CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Cafebabel est un « webzine » gratuit paneuropéen publiant quotidiennement en six langues (allemand, anglais, espagnol, français, italien, polonais). Il vise l’affirmation d’une opinion publique européenne. Ses débuts ont été portés par l’engouement de l’arrivée de l’euro et le débat constitutionnel. Il vise l’eurogénération, « la première génération qui vit l’Europe au quotidien », formée par l’esprit d’Erasmus. Il s’appuie sur un réseau de 31 rédactions locales dans 13 pays européens, coordonnées par une rédaction centrale à Paris. Les articles partent de toutes ces rédactions, sont traduits par un réseau de traducteurs bénévoles, puis revus par des journalistes professionnels pour le travail final de secrétariat de rédaction.

Européens dans l’âme et la pratique

2Cafebabel s’adresse et vit grâce à une population mobile et internaute, les babéliens. Plus institutionnelle au départ, la sensibilité du lectorat et des journalistes va vers plus d’Europe. Plus d’Europe dans un forum qui sert de thermomètre de l’esprit citoyen européen. Ce forum anime une chaîne d’information du public vers les médias puis vers les conducteurs d’opinion en recherchant une boucle de retour vers ces derniers. Dans sa charte éditoriale, Cafebabel déclare décloisonner les espaces publics et rechercher l’Europe là où elle est. Avec le temps, ressortent la communauté et la diversité des expériences de l’identité européenne de terrain. Il s’agit d’accompagner et de faire émerger un esprit non pas unique, mais pluriculturel et plurilingue assumé dans un forum de contacts et d’opinions. Le mythe de Babel est vu à l’inverse de son image traditionnelle. Selon la vision de l’auteur italien Erri de Luca, la dispersion babélienne est non une fatalité mais un don. Elle lève les vulnérabilités de l’humanité et fait essaimer et se croiser les sensibilités. Les babéliens sont définis comme « une génération de citoyens qui utilisent Internet pour participer et s’informer ; des citoyens qui ne se satisfont plus des études qu’ils suivent dans leur pays d’origine ; des individus qui estiment que leur citoyenneté nationale n’est plus suffisante » (Charte éditoriale de Cafebabel).

3Les opinions se focalisent trop sur la vie politique nationale où les interventions européennes servent encore d’alibi aux hommes politiques pour orienter les opinions dans le sens de leurs intérêts. La parade : sensibiliser aux tensions et courants sociaux qui habitent les divers pays d’Europe. C’est commencer à raisonner plus large et exercer une influence citoyenne à Bruxelles, Strasbourg et Luxembourg, lieux réels de nos souverainetés collectives. Il faut donc « rendre possible un débat susceptible de réviser les politiques contemporaines » (Charte éditoriale de Cafebabel). C’est pourquoi les journalistes se doivent d’écrire leurs articles dans une perspective européenne, en mettant « en évidence le lien qui relie le sujet [des articles] à l’Europe, aux Européens, à leurs intérêts et à leurs valeurs. » (Charte éditoriale de Cafebabel).

Techniques collaboratives et méthodes de traduction

4Cafebabel utilise les techniques collaboratives avant tout comme outil pour son fonctionnement et sa diffusion. Les contenus sont écrits et édités par de jeunes journalistes professionnels, des rédacteurs et des traducteurs bénévoles. Le site a recours aussi aux techniques de partage, de qualification et de diffusion de contenus (envoi de liens vers des réseaux sociaux comme Facebook, Twitter, etc., taggage et enregistrement sur des sites de signets partagés, fils RSS). La rédaction centrale coordonne la parution des articles quasi simultanément dans les six langues de la revue. En amont, les traducteurs traitent les textes dans des délais compatibles avec l’urgence qu’exige une rédaction. Un tiers de ces traducteurs se renouvelle, mais une population fidèle forme un noyau dur. Deux à trois candidatures se présentent chaque semaine par version linguistique. Ces contributeurs sont des traducteurs professionnels (environ 50 %), des étudiants ayant une excellente pratique plurilingue, des expatriés, etc.

5Les consignes de traduction préconisent une fidélité acclimatante : traduire vers une culture particulière en respectant l’esprit, l’idée-force de l’article original. Une version littérale n’est pas forcément informative, il faut lever le voile de la transmission entre langues. Les lignes directrices de traduction sont claires : « N’hésitez pas à reformuler certaines parties si c’est nécessaire. Certaines langues préfèrent les longues phrases, d’autres les aiment courtes alors changez si cela rend le texte plus fluide. Déplacez les phrases, inversez-les… pour que la qualité stylistique de votre traduction soit meilleure. »

6Une rubrique exemplaire, la Tour de Babel, traite d’expressions et de coutumes nationales cousines selon la saison ou l’actualité européenne. Elle expose les nuances d’un pays à l’autre et éclaire la saveur et les images, le caractère populaire ou argotique, les glissements de connotation (exemples : gazouillis des bébés, Père Fouettard, Hans Trapp, Ruprecht et autres Schmutzli pour faire peur aux enfants, personnage emblématique du turc dans les expressions populaires, etc.). Chaque traduction ne peut faire que l’objet de réadaptations, le texte original étant lui-même une adaptation. Traduire c’est transmettre et faire comprendre plutôt que réaliser une opération d’algèbre stylistique.

Parler dans une langue à ses lecteurs

7Ce travail est complété par les journalistes rédacteurs en chef dans leur langue maternelle. À examiner les différentes versions de certains articles, on peut constater un traitement spécifique entre couples de langues. Certaines différences sont très légères pour préciser un contexte qui pourrait être vague dans la langue de destination. Parfois, les textes traduits sont raccourcis, même à l’inverse du foisonnement habituel dans la traduction classique. On va même jusqu’à faire varier l’angle. Les versions françaises sont hexagonales dans leur perspective (ainsi, on fait référence à Paris comme étant la capitale), alors que les versions anglaises s’adressent à des non-pratiquants des langues de la revue (seuls 30 % des lecteurs sont anglophones de souche) et comptent peu d’autoréférences britanniques.

8Les thèmes couvrent l’actualité politique, sociale et culturelle. Certains événements phares, comme les élections européennes, sont traités de manière volontariste avec débats en ligne pour mettre en exergue les opinions. Le webzine souligne les diverses tendances de la jeunesse européenne, qui, ici ou là, peuvent converger ou diverger. La rédaction constate après quelques années un glissement générationnel des préoccupations, même si la moyenne d’âge établie par une étude de 2007 se situe à 36 ans : 60 % des lecteurs était âgé de moins de 35 ans, et le lectorat semble rajeunir depuis cette étude. Les rédacteurs perçoivent des phénomènes nouveaux : un sentiment de précarité chez des jeunes mieux éduqués et risquant d’éprouver une frustration d’autant plus grave et dangereuse ; une fascination pour l’expatriation vers un autre pays d’Europe, voire une europatriation assumée, mais avec un recul d’enthousiasme pour l’Europe institutionnelle lointaine et élitiste. Le lectorat, bilingue voire trilingue, provient d’Europe (94 %), sans que la part « reste du monde » soit négligeable : les États-Unis sont le sixième pays d’origine de consultation du site, et le Mexique figurait récemment dans le top ten.

9Les technologies de publication électronique directe impliquent les lecteurs. Ils peuvent créer et animer des blogs (au besoin multilingues) autour de thèmes motivants. L’esprit participatif sert largement à propager la réputation de la revue. Certains billets de blogs sont repris comme articles. Les blogs peuvent servir pour des enquêtes ponctuelles (exemple, le coût d’un panier de produits sur toute l’Union européenne).

Une « République des Lettres » revisitée par le xxie siècle

10La diversité des thèmes, la jeunesse du lectorat comme celle de la rédaction, l’amour des langues, la diversité de son réseau et l’optique de proximité de Cafebabel en font un média européen original, différent de Courrier international, Euronews, Arte ou Presseurop. Son caractère interactif, l’usage pragmatique des technologies de collaboration donnent à ce forum le caractère d’une République des Lettres revisitée par le xxie siècle.

11Cafebabel émane d’une association créée en 2001 à Strasbourg par deux étudiants en année Erasmus à l’Institut d’études politiques, Adriano Farano et Nicola Dell’Arciprete. Il est financé par une politique publicitaire raisonnée et des subventions (Commission européenne, Fondation Hippocrène, Knight Foundation, Mairie de Paris, ministère de la Santé et des Sports, ministère des Affaires étrangères et européennes, Parlement européen, Presseurop, Région Ile-de-France). Enfin, il est à noter que ce quotidien en ligne (<www.cafebabel.com>) a déjà fait l’objet de nombreux mémoires universitaires.

Français

Signe des temps, Cafebabel, est un webzine gratuit paneuropéen publiant quotidiennement en six langues (allemand, anglais, espagnol, français, italien, polonais). Il vise l’eurogénération, « la première génération qui vit l’Europe au quotidien ». S’appuyant sur un réseau de 31 rédactions locales dans 13 pays européens, coordonnées par une rédaction centrale à Paris, les articles partent de toutes ces rédactions, sont traduits par un réseau de traducteurs bénévoles, puis revus pour le travail final de secrétariat de rédaction par des journalistes professionnels, en fonction du lectorat de l’aire linguistique à laquelle la traduction s’adresse sans nécessairement être juxtaposée sur l’original. La diversité des thèmes, la jeunesse du lectorat comme celle de la rédaction, l’amour des langues partagé par ses lecteurs, la diversité de son réseau et l’optique de proximité de Cafebabel en font un média européen original, différent de Courrier international, Euronews, Arte ou Presseurop.

Mots-clés

  • webzine
  • paneuropéen
  • médias plurilingues
  • eurogénération
  • Union européenne
Jean-François Nominé
Jean-François Nominé est ingénieur de recherche au CNRS et à l’Institut de l’information scientifique et technique (Inist) en tant que responsable du service des traductions de cet institut (UPS76/DPSI). Il est également membre du Groupe de travail interministériel sur la traduction (GIT).
Vandœuvre-lès-Nancy
Mis en ligne sur Cairn.info le 12/11/2013
https://doi.org/10.4267/2042/37399
Pour citer cet article
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