CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Revue française des affaires sociales : Comment se situe la France par rapport aux autres pays européens en ce qui concerne l’accueil des jeunes enfants ? Quels objectifs sous-tendent les politiques publiques d’accueil des jeunes enfants en France et en Europe ?

2Claude Martin : La France est un pays généralement classé parmi les plus avancés en matière de politiques familiales et d’accueil de la petite enfance, notamment à l’échelle européenne et a fortiori à l’échelle internationale. Non seulement cette politique déjà ancienne a été impulsée pour faire face à la forte pénurie démographique au xixe et au début du xxe siècle, d’où son objectif nataliste initial, mais elle a aussi considérablement évolué pour tenir compte de défis nouveaux, comme ceux liés aux inégalités sociales et aux inégalités entre les femmes et les hommes, ou encore les défis liés à la montée du chômage (Martin, 2010).

3Aujourd’hui, la situation de la France au regard du reste de l’Europe en matière d’accueil de la petite enfance présente quelques traits saillants. Tout d’abord, l’importance et le rôle tout à fait central joué par l’école maternelle, ou ce que l’on nomme aussi l’école pré-élémentaire. Du fait de son invention dès la fin du xixe siècle, sous l’impulsion de Pauline Kergomard, nommée inspectrice générale des écoles maternelles par Jules Ferry, ministre de l’Instruction publique, l’école maternelle est une réponse originale et très enracinée dans notre pays pour accueillir la petite enfance avec un projet de mixité sociale (Le Bihan et Martin, 2008a). En effet, dès le départ, il était question non seulement de préparer tous les enfants à l’école obligatoire, mais aussi de faire en sorte que les enfants de tous les milieux sociaux se côtoient le plus tôt possible. Aujourd’hui, la France est avec la Belgique l’un des très rares pays à offrir l’accès à cette réponse publique pour tous les enfants de trois ans à six ans, et même à une proportion non négligeable d’enfants entre deux ans et trois ans [2], sans oublier que cet accueil est pratiquement gratuit. C’est donc une première originalité, tout à fait cruciale si l’on veut comparer l’accueil des jeunes enfants à l’échelle internationale et européenne, car, en effet, nombre de pays européens ne proposent rien d’équivalent.

4Par ailleurs, l’offre d’accueil de la petite enfance a considérablement évolué au cours des dernières décennies pour tenir compte de la nécessité pour les femmes d’articuler vie familiale et vie professionnelle. Le fait que près de huit femmes sur 10, nées après 1960, aient un emploi en France – dont près des deux tiers à temps complet – nécessite en effet des réponses de plus en plus diversifiées pour faire face à cet enjeu dit de conciliation entre vie familiale et vie professionnelle (Le Bihan et Martin, 2008b). L’accueil des jeunes enfants en France englobe ainsi des solutions pour accueillir l’enfant en dehors du domicile des parents (crèches et assistantes maternelles) et aussi des solutions pour faciliter l’accueil de l’enfant chez ses parents par un tiers et même, de plus en plus, des réponses pour permettre aux parents – en fait le plus souvent les mères – de s’occuper de leur enfant grâce à des formules de congé parental. Si cette formule du congé parental peut apparaître comme un sacrifice de la vie professionnelle à la vie familiale ou bien encore comme la poursuite d’une logique de familiarisation de l’offre renforçant le modèle de la mère-carer au foyer, elle peut être aussi un moyen pour les ménages, qu’il s’agisse des femmes ou des hommes, de rendre plus souple l’articulation de ces deux sphères de leur existence après la naissance d’un ou de plusieurs enfants. Mais il faut pour cela sans doute privilégier le recours à des formules de congés parentaux variables, à temps partiel, de courte durée, mieux rémunérés et surtout mieux répartis entre mères et pères.

5Sur ce plan, la France est clairement moins avancée que d’autres pays, puisqu’elle n’offre pas de congé parental rémunéré en fonction d’un taux de remplacement du salaire antérieur. Les pays scandinaves, ainsi que l’Allemagne récemment, ont adopté des formules de ce type, ce qui permet que des femmes et également des hommes, ayant un salaire de niveau moyen et élevé, fassent usage de ces congés, là où en France, a été conçu un système permettant surtout de renvoyer les femmes mal positionnées sur le marché du travail vers l’inactivité, ce qui répond à un objectif de réduction du chômage des mères. L’autre dimension sur laquelle la France a pris un important retard concerne la promotion d’une meilleure répartition des rôles entre les mères et les pères, pour que l’égalisation des trajectoires masculines et féminines sur le marché du travail aille de pair avec une nouvelle répartition du travail domestique et de care entre les hommes et les femmes [3]. La mise en œuvre, en janvier 2015, de la prestation partagée d’éducation de l’enfant (PreParE) est certes un incitatif à ce que les parents partagent entre eux ce droit à une prestation monétaire en cas de cessation d’activité ou de réduction de leur temps de travail, en jouant sur la durée de versement ; mais d’une part cette réforme apparaît bien modeste au regard du principe de remplacement du revenu antérieur ou de la règle des quotas appliqués dans d’autres pays pour inciter les pères à faire usage de ce droit à un congé rémunéré, et d’autre part cette réforme intervient bien tardivement par rapport aux pays innovateurs dans ce domaine, comme la Suède, le Danemark ou l’Islande. En Suède, un congé parental de six mois, garantissant 90 % du salaire antérieur et veillant à ce qu’il soit partiellement utilisé par les pères, a été instauré il y a plus de quarante ans (en 1974).

6Malgré ce retard relatif de la France sur cette logique de remplacement du revenu dans le cadre des congés parentaux ou de promotion de l’égalité hommes-femmes dans le travail domestique et de care, par l’instauration de quotas pour les pères ou de mois de congé réservés aux pères, notre pays reste en assez bonne position dans les comparaisons européennes. L’investissement récent et considérable d’un pays comme l’Allemagne dans ces dispositifs ne doit par exemple pas faire oublier son retard accumulé dans le passé pour accueillir les jeunes enfants avant l’école obligatoire, qui a conduit à faire peser cette mission sur les mères uniquement, avec de lourdes conséquences en termes de niveau de fécondité et de taux d’emploi des femmes.

7Nous pouvons encore nous demander à quels objectifs répond finalement cet ensemble de mesures de la politique d’accueil des jeunes enfants. Il serait sans doute réducteur de ne les comprendre qu’en termes de réponses aux besoins des enfants. Ainsi, pour ne prendre que l’exemple français, il est manifeste que cette politique est aussi le résultat d’autres enjeux, dont le moindre n’est certainement pas l’emploi. En effet, en régulant et en facilitant l’emploi des assistantes maternelles préalablement agréées, il était question de lutter contre le travail au noir des « nounous » et de transformer en emplois familiaux des activités non déclarées. De même, en proposant de soutenir l’emploi d’une personne chargée de prendre soin de son enfant chez soi avec un intéressement sous forme de déduction fiscale, il était tout autant question de promouvoir ces emplois familiaux et de toucher les couples bi-actifs des couches moyennes et supérieures. Et il en est de même, avec le droit à un congé parental. Au départ, les usagers visés étaient en fait des usagères et surtout des usagères mal positionnées sur le marché du travail et incitées à passer du statut d’actives (au chômage total ou partiel) à inactives, avec un congé parental rémunéré à un niveau faible. L’autre objectif, consistant à promouvoir une meilleure répartition de ces rôles parentaux entre les femmes et les hommes (grâce à la prestation partagée d’éducation de l’enfant, PreParE), est intervenu bien tardivement. En somme, la politique d’accueil de la petite enfance est profondément inscrite dans un débat plus large, où il est manifestement question de la condition parentale, de la condition salariale, d’emplois, de conciliation, d’égalité femmes-hommes et même, dans une certaine mesure, quoique très insuffisamment, de bien-être des enfants.

8RFAS : En ce qui concerne les politiques publiques, comment sont organisés les âges de la vie en France et, plus particulièrement, le temps de la petite enfance ?

9C.M. : La France a tardé à concevoir une véritable politique des âges de la vie. Non seulement nous avons tendance à segmenter ces âges d’une façon qui manque clairement de fluidité (politique pour les 0-3 ans, combinant diverses formules d’accueil, comme nous l’avons déjà évoqué ; politique pour les 3-6 ans, avec le rôle particulièrement fondamental joué par l’école maternelle par exemple), mais nous avons surtout tardé à envisager une telle politique qui concerne au fond l’ensemble du cycle de vie, tout en tenant compte de la succession des générations. Ainsi, manifestement, notre système de protection sociale a été bâti sur un cycle de vie en trois temps :

  • l’enfance, premier âge de la socialisation primaire et de l’éducation ;
  • l’âge adulte, deuxième âge, centré sur le travail ;
  • le troisième âge, pour lequel le maintien du revenu a constitué l’enjeu principal pour éviter la pauvreté.

10Cette politique des âges à trois temps est aujourd’hui profondément bouleversée avec l’apparition de nouvelles transitions tout à fait problématiques. Ainsi en est-il de la jeunesse qui constitue une importante étape du cycle de la vie, une transition qui va de 14 ans à près de 30 ans, de l’adolescent•e au (à la) jeune adulte, sans que l’on puisse dire qu’existe une véritable politique de la jeunesse en France et ce malgré quelques mesures isolées et très récentes, comme la Garantie jeunes qui, depuis janvier 2017, propose aux jeunes de 16 à 26 ans ayant des ressources précaires un droit à un accompagnement personnalisé vers la formation et vers l’emploi. On est encore bien loin des attentes suscitées par les promesses de la campagne présidentielle de 2012 et très loin également de la façon dont certains pays européens ont conçu de véritables priorités pour la jeunesse, comme les Pays-Bas ou, une fois encore, les pays scandinaves.

11Mais d’autres transitions complexes caractérisent encore notre société contemporaine, comme la situation problématique de ces travailleurs seniors considérés comme « inemployables », qui se retrouvent entre chômage et retraite. Une fois encore, comme l’a bien montré Anne-Marie Guillemard dans ses travaux (Guillemard, 2003), la France fait face à une situation particulièrement délicate depuis plus d’une dizaine d’années en comparaison de nombreux pays européens, du fait de sa « culture de la sortie précoce » du marché du travail. Une autre transition tout aussi délicate, appelant une politique spécifique, concerne la dernière étape du cycle de vie, avec la confrontation aux incapacités, aux maladies chroniques et à la perte d’autonomie, au point qu’a été envisagée la mise en œuvre d’un nouveau risque social dans notre système de protection sociale, un « cinquième risque » ; une promesse maintes fois évoquée et encore une fois reportée pour l’instant, au terme des deux derniers mandats présidentiels (Martin, 2003). Ainsi, au total, ce ne sont plus dès lors trois étapes, mais bel et bien sans doute cinq voire six étapes, dont la succession révèle surtout le poids de ces transitions entre les âges.

12Dans un tel contexte et pour revenir à l’enfance, il est sans doute dépassé de penser de façon aussi segmentée la politique à mener pour les 0-3 ans, isolée de celle que l’on envisage pour les 3-6 ans et sans connecter ces deux politiques avec ce qui va suivre, à savoir l’âge de l’école obligatoire qui, elle-même, appelle des préoccupations spécifiques concernant l’adolescence, puis l’entrée dans la jeunesse et même dans l’âge adulte. Parmi les obstacles à une vision plus intégrée de cette politique des transitions d’âge de la vie, nous pouvons mentionner la complexité institutionnelle, la diversité des tutelles, le découpage entre ce qui relève de la compétence de l’État et ce qui relève des collectivités locales, et aussi entre la part qui revient à la branche famille et celle qui revient à l’Éducation nationale. Cette complexité institutionnelle est en partie responsable de la relative étanchéité entre structures d’accueil de la petite enfance et écoles maternelles. Et ces clivages se répercutent sur le plan des professions mobilisées, de leurs savoirs et de leurs logiques d’action respectifs.

13Une des façons d’innover dans ce domaine serait sans doute de penser en termes de générations et de destins de génération. La question consiste alors à se demander comment vivent et comment vont vivre les enfants qui sont actuellement dans nos formules d’accueil de la petite enfance et qui seront demain à l’école, puis au lycée et à l’université, pour une proportion considérable d’entre eux. À quoi pouvons-nous contribuer à les préparer ? Comment garantir au mieux leur bien-être ? Leurs attentes et leurs modes de vie évoluent rapidement, bien plus vite assurément que la façon dont nous pensons leur futur en tant qu’adulte. Un des défis pourrait être précisément de rapprocher attentes collectives, attentes parentales et attentes de ces nouvelles générations. Nous faisons ainsi l’hypothèse que, compte tenu des évolutions très rapides qu’ont connues au cours des trente ou quarante dernières années aussi bien les proportions d’enfants accueillis dans des structures collectives (de l’école maternelle au lycée et à l’enseignement supérieur), que la valeur des diplômes sur le marché du travail ou encore les branches d’activité et les opportunités d’emploi qu’elles génèrent ou compromettent, il est de plus en plus difficile pour les parents d’aujourd’hui de se représenter à l’aune de leur propre expérience ce que seront les attentes, les choix et les opportunités de leurs enfants. De véritables destins de générations s’esquissent, qu’il faut absolument prendre en compte dans la façon dont nous pensons les attentes et les besoins futurs. Ainsi, l’écart a été manifestement très grand entre le destin générationnel des baby-boomers, bénéficiaires de l’ascenseur social généralisé, et les générations suivantes qui ont perdu ce bénéfice et connu un accroissement impressionnant des inégalités, notamment à l’école. On peut même faire l’hypothèse que cet écart entre les attentes des parents à propos de la trajectoire de leurs enfants et les attentes de ces enfants à leur propre sujet justement risque d’augmenter, de même que pourrait s’avérer problématique la définition d’objectifs à atteindre et de priorités à donner pour les décideurs publics. Nombre de parents se conduisent ainsi comme des parents inquiets du futur pour leurs enfants, du fait du déclassement auquel ils savent que leurs enfants seront confrontés ; des inquiétudes qui les conduisent souvent aussi à mettre une forte pression sur la réussite scolaire, au risque de compromettre le bien-être de leurs enfants.

14RFAS : Quels sont les enjeux à venir pour développer une politique performante des premiers âges de la vie à la jeunesse ?

15CM : Le premier enjeu est probablement, de mon point de vue, celui du bien-être de l’enfant et du jeune. En effet, nombre d’indicateurs internationaux montrent que la France est mal positionnée dans les comparaisons internationales de ce point de vue, en particulier dans les enquêtes qui intègrent les évaluations subjectives et déclaratives des jeunes adolescents, ce qui rejoint les données sur la question du bien-être ou du niveau de satisfaction des Français en général. Parmi ces données, l’enquête diligentée depuis plus de trente ans par l’Organisation mondiale de la santé sur les comportements de santé des jeunes (Health Behaviour in School-aged Children – HBSC) est particulièrement remarquable. Cette enquête, répétée à peu près tous les quatre ans auprès d’environ 1 500 élèves, garçons et filles respectivement de 11, 13 et 15 ans, dans chacun des pays étudiés (plus de 40 pays ou régions – au sens de l’Organisation mondiale de la santé – lors de la dernière vague), constitue un précieux outil non seulement pour observer des évolutions dans le temps, mais surtout pour comparer la situation de ces jeunes dans différents pays. La dernière édition des données de cette enquête confirme un constat inquiétant à propos de la France, déjà établi lors des précédentes, sur un point particulièrement crucial : à savoir la communication entre les adolescents enquêtés et leurs parents (en distinguant la mère et le père). Les réponses à la question : « Est-il facile pour toi de parler des choses qui te préoccupent vraiment (des choses importantes, graves…) avec les personnes suivantes ? Père/beau-père ; mère/belle-mère », avec des réponses qui peuvent s’échelonner de « très facile », « facile », « difficile » à « très difficile » placent la France à la dernière ou à l’avant-dernière place depuis plusieurs vagues de cette enquête. Cette moindre communication fait écho au fameux pessimisme français que l’on retrouve dans de très nombreuses enquêtes d’opinion et soulève incontestablement un ensemble d’interrogations concernant le bien-être de ces jeunes, à rapprocher de données sur l’état de santé (risque suicide, dépression, souffrance psychique, consommation de psychotropes, alcoolisation, etc.). Si l’on semble s’éloigner de la petite enfance, il faut, me semble-t-il en tenir compte pour appréhender ce qui pourrait constituer des priorités pour la promotion du bien-être. Une des questions posées en France concerne le bien-être à l’école et le climat ou les méthodes des apprentissages.

16Cette préoccupation pour la question du bien-être et du « bien-vivre » n’est certes pas nouvelle, mais elle connaît un très important regain depuis quelques années, et il est nécessaire que le domaine de la petite enfance y soit représenté. Pas nouvelle, en effet, puisqu’elle a commencé à se développer dès les années 1970, à partir de la critique de l’indicateur hégémonique et réducteur de la croissance du produit intérieur brut – PIB (voir le rapport Meadows du Club de Rome, de 1972, intitulé « Halte à la croissance » ou les travaux de Richard Easterlin et son fameux paradoxe démontrant qu’au-delà d’un certain seuil, la croissance ne s’accompagne d’aucune amélioration du niveau de bien-être de la population, ou bien encore les travaux d’Amartya Sen sur les « capabilités » ou libertés concrètes, à l’origine de la création de l’indicateur de développement humain – IDH du programme des Nations unies pour le développement, en 1990) [Sen, 1970 ; Meadows et al., 1972 réédité en 2012 ; Easterlin, 1974]. Cette réflexion a connu ensuite de nombreux prolongements, en France y compris, avec la remise du rapport de Patrick Viveret, « Reconsidérer la richesse », au secrétaire d’État à l’Économie solidaire en 2002 ou bien encore les réflexions de la commission Stiglitz, Sen et Fitoussi (2009) sur la mesure des performances économiques et du progrès social.

17Tous ces travaux convergent et insistent sur la difficulté de rendre compte par un indicateur unique de l’état de bien-être. Une des dernières manifestations de ce consensus a été portée par la directrice des statistiques à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), Martine Durand, qui a promu le recours à l’idée de « qualité de vie » ou de « mieux vivre » et publié un rapport intitulé How’s Life ?, en 2011. Une application a même été développée en ligne pour produire un « index de mieux vivre » (Better Life Index) qui propose de classer les 34 pays membres de l’OCDE sur une échelle tenant compte d’un ensemble de variables – concernant le logement, le revenu, l’emploi, la vie sociale, l’environnement, l’éducation, la gouvernance, la santé, la sécurité –, et aussi de la satisfaction éprouvée concernant son existence et de l’équilibre entre vie personnelle et professionnelle. Une fois encore, les résultats et le positionnement de la France sont assez contre-intuitifs au regard du niveau d’investissement public et des performances des politiques publiques dans des domaines aussi variés que la santé, la famille, le social, l’éducation. On pourrait s’attendre à une meilleure position dans ces classements.

18Ces évolutions se sont encore traduites, en 2016, par le développement d’une réflexion sur la notion d’investissement social (voir l’initiative conjointe de France stratégie et de la Caisse nationale des allocations familiales – CNAF [Heim, 2017]). En reprenant certaines des idées que véhiculaient au xxe siècle les défenseurs de la notion de capital humain, les promoteurs de l’investissement social, aujourd’hui, semblent bien tout à fait sensibles à ces enjeux de bien-être et de qualité de vie. La thèse semble pouvoir s’énoncer ainsi : il est nécessaire d’investir dans l’enfance et même dans la prime enfance, de lui donner la priorité, car toute négligence de ce point de vue fragilisera la société de demain. En somme, il vaut mieux prévenir que guérir, et cette logique de prévention implique de tenir compte des premiers moments de la vie.

19Nous pouvons noter l’orientation principalement économique, voire comptable de cette perspective d’investissement social. Dans les écrits de certains de ses promoteurs, à commencer par James Heckman, prix Nobel d’économie en 2000, l’investissement social est principalement défendu en termes de dépenses évitées dans le futur. En d’autres termes, la force de l’argument consiste à démontrer économétriquement qu’1 dollar – ou 1 euro –, investi aujourd’hui pour le très jeune enfant, permet d’éviter de dépenser 7 ou 8 dollars – ou euros – dans 20 ans. Un tel argument a certes du poids pour un décideur public soucieux des dépenses de l’État et des collectivités, mais il peut manquer sa cible qui doit demeurer la question du bien-être de l’enfant, du jeune, puis de l’adulte. Et c’est sans doute à ce niveau que la réflexion doit encore se développer. Qu’en est-il du bien-être, de sa mesure et, aussi, à quelles conditions peut-il être promu ? Comment tenir compte le mieux possible de cette perception subjective et collective, voire culturelle du bien-être ? Qu’en est-il également de la normativité, des prescriptions sociales, des responsabilités individuelles, parentales, collectives, étatiques dans cette promotion du bien-être ? Comment par exemple éviter que ces logiques d’investissement social et de prévention se traduisent par une série d’injonctions qui se fassent aux dépens des plus fragiles ? Comment éviter encore que certains arguments conçoivent le bon investissement en termes de couches ou de parties de la population (et de l’enfance) qui ne vaudraient pas un investissement collectif, répétant la logique du blaming the victim (« faire porter la responsabilité sur la victime ») ? Comment apprécier également les destins de générations ? Qu’en est-il de la résilience de celles-ci, qui soumises à un même ensemble d’épreuves, parviennent ou non à convertir l’épreuve en forces ou en expériences, en d’autres termes, en rebonds ?

20Nous ne sommes probablement qu’au début de ces réflexions et de leurs éventuels prolongements pour penser la qualité de l’accueil de l’enfance. Mais ces questions sont absolument fondamentales de mon point de vue, tant il y va de la « générativité », pour reprendre le terme d’Erik Erikson, de nos générations d’adultes qui se doivent de penser le monde qu’ils laissent à leurs enfants, le monde d’après notre propre disparition.

Notes

  • [1]
    Cet échange s’est déroulé par mail entre décembre 2016 et février 2017.
  • [2]
    Un peu moins de 12 % d’entre eux sont scolarisés à la rentrée 2016, sachant que cette proportion était d’un tiers au début des années 2000 et même encore supérieure dans certaines régions de France, comme la Bretagne.
  • [3]
    Des progrès ont néanmoins été obtenus avec la formule du Complément de libre choix d’activité à temps partiel. En effet, celle-ci permet aux mères ou aux pères d’arrêter ou de réduire leur activité professionnelle pour s’occuper de leur enfant de moins de 3 ans. Si les pères ne représentent que 3,7% des bénéficiaires du CLCA, en revanche ils représentent 71% de ceux qui prennent un congé parental à temps partiel (à comparer aux 45% de mères en congé parental à temps partiel).

Références bibliographiques

  • Guillemard A.-M. (2003), L’Âge de l’emploi. Les sociétés à l’épreuve du vieillissement, Paris, Armand Colin, 288 p.
  • Heim A. (2017), « Peut-on estimer le rendement de l’investissement social ? », La Note d’analyse, n° 52, janvier, 8 p., [en ligne] http://www.strategie.gouv.fr/sites/strategie.gouv.fr/files/atoms/files/na-52-investissement-social-ok.pdf.
  • En ligneLe Bihan-Youinou B. et Martin C. (dirs.) (2008a), Concilier vie familiale et vie professionnelle en Europe, Rennes, Presses de l’École des hautes études en santé publique, collection « Lien social et politiques », 384 p.
  • En ligneLe Bihan-Youinou B. et Martin C. (2008b), « Public Childcare and Preschools in France. New Policy Paradigm and Path Dependency », in Scheiwe K. and Willekens H. (éds.), Childcare and Preschool Development in Europe : Institutional Perspectives, Londres, Palgrave Macmillan, p. 57-71.
  • En ligneMartin C. (dir) (2003), La Dépendance des personnes âgées. Quelles politiques en Europe ?, Rennes, Presses universitaires de Rennes, collection « Res Publica », 372 p.
  • Martin C. (2010), « Les politiques de la famille », in Borraz O. et Guiraudon V. (éds.), Politiques publiques. Changer la société. Paris, Presses de Science Po, p. 31-55.
  • Meadows D., Meadows D. et Randers J., (2012) Les Limites à la croissance (dans un monde fini), Réédition du rapport Meadows (MIT) remis au Club de Rome en 1972, Paris, Rue de l’échiquier, collection « Initiale(s) DD », 408 p.
  • Sen A. (1970), « The impossibility of a paretian liberal », Journal of Political Economy, vol. 1, n° 72, 6 p., [en ligne] https://dash.harvard.edu/bitstream/handle/1/3612779/Sen_ImpossibilityParetian.pdf?sequence=4.
  • Stiglitz J., Sen A. et Fitoussi J.-P. (2009), « Rapport de la commission sur la mesure des performances économiques et du progrès social », remis à Nicolas Sarkozy, président de la République en septembre 2009, Paris, La Documentation française, 324 p, [en ligne] http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/094000427.pdf.
  • Viveret P. (2002), « Reconsidérer la richesse », Rapport remis à Guy Hascoët, secrétaire d’État à l’Économie solidaire, Paris, La Documentation française, 135 p., [en ligne] http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/024000191.pdf.
Claude Martin [1]
Sociologue, directeur de recherche au Centre national de recherches scientifiques (CNRS) ; membre de l’UMR 6051 Arènes (ex-CRAPE, CNRS, Université de Rennes, Sciences Po Rennes, EHESP) ; titulaire de la chaire CNAF « Enfance, parentalité et bien-être ». Ses travaux de recherche portent sur la comparaison des systèmes de protection sociale en Europe, en particulier les politiques publiques dans les secteurs de la famille, de l’enfance et des personnes âgées.
  • [1]
    Cet échange s’est déroulé par mail entre décembre 2016 et février 2017.
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 18/07/2017
https://doi.org/10.3917/rfas.172.0301
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