CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Selon les usages triviaux, l’adjectif « complexe » (du latin plecto, plexi, complector, plexus : « tissé » « tressé » « entortillé », mais aussi « embrassé », « enlacé », « saisi par pensée ») n’est pas toujours valorisant (Morin, 2000b, p. 442). Effet de mode ou (et) convenance plus pérenne aux champs auxquels on voudrait l’appliquer, le terme complexité appartient désormais au vocabulaire usuel des sciences de l’homme et de la société. Son emploi de plus en plus fréquent, bien illustré, entre autres, par les écrits d’Edgar Morin, notamment dans le cadre de la biologie ou de l’anthropologie modernes, résulte avant tout du développement des modèles fonctionnalistes et des théories de l’action. Ainsi, paradoxalement, la notion de complexité viendrait de l’ingénierie, pour s’en libérer presqu’aussitôt. C’est peut-être pourquoi en dépit ou à cause d’une polysémie notable sur laquelle nous insisterons, elle reste utile et probablement féconde aujourd’hui aussi bien au plan de la théorisation des pratiques sociales qu’à celui de la recherche.

2Étymologiquement, complexe (plus fréquemment complexion) et complexité sont apparus dans la langue française à partir de 1795. Complexion désignera plutôt « l’assemblage », « la nature », « le tempérament dans l’acception biologique » ; plus largement, l’ensemble des éléments constitutifs du corps humain considéré par rapport à son équilibre général. Dans le français moderne, le sens prédominant semble être : « ce qui contient », « embrasse » (peut être, nous le verrons plus loin, jusqu’à l’embarras), ce qui réunit plusieurs éléments distincts, voire hétérogènes. En logique, complexe spécifie le terme accompagné d’une explication ou d’une détermination. De même, en grammaire, le sujet et l’attribut complexes sont ceux qui sont à la fois déterminés par plusieurs compléments. De son côté, le nombre complexe se trouve composé d’éléments relevant de séries distinctes, chaque fois relatifs à des unités spéciales. Le nombre imaginaire est un nombre complexe. La forme substantive du mot complexe connaît deux acceptions en psychologie : a) c’est, avec la psychologie de la forme notamment, au niveau de l’étude de la perception, l’ensemble appréhendé globalement sans décomposition en ses parties ; b) c’est, en psychanalyse, l’ensemble des traits personnels tout à la fois hérités et constitués ou acquis dans l’enfance, doué d’une puissance affective et généralement inconsciente chez un individu, par exemple : le complexe d’Œdipe. Ce dernier sens retrouve celui déjà rencontré en physiologie : association pathologique concourant à un même effet global (complexes ganglio-pulmonaires ou ventriculaires).

3À travers tous ces différents emplois, nous remarquons que le terme s’oppose toujours à simplicité. Mais, tantôt, ce qui l’emporte dans sa définition c’est le caractère « holistique », global, « non-linéaire » de la forme d’intelligibilité qu’il requiert ; tantôt c’est le caractère pathologique, à tout le moins touffu, enchevêtré, rebelle à l’ordre normal de la connaissance, qui semble prédominer. Il faut voir là, sans doute, l’origine d’une confusion, d’une non-distinction, fréquente dans l’usage et, pratiquement signalée comme abusive par tous les dictionnaires, entre compliqué (étymologie plicare : plier) et complexe.

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Comme les problèmes semblent être inséparables de la recherche et de la réflexion sur la notion de complexité, il devient alors évident que toute une série d’éléments d’analyser vont relever de la philosophie y compris de la philosophie des sciences et de la sociologie de la connaissance. Il est significatif à cet égard de constater que, dans le contexte de la complexité, on fait souvent mention de la controverse qui oppose Kuhn, Popper, Lakatos et Feyerabend.
(Plowman, 1986, p. 25)

5En fait, ce ne seront pas seulement des méthodologies différentes qui se trouveront à l’œuvre dans l’analyse de problèmes reconnus comme compliqués ou dans celle de processus réellement complexes, mais des positions épistémologiques hétérogènes et irréductibles l’une à l’autre. Le statut de l’analyse change en effet considérablement en fonction du paradigme auquel il s’ordonne. Dans le premier cas, l’analyse est conformément à son étymologie outil de décomposition, de déconstruction, d’un tout en ses parties élémentaires. C’est la règle cartésienne : diviser la difficulté en autant de parcelles. Ainsi s’effectue le travail du chimiste ou de l’anatomiste. Dans le second cas, l’analyse ne vise plus à décomposer, à démonter ou à dé-construire en vue d’une démarche de synthèse et d’explication ultérieure, elle accompagne le processus qu’il s’agit, cette fois, beaucoup plus de comprendre que d’expliquer. Les approches anthropologiques, ethnologiques, ethnographiques, ethno-méthodologiques, historiques, psychothérapiques, éducatives requièrent plutôt ce dernier type d’analyse pour leurs objets respectifs, sans exclure totalement l’autre forme d’analyse pour tel ou tel aspect de leur démarche.

6Remarquons bien alors, que par sa construction même le terme complexité nous induisait en erreur. Il nous suggère, en effet fortement qu’il s’agit de l’état, propre, ou de la qualité inhérente à l’objet, de ce qui est complexe. On entendrait alors cette notion comme la propriété de cette chose, tenant à sa texture même, le regard ne faisant que reconnaître cette qualité. Nous pensons qu’il faut au contraire, situer la complexité dans la relation unissant l’objet à propos duquel on s’interroge et le sujet voulant à cette occasion produire de la connaissance. Ce sont, dans cette perspective des substituts mentaux de l’objet initial, des représentations, qui constituent littéralement cette complexité à laquelle on va ensuite se référer pour lui appliquer les modèles d’intelligibilité qui s’efforceront d’en rendre compte. Auquel cas, tout se passe comme si, dans un premier temps, la démarche de connaissance, l’entreprise de théorisation des pratiques devait transformer le réel, ou plutôt les représentations qu’on s’en donnait, jusqu’à élaborer « une nouvelle représentation de ces représentations », précisément pour permettre de faire appel, dans un second temps, aux formes d’analyse qui tenteront d’en rendre compte. L’idée de complexité s’attache donc très facilement aux représentations systémiques des objets sociaux et des particularités de leurs fonctionnements (la complexité du réelle).

7La complexité, dans la mesure où elle intéresse avant tout le vivant : le biologique, le social, le psychique, etc. ? elle a été conçue à cet usage ? est finalement tout autant intelligence de la temporalité et de l’histoire qu’intellection de l’espace. L’altération y devient, en conséquence, la loi de l’évolution, du changement, ce qui renouvelle radicalement la problématique de l’identité. D’autre part, la nécessaire prise en compte du caractère finalisé de l’action humaine, des visées, des projets, très loin en amont des stratégies et des objectifs, à travers l’implication, l’inter-subjectivité, la réflexivité, etc. fait intervenir le jeu spécifique des « effets de sens » dans les modèles d’intelligibilité. Ceux-ci doivent donc accepter, assumer, bon gré mal gré, « l’hétérogénéité foncière » des données qu’ils veulent organiser. En ce sens, l’approche de la complexité est toujours « multi-référentielle » (Ardoino, 1990) ? et non seulement multidimensionnelle. Dans l’ordre de la connaissance scientifique, c’est la « compréhension » (nous dirions tout aussi bien aujourd’hui « l’implication » (Ardoino, 1983) plus que « l’explication » aux sens que donnait à ces termes Dilthey au siècle dernier) qui constitue le paradigme sur lequel elle s’appuie. Plus profondément encore, ce paradigme renvoie lui-même à une vision du monde proprement culturelle. C’est en cela que la complexité est une notion bio-anthropo-sociale. Enfin, reste une question cruciale : existe-t-il un paradigme de la complexité, et si oui, dans quelle mesure ce paradigme a-t-il une approbation générale ?

Références bibliographiques

  • Ardoino, J., « L’analyse multiréférentielle des situations sociales », Psychologie clinique, vol. VII, no 3, 1990.
  • Ardoino, J., « Polysémie de l’implication », Pour, n° 88, mars-avril 1983.
  • Plowman, E. W. « La science et la pratique de la complexité : réflexions sur l’état des connaissances » in Science et pratique de la complexité. Actes du colloque de Montpellier (mai 1984), Paris, La Documentation française, 1986.
Jacques Ardoino
Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis
Jacques Ardoino est professeur émérite des universités en sciences de l’éducation et auteur de nombreux ouvrages, traduits à l’étranger. Il a également été chargé de mission à la direction des Enseignements à l’Enseignement supérieur de 1995 à 2003. Il a exercé en parallèle, tout au long de sa carrière, des activités de consultant dans des organisations industrielles, commerciales et administratives. Entre 2004 et 2007, il fut le président de l’Observatoire international des réformes universitaires (ORUS-INT <www.orus-int.org>).
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Mis en ligne sur Cairn.info le 23/11/2013
https://doi.org/10.3917/herm.060.0134
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