, aussi molles, floues ou douces soient-elles, le permettent, et plus encore si leur passage ne porte aucune souffrance. Parmi elles, rien n’empêche que les frontières deviennent – comme l’est déjà depuis 2004 le pont sur l’Oder entre Francfort et S?ubice – un pointillé subtil sur la carte des devenirs.

Notes

  • [1]
    Régis Debray, « La frontière, c’est la paix », Le Journal du Dimanche, 14 nov. 2010. Voir aussi Debray, 2010.
  • [2]
    Nicolas Sarkozy, discours de Toulouse, 29 avr. 2012, cité dans « À Toulouse, Sarkozy fait l’apologie de la nation et des frontières », Lemonde.fr, 29 avr. 2012.
  • [3]
    Patrick Buisson, « Hollande rassemblera moins de voix que Royal », entretien avec Arnaud Leparmentier et Vanessa Schneider, Lemonde.fr, 18 avr. 2012.
  • [4]
    Entretien à Europe 1, cité dans « Hollande/frontières : “pas le sujet” », Lefigaro.fr, 30 avr. 2012.
  • [5]
    Nicolas Sarkozy, op. cit.

Références bibliographiques

  • Debray, R., Éloge des frontières, Paris, Gallimard, 2010.
  • Lévy, J., L’Espace légitime, Paris, Presses de Sciences Po, 1994.
Jacques Lévy
Jacques Lévy est géographe, professeur à l’École polytechnique fédérale de Lausanne, directeur du laboratoire Chôros, codirecteur de la revue EspacesTemps.net. Il a notamment publié L’Espace légitime (Presses de Sciences Po, 1994) et dirigé L’Invention du monde : une géographie de la mondialisation (Presses de Sciences Po, 2008).
Courriel : <jacques.levy@epfl.ch>.
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Mis en ligne sur Cairn.info le 02/11/2013
https://doi.org/10.4267/2042/48339
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