CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Langue officielle de la Catalogne au même titre que le castillan selon la Constitution espagnole, le catalan se trouve historiquement lié aux vicissitudes de la politique en Espagne et, notamment, à la revendication historique d’une langue propre, expression d’une identité nationale. Alors que la planète s’achemine vers le plurilinguisme d’une mondialisation économique et culturelle [1], en Catalogne, la politique se trouve en partie prise dans un combat visant à faire du catalan une langue majoritaire voire, pour les nationalistes radicaux et indépendantistes, la seule langue officielle [2]. Dans un tel contexte, la traduction depuis et vers le catalan constitue le moyen culturel stratégique d’une revendication identitaire face à la langue de Cervantès. La question de la traduction et, plus précisément, celle de la langue catalane est inévitablement perçue comme politique, ce qui, d’une certaine manière, tend à laisser le fait linguistique occulté derrière le contexte historique que la Catalogne a connu.

2La langue catalane se retrouve acculée dans une position défensive face au castillan. La crainte d’une contamination de la part de cette langue parlée par 400 millions de personnes dans le monde et officielle dans vingt États, ainsi que la nécessité de s’en différencier, constituent les éléments de contexte indispensables à la compréhension de la problématique de la traduction en Catalogne.

Le catalan, une controverse politique et idéologique

3L’Espagne a abrité sur son territoire plusieurs langues et cultures. Au xiie siècle, chrétiens, musulmans et juifs y vivent en harmonie. Les colonies de l’Espagne, notamment en Amérique latine, ont constitué un espace privilégié d’expansion et de consolidation pour le castillan qui compte aujourd’hui quelque 400 millions de locuteurs. Dans la modernité, l’Espagne connaît une histoire politique agitée où la langue elle-même est, à la fois, objet de domination, de répression et instrument d’unité, de culture et de communication entre la péninsule et l’outre-mer. Aux termes de la Constitution de 1978, l’État reconnaît l’existence d’une langue commune en Espagne, le castillan, et de trois autres langues officielles : le catalan sur le territoire des communautés autonomes de la Catalogne, de Valence et des îles Baléares ; le basque sur celui du Pays basque et de la Navarre ; le galicien sur celui de la Galice. Aux termes du Statut d’autonomie de la Catalogne de 2006, la variante aranaise de la langue occitane est elle aussi officielle sur le territoire du Val d’Aran. Mais sur le territoire de l’Espagne, il existe bien d’autres langues minoritaires sans statut juridique. Les phénomènes migratoires de la fin du xxe siècle et du début du xxie siècle ont entraîné la cohabitation de locuteurs de quelque 250 langues, notamment dans les régions d’Espagne de forte immigration récente, devenues ainsi des zones de plurilinguisme actif. Pour Victoria Camps [3], l’Espagne peut se définir comme un État plurilingue : « Il s’agit d’une nation où l’on parle des langues différentes, non pas dans toutes les régions, mais dans celles où s’est maintenue, outre le castillan, une langue différente. »

4Avec ses 9 millions d’habitants, la Catalogne, bilingue dans son ensemble, connaît une réalité linguistique et culturelle qui se caractérise par la facilité avec laquelle ses locuteurs passent du catalan au castillan et vice versa. Si l’on en croit les données de 2009 [4], le castillan est majoritaire en Catalogne (45,9 %), tandis que le catalan (35,6 %) a perdu 10 % de ses locuteurs, essentiellement en raison de l’arrivée de migrants en provenance d’Amérique latine, d’Europe de l’Est et d’Afrique. Parallèlement, le catalan a enregistré une progression dans certains secteurs tels que l’administration publique et les services. On a généralisé son usage dans les écoles moyennant une « immersion linguistique » très critiquée dans une partie de l’opinion en Catalogne et à l’extérieur. L’enseignement des langues constitue un autre front de bataille politique : alors que la Catalogne ne renonce pas au modèle de l’immersion dans la langue catalane et n’accepte pas le décret du Gouvernement imposant trois heures hebdomadaires d’enseignement en castillan, en Galice, au Pays basque et en Navarre, l’anglais devient progressivement une troisième voie pour les communautés bilingues et vient à égalité avec les langues officielles.

5Dans les échanges quotidiens et familiaux, les Catalans ont le catalan pour première langue, mais dans les interactions mixtes, c’est le castillan qui domine habituellement. Bien que la progression du catalan soit significative dans les médias publics, selon Daniel Casals [5], dans le secteur privé, les trois plus importantes stations de radio d’Espagne continuent à émettre leurs programmes en castillan. On compte sept stations de radio en langue catalane appartenant à la Corporació Catalana de Ràdio i Televisió [6], dont une, privée, arrive en tête de l’audience. Bien que 14 % seulement de l’ensemble de la presse écrite de Catalogne soit de langue catalane, il est intéressant de mentionner le cas de El Periódico de Catalunya : il s’agit d’un quotidien bilingue, une édition paraissant en castillan et une autre en traduction catalane automatique. Pour compléter ce tour d’horizon des médias en Catalogne, il faut citer six télévisions de libre accès : en langue catalane, la Corporació Catalana de Mitjans Audiovisuals, avec les chaînes TV3 et K33 (18,4 % d’audience) [7], la seule dont la programmation soit exclusivement en langue catalane ; en castillan, Televisión Española, avec TVE1 et La2, qui diffuse quelques programmes en catalan (16,3 %), Telecinco (16,0 %), Antena 3 (13,8 %), Cuatro (8 %) et La Sexta (5,4 %).

Langue et politique

6Le fait que les citoyens se comprennent parfaitement en castillan ou catalan, qu’il ne se produise aucun conflit à cet égard, alors que les hommes politiques nationalistes alimentent en permanence une stratégie de tension avec le gouvernement espagnol, constitue un sujet de débat permanent en Catalogne. Certains considèrent que la politique linguistique du gouvernement catalan (Generalitat de Catalunya / Généralité de Catalogne) est « timide dans sa mise en œuvre, pauvre en moyens, hésitante quant à sa stratégie et maigre en résultats […] Si la timide politique identitaire des médias publics étonne, blesse et irrite les Catalans d’origine, la place qu’occupe le catalan dans l’espace public de l’administration ou de l’enseignement étonne et irrite les nouveaux venus en Catalogne qui préfèreraient y trouver un bilinguisme pur ou, simplement, la liberté de choix du castillan. […] Le citoyen d’origine catalane accepte les personnes en vertu de la langue, et non de leur origine et, grâce à son usage, à son seul usage, une personne devient de fait catalane même si elle ne l’est pas officiellement [8] ». Ce qui revient à dire que vivre et travailler en Catalogne ne suffit pas à être catalan ; on ne l’est qu’à condition de parler la langue catalane. C’est pourquoi l’autre partie de la société estime que « la Généralité a instauré un monolinguisme dans l’administration, dans l’enseignement et dans les médias publics. C’est-à-dire, partout où elle peut exercer son pouvoir. Ce monolinguisme ne reflète pas la réalité catalane, qui est bilingue » (V. Camps).

7La question linguistique est épineuse : en Espagne, chacun pense que sa langue maternelle est maltraitée. Selon Ángel López García-Molins [9], « le moindre mal auquel on aspire c’est que les langues cohabitent, mais on ne favorise pas leur vivre ensemble, c’est-à-dire un vécu partagé ; […] s’il est une chose qui caractérise notre époque, c’est la lutte contre les inégalités concernant la classe, le sexe, la religion… contre toutes, à l’exception de celle qui tient à la langue ». Pour certains, si le catalan constitue un outil de cohésion sociale et la langue, le facteur fondamental de l’identité, selon la doctrine officielle de la Généralité, les castillanophones sont dépourvus d’appartenance identitaire.

8Les positions exposées jusque-là constituent-elles la toile de fond indispensable à la compréhension de la question de la traduction en Catalogne ? La réponse est complexe parce qu’il est surprenant que le catalan dont on se sert pour la traduction dans la communication et les médias soit littéraire, élitiste en quelque sorte, éloigné du catalan populaire. La traduction serait-elle à l’abri des positions politiques et idéologiques qui affectent les rapports entre l’Espagne et la Catalogne ?

9La question de la norme linguistique est l’indice que la question de la traduction s’inscrit dans un cadre politique déterminé. C’est ainsi que Izard (1996, p. 167), et Pericay et Toutain (1996, p. 37) écrivent : « En dépit de la position pragmatique de [la grammaire] Fabra, la norme actuelle du catalan telle que la définit l’Institut d’Estudis Catalans (IEC) préfère s’éloigner de l’usage et de la langue parlée pour se rapprocher de la tradition littéraire et archaïque. […] [L’Institut] contribue à renforcer la fausse identité entre langue et norme ainsi qu’à maintenir un modèle unique de catalan. »

La culture catalane s’écrit-elle seulement en catalan ?

10Alors que pour certains la langue n’est qu’un moyen de communication dont on ne peut exiger qu’il serve d’instrument d’identité, pour la plupart des milieux catalans, elle constitue un signe de cohésion et d’identité.

11Barcelone étant la capitale mondiale de la production éditoriale en castillan, la concurrence avec le catalan est très importante et, dans certains cas, conflictuelle. Les milieux les plus radicaux accusent la Généralité de ne protéger que faiblement la langue dans le champ culturel. Dans ces conditions, donner une définition de l’auteur catalan devient un problème particulièrement sensible. Le déroulement de l’édition de 2007 de la foire de Francfort constitue une éclatante démonstration du climat agité dans lequel baigne la question de l’identité linguistique d’un auteur. En 2007, la Catalogne est l’invitée de la prestigieuse foire du livre pour y représenter la culture catalane. Une centaine d’auteurs composent la représentation officielle. Mais les auteurs catalans qui écrivent en castillan décident de ne pas y participer parce qu’ils se sentent d’une certaine manière victimes de discrimination. Parmi les absents se trouvent des auteurs catalans dont la production en castillan est abondamment traduite à l’échelle internationale tels, entre autres, Eduardo Mendoza, Juan Marsé, Enrique Vila-Matas et Carlos Ruiz Zafón.

12La foire de Francfort n’a pas été pour rien dans l’alimentation de la polémique : elle a servi de support à des revendications nationalistes. La presse d’Espagne et de Catalogne dans son ensemble se montrera en général très critique face à une telle absence d’écrivains en langue castillane. « Les intellectuels catalans n’attirent qu’un public catalan » titre alors El Periódico de Catalunya (dans son édition en langue catalane) [10]. Et, dans un éditorial, La Vanguardia[11] écrit : « La fausse question, aussi épuisante que vaine, de savoir si la culture catalane s’écrit seulement en langue catalane ou bien aussi en langue castillane à partir du territoire de la Catalogne a fini par tout contaminer. » Suivant une ligne éditoriale proche de celle du quotidien de droite El Mundo, le journal El País[12] déclare : « Les responsables du programme officiel auraient dû être conscients du fait que l’absence d’écrivains catalans de langue castillane ne rehausse pas la présence de ceux qui s’expriment en catalan, mais les place dans la position inconfortable de favorisés d’un certain pouvoir. »

13Le problème de la langue prend un tour politique central dans le champ culturel. La Catalogne est constituée par un petit territoire (pour les Catalans, une nation) et elle veut défendre sa langue comme les grands pays. « Il me paraît bon que l’on veuille faire de la langue catalane une langue de culture et qu’on ne la laisse pas cantonnée à un usage familier. Mais il est difficile d’imposer une langue en l’absence d’État. Et même en disposant de son propre État, je ne suis pas certaine que la Catalogne finirait par être monolingue étant donné la présence du castillan depuis des siècles. […] Il faut accepter la réalité du fait que le catalan est une langue minoritaire, faible d’un point de vue culturel, et considérer la cohabitation avec le castillan comme plus naturelle », affirme Victoria Camps.

La situation actuelle de la traduction en Catalogne

14Preuve de la complexité de la question de la traduction : certains traductologues catalans se demandent s’il est légitime de donner un qualificatif « national à une discipline que tout le monde considérait il y a peu comme “émergente” » (Marco, 2008). Tout en n’oubliant pas que Tolède verra la création, dès les xiie et xiiie siècles, d’une école de traduction, l’Université autonome de Barcelone sera la première à mettre sur pied, en 1972, un enseignement de traductologie qui va donner lieu à une série de travaux permettant de se faire une idée de la complexité des problèmes auxquels sont confrontés les traducteurs de langue catalane. Indice du caractère problématique du contexte dans lequel s’inscrit la question de la langue en Catalogne, les spécialistes en viennent à se demander si les traducteurs vers la langue castillane relèvent de la question de la traduction en Catalogne.

15Actuellement, les études sur la traduction dans cette Communauté autonome peuvent se répartir en trois grands domaines, comme l’indique Montalt (2005), référence indispensable à qui veut approfondir le champ de la traductologie : la traduction juridique et la traduction scientifique ou technique ; la traduction littéraire ; la traduction pour l’audiovisuel. Dans le champ de la traduction juridique il faut noter les travaux de Monzó Nebot (2006) sur le concept de transgénéricité (rapport entre la demande professionnelle et le domaine de spécialité de la traduction). Dans le champ de la traduction littéraire, on retiendra les travaux réalisés à partir de la théorie du polysystème dans une perspective historique (Pericay et Toutain, 1996), ceux portant sur les modèles de langue littéraire en catalan et ceux suivant une ligne plus attentive aux questions sociales et idéologiques (Parcerisas, 1995). En règle générale, c’est le marché qui commande : le roman l’emporte sur le théâtre, la poésie ou les essais avec une prédominance de l’anglais et une grande hétérogénéité de modèles. La traduction dans l’audiovisuel, quant à elle, a connu un processus de « normalisation » s’appuyant davantage, selon Izard (1999), sur une longue pratique que sur des ouvrages didactiques normatifs. À signaler, toutefois, une étude de Chaume (2003) qui s’apparente davantage à un manuel de traduction dédié au sous-titrage pour la télévision. On peut citer aussi Fontcuberta (1994) qui, dans sa thèse pour le doctorat, conclut que les référents culturels persistent lorsque l’on traduit depuis une langue majoritaire alors que ces mêmes références se trouvent occultées lorsque l’on traduit depuis une langue minoritaire.

16Pour la traduction, la télévision constitue le domaine le plus sensible parce qu’il s’agit d’un média de masse possédant un grand potentiel didactique et d’exemplarité en matière de langue. On se rappellera qu’en Italie, la Radiotelevisione italiana (RAI) a eu pour effet d’universaliser l’italien en imposant une langue normalisée qui venait se superposer aux dialectes particuliers de chaque région. C’est ainsi que la norme[13], dont l’effet est amplifié par le caractère même de la télévision, acquiert une importance capitale pour la traduction dans l’audiovisuel. Le contexte culturel, toutefois, prévaut sur la normalisation linguistique.

« Hélène et les garçons » en catalan

17La traduction de la série télévisée Hélène et les garçons (TF1) pour sa diffusion sur TV3 (Televisió de Catalunya) est l’occasion d’un certain nombre de réflexions qui illustrent bien la situation de la traduction et les problèmes politiques et culturels à résoudre pour favoriser la langue catalane. Dans la mesure où la langue catalane ne connaît que des registres littéraires, la traduction vers le catalan de ce genre de séries se heurte à nombre de difficultés. Cette fiction, intitulée en catalan Helena, quina canya !, s’adresse à un public jeune qui n’a pas de style langagier spécifique. Seuls les plus jeunes, qui viennent de l’école catalane, possèdent leur propre argot. Le problème, c’est que les traducteurs, qui sont adultes, ne connaissent pas l’argot, c’est-à-dire la langue normalisée parlée par les jeunes. C’est pourquoi la série Hélène a été considérée comme une occasion de normaliser le catalan. Mais alors que la série originale fait appel à un français recherché et démodé qu’emploient les jeunes de certains milieux aisés et snobs, en Catalogne, on a tenu à recourir à une langue populaire actuelle.

18L’expérience va provoquer un mécontentement général. La tentative se solde par l’utilisation d’un catalan plus proche de la langue littéraire que de la langue parlée. De plus, l’expérience du doublage des traducteurs s’inscrit dans une tradition castillane. Selon Izard (1999), « il s’agit d’un cas où un moyen de communication crée en toute connaissance de cause un modèle linguistique à partir d’une traduction afin de le présenter aux locuteurs comme un modèle à suivre ». Afin de préserver le catalan de toute contamination par le castillan, on a préféré opter pour une langue plus proche du français. Le doublage en catalan relève d’une stratégie politique visant à protéger la langue par rapport à la culture espagnole et à la contamination étrangère. Ainsi qu’il ressort de l’encadré de l’entretien avec Mónica Terribas, l’absence de production en catalan de la part des télévisions permet à Televisió de Catalunya d’avoir le monopole, en tant qu’institution, de l’élaboration de critères linguistiques et de normes pour la traduction.

Entretien avec Mónica Terribas, directrice de Televisió de Catalunya

Après 25 années de télévision publique en catalan, quel est votre bilan en ce qui concerne la traduction vers le catalan ou depuis le catalan des programmes de Televisió de Catalunya ?
Le rôle de Televisió de Catalunya ne se limite pas à émettre la totalité de son programme en catalan ; il est également de contribuer à ce que d’autres acteurs du secteur audiovisuel puissent diffuser leurs contenus en catalan. Ainsi, le Service catalan de doublage est l’institution créée au sein de TV3 pour mener à bien le doublage de films étrangers pour la télévision. Cette traduction est cédée aux distributeurs pour leur permettre de l’incorporer aux éditions en DVD ; de plus, elle est disponible pour les chaînes de télévision qui achètent les droits d’émission de ces films. Dans ce sens, nous devons être conscients du fait que nous contribuons de manière décisive à la diffusion de notre langue, une langue subissant l’influence de la forte présence de contenus toujours plus nombreux en castillan et en anglais et qui touchent tout le monde. C’est pourquoi nous devons être très exigeants et porter un grand soin à la qualité linguistique de nos émissions et de nos productions, ce sur quoi TV3 ne cesse de veiller.
Pensez-vous que la traduction depuis ou vers le catalan soit tributaire des rapports de force politiques (aussi bien en faveur que contre) en Espagne ou plutôt du caractère internationalement dominant du castillan ? Ou pensez-vous qu’il s’agit, au contraire, d’une question indépendante des politiques concernant le castillan en Espagne et plutôt dépendante du marché ?
Le fait que les programmes de TV3 soient traduits répond à l’idiosyncrasie de la chaîne et non à la logique du marché. Il est clair qu’il s’est créé autour de TV3 une industrie audiovisuelle puissante (cela constitue également l’un des objectifs de sa création), mais le fait que TV3 soit une chaîne intégralement en catalan constitue une décision du Parlement et résulte de l’accord politique qui a permis sa création.
La TNT peut-elle contribuer beaucoup, peu ou pas du tout à mieux faire connaître l’offre catalane de télévision (pas seulement celle de TVC) en Espagne ?
En principe, le signal numérique est censé favoriser une meilleure mise à profit du spectre radioélectrique et, par conséquent, l’augmentation du nombre de chaînes. Cependant, il faut attendre pour savoir à quoi sera destinée cette part du numérique. Ainsi, par exemple la disparition de l’analogique libérera davantage d’espace radioélectrique et permettra au signal de TV3 d’atteindre plus facilement d’autres territoires d’expression catalane – dans le respect, évidemment, des droits d’émission et des possibilités d’action existantes. Cependant, dans un tel contexte, il existe des conditions politiques qui vont déterminer si l’on peut ou non franchir les obstacles que les citoyens ont déjà sautés grâce à Internet. Pour l’heure, évidemment, comme je viens de l’indiquer, la TNT, ainsi que les autres systèmes de diffusion qui se développent (cable, satellite et IPTV) accroissent considérablement le nombre de chaînes en castillan, ce qui n’est pas compensé par un extension équivalente de l’offre en catalan.

19Pour ce qui est du cinéma, le problème se pose avec encore davantage d’acuité. La Généralité de Catalogne veut proposer une loi concernant le cinéma qui pourrait être adoptée en 2010 pour en finir avec le déficit historique du cinéma en catalan. Selon le gouvernement de la Généralité (composé du Partit Socialista de Catalunya – PSC – et de deux partis nationalistes minoritaires), le marché du cinéma en catalan ne fonctionne pas correctement, les gens préfèrent voir les films en castillan et cela est dû à « des positions hégémoniques qui ont permis que la situation existant à la fin du franquisme se maintienne ». La loi pourrait exiger qu’en trois ans, 50 % des films présentés dans les salles en Catalogne soit en langue catalane. Outre qu’il oblige à doubler ou sous-titrer en catalan la moitié des films, ce projet de loi mis au point par le département de la Culture (Conselleria de Cultura) prévoit la création d’un fonds pour aider à la diffusion des films en catalan dans les salles privées et à la production de films en Catalogne, notamment ceux qui se tournent en version originale catalane.

20On ne peut que répéter ce qui a été dit à propos de la littérature : le cinéma catalan est-il celui qui se produit en Catalogne ou bien celui qui se fait en catalan ? En attendant, selon les producteurs et distributeurs qui opèrent en Catalogne, les majors ne céderont pas facilement au désir de la Généralité ; on se rappellera également que la Warner a exigé que la version catalane de Vicky Cristina Barcelona de Woody Allen ne soit projetée qu’en Catalogne. Or, les faits on prouvé que la grande majorité des spectateurs a préféré la version originale mêlant anglais et castillan – ce qui contribuait précisément à la tonalité comique du film – à sa version doublée en catalan. Il reste que, pour les producteurs catalans et pas seulement pour ceux qui exercent hors de la Catalogne, la recherche de l’équilibre entre catalan et castillan (74 films produits en Catalogne) signifie une dispersion des subventions et réduit leur attribution à des films ayant peu d’impact sur le marché et l’industrie du film. « Nous ne pouvons pas en rester là. Nous ne faisons pas des films pour nous faire plaisir » devait affirmer Jaume Roures, le producteur de Vicky Cristina Barcelona, lors d’un colloque tenu à l’Université le 30 avril 2009.

Conclusion : le problème n’est pas celui de la langue mais de la cohabitation culturelle

21En Catalogne et en Espagne, il se passe des choses difficilement compréhensibles en France : le président du gouvernement espagnol, José Luis Rodríguez Zapatero ne parle pas de langue étrangère ; le président de la Généralité de Catalogne, José Montilla, dont les parents sont originaires de Cordoue (en Andalousie), fait un effort énorme pour parler le catalan et est l’objet de critiques et de plaisanteries de la part des hommes politiques, des journaux catalans et de TV3.

22Pour certains traducteurs vers le castillan et le catalan, le problème n’est pas celui de la langue, c’est le mépris de la différence. Il existe une défense de l’identité de la part de la Catalogne, qui n’est pas reconnue aux autres. Hors de la Catalogne, on ignore le catalan en tant que langue propre, ainsi que le droit à la défendre. Pour les professionnels de la traduction, le problème du catalan n’est pas seulement le castillan. Ils se demandent : « Qui traduit aujourd’hui ? Les journalistes. Et les journalistes traduisent depuis l’anglais. La colonisation est telle que les informations sont données en anglais. En castillan et en catalan, nous sommes colonisés par l’anglais. La syntaxe, les temps verbaux, le vocabulaire c’est de l’anglais des États-Unis. Et si les Catalans et les Castillans ne savent pas l’anglais… L’Espagne est un pays qui rejette les autres langues. »

23On terminera le présent article comme on l’a commencé : la traduction est inséparable de l’histoire d’un peuple, de sa culture passée et présente, de la dimension politique qui, en définitive, délimite les cadres juridiques et sociaux où se déploie l’activité des personnes, mais aussi marque l’opinion et le débat idéologique dans une démocratie. En Catalogne, il ne s’agit pas seulement de la cohabitation de deux langues, le castillan et le catalan, mais aussi d’un conflit et d’une négociation permanente entre deux cultures de la communication.

Notes

  • [1]
    Conséquence des flux migratoires, près de 250 langues non officielles sont actuellement représentées en Espagne.
  • [2]
    Le catalan et le castillan sont en conflit depuis le xvie siècle aussi bien au plan de l’oral que de l’écrit.
  • [3]
    Ex-sénatrice, ex-membre du Consell audiovisual de Catalunya, écrivain et professeur des universités.
  • [4]
    Enquête du département de linguistique de la Généralité.
  • [5]
    Professeur à l’Université autonome de Barcelone, expert de la langue catalane et des moyens de communication.
  • [6]
    Publique et autonome.
  • [7]
    Chiffres de la SOFRES pour la saison 2008-2009.
  • [8]
    Josep Maria Figueres, historien, journaliste et professeur d’université, membre de l’Institut Ramon Llull.
  • [9]
    Professeur au département de Théorie des langages de l’Université de Valence, dans El País, 8 septembre 2009.
  • [10]
    Édition du 11 octobre 2007.
  • [11]
    Édition du 14 octobre 2007.
  • [12]
    Édition du 14 octobre 2007.
  • [13]
    Criteris lingüistics sobre traducció i doblatge, de la Corporació catalana de ràdio i televisió.
Français

La traduction est inséparable de l’histoire d’un peuple, de sa culture passée et présente, de la dimension politique qui, en définitive, délimite les cadres juridiques et sociaux où se déploie l’activité des personnes, mais aussi marque l’opinion et le débat idéologique dans une démocratie. Alors que la planète s’achemine vers le plurilinguisme d’une mondialisation économique et culturelle, en Catalogne, la politique se trouve en partie prise dans un combat visant à faire du catalan une langue majoritaire, voire, pour les nationalistes radicaux et indépendantistes, la seule langue officielle. Dans un tel contexte, la traduction depuis et vers le catalan constitue le moyen culturel stratégique d’une revendication identitaire face à la langue de Cervantès. La question de la traduction et, plus précisément, celle de la langue catalane est inévitablement perçue comme politique, ce qui, d’une certaine manière, tend à laisser la réalité linguistique occultée derrière le contexte historique que la Catalogne a connu.

Mots-clés

  • catalan
  • castillan
  • identité linguistique
  • politique linguistique
  • traduction et médias

Références bibliographiques

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Lorenzo Vilches
Lorenzo Vilches est professeur à la Faculté des sciences de la communication de l’Université autonome de Barcelone, où il dirige plusieurs filières de masters et de doctorats. Il est également directeur de la revue Guionactualidad (http://guionactualidad.uab.es) et coordinateur de l’Observatorio internacional de televisión (http://oitve.uab.es). Ses publications portent notamment sur l’analyse comparative des télévisions internationales et l’approche critique de la culture de la mondialisation numérique.
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 12/11/2013
https://doi.org/10.4267/2042/37392
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