CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Comme le fait remarquer Edgar Morin, « je ne suis ni le présentateur, ni l’inventeur de ma méthode, elle s’est imposée à moi dès le début. J’ai eu le sentiment qu’il s’agissait de la recherche d’une méthode » (Morin, Université de Nice, 1980b).

2Or, lorsqu’on recherche une méthode, « cela suppose, dit Edgar Morin, un certain esprit antiméthodique, une mise en question des méthodes qui ont cours. C’est le fameux paradoxe : comment nager alors qu’on n’a pas appris à nager ? On n’en sort qu’en se jetant à l’eau, en barbotant et en buvant la tasse » (ibid.). L’œuvre de La Méthode, car il faut bien dire qu’il s’agit d’une œuvre, est le récit d’un voyage intellectuel. Ce qui s’en dégagera ne sera pas une méthode au sens programmatique du terme, c’est-à-dire quelques principes d’où se déduisent logiquement des conséquences et des protocoles d’application. C’est une méthode, dans le sens stratégique du terme, parce qu’elle fera ressortir une chose absolument évidente mais toujours oubliée :

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Dès qu’on parle de connaissance scientifique : la présence du sujet, c’est-à-dire celui qui cherche, celui qui pense, celui qui éventuellement découvre. Heisenberg disait que désormais la méthode ne peut plus se séparer de son objet ; il faut compléter cette formule en disant que la méthode ne peut plus se séparer de son sujet, c’est-à-dire de celui qui la pratique.
(Morin, Université de Nice, 1980b)

4Désormais la science non seulement bouleverse notre vision du monde par des apports de connaissance, mais aussi la crise interne qu’elle subit, par les ignorances et les trous noirs qu’elle dévoile. La science, aujourd’hui, est l’acteur principal dans le domaine de la connaissance. D’autre part, la connaissance scientifique est liée inséparablement à toute praxis, à toute activité des sociétés modernes. Elle a un impact de plus en plus grand sur l’emprise des sociétés et l’action de l’homme sur l’homme ; enfin la science est devenue par ses réussites un grand mythe moderne.

5Le travail que Morin a fait est très difficile à situer, parce qu’il est à l’interface de deux domaines réputés antagonistes et conçues disjointement : la philosophie et la science. Pourquoi l’interface ? Parce que ce qui est intéressant pour Morin, c’est le lien entre le problème de la réflexion et de la réflexivité que la science a abandonné à la philosophie.

6Quand Morin parle de la connaissance scientifique, il ne fait pas un manuel sur la méthode scientifique, il n’examine pas les différentes méthodes de vérification expérimentale, etc. Tel n’était pas son but. Par exemple, les méthodes « scientifiques » reconnues sont essentiellement des méthodes de vérifications et donnent toujours l’impression que l’invention et la découverte sont le fruit du hasard. Est-ce que la découverte scientifique relève de processus non scientifique ?

7Si les propos retentissent sur les problèmes « classiques » de la méthode scientifique, ce n’est qu’incidemment. Le propos central est différent. Il s’agit plutôt de la méthode dont la science ne dispose pas. En effet, il est frappant qu’il n’existe pas de connaissance scientifique de la connaissance scientifique. L’intention du travail de la méthode est la recherche d’une connaissance de la connaissance, c’est-à-dire de toujours impliquer la connaissance dans sa connaissance, que l’observateur essaie de se regarder, le concepteur de se concevoir. Autrement dit, de s’observer, de concevoir dans l’observation-conception. C’est le moteur fondamental. Morin d’affirmer :

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Il n’y a pas de connaissance scientifique de la connaissance scientifique : c’est à ce titre que se pose le problème de la réflexibilité ; il introduit le sujet chassé par la méthode expérimentale qui ne cherchait sa vérification que dans la concomitance des observations faites dans les mêmes conditions par des observateurs différents.
(Morin, Université de Nice, 1980b)

9Nous effleurons ici le problème fondamental de La Méthode : la réflexivité et la réflexion. En effet, on retrouve la réflexivité dans La nature de la nature (t. 1, 1977), qui pose le problème de l’ordre et du désordre comme problème incontournable. Comment concilier deux termes qui n’ont jamais pu se rencontrer l’un et l’autre, toute rencontre entraînant la coalition et la désintégration de l’un par l’autre ? (Fortin, 2008). Alors que La vie de la vie (t. 2, 1980) renvoie vers la réflexion. La connaissance de la vie concerne l’organisation de nos échanges avec l’environnement. C’est « par un renversement absolument incroyable que la biologie moléculaire nous pose les problèmes fondamentaux de l’organisation autonome de la vie » (Morin, Université de Nice, 1980b). Affronter et non occulter une contradiction, une incertitude fondamentale. « L’individu doit être reconnu dans sa radicalité et en même temps dans sa labilité, dans sa plénitude, son insuffisance, son incertitude » (Morin, 1982b). À l’opposé des précédents, les tomes 3 et 4 (1986 et 1991) ne peuvent se concevoir que de façon complémentaire et inséparable, liés l’un à l’autre. Il s’agit d’une « reparadigmatisation » d’une épistémologie ouverte. Il ne s’agit pas d’un discours sur la méthode, fait remarquer Morin, puisque « la méthode émerge à travers errances et incertitudes dans l’élaboration du savoir » (Morin, Université de Nice, 1980b).

10Incertitude est le maître mot, aussi dans L’humanité de l’humanité (t. 5, 2001). Qui sommes-nous ? « Plus nous connaissons l’humanité, moins nous la comprenons : les dissociations entre disciplines le fragmentent, le vident de vie, de chair, de complexité, et certaines sciences réputées humaines vidangent même la notion d’homme » (La Méthode, t 5, 2001). Dans ce cinquième volume, Edgar Morin entend dépasser l’épopée évolutive qu’est l’hominisation, afin d’arriver aux « universaux anthropologiques qui définissent l’humain et fondent sa pleine humanité » (Fortin, 2008). Mais le vrai point d’arrivée de l’œuvre d’Edgar Morin est le dernier volume de La Méthode (t. 6, 2004). Les principes d’une épistémologie de la complexité qui nous permettent de repenser la complexité humaine « vont nous permettre de repenser l’éthique qui ne peut échapper elle-même aux problèmes de la complexité » (Fortin, 2008).

11Ces six tomes ne sont pas du tout une accumulation de savoir ; ils ne sont pas non plus linéaire. La Méthode est plus une accumulation de grandes idées. Elle opère comme toute autre évolution biologique ou sociale ou historique à coups de mutations et de révolutions que nous appelons changements de paradigme ou changements de structure fondamentale (Kuhn). Une théorie scientifique ne démontre pas une vérité, elle est scientifique parce qu’elle prête le flanc à la critique, c’est-à-dire à la possibilité de la démonstration de sa fausseté (Popper).

Référence bibliographique

  • Fortin, R., Penser avec Edgar Morin. Lire La Méthode, Québec, PUL, 2008.
Alfredo Pena-Vega
Centre Edgar Morin – iiAC (EHESS-CNRS) Institut international de recherche de politique de civilisation
Alfredo Pena-Vega, engagé par Edgar Morin en 1994 dans le cadre de son projet européen, Sustainability Through Ecological Economics, Economic and Social Aspects of Environment, a été associé comme chercheur au Centre transdisciplinaire, sociologie, anthropologie, histoire (CETSAH). Par la suite, il s’intéressé aux problèmes socio-écologiques soulevés par des catastrophes technologiques (accident nucléaire civil de Tchernobyl) et naturelles, ainsi qu’à la réflexion d’une épistémologie de la complexité. Depuis plus de dix ans, il est le coordinateur scientifique des universités internationales d’été et directeur de l’Institut international de recherche politique de civilisation, présidé par Edgar Morin. Actuellement, il pilote deux projets de recherche : l’émergence d’une conscience européenne chez les jeunes et les perceptions et l’adaptabilité aux changements climatique. Il est l’auteur de nombreux articles et ouvrages, traduits à l’étranger.
Courriel : <penavega@ehess.fr>.
Mis en ligne sur Cairn.info le 23/11/2013
https://doi.org/10.3917/herm.060.0101
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