CAIRN.INFO : Matières à réflexion
linkThis article is available in English on Cairn International

Introduction

1Ces dix dernières années, les progrès techniques ont transformé l’extraction du gaz naturel contenu dans les roches de schiste en une activité rentable, conduisant à un essor de l’exploitation de cette source d’énergie à l’échelle mondiale. Des procédés relativement nouveaux, comme la fracturation hydraulique, ont permis aux entreprises du secteur de l’énergie d’accéder à des ressources en gaz « non conventionnelles », dont l’extraction était jusqu’alors jugée trop difficile ou trop coûteuse. Parmi ces ressources figurent les gisements de gaz très profonds, ainsi que le gaz contenu dans des réservoirs compacts et imperméables, le gaz piégé dans des couches de charbon ou encore celui retenu dans des roches sédimentaires à grain fin connues sous le nom de roches de schiste.

2La France pourrait être dotée de la plus grande réserve de gaz de schiste d’Europe occidentale, mais elle interdit la fracturation hydraulique et l’exploration des ressources potentielles accessibles par fracturation. Si 80 % de la population française est opposée à la fracturation, l’ex-président de la République Nicolas Sarkozy s’est récemment prononcé en faveur d’une exploration des ressources potentielles, au nom de l’emploi et de l’indépendance énergétique.

3Le gaz naturel est un combustible fossile issu de la décomposition, pendant des millions d’années, d’organismes enfouis dans le sous-sol et exposés à une chaleur et à une pression intenses. L’énergie solaire que ces organismes végétaux et animaux avaient absorbée est emmagasinée dans le gaz.

4Traditionnellement, l’extraction du gaz naturel s’effectue à partir d’un forage pratiqué dans des roches poreuses où le combustible peut être aisément pompé jusqu’à la surface. Cependant, aux États-Unis, les ressources de ce type sont en grande partie épuisées, si bien qu’actuellement, dans 90 % des cas, le développement de nouveaux gisements terrestres de pétrole ou de gaz fait appel à une forme quelconque de fracturation, et que 60 % du gaz naturel produit par les États-Unis est extrait au moyen de ce procédé.

5Toutefois, cette technique est aujourd’hui controversée aux États-Unis en raison de ses retombées potentielles sur l’environnement et la santé. Ainsi, selon un sondage réalisé en 2014 par l’institut Pew (Pew, 2014), 41 % des personnes interrogées y sont favorables tandis que 47 % y sont défavorables ; 12 % sont indécis.

6L’expérience des États-Unis en matière de fracturation hydraulique pourrait peut-être aider la France à mieux évaluer les avantages et les risques dans ce domaine.

La fracturation hydraulique

7La fracturation hydraulique n’est pas une technique nouvelle. Lorsqu’elle est apparue, dans les années 1940, les entreprises foraient des puits verticaux et injectaient de l’eau sous pression dans la roche pour libérer le gaz. L’exploitation du gaz naturel a connu un véritable essor dans les années 1990, lorsque le forage horizontal est apparu et a été associé à la fracturation hydraulique. Il est alors devenu possible de creuser jusqu’à 3000 mètres de profondeur, puis de dévier la trajectoire du forage pour forer horizontalement sur plusieurs centaines de mètres, de manière à atteindre le gaz piégé dans les couches de schiste. Le forage horizontal permet d’obtenir une productivité trois à cinq fois supérieure à celle des puits verticaux.

8Une opération de fracturation hydraulique se déroule en plusieurs étapes. La première consiste à forer un trou (le puits) de 300 à 1200 mètres de profondeur, avant d’y installer un tubage en acier et de combler l’espace entre le tubage et les parois du puits avec du ciment afin de protéger les eaux souterraines et d’éviter les fuites de gaz. Il faut répéter cette opération plusieurs fois, en introduisant des tubages de diamètre décroissant, jusqu’à une profondeur comprise entre 2000 et 3000 mètres (soit une profondeur nettement supérieure à celle où se trouvent les aquifères), où le gaz de schiste est accessible. Un perforateur est ensuite descendu dans la section horizontale du puits et provoque des explosions qui fracturent le schiste. L’étape suivante consiste à injecter sous haute pression, dans les fractures, 11000 à 19000 m3 de liquide de fracturation, composé d’eau provenant des ressources souterraines ou superficielles et additionnée de produits chimiques et de sable. Cette opération permet d’agrandir les fractures et de libérer le gaz.

9L’eau et le sable utilisés pour maintenir les fractures ouvertes représentent 98 à 99,5 % du liquide de fracturation, le reste étant constitué d’adjuvants chimiques destinés à réduire le frottement, à détruire les microbes qui risqueraient d’obstruer le puits et à prévenir la corrosion des tubages, ainsi que d’acides dont le rôle est de limiter les dommages causés par la boue de forage. Certains de ces adjuvants sont des substances cancérigènes ou des polluants dangereux, mais leur nature exacte est généralement inconnue, parce que les industriels soutiennent que la formule du liquide de fracturation est un secret industriel (Maule et al., 2013). La composition du liquide de fracturation dépend en réalité des caractéristiques de chaque puits.

10Sous l’effet du relâchement de la pression à l’intérieur du puits, le gaz remonte vers la surface, de même que l’eau « de production » ou « de retour » chargée de produits chimiques, de sels et d’éléments radioactifs présents à l’état naturel dans la roche de schiste (3 à 80 % de cette eau correspondent à celle qui a été initialement injectée). L’eau de retour est stockée sur le site même, dans des citernes ou des fosses, avant d’être traitée puis rejetée dans les eaux superficielles, réinjectée dans des puits profonds ou recyclée, avec ou sans traitement, pour être réutilisée dans d’autres opérations de fracturation.

11Aux États-Unis, même lorsqu’on le retrouve dans les eaux souterraines ou de surface, le liquide de fracturation échappe à la réglementation de l’Agence fédérale pour la protection de l’environnement (Environmental Protection Agency, EPA) parce qu’en 2005, la fracturation a bénéficié d’une dérogation à la loi sur la qualité de l’eau potable (Safe Drinking Water Act). Cette dérogation, connue sous le nom de Halliburton Loophole, a été introduite au moment où la compagnie Halliburton, ex-employeur du vice-président Dick Cheney, commença à recourir à la fracturation.

12Les États-Unis disposent du plus grand secteur gazier du monde. Selon l’Agence fédérale d’information sur l’énergie (Energy Information Administration, EIA), en 2012, la nation disposait de plus de 9000 milliards de mètres cubes (Gm3) de réserves identifiées de gaz naturel et de liquides de gaz naturel, ces réserves pouvant être récupérées dans des conditions économiquement rentables compte tenu du prix courant du marché (EIA, 2014). L’EIA estime en outre à environ 62 000 Gm3 les réserves de gaz naturel « techniquement récupérables » (c’est-à-dire pouvant être récupérées en l’état actuel de la technique, abstraction faite de toute considération de rentabilité économique), ce qui représente théoriquement 92 ans de consommation, le pays consommant environ 670 Gm3 de gaz naturel par an.

13Environ 45 000 puits de gaz de schiste sont actuellement en exploitation aux États-Unis et la production de gaz naturel devrait augmenter de 56 % entre 2012 et 2040 (EIA, 2014). L’abondance du gaz naturel en fait une source d’énergie relativement bon marché.

Les avantages du gaz naturel

14Aux États-Unis, le gaz naturel permet de produire 27 % de l’électricité [1]. Environ les deux tiers du gaz naturel produit sur le territoire américain sont utilisés pour fabriquer des produits chimiques, des produits pharmaceutiques et des engrais, ainsi que pour le chauffage et la climatisation.

15L’essor du gaz naturel a permis aux États-Unis de réduire fortement leur dépendance énergétique à l’égard de pays ou régions tels que la Russie ou le Moyen-Orient et, par conséquent, de renforcer leur sécurité énergétique.

16Selon une étude réalisée en 2011 par le cabinet IHS (IHS Global Insight, 2011), prestataire mondial de services d’information, en 2010, l’exploitation du gaz de schiste avait permis de créer plus de 600 000 emplois aux États-Unis, chiffre qui devrait atteindre 870 000 en 2015 et 1,6 million à l’horizon 2035. La production de gaz de schiste stimule l’économie locale parce qu’elle est une source d’emplois, de redevances pour les propriétaires fonciers et de recettes fiscales. Ainsi, bien qu’il existe des différences selon les États, lorsqu’un propriétaire foncier détient les droits miniers, il peut percevoir un bonus d’entrée généreux, puis des redevances si du gaz est découvert et continue d’être produit.

17D’après l’IHS, la production de gaz de schiste pourrait, au cours des vingt-cinq années à venir, engendrer plus de 933 milliards de dollars de recettes fiscales pour les autorités locales, les États fédérés et l’État fédéral. En 2010, elle a contribué à hauteur de plus de 76,9 milliards de dollars au produit intérieur brut (PIB) des États-Unis, chiffre qui devrait atteindre 118,2 milliards en 2015 et 231,1 milliards en 2035.

18Les fabricants de biens de consommation courante et les industriels de la sidérurgie tirent également parti du faible prix du gaz naturel, qui leur permet d’avoir un avantage concurrentiel sur les marchés mondiaux, ce qui stimule les exportations et la création d’emplois. Selon la National Association of Manufacturers, organisation représentative des entreprises du secteur manufacturier, la production de gaz de schiste et le faible prix du gaz naturel devraient être à l’origine de la création d’un million d’emplois dans le secteur manufacturier à l’horizon 2025.

19Enfin, le gaz naturel est présenté comme une source d’énergie susceptible de contribuer au ralentissement du réchauffement climatique parce que sa combustion émet moins de dioxyde de carbone (CO2) que celle de n’importe quel autre combustible fossile. De surcroît, un recours accru au gaz naturel permet de produire moins d’émissions à partir du charbon, qui est une source d’énergie polluante.

Les inconvénients du gaz naturel

20Néanmoins, une récente étude consacrée à la consommation énergétique mondiale (McJeon et al., 2014) montre qu’à long terme, un gaz naturel bon marché ne ralentira pas le réchauffement climatique parce que ce combustible sera alors en concurrence, non seulement avec le charbon, mais aussi avec des sources d’énergie plus propres, comme l’énergie nucléaire et les sources d’énergies renouvelables, par exemple l’énergie éolienne ou solaire. De fait, en 2013, les nouveaux investissements dans les énergies renouvelables ont atteint leur niveau le plus faible depuis 2010, soit 56 milliards de dollars, tandis que les investissements dans les secteurs gazier et pétrolier ont atteint 168,2 milliards de dollars, soit plus du double du montant investi en 2009. De surcroît, le faible coût du gaz naturel pourrait entraîner une hausse de la consommation totale d’énergie et remettre ainsi en cause les progrès réalisés grâce à l’application de mesures en faveur de l’efficacité énergétique.

21Le gaz naturel est principalement composé de méthane, un gaz à effet de serre qui, en l’espace de vingt ans, piège plus de 84 fois plus de chaleur dans l’atmosphère que le CO2. Environ un tiers du réchauffement climatique actuel est dû aux polluants climatiques de courte durée, dont le méthane. En 2012, la production de gaz naturel était la deuxième source d’émissions anthropiques de méthane aux États-Unis (EPA, 2014).

22Pendant les opérations de fracturation, du méthane s’échappe dans l’atmosphère par les vannes pneumatiques utilisées sur le site de forage pour la régulation, par d’autres équipements installés sur le site de production ou encore lors de l’évacuation de gaz excédentaire. Il est possible d’y remédier en faisant appel à des vannes étanches ou produisant peu de rejets et en améliorant la détection et la réparation des fuites. Les équipements de complétion qui produisent moins d’émissions (ou équipements de « complétion verte ») permettent de récupérer le méthane excédentaire, de le traiter puis de l’envoyer dans un gazoduc pour le vendre. À compter de janvier 2015, l’EPA exigera de tous les producteurs de gaz naturel qu’ils fassent appel à des pratiques de « complétion verte ». Jusqu’à cette date, ils sont autorisés à brûler le gaz dans des torchères. Selon une étude réalisée par ICF International, le recours à des technologies et méthodes permettant de maîtriser les émissions pourrait permettre aux entreprises du secteur gazier d’économiser plus de 164 millions de dollars par an (ICF, 2014).

23Une incapacité à réduire les émissions de méthane associées à la production de gaz naturel pourrait annuler les avantages climatiques éventuels de ce combustible. Or personne n’a quantifié précisément ces émissions ni n’a déterminé à quelle étape du processus de production elles ont lieu. Dans ce contexte, l’Environmental Defense Fund (EDF), une organisation de défense de l’environnement, réalise actuellement, avec le concours d’une centaine de partenaires, une étude qui a pour objectif de quantifier le méthane relâché tout au long de la chaîne d’approvisionnement en gaz naturel. Cette étude, qui comporte seize volets, doit s’achever fin 2014.

24L’essor de la production de gaz naturel a également entraîné une hausse des rejets de composés organiques volatils (COV), tels que le benzène et autres polluants atmosphériques dangereux, potentiellement nocifs pour la santé des populations qui vivent à proximité des installations et celle des travailleurs employés dans le secteur gazier. Les COV peuvent provoquer des cancers ou des problèmes respiratoires, les particules ont parfois des conséquences cardiaques et pulmonaires, les oxydes d’azote réagissent avec les COV pour former de l’ozone et, à certains niveaux de concentration dans l’air, l’hydrogène sulfuré risque d’entraîner des intoxications dont l’issue peut être fatale. Ces différents polluants proviennent des équipements ou véhicules alimentés au diesel ou au gaz naturel, de la production du gaz et de fuites au niveau des installations de stockage, des gazoducs et des vannes.

25Bob et Lisa Parr vivent entourés de puits de gaz dans le comté de Wise au Texas, situé sur une vaste formation schisteuse connue sous le nom de Barnett Shale. Souffrant depuis plusieurs années de saignements de nez, de nausées, d’acouphènes et d’éruptions cutanées qu’ils imputaient à des émissions toxiques liées à la production de gaz, ils ont engagé des poursuites à l’encontre de la compagnie Aruba Petroleum et ont récemment obtenu 2 925 millions de dollars de dommages et intérêts. Bien qu’Aruba ait fait appel, cette affaire mérite d’être citée parce que c’est la première fois que des plaignants obtiennent gain de cause dans une procédure qui établit un lien entre les émissions toxiques provenant de la production de gaz et de pétrole et des problèmes de santé rencontrés par les riverains. Les Parr résident à proximité de Denton, première ville du Texas à avoir voté pour l’interdiction de la fracturation, en novembre 2014.

26Aux États-Unis, il revient principalement aux États fédérés de réglementer l’extraction de gaz et de pétrole, y compris en faisant appliquer la loi fédérale sur la lutte contre la pollution atmosphérique (Clean Air Act), et les règles sont très variables d’un État à l’autre. Le premier règlement fédéral sur la pollution de l’air visant la fracturation hydraulique a été celui que l’EPA a adopté pour imposer le recours aux pratiques de « complétion verte ». Nombreux sont cependant ceux qui jugent ce texte insuffisant. Ainsi, en mai 2014, des associations de défense de l’environnement et des associations de riverains ont demandé à l’EPA de faire usage du pouvoir que lui confère le Clean Air Act et d’adopter des normes ambitieuses pour limiter les quantités de benzène, de formaldéhyde et d’autres substances chimiques nocives qui peuvent être émises par les puits et équipements de production de gaz et de pétrole.

27Les grandes quantités d’eau utilisées lors des opérations de fracturation comportent en effet de nombreux risques pour l’environnement. En premier lieu, le prélèvement de volumes d’eau aussi importants peut constituer une menace pour l’approvisionnement en eau potable, en termes de quantité disponible comme de qualité. En second lieu, un déversement ou une fuite de liquide de fracturation peut entraîner une contamination des eaux de surface et souterraines. Si les puits ne sont pas correctement construits, le liquide peut se frayer un chemin à travers des défauts du tubage en acier ou du conduit en ciment et polluer les aquifères et les eaux souterraines en transportant les métaux et éléments radioactifs présents à l’état naturel dans le sous-sol. Ainsi, une récente étude (Darrah et al., 2014) portant sur huit puits d’eau pollués par du méthane a imputé les fuites de méthane à des défauts au niveau du ciment, des tubages et de la construction de la partie souterraine des puits.

28Par ailleurs, les eaux de retour peuvent s’infiltrer dans les eaux de surface ou souterraines à la suite d’accidents de véhicules ou de fuites des installations de stockage qui se trouvent sur le site. De surcroît, si les eaux usées ne sont pas correctement traitées avant d’être éliminées, elles risquent de polluer les masses d’eaux superficielles. L’EPA réalise actuellement une étude sur les conséquences de la fracturation sur les ressources en eau potable à chaque phase du processus. Un projet de rapport devrait être publié cette année et pourrait constituer la première étape vers une réglementation fédérale sévère de la fracturation.

29Du fait de la forte augmentation du recours à la fracturation hydraulique, une quantité croissante de déchets radioactifs remonte plus rapidement des formations schisteuses, dans lesquelles des métaux radioactifs sont présents à l’état naturel. Certains de ces métaux peuvent se dissoudre dans le liquide de fracturation et le contaminer ; d’autres restent dans les débris et dans la roche forée et sont finalement remontés en surface. La réglementation relative à l’élimination des déchets de fracturation diffère selon les États, mais il n’est pas rare que les déchets radioactifs finissent dans des décharges qui ne sont pas équipées pour les traiter et à partir desquelles ils risquent de polluer les eaux souterraines.

30Depuis peu, de nombreux témoignages laissent penser que la « fracturation provoque des séismes ». En règle générale, les secousses sont provoquées par l’injection dans des puits profonds des eaux usées à éliminer. Ainsi, d’après l’association Seismological Society of America, le nombre de séismes recensés dans le Centre et l’Est des États-Unis a sensiblement augmenté ces dernières années, et cette hausse coïncide avec l’augmentation du recours à la fracturation et à l’injection des eaux usées dans des puits au Colorado, dans l’Oklahoma, au Texas, dans l’Arkansas et dans l’Ohio. L’association a également récemment révélé que les séismes provoqués par la réinjection des eaux usées pouvaient se produire à des dizaines de kilomètres du puits, soit à une distance très supérieure à ce qui était imaginé jusqu’alors.

31Geoff Abers, chercheur en sismologie au Lamont-Doherty Earth Observatory, un département de recherche qui dépend de l’université de Columbia, à New York, cherche à vérifier ces assertions. Il conduit actuellement une étude pour déterminer si des séismes pourraient être provoqués par l’injection d’eaux usées provenant de la fracturation ou d’autres méthodes d’extraction du pétrole et du gaz qui nécessitent d’éliminer de grandes quantités de liquide. Il explique que les eaux usées sont injectées dans des puits profonds (dont certains reçoivent jusqu’à un million de barils d’eau par mois) et sont absorbées par des formations poreuses ; la pression augmente progressivement, réveillant parfois des failles inactives. Certains puits peuvent fort bien être utilisés pendant dix à quinze ans sans aucun incident, tandis que dans d’autres cas, les séismes se produisent rapidement. « On ignore pourquoi certains puits provoquent des séismes et d’autres non », explique le chercheur. « On sait très peu de choses sur la trajectoire suivie par le liquide en profondeur et sur le niveau de la pression, de même qu’on ne sait pas si des puits abandonnés se trouvent à proximité. » En général, les chercheurs n’ont connaissance que des séismes relativement puissants, mais si la surveillance était meilleure, ils pourraient déceler les signes précurseurs d’une montée des tensions et les failles proches de la rupture.

32La fracturation elle-même peut aussi faire trembler la terre. Ainsi, une étude portant sur 400 séismes de faible magnitude survenus en 2013 dans l’Ohio révèle que ce sont les opérations de fracturation elles-mêmes qui ont causé les secousses, déclenchant les premières manifestations de sismicité jamais observées dans la région (Friberg et al., 2014).

33Enfin, la fracturation hydraulique peut également être une source de pollution lumineuse et sonore à cause des opérations de forage, des pompes et des véhicules. Elle donne lieu à la circulation d’engins lourds, si bien que les accidents de la circulation sont plus fréquents. Les populations qui vivent à proximité de sites de fracturation rencontrent également plus de problèmes sociaux du fait de l’arrivée massive de travailleurs.

Les populations locales (Communities[2]) et la fracturation

34Parce qu’elles ont besoin du revenu lié à la production de gaz, les populations défavorisées et les minorités acceptent souvent la fracturation hydraulique (Apple, 2014). N’ayant que peu de marges de man œuvre et peu de moyens pour peser les avantages et les inconvénients de cette pratique, elles acceptent souvent une indemnisation plus faible et une réglementation moins stricte que la population dans son ensemble. Les minorités peuvent de ce fait subir la pollution de leur environnement, devoir faire face à des loyers élevés ou voir la valeur de leur bien immobilier diminuer. De surcroît, les populations défavorisées sont déjà susceptibles d’avoir davantage de problèmes de santé tout en ayant difficilement accès aux soins, si bien qu’elles sont plus sensibles à la pollution.

35La Caroline du Nord, qui, jusqu’à début 2014, appliquait un moratoire sur la fracturation, examine actuellement les avantages et les inconvénients de cette technique ainsi que les règles de sécurité et devrait la légaliser au printemps 2015. Des chercheurs de l’université Chapel Hill de Caroline du Nord ont analysé des données de recensement recueillies aux États-Unis entre 2007 et 2011 et constaté que les populations composées à plus de 50 % de personnes de couleur étaient plus de 4,2 fois plus susceptibles de louer leurs terres pour les besoins d’opérations de fracturation que celles comprenant moins de 10 % de personnes de couleur. Les membres de ces groupes avaient loué environ 50 % de leurs terres pour des opérations de fracturation (Werder, 2014).

36Dans un nouveau rapport, l’organisation de défense de l’environnement Natural Resource Defense Council analyse des données relatives à la santé environnementale dans l’État de Californie afin d’identifier les populations les plus touchées par les conséquences des forages gaziers et pétroliers. Elle constate que 14 % des Californiens résident actuellement à moins d’un kilomètre et demi d’au moins un des 84 000 puits de pétrole ou de gaz répartis sur le territoire de l’État. Plus d’un tiers d’entre eux (1,8 million) appartiennent à des groupes qui subissent déjà de manière disproportionnée les effets de la pollution et 92 % sont des personnes de couleur. Ces populations sont composées à 69 % d’Hispaniques, à 11 % d’Asio-Américains, à 10 % d’Afro-Américains et à 2 % de personnes d’origines diverses. Si le recours à la fracturation continue sa progression, les problèmes auxquels sont confrontées ces populations en matière d’environnement et de santé ne feront probablement que s’aggraver (NRDC, 2014).

37Pour comprendre les problèmes associés à la production de gaz naturel, définir les bonnes pratiques à adopter et trouver des moyens de protéger les populations les plus vulnérables, il faut impérativement que la surveillance soit renforcée et que davantage de données soient rendues publiques. Nombre de stratégies de protection de l’environnement et de la santé publique ont déjà été définies, mais les faire appliquer aux États-Unis est souvent une question de volonté politique.

38En février 2014, le Colorado est devenu le premier État à adopter des règles visant directement à réduire les émissions de méthane et de COV dues à la production de gaz et de pétrole. Parmi ces règles figurent : l’obligation de détecter et de réparer les fuites sur tous les puits afin d’empêcher que du méthane et des COV s’échappent des équipements ; l’obligation de soumettre à des inspections mensuelles les puits dont les émissions sont les plus élevées ; l’obligation de mettre à niveau toutes les vannes en service sur le territoire de l’État pour qu’elles produisent moins de rejets ; l’obligation de mettre les citernes de stockage en conformité avec la législation antipollution. Ces nouvelles règles devraient permettre d’éliminer 90 000 tonnes de COV et 100 000 tonnes de méthane chaque année.

39Parallèlement, un ensemble disparate de règles se met en place à mesure que les États s’efforcent de lutter contre les conséquences locales de la fracturation. Ainsi, l’Illinois oblige les entreprises à divulguer la composition chimique des liquides de fracturation et à tester l’eau avant et après forage. D’autres États, comme le Wyoming, l’Arkansas, la Pennsylvanie, le Michigan et le Texas, ont adopté des règles qui rendent obligatoire une divulgation plus ou moins complète de la composition du liquide de fracturation. Dans certains États, par exemple la Californie, le Colorado et l’Ohio, les autorités des villes et des comtés ont adopté un moratoire sur la fracturation ou ont décidé de l’interdire. En 2012, le Vermont est devenu le premier État à interdire purement et simplement la fracturation hydraulique. Enfin, en décembre 2014, celle-ci a été interdite dans l’État de New York pour des raisons sanitaires.

40Sur l’ensemble du territoire des États-Unis, des populations se regroupent pour tenter de faire interdire la fracturation dans leur commune. Toutefois, la demande mondiale d’énergie étant appelée à continuer de croître, la fracturation hydraulique ne va pas disparaître à brève échéance. L’essentiel est de mieux analyser, réduire et encadrer les risques associés à cette technique tout en tentant résolument de faire évoluer la société vers les énergies renouvelables non polluantes.

Notes

  • [1]
  • [2]
    Note des éditeurs : « Communities » est un terme difficilement traduisible en français. Il désigne un groupe de personnes qui vivent dans une même localité, ville ou région et qui partagent des intérêts ou préoccupations identiques.
linkThis article is available in English on Cairn International
Français

Ces dix dernières années, les progrès techniques ont transformé l’extraction du gaz naturel contenu dans les roches de schiste en une activité rentable, conduisant à un essor de l’exploitation de cette source d’énergie aux États-Unis. La fracturation hydraulique, technique controversée utilisée pour extraire le gaz naturel, offre de multiples avantages : elle permet d’accéder à une source d’énergie relativement bon marché, renforce la sécurité énergétique, favorise la création d’emplois, augmente les recettes fiscales et réduit la dépendance à l’égard du combustible polluant qu’est le charbon. Toutefois, elle peut aussi accroître les émissions de gaz à effet de serre, aggraver la pollution atmosphérique et avoir des retombées négatives sur la santé, nécessiter l’utilisation d’énormes quantités d’eau et provoquer des séismes. Si la population de certaines régions est favorable à la fracturation en raison de ses retombées économiques positives, d’autres populations tentent de la faire interdire purement et simplement. Le présent article dresse un bilan des avantages et des risques de cette technique aux États-Unis.

Références bibliographiques

  • Apple B.E. (2014), « Mapping Fracking : An Analysis of Law, Power, and Regional Distribution in the United States », Harvard Environmental Law Review, vol. 38, n° 1, p. 217.
  • Darrah T.H., Vengosh A., Jackson R.B., Warner N.R., Poreda R.J. (2014), « Noble Gases Identify the Mechanisms of Fugitive Gas Contamination in Drinking-Water Wells Overlying the Marcellus and Barnett Shales », Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, vol. 111, n° 39.
  • EIA, U.S. Energy Information Administration (2014a), « U.S. Crude Oil and Natural Gas Proved Reserves, 2012 », p. 1.
  • EIA, U.S. Energy Information Administration (2014b), « Annual Energy Outlook 2014 with Projections to 2040 », p. MT-23.
  • EPA, U.S. Environmental Protection Agency (2014), « Inventory of U.S. Greenhouse Gas Emissions and Sinks : 1990-2012 », p. ES-14.
  • En ligneFriberg P.A., Besana-Ostman G.M., Dricker I. (2014), « Characterization of an Earthquake Sequence Triggered by Hydraulic Fracturing in Harrison County, Ohio », Seismological Research Letters, vol. 8, n° 6.
  • ICF International (2014), « Economic Analysis of Methane Emission Reduction Opportunities in the U.S. Onshore Oil and Natural Gas Industries ».
  • IHS Global Insight (2011), « The Economic and Employment Contributions of Shale Gas in the United States », p. v.
  • Maule A.L., Makey C.M., Benson E.B., Burrows A.B., Scammell M.K. (2013), « Disclosure of Hydraulic Fracturing Fluid Chemical Additives : Analysis of Regulations », New Solutions : A Journal of Environmental and Occupational Health Policy, vol. 23, n° 1/2013, p. 169.
  • En ligneMcJeon H., Edmonds J., Bauer N., Clarke L., Fisher B., Flannery B.P., Hilaire J., Krey V., Marangoni G., Mi R., Riahi K., Rogner H., Tavoni M. (2014), « Limited impact on decadal- scale climate change from increased use of natural gas », Nature, vol. 514, p. 482-485.
  • NRDC, Natural Resources Defense Council (2014), « Drilling in California : Who’s at Risk ? », p. 4.
  • Pew Research Center for the People & the Press (2014), « Little Enthusiasm, Familiar Divisions After the GOP’s Big Midterm Victory » [en ligne]. http://www.people-press.org/2014/11/12/little-enthusiasm-familiar-divisions-after-the-gops-big-midterm-victory/
  • Werder E. (2014), « Race, Poverty and Hydraulic Fracturing in North Carolina », North Carolina Environmental Justice Network, EJ Summit Working Paper.
Renee Cho
Blogueuse professionnelle à l’Earth Institute de l’université de Columbia, à New York, elle est auteure indépendante d’articles sur l’environnement. Elle a également été coordinatrice en charge de la communication pour Riverkeeper, une organisation qui œuvre pour la protection du fleuve Hudson.
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 24/04/2015
https://doi.org/10.3917/rfas.151.0185
Pour citer cet article
Distribution électronique Cairn.info pour La Documentation française © La Documentation française. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.
keyboard_arrow_up
Chargement
Chargement en cours.
Veuillez patienter...