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Aux nouvelles frontières de l’Europe, l’aventure incertaine des Sénégalais au Maroc, Anaïk Pian, Éditions La Dispute, 2009, 237 p.

1La sociologie de l’immigration, s’est d’abord intéressée au migrant une fois arrivé dans son pays de destination, puis s’est progressivement attachée à « l’émigré » en tenant compte des facteurs de départ. Cet ouvrage issu d’une enquête ethnographique menée au Maroc dans le cadre d’un doctorat de sociologie, apporte un complément indispensable en se centrant, principalement, sur le « voyage ».

2En raison de la fermeture et de l’externalisation des frontières, certains migrants subsahariens qui ne peuvent accéder « normalement » à la mobilité, entreprennent une « aventure », qui peut s’avérer longue (des années) et se solder soit par la réussite, soit par l’échec, voire par la mort.

3Quand Anaïk Pian a débuté son travail, le grand public n’avait pas encore conscience de l’ampleur de ces pérégrinations, ni de la vie des migrants qui y participent. Cet ouvrage vient, à la suite de films et de reportages, éclairer le public dans un langage accessible, tout en lui donnant les clés sociologiques pour comprendre ces parcours.

4A. Pian est partie au Maroc en 2003, devenu pays de transit vers l’Europe après avoir été principalement un pays de départ ; elle y a mené une enquête de terrain auprès des Sénégalais. Son choix s’est porté sur ces derniers, car leur présence au Maroc est ancienne (commerçants, pèlerins, étudiants…). Par ailleurs le groupe dit des « subsahariens » n’est pas homogène. Il était donc nécessaire, pour un travail de doctorat, de circonscrire la population enquêtée. Dans cet ouvrage, l’accent est mis sur les « aventuriers », non seulement en raison de leur nombre croissant parmi les Sénégalais, mais surtout en fonction du caractère emblématique des nouvelles conditions de migration.

5Dans une longue introduction problématique, l’auteur rappelle le contexte de « l’aventure », explique le choix des mots et concepts utilisés. Elle montre l’intérêt qu’il y a à dépasser les idées reçues. Informations de première main et déconstruction des stéréotypes font d’ailleurs la force de cette recherche. C’est ainsi qu’elle interroge la notion de transit, qui se comprend par l’externalisation du contrôle des frontières européennes. Il ne s’agit pas simplement de « passer » par le Maroc, mais de s’y heurter à la frontière, d’en être expulsé, d’y revenir, d’y résider, de tenter d’y gagner un peu d’argent. Elle décrit comment cet « entre-deux » se transforme en « nasse », en goulot d’étranglement, en un enfermement à ciel ouvert. Il en naît une « expérience » unique. Elle montre également que les termes de clandestins, d’irréguliers ne correspondent pas à la façon dont se désignent les migrants qui partent, faute de mieux, à l’aventure et qui font progressivement l’expérience de la clandestinité. On devient clandestin, comme on devient sans-papiers. Si elle a retenu les termes d’aventure et d’aventuriers, c’est, d’une part, parce que les intéressés se perçoivent ainsi, mais aussi parce que ces termes sont riches de toutes les motivations, de la détermination à partir pour une véritable odyssée.

6Par la suite, le livre s’organise de manière narrative, autour de la trame du voyage : partir à l’aventure, faire l’expérience des tentatives de passage des frontières, s’organiser collectivement dans l’attente, en sortir. Regroupés en deux parties, ces chapitres appuyés sur l’observation directe et les entretiens, sur la base d’une sociologie compréhensive dévoilant les logiques des acteurs permettent de dresser des portraits saisissants et surtout de déconstruire des images toutes faites.

7Dans le chapitre premier intitulé « partir à l’aventure », on retiendra les propositions suivantes : d’abord, ce mode de migration est emprunté quand il n’y a pas ou plus d’autre choix ; ensuite, le projet de départ ne se réduit pas à la recherche d’un mieux-être matériel, même si c’est important. « Pour la plupart des aventuriers, partir en Europe sonne ainsi comme une promesse d’émancipation et répond à un désir de découverte du monde. » Il s’agit de la réalisation de soi, vis-à-vis de sa famille, de ses rêves. Parfois sans illusion sur le mythe de l’Eldorado européen, le départ s’impose pourtant. On peut y voir un refus de l’assignation à rester au pays, parfois ressentie comme une ultime pression néocoloniale. Cette dimension héroïque, voire initiatique, et surtout masculine, donne d’ailleurs lieu à des rituels qui vont de « la bénédiction des parents à la consultation d’un marabout ». Il existe fort peu d’aventurières sénégalaises [1], et leur parcours ne relève nullement d’une traite en vue de la prostitution, comme on le soupçonne parfois pour d’autres pays africains et comme cela est attesté pour certains pays de l’Est de l’Europe.

8Le chapitre 2, consacré au périple jusqu’au Maroc, décrit les « routes », les circulations, les détours. Il est accompagné de cartes qui permettent de visualiser les différents axes parcourus, à pied, en camion, au gré des opportunités et des obstacles, notamment aux frontières. On peut parler d’épopée. A. Pian en conclut qu’il ne faut pas voir uniquement, dans ces circulations, un « savoir-faire » pragmatique, une autonomie par rapport aux logiques nationales, mais bien au contraire le poids de ces logiques de contrôle qui obligent les migrants à s’adapter sans cesse pour les transgresser, sans se faire prendre. C’est pourquoi, elle parle de tactiques de passage et non de « stratégies ». Dans le chapitre 4, il est d’ailleurs indiqué que le premier périple est souvent suivi d’autres, en cas d’expulsion. Circulations en boucle, recours à la corruption, aux faux papiers, campements collectifs sauvages à l’abord de la frontière avec l’enclave espagnole sont ici donnés à voir à travers les récits des « aventuriers » [2].

9Le chapitre 3 décrit les « lieux d’attente forcée » en particulier les foyers « informels » et « clandestinisés ». Ces regroupements précaires où l’on vit dans des conditions très difficiles, dans la peur de la rafle et l’espérance du passage, sont une étape dans cette « errance » où le rapport au temps se dilue au quotidien ou se contracte en cas de rafle ou de départ pour la frontière. Elle reviendra sur la régulation sociale dans ces foyers, plus longuement au chapitre 5.

10En conclusion de cette première partie, l’auteur discute des concepts utilisés parfois sans précaution, comme celui de la mondialisation « par le bas », qui sous-entend une forte autonomie des mouvements migratoires appuyés sur des réseaux. Elle penche, plutôt, pour l’idée de la « mondialisation croissante du contrôle des migrations » divisant le monde des migrants entre ceux qui ont accès à la mobilité et ceux, les plus faibles, qui n’y ont pas accès. On y voit aussi la transformation de nombreux pays en pays de transit, chargés de contrôler les frontières dans l’attente d’un autocontrôle des pays de départ, qui fait l’objet d’actuelles « négociations » perçues par certains comme un chantage à l’aide au développement. Les Sénégalais au Maroc, sont bien partis, mais loin d’être arrivés, c’est pourquoi A. Pian propose comme définition de leur expérience : « prisonniers de l’entre-deux » qui sera l’objet de la deuxième partie.

11Les chapitres 5 et 6 sont ainsi consacrés à l’organisation sociale qui prévaut dans les « foyers » et les campements près des lieux de passage. Les informations recueillies grâce à une présence prolongée sont, et restent à ce jour, inédites. Ni système esclavagiste sous la houlette de passeurs maffieux, ni anarchie individuelle dans la concurrence pour le passage, le résultat sociologique le plus impressionnant est déjà qu’il existe une régulation interne.

12Les « foyers » de Rabat, ne sont des « foyers » que par analogie. Ce sont des regroupements, précaires, dans des maisons à étage, qui doivent leur existence au blocage sur place. Ils fonctionnent sous l’autorité d’un « thiaman », aidé d’un « connexionman » qui a comme principale fonction de faire passer la frontière, et qui est investi de ce rôle en fonction de cette capacité. Si les Sénégalais s’y regroupent souvent sur cette base nationale, on ne retrouve pas ici de reproduction des hiérarchies traditionnelles, ni de strict prolongement des « chambres communes » qui ont déjà existé dans la tradition migratoire sénégalaise. On ne peut donner dans ce compte rendu, tous les détails de la vie quotidienne (droit d’entrée, organisation de la vie matérielle, rotation des rôles, importance du téléphone portable, règlement des conflits, pratique du « cadeau », à savoir un passage…). L’organisation est fluide et s’adapte aux circonstances, de même que la rotation des rôles.

13Les campements aux abords des enclaves de Ceuta et Melilla sont encore plus précaires, mais également régulés. Il existe une « loi de la forêt », il s’agit d’un code de conduite permettant de gérer les rivalités individuelles et collectives. À cet effet, certains aventuriers sont chargés de la surveillance, sous la dénomination parlante de « casques bleus ». Ces campements sont communs à différentes nationalités subsahariennes et les « thiamen » doivent se concerter sous la direction d’un coordinateur, cette organisation a aussi pour fonction de transmettre tous les « trucs » pour se protéger de l’extérieur.

14Ce qui frappe dans le cas des foyers et des campements, c’est qu’ils sont le lieu d’un « embryon d’institutionnalisation », malgré le contexte de perpétuel changement.

15Dans ces chapitres, compte tenu du mode recueil des données, la société marocaine est relativement absente de la réflexion (hormis la police, les douanes…). Elle apparaît plus clairement [3] dans le dernier chapitre consacré à la sortie de l’aventure. La décision de retour est très difficile à prendre car elle signifie un échec, elle n’est donc pas fréquente. Quand le retour doit avoir lieu, les « aventuriers » essaient de sauver la face, en se munissant de cadeaux, de photos, qui affadissent la réalité. Le plus souvent, les aventuriers se reconvertissent dans le commerce de rue, ou s’agrègent au système de portage des commerçantes à la valise. Ils profitent de l’ancienneté du commerce sénégalais avec le Maroc et de la proximité religieuse. La rupture avec le projet migratoire n’est pourtant pas consommée, car le commerce est pensé comme le moyen de constituer un pécule pour retenter le passage, ou pour entrer par la grande porte dans le commerce international. A. Pian indique que l’on passe alors d’un « espace de transit » à ce que l’on espère être un « espace tremplin ». Le rapport au Maroc est ambivalent. Les représentations de l’avenir, chez les aventuriers, sont marquées par la volonté de circuler. Circuler entre le Sénégal, le Maroc et l’Europe, sans volonté de se fixer.

16En conclusion, l’auteur rappelle qu’elle a tenté d’éclairer « un contexte historique à travers le vécu subjectif et la carrière objective d’une multitude d’individus » [4]. Il s’agit ici des « aventuriers sénégalais », mais on comprend que, malgré des variations, leur parcours a vertu d’exemple plus général dans le contexte actuel. Comme l’indique A. Pian un nouveau domaine de recherche s’ouvre au sociologue : « Celui d’une sociologie du passage de la frontière qui explore ce qui se passe dans les espaces tampons, censés servir de support à des logiques de transit qui, du fait du renforcement des contrôles frontaliers, se cristallisent dans la durée. »

17Cette recherche originale fait ainsi écho aux travaux sur la multiplication des « jungles », des camps de réfugiés, de rétention et sur les divers espaces générés par la tension entre mobilité et contrôle des frontières.

Notes

  • [1]
    P. 32, il faudra lire : les aventurières sénégalaises rencontrées furent très peu nombreuses et non très nombreuses (coquille de l’éditeur).
  • [2]
    En effet, A. Pian n’a pu, notamment pour des raisons de sécurité, faire le même terrain direct que celui qu’elle a effectué dans les « foyers » de Rabat.
  • [3]
    La thèse de doctorat, est plus détaillée sur ce point, car les autres types de migration y sont approfondis (commerçantes à la valise, étudiants, salariés, vendeurs à la sauvette…).
  • [4]
    Wright. C. Mills (1961), The sociological imagination, Grove Press, New York.
Maryse Tripier
Université Paris-Diderot, Unité de recherche Migration et Société (URMIS)
Mis en ligne sur Cairn.info le 12/07/2010
https://doi.org/10.3917/rfas.101.0369
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