CAIRN.INFO : Matières à réflexion

Geneviève Jacquinot-Delaunay et Élisabeth Fichez (dir.), L’Université et les TIC. Chronique d’une innovation annoncée, Bruxelles, De Boeck, « Perspectives en éducation & formation », 2008, 320 p.

1Que l’introduction et même les usages des TICE (technologies de l’information et de la communication pour l’éducation) dans l’université n’engendrent le plus souvent aucune authentique innovation pédagogique, voilà un constat qui semble assez généralisé (y compris à l’échelle internationale). Savons-nous en effet, aujourd’hui, appréhender la complexité des processus d’innovation pédagogique susceptibles d’être supportés, dans l’enseignement supérieur, par les TICE ?

2Co-dirigé par deux professeurs émérites, connus pour la qualité des relations qu’ils entretiennent avec les pratiques concrètes d’innovation pédagogique et d’industrialisation de la formation, cet ouvrage collectif – cohérent et construit – aborde de front cette question, à travers l’analyse d’un terrain spécifique, consacré à l’enseignement universitaire des sciences en premier cycle. Trois dimensions principales semblent déterminer son approche de cette complexité :

  1. Tout d’abord, l’ouvrage fait valoir une « analyse historique » – une « chronique » (p. 11) – de ce terrain, successivement appelé PCSM (premier cycle sur mesure, 1994), UeL (université en ligne, 1998), puis CampuSciences (2000). Destinée à appréhender le « temps long de l’innovation » (p. 15) ou encore les « longs et tortueux processus d’innovation pédagogique » (p. 11), cette analyse conduit, en particulier, à souligner les crises, les événements (par exemple au niveau des décisions prises au ministère) ou les tendances (comme la désaffection pour les études en sciences) qui déterminent ces processus.
  2. Se réclamant aussi d’une « analyse systémique » (p. 20), l’ouvrage se déploie sur trois axes – éducationnel, communicationnel et technico-pédagogique – et trois niveaux d’analyse, ces derniers conduisant, notamment, de la question de l’autonomisation de l’étudiant (niveau micro) à celle du pilotage politique au niveau du ministère (niveau macro) en passant par celle du management institutionnel, par l’établissement, de l’innovation (niveau méso).
  3. Enfin, loin de relever d’une recherche en surplomb, cet ouvrage s’ancre dans les « pratiques concrètes » des innovateurs. Significatif de ce point de vue, le premier chapitre, rédigé par une des actrices principales du terrain étudié, met en exergue les tensions que doivent assumer les praticiens : entre le développement des ressources TICE et leurs usages (ou leurs non-usages) ; entre l’université locale et ses partenaires ; entre les deux logiques d’innovation et d’organisation.
L’ensemble semble militer pour une recherche « en » innovation, cherchant à « accompagner, voire à accélérer un changement pédagogique et social en émergence » (p. 271).

3Mettant en évidence la triple épaisseur historique, systémique et pratique des processus suscités par le déploiement des TICE, la conjugaison de ces trois dimensions nous paraît constituer un apport méthodologique important. Cet apport est susceptible de concerner probablement non seulement les analyses des usages des TICE – analyses qui, dans les recherches francophones actuelles, dégagent rarement, nous semble-t-il, cette triple épaisseur –, mais aussi les études de bien d’autres phénomènes ou processus, qu’ils se déploient dans l’université ou dans d’autres organisations.

4L’usage, proposé dans ce livre, de cette démarche nous semble toutefois poser une difficulté. Nous nous demandons en effet si l’analyse systémique (2e dimension) ne dispose pas ici d’une importance quelque peu exagérée. Ainsi Geneviève Jacquinot-Delaunay écrit : « C’est la convergence des actions dans les divers espaces-temps de l’activité universitaire, aux trois niveaux macro (ou bureaucratique), méso (ou structurel) et micro (ou opérationnel) du système qui peut, seule […] permettre la réalisation, le suivi et la pérennité de l’innovation » (p. 253). Mais une telle affirmation, positionnant prioritairement l’innovation à la convergence de trois niveaux, ne conduit-elle pas, nécessairement, à rabattre quelque peu l’histoire de ces « processus complexes » (p. 26) (1re dimension) – plus encore : le mouvement qui peut les structurer – sur des interactions entre niveaux du système ? Bien entendu, cette analyse systémique paraît indispensable, en particulier pour ne pas affranchir de nouveaux phénomènes éducatifs – par exemple de tutorat – de leurs contextes institutionnels et politiques d’émergence. Mais suffit-elle cependant pour rendre compte de « l’aventure » (p. 17) – désordonnée, imprévisible, déterritorialisante – que recouvre l’innovation pédagogique, entendue de ce point de vue, par les auteurs eux-mêmes, dans la lignée de la sociologie de l’innovation socio-technique établie par des chercheurs comme M. Callon, B. Latour ou M. Akrich ?

5L’ouvrage fait ainsi signe, nous semble-t-il, vers la nécessité d’une approche davantage centrée sur la dynamique comme telle de l’innovation ou encore sur le fleuve agité qu’elle semble bien engager. Loin de réduire son histoire à sa dimension « chronologique » (p. 260) ou de l’analyser seulement en termes de « tensions » (p. 157) entre niveaux d’enjeux, cette approche permettrait probablement d’accéder aux « événements dynamiques » (p. 260) qui en transforment le cours ou encore aux « agencements » d’acteurs/actants qui l’agitent – ou ne l’agitent pas. Peut-on en effet sans cette approche affirmée en termes de mouvement – plutôt que d’histoire sans doute –, en termes, donc, d’événements, d’agencements ou encore de tendances, comprendre pleinement pourquoi le terrain ici étudié donne lieu, finalement, moins à de l’innovation pédagogique qu’à un développement progressif d’une « culture des TICE » (p. 266) ? Ne peut-on en effet penser que cette absence – probablement relative – d’innovation pédagogique tient essentiellement non seulement à l’absence de convergence des niveaux du système mais aussi à ce que ce terrain ne conduit pas à faire du mouvement – ou de l’agitation – qui traverse l’organisation universitaire un mouvement innovant ?

6Reste que cet ouvrage nous semble constituer une référence pour tous ceux – chercheurs, enseignants ou managers d’université – qui sont intéressés par les usages universitaires des TICE et plus encore, sans doute, par la complexité des transformations contemporaines de nos universités.

7Hugues Choplin

8Directeur du département Technologie et Sciences de l’Homme

9Université de Technologie de Compiègne

10Courriel : <hugues.choplin@utc.fr>

En ligne

Michel Claessens, Science et Communication, pour le meilleur, ou pour le pire ? Versailles, éd. Quae, 2009, 174 p.

11Dans un monde déboussolé où les transformations vont en s’accélérant sous l’effet des progrès de la technoscience et notamment des moyens de communication électronique, la question du contrôle des orientations de la recherche se pose avec une acuité de plus en plus prégnante. Scientifiques, politiques, intellectuels médiatiques en conviennent depuis maintenant un bon quart de siècle. Ainsi, dans les années 1980, Jean-Marc Lévy-Leblond prêchait déjà (dans Mettre la science en culture, Anaïs, 1986) pour un élargissement de la démocratie aux choix scientifiques qui conditionnent l’avenir de notre société en matière de santé, de défense ou d’énergie.

12Aujourd’hui la question est donc moins celle de l’opportunité d’une telle démarche, que de comprendre pourquoi, en dépit d’un assentiment général, il est si difficile de communiquer sur la science, d’intéresser les citoyens aux débats ; non seulement de les en informer, mais encore de leur donner les moyens d’une véritable culture scientifique, pour qu’ils puissent prendre la mesure des enjeux et peser sur les choix. C’est le grand mérite du livre de Michel Claessens que de poser le problème, de l’éclairer à la lumière des tentatives et des échecs d’une telle entreprise. Car si les premières expériences de vulgarisation des connaissances savantes remontent aux « cabinets de curiosité » et au mouvement encyclopédique du Siècle des Lumières, et si plus récemment les pouvoirs publics n’ont pas ménagé leurs efforts pour créer des grands musées, des espaces d’exposition et même des parcs d’attraction consacrés à la science, il faut bien reconnaître que le bilan est pour le moins mitigé, à en juger par la crise récurrente que traversent ces grandes institutions. On peut encore ajouter une lente érosion du lectorat – vieillissant – de la presse de vulgarisation, de même que la difficulté des émissions scientifiques de radio et télévision à trouver et fidéliser un public.

13Le problème, explique Michel Claessens, vient de la façon dont se constitue et évolue la science. En tant que responsable de la communication à la Direction générale de la recherche pour la Commission européenne, l’auteur est bien placé pour en parler. La raison est sans doute liée à la complexification croissante de la science, et d’abord à la masse d’informations qu’elle brasse. Pensez : 16 000 revues publient chaque année un bon million d’articles. À cela s’ajoute son découpage en une multitude de disciplines et de spécialités qui sont sans aucun doute la condition de la poursuite du progrès, mais rendent impossible une vision d’ensemble, ou au moins élargie, des enjeux que recouvrent les domaines les plus sensibles et les plus efficients de la science. « Le champ de la connaissance a été découpé en une multitude de parcelles cloisonnées ! Il s’est produit au cours du siècle passé une formidable balkanisation du savoir qui constitue un frein à la pollinisation croisée des domaines de la recherche et à la conquête de terra incognita. » Et Michel Claessens d’en conclure : « Cette évolution hypothèque fortement les chances pour la société de s’approprier le processus de l’innovation et d’exercer un contrôle sur le développement des technosciences » (p. 41).

14L’auteur pointe aussi le fait que les chercheurs eux-mêmes, confrontés qu’ils sont à la compétition de tous contre tous pour répondre aux exigences croissantes de l’évaluation de leurs travaux, ou pour gagner en visibilité, en moyens et en notoriété, n’ont pas de temps à consacrer à la vulgarisation de leurs travaux. Cette mission, si elle est officiellement reconnue comme faisant partie de leurs obligations de service, est peu ou mal reconnue. Dévalorisée, elle est sous-traitée à des spécialistes qui ne sont pas, ou plus, des chercheurs, ou au mieux abandonnée à quelques vieux savants en fin de carrière.

15Il faut encore ajouter l’ambiguïté croissante du statut des scientifiques autrefois caractérisé par son indépendance. Car la recherche est maintenant de plus en plus financée et soutenue par de grands groupes industriels qui, à l’évidence, s’efforcent de faire prévaloir leurs intérêts et de développer les domaines rentabilisant au mieux leurs investissements. Au final, l’image des scientifiques dans l’opinion publique en a pâti. « Certains même, ajoute Claessens (p. 55), parlent de rupture. Ils l’expliquent par le fait qu’une partie importante de l’univers potentiel de la science et de la technique se situe à des années-lumière de distance des besoins et des aspirations des citoyens. » Alors que le peuple, défend-il sondage à l’appui, aspire surtout à une prise en compte des questions et des doutes de la société (p. 132).

16Que faire ? Claessens plaide pour l’amélioration des processus déjà à l’œuvre, et notamment pour le développement des fameuses conférences consensus, car ce dispositif permet de légitimer la voix des profanes dans les débats et les prises de décision aux côtés des chercheurs et des experts. Le principe est de réunir un panel de citoyens diversifié par l’âge, le sexe, la fonction, la profession pour qu’ils interrogent, puis discutent avec les experts sur des sujets controversés. La perspective est de fournir à l’autorité de décision une information nuancée, qui tienne compte des peurs et des questions des citoyens. En introduisant et en valorisant une culture participative, les conférences consensus « modifient les rapports entre administration, pouvoir politique, experts et citoyens ». Elles offrent « aux autorités la possibilité de conférer à un projet naissant une caution d’ordre scientifique et d’inspiration citoyennes » (p. 161).

17En fait, on reste un peu sur sa faim. Dans la mesure où les conférences consensus n’ont jamais vraiment dépassé le stade d’expériences exceptionnelles, on doute qu’elles puissent modifier l’attitude générale à l’égard de la science. Et pourtant le débat existe bien. Il suffit de voir comment des controverses sur les OGM, le réchauffement de la planète ou la vaccination contre la grippe H1N1, pour ne citer que les plus récentes et les plus célèbres, sont relayées par la presse, la télévision ; comment elles sont sujet à de vastes débat dans l’arène de l’espace public, pour reprendre l’expression d’Habermas, où s’affrontent journalistes et experts de tout acabit, comment elles deviennent le sujet de discussions passionnées entre les citoyens profanes, dans les associations militantes, les repas de famille, autour des machines à café sur les lieux de travail, ou encore dans les bars et autres espaces de sociabilité informelle.

18Étonnamment, Claessens s’intéresse peu au nouveau média qu’est Internet, même s’il évoque la fracture numérique. Pourtant, la toile bruisse d’interminables débats sur les grandes controverses liées à santé, aux choix technologiques ou à l’éthique de la recherche… Le Web 2.0 relaie une masse d’informations plus ou moins véridiques, fondées ou fallacieuses, qui nourrissent les forums de discussion. En même temps, il s’organise, classe et légitime les informations par lesquelles s’esquisse, se structure et parfois se manipule l’opinion publique. Chercheurs experts, acteurs éclairés, inquiets et obsédés du sujet, citoyens obscurs, dilettantes, militants, se rencontrent, se confrontent, lancent des pétitions, organisent des manifestations, font circuler l’information, structurent des mouvements revendicatifs. Tout cela mériterait d’être mieux connu, d’être étudié autrement que par les pouvoirs politiques et les lobbies qui espèrent encore manipuler la force qu’ils représentent. On peut regretter que le livre de Michel Claessens, au demeurant fort intéressant, en ait pas ou si peu traité.

19Paul Rasse

20Directeur du Laboratoire des sciences de l’information et de la communication et du Master professionnel

21Médiation et ingénierie culturelle

22Université de Nice - Sophia-Antipolis

23Courriel : <rasse@unice.fr>

Bruno Frère, Le nouvel esprit solidaire, préface de Luc Boltanski, postface de Jean-Louis Laville, Paris, Desclée de Brouwer, 2009, 430 p.

24Alors que tout le monde, du G 20 à l’Union européenne, en passant par les partis politiques français, déclare réfléchir à un nouveau modèle de société, Bruno Frère vient rappeler que l’associationnisme de 1848 (l’autogestion des ouvriers mettant en commun leurs outils de production sous la Seconde République) trouve aujourd’hui un nouvel élan dans une économie solidaire qui milite pour une utopie forte : l’extension du principe démocratique (un homme, une voix) à la sphère économique.

25Cet ouvrage, dense, qui propose une analyse serrée des textes des auteurs passés et des militants présents, repose sur l’idée suivante : l’économie solidaire est un ensemble de pratiques concrètes, nouvelles et hétérogènes (commerce équitable, finance solidaire, système d’échanges locaux, etc.) mais qui reposent sur un imaginaire, une grammaire sociale, ancienne et cohérente. Cette grammaire qui traverse les siècles a été formulée de manière particulièrement pertinente par Proudhon. Elle lie, de manière très étroite, deux règles morales : la première est une règle d’action ici et maintenant (du travail pour tous) ; la seconde est une règle de commune compétence entre nantis et exclus (union entre affiliés et désaffiliés).

26Tout le travail de Bruno Frère consiste, dans une première partie, à détailler ces deux règles (chapitres 1 et 2) et à montrer que si chacune est présente dans certains courants sociaux du xixe siècle (l’économie sociale, le christianisme social, etc.), elles ne sont liées que dans l’associationnisme, forme de socialisme incarnée par Proudhon. De même, dans une seconde partie, il va montrer comment chacune de ces deux règles, mise entre parenthèse dans l’imaginaire social par le compromis fordiste, ressurgit à la fin des années 1960 (chapitres 4 et 5), mais ne sont liées de manière explicite que dans ce que Jean-Louis Laville a nommé « l’économie solidaire ». Il conclut son texte de manière critique en soulignant la force historique et l’actualité politique de l’imaginaire moral de l’économie solidaire, mais aussi la faiblesse de ce mouvement incapable de transformer cet imaginaire commun en une identité politique commune, en un projet de société alternatif mobilisateur.

27Cet ouvrage qui traverse deux siècles d’histoire des mouvements sociaux est passionnant. D’une part, il invite à redécouvrir les penseurs de 1848 un peu trop vite mis sous l’éteignoir marxiste ; d’autre part, il dresse de manière fine et rigoureuse les contours actuels de l’économie solidaire, la restituant dans toutes ses dimensions (alternative et pragmatique, théorique et empirique). Surtout, ce travail sur les textes s’inscrit dans un cadre théorique qui échappe, sans les ignorer, aux références classiquement mobilisées dans les recherches sur l’économie solidaire (Mauss, Polanyi, Weber, Braudel) pour marier avec bonheur, sociologie pragmatique chère à Boltanski, et philosophie morale de Scheler. D’où un nouvel éclairage, une nouvelle approche qui alimente la réflexion de tous ceux qui cherchent une alternative à la fois concrète et théorique au capitalisme financier.

28Pourtant, cet ouvrage enrichissant n’est pas dénué de certaines déficiences : comme trop d’ouvrages tirés de thèses, il est trop long, trop redondant. Il aurait gagné à être plus nerveux, plus direct. Il repose exclusivement sur une analyse serrée des textes militants, d’où une certaine froideur, un manque de chair. On ne ressent pas cette convivialité qui est pourtant au c œur des pratiques de l’économie solidaire. Il reprend à son compte la thèse d’une économie solidaire dont la matrice intellectuelle serait l’associationnisme ouvrier de 1848, thèse que conteste Cyrille Ferraton (dans Associations et coopérative : une autre histoire économique, Eres, 2007) qui défend l’idée que, en réalité, les pratiques actuelles sont beaucoup plus proches des idées de M. Mauss et de C. Gide que de Proudhon ou Leroux. L’argumentation de la thèse de Bruno Frère aurait gagné en se confrontant directement à cette hypothèse stimulante.

29Malgré ces (légères) faiblesses. Ce livre est remarquable. Tout d’abord, il offre l’occasion d’un échange de qualité entre Luc Boltanski (préface) et Jean-Louis Laville (postface). Le premier soutient sans réserve le travail de l’auteur, mais critique l’économie solidaire (des interventions micro-locales qui ne pèsent pas sur leur environnement), tandis que le second émet des réserves sur le travail du premier (en particulier la pertinence de la distinction, due à Boltanski et Capiello, entre critique artiste et critique sociale), mais souligne l’intérêt scientifique de l’économie solidaire. Rien que pour ce duel apéritif à fleuret moucheté, cet ouvrage vaut le détour. Surtout, en insistant sur l’imaginaire moral commun de l’économie solidaire, Bruno Frère propose, avec les deux règles identifiées, une grille heuristique permettant de définir conceptuellement l’économie solidaire : c’est-à-dire, d’une part, englober toutes les activités qui se réclament de ce secteur (de la société coopérative d’intérêt collectif œuvrant dans le bio, au réseau d’échanges de savoirs, en passant par le groupe de recherche action MB2 ou Artisans du monde) et, d’autre part, écarter celles qui, bien que souvent identifiées à ce secteur, n’en font pas automatiquement partie (entreprises d’insertion, assurances mutualistes, etc.).

30Offrir les moyens théoriques aux acteurs (et aux chercheurs) de se reconnaître par-delà leurs différences et de se distinguer malgré leurs ressemblances est l’intérêt central de ce livre. Enfin, cet ouvrage comble un vide scientifique en jetant les bases d’une histoire contemporaine de l’économie solidaire. En se basant sur des journaux militants peu analysés jusqu’ici, en recoupant des témoignages différents, en rappelant l’importance de l’économie alternative, l’auteur nous permet de comprendre la riche diversité théorique et sociologique des initiatives regroupées aujourd’hui sous le vocable « d’économie solidaire ». Il nous permet alors de mieux saisir les différentes lignes de fracture empêchant jusqu’ici l’unité politique de ce mouvement.

31Un livre riche qui satisfera le chercheur pour la grande maîtrise théorique de l’auteur et sa profonde connaissance d’un secteur encore trop méconnu. Un ouvrage qui donnera au militant motivé les moyens de mieux comprendre les forces et les faiblesses de cette utopie concrète pour laquelle il se bat chaque jour.

32Éric Dacheux

33Groupe « Communication et Solidarité »

34Clermont Université

35Courriel : <eric.dacheux@univ-bpclermont.fr>

Yves Gonzalez-Quijano et Tourya Guaaybess (dir.), Les Arabes parlent aux Arabes : la révolution de l’information dans le monde arabe, Arles, Actes Sud, 2009, 272 p. Khadija Mohsen-Finan (dir.), Les Médias en Méditerranée : nouveaux médias, monde arabe et relations internationales, Arles, Actes Sud, 2009, 400 p.

36L’étude de l’espace médiatique arabe intéresse les chercheurs depuis que cet espace s’est doté dans les années 1990 d’une voix : Al-Jazira. D’autres voix ont émergé depuis lors, traduisant les mutations du monde arabe dans le cadre de la globalisation. Deux livres récents viennent enrichir la réflexion sur ce phénomène.

37Dirigé par Yves Gonzalez et Tourya Guaaybess, le premier décrit les mutations observables dans la fabrication et dans la réception de l’information dans cet espace géoculturel et il le fait selon trois axes : l’espace public, les télévisions satellitaires et Internet. Dans un premier article, Nouveaux médias et nouveaux publics, Jon W. Anderson et Dale F. Eickelman tentent de mettre en adéquation la notion d’« espace public » avec les caractéristiques du public arabe. Ils montrent que cette émergence est devenue possible grâce au décloisonnement des moyens de communication, l’espace virtuel donnant lieu à une expression individuelle et à la multiplication de voix contestataires qui déjouent la censure de l’État. C’est la « mondialisation par le bas » : on investit de nouvelles manières de penser et on réintellectualise les discours religieux et politiques pour suivre les attentes du public. Ces médias deviennent ainsi un miroir de la société civile et de ses transformations à l’image de la Star Academy libanaise qui met en scène les crises identitaires animant les sociétés arabes.

38Une seconde contribution, signée par Isabelle Sourbès-Verger et Florence Sborowski, se propose de comprendre les objectifs visés par les pays arabes avec la création des satellites : Arabsat est un projet de la Ligue arabe visant à consolider l’indépendance de la région ; Nilesat est une réponse de l’Égypte à son exclusion de la Ligue après l’accord de paix séparé avec Israël ; grâce à ce positionnement médiatique, elle devait réintégrer la Ligue arabe sans perdre son statut de leader. Dans un autre article, Mohamed El-Oifi développe une interrogation sur le pouvoir des médias arabes face à l’hégémonie des médias occidentaux. Il montre que de nouvelles chaînes panarabes offrent des voix alternatives à ces derniers mais que, parallèlement, les médias occidentaux sont à l’origine de chaînes destinées au même public pour lequel ils adaptent leurs stratégies. Ainsi, les faibles résultats de la chaîne politique américaine Al-Hurrah ont-ils conduit à une réorientation de la programmation vers le divertissement et à un appui sur certains médias locaux « modérés » (Al-Arabiya et MBC).

39Dans la troisième partie, plusieurs contributions sur « l’Internet arabe », mettent en exergue la révolution engendrée par ce moyen de communication. Yves Gonzalez-Quijano analyse la dynamique des blogosphères arabes, un moyen d’expression individuelle en quête d’une liberté citoyenne défiant répression et tabous tandis que Patrice Chevalier, étudiant le webzine yéménite Marebpress, examine la constitution de nouvelles pratiques journalistiques libérées des pressions de l’État.

40Dirigé par Khadija Mohsen-Finan, le second ouvrage réunit les contributions d’un colloque organisé à Casablanca en 2006. Abordant le journal comme une « fabrique de la mémoire », Jean-Yves Empereur s’est intéressé à la presse francophone égyptienne parue lors de l’expédition de Bonaparte. Un autre texte de Frank Mermier invite quant à lui à aller au-delà d’une représentation de l’espace public arabe centré sur une identité nationaliste ou islamiste pour étudier l’espace public comme « une mosaïque » reflétant « une ubiquité identitaire ».

41Développant une analyse de cet espace depuis la chute du nationalisme arabe, Anis Zellighi rend compte de sa dépolitisation et du rôle dans ce processus des chaînes panarabes principalement animées par la quête du scoop. Khaled Houroub interpelle ceux qui estiment que les médias panarabes peuvent moderniser les mentalités de leur public. Pour cet auteur, les médias arabes agissent en surface. Ils encouragent le débat spectacle. Ils ne cherchent pas à problématiser des sujets ou à donner un point de vue mais à provoquer en ne permettant pas une véritable prise de conscience dans les publics arabes. De ce fait, ceux-ci se contenteraient d’une « protestation à domicile » en manipulant la télécommande, la consommation des médias leur donnant l’« illusion de la liberté ». L’ouvrage s’achève par deux contributions complémentaires. Thomas Deltombe étudie le discours médiatique français comme un lieu de cristallisation d’imaginaires identitaires tandis que Claire-Gabrielle Talon rend compte du processus inverse puisqu’elle montre comment des chaînes telles qu’Al-Jazira ou Iqra cristallisent l’identité musulmane dans une population issue de l’immigration et en quête de reconnaissance.

42Yves Gonzalez-Quijano et Tourya Guaaybess réussissent avec le premier livre le pari de donner une vision assez complète et complexe de la révolution médiatique qui anime le monde arabe bien qu’elle soit freinée par la censure. On peut toutefois s’interroger sur le portrait, plutôt romanesque, dressé de l’émir du Qatar qui semble pouvoir donner une fausse idée de la stratégie de ce monarque, utilisant de fait l’image de marque de sa chaîne pour peser comme un acteur dans l’échiquier régional.

43D’autres pistes de réflexion empruntées dans le second livre viennent opportunément compléter le premier. On peut estimer toutefois que certaines d’entre elles telles que « le pouvoir de penser les relations internationales » gagneraient à être développées. Mais, tout compte fait, l’intérêt de ces ouvrages réside bien dans le fait qu’ils donnent à voir, à travers le prisme médiatique, le monde arabe dans sa complexité et ses paradoxes.

44Hanène Chaâbane

45Université Paris III - Sorbonne Nouvelle et Université de la Manouba (Tunis)

46Courriel : <chaabanehanane@yahoo.fr>

Mis en ligne sur Cairn.info le 12/11/2013
https://doi.org/10.4267/2042/38629
Pour citer cet article
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