CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1La récente disparition de Jacques Marseille a suscité une grande émotion chez ses amis, ses collègues, ses étudiants et ses lecteurs auprès de qui, il y a quelques semaines encore, il demeurait, comme à l’accoutumée, un interlocuteur chaleureux, un chercheur passionné et un polémiste pugnace.

2S’il fallait résumer d’un trait le parcours de cet historien engagé qui vient de s’achever précocement, ce serait sans doute en soulignant son goût du paradoxe, qu’il a mis au service de sa philosophie de la liberté.

3C’est en effet le rejet de la doxa marxiste qui a conduit ce compagnon de route, comme un certain nombre d’historiens au tournant des années 1960, à se détacher du communisme pour se rallier au libéralisme et à ses tenants économique et politiques, notamment les grandes entreprises dont il s’est fait l’historien (de Wendel, L’Oréal). C’est également sur un paradoxe qu’est fondée la démonstration de son fameux livre Empire colonial et capitalisme français. Histoire d’un divorce, ouvrage tiré de sa thèse et constamment réédité depuis 1984. Il y dénonçait ce pont aux ânes consistant à croire que le colonialisme répondrait mécaniquement à une logique économique, en prouvant, chiffres à l’appui, que ce n’était plus le cas de l’empire colonial français depuis la Seconde Guerre mondiale. En s’y accrochant au nom d’une rente de situation médiocre doublée de motivations bassement politiciennes, la IVe République aurait ainsi condamné notre économie à l’obsolescence. Paradoxes également que ses apologies de la crise, seule chance d’« innovation destructrice » ou de l’inflation, vecteur objectif, selon lui, de la croissance du pouvoir d’achat. Paradoxes encore que ses célébrations des succès économiques français, systématiquement masqués par un discours majoritairement défaitiste, voire « masochiste » : on se rappelle son C’est beau la France ! Pour en finir avec le masochisme français, paru en 1993.

4Ces prises de position originales, sans tenir compte de l’opinion dominante et même à contre-courant, Jacques Marseille les a mises au service d’un libéralisme intégral, aussi bien moral que pratique, qui en a fait un champion de la lutte contre le « mal français », identifié aux archaïsmes de l’État, aux privilèges de la fonction publique, aux corporatismes de tout poil et, plus récemment, au « revanchardisme » syndical. Volontiers provocatrices, ses interventions dans les Échos et dans le Point, où il a tenu une tribune hebdomadaire pendant plusieurs années, l’ont progressivement rapproché des dirigeants libéraux dont son titre paru en 2004, La Guerre des deux France. Celle qui avance et celle qui freine, l’a un peu rapidement fait passer pour un des porte-parole quasi officiels. Les attaques, parfois violentes, n’ont pas manqué. Son Grand Gaspillage (2005) a été taxé de poujadisme et son soutien à la réforme des universités dénoncé comme l’expression d’une vassalité affirmée au grand capital.

5Le polémiste ne fera toutefois pas oublier le pédagogue scrupuleux mais aussi novateur que fut Jacques Marseille tout au long de sa carrière. Étudiant brillant, reçu premier à l’agrégation d’histoire en 1969, ce qui ne l’empêchait pas de dénoncer « cette société française biberonnée au concours et qui a toujours besoin de premier de la classe », il a soutenu sa thèse sur la colonisation, sous la direction de Jean Bouvier, et a été recruté à la Sorbonne pour occuper la chaire d’histoire économique et sociale où il a enseigné jusqu’à la fin. Par souci d’élargir son auditoire, il n’a toutefois pas hésité à sortir des sentiers battus du cursus honorum en s’impliquant dans le domaine éditorial, chez Nathan et chez Larousse où il a lancé la collection « À dire vrai » et en se consacrant aux médias. Longtemps formateur au CFJ, collaborateur régulier de nombreuses revues scientifiques ou grand public, il est devenu un visage familier des spectateurs de France 5 en s’imposant comme un des économistes de référence de l’émission « C dans l’air » d’Yves Calvi et Thierry Guerrier.

6Jacques Marseille parrainait également une association d’histoire économique destinée à soutenir les professeurs de lycée en organisant chaque année un voyage d’études à l’étranger. Ayant ainsi eu le plaisir de l’accueillir au printemps 2004 en Corée du Sud, où l’avait attiré cet archétype du modèle asiatique à forte croissance, l’auteur de cet hommage tient à souligner l’ouverture d’esprit et la disponibilité dont fit preuve Jacques Marseille à cette occasion, vis-àvis de questions comme les jeux vidéos, les nouvelles technologies ou les controverses scientifiques, a priori éloignées de ses centres d’intérêt habituels, attestant d’une convergence de vues avec les objectifs de la revue Hermès.

  • Ouvrages de Jacques Marseille

    • Vive la crise et l’inflation, 1983.
    • Empire colonial et capitalisme français. Histoire d’un divorce, 1984, nombreuses rééditions, Prix des Ambassadeurs 2005.
    • L’Âge d’or de la France coloniale, 1986.
    • Le Temps des chemins de fer en France, 1986.
    • La France travaille trop, 1989.
    • Lettre ouverte aux Français qui s’usent en travaillant et qui pourraient s’enrichir en dormant, 1992.
    • C’est beau la France ! Pour en finir avec le masochisme français, 1993.
    • France, terre de luxe, 1999.
    • Nouvelle Histoire de la France, 1999, nlle éd. 2002.
    • Le Journal de la France au xxesiècle, 1999.
    • L’UIMM, cent ans de vie sociale, 2001
    • Les Années Hugo, 2002.
    • France et Algérie - Journal d’une passion, 2002.
    • Le Grand Gaspillage, 2002.
    • Les Wendel, 1704-2004, 2004.
    • La Guerre des deux France. Celle qui avance et celle qui freine, 2004, Prix Jean Fourastié
    • Du bon usage de la guerre civile en France, 2006.
    • Les Bons Chiffres pour ne pas voter nul en 2007, 2007.
    • L’Argent des Français, 2009.
    • L’Oréal 1909-2009, 2009.
    • Pouvez-vous devenir ou rester français ?, 2010.
Pascal Dayez-Burgeon
Directeur adjoint Institut des sciences de la communication du CNRS (ISCC)
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Mis en ligne sur Cairn.info le 12/11/2013
https://doi.org/10.4267/2042/38628
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