CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Rien n’est jamais ordinaire de la vie d’un homme et chacun mériterait qu’on évoque ce qu’il fut. Si la disparition de Pierre Strobel justifiait plus particulièrement le présent hommage, c’est parce qu’ici les traces laissées sont particulièrement fortes.

2Pierre Strobel intègre HEC mais d’abord pour y militer assidûment à l’Union des étudiants communistes et suivre avec passion… des séminaires consacrés à cette littérature qui sera le sel de sa vie. On comprend que, malgré sa formation, ce ne soit pas le commerce qui attire Pierre Strobel mais bien ce qui constitue les enjeux économiques et sociaux du « vivre ensemble ». Il fera le choix de les travailler dans le cadre du service public. L’engagement partisan de sa jeunesse, marqué par des participations à des commissions et par des écrits militants sous le pseudonyme de Choubersky, s’effacera progressivement mais inspirera sans aucun doute une éthique de l’action et une façon d’être avec les autres. Une première collaboration avec le ministère de l’Équipement lui permet successivement de se pencher sur la question d’une politique de logement liée au problème de la maîtrise du prix des terrains puis sur la question de la modernisation de l’État via la mise en œuvre de l’instrument importé des États-Unis : la rationalisation des choix budgétaires (RCB). La recherche urbaine le mobilise ensuite à un moment où celle-ci est particulièrement fragilisée. Il déploie déjà dans ces nouvelles activités les qualités qui en feront l’un des hommes qui a le plus contribué dans la période contemporaine à la reconnaissance de la recherche en sciences sociales par les institutions. La conviction de leur utilité potentielle, notamment face aux situations d’urgence sociale, devenait pour lui compatible avec la quête éperdue d’exigence scientifique, au plan théorique (ce qui autorisait paradoxalement cette « stratégie du détour » dont parle si bien Jacqueline de Romilly), de la démarche et des méthodes, plus encore des modes d’organisation des savoirs en la matière dans la mesure où parfois la division du travail de connaissance entre disciplines ou sous-disciplines lui paraissait plus obéir à des logiques corporatistes qu’à la volonté de contribuer à la production d’une vérité utile. Ce nouvel engagement passionné de Pierre Strobel le conduit à devenir chercheur lui-même et son autorité auprès des institutions, des commanditaires de la recherche et auprès des chercheurs tiendra de cette double légitimité acquise comme gestionnaire de la recherche, concepteur d’une politique de recherche tournée vers l’action et chercheur, riche ainsi d’une appréhension maîtrisée de la recherche de l’intérieur (ceci justifiera par exemple qu’il soit désigné comme membre pour l’économie du Comité national de la recherche scientifique).

3De telles compétences le mènent logiquement en 1984 au ministère de la Recherche où il devient directeur adjoint du programme « Technologie, Emploi, Travail », puis en 1992, responsable de la recherche à la Caisse nationale des allocations familiales et enfin, à partir de 1999, responsable de la Mission Recherche (MiRe) de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques au ministère de l’Emploi et de la Solidarité. Véritable avocat de la cause des sciences sociales, Pierre Strobel le sera dans ces fonctions d’intermédiaire entre les institutions et les chercheurs, si précieuses dans cette période historique où les incertitudes demeurent sur le statut scientifique des sciences sociales et sur ce que peut être leur place dans la poursuite incertaine du progrès social. Mais cette mission, au sens le plus noble du terme, de Pierre Strobel s’accomplira également à travers des publications entre autres dans le domaine du social, particulièrement de la pauvreté, des services publics sociaux, de la santé, de la protection sociale et de la famille, avec souvent un traitement des questions dans le cadre européen et avec parfois l’expression forte d’une préoccupation morale présente dès l’annonce de la démonstration (« Irresponsables, donc coupables » comme titre à un article portant sur le problème des parents d’enfants commettant des actes d’incivilité, « Les chômeurs sont-ils responsables de leur sort ? » comme titre d’un autre article…). Elle se prolongera à travers des activités d’enseignement (il a été notamment professeur associé à l’université de Marne-la-Vallée) où il a laissé auprès des étudiants le souvenir d’un homme compétent, chaleureux, généreux, habité par le souci de transmettre ce qui a fondé sa vie professionnelle.

4L’autorité intellectuelle et morale exceptionnelle acquise par Pierre Strobel s’impose avec une telle évidence qu’elle rend naturellement absurde l’idée qu’elle sous-tendrait une quelconque volonté de pouvoir. Pierre Strobel avait d’abord l’intelligence de la recherche et le souci que son utilité soit réelle et reconnue. Sa préoccupation n’était pas d’exercer une autorité. C’était de faire partager et de faire communiquer entre eux tous ceux qui étaient susceptibles d’être parties prenantes, comme producteurs ou comme récepteurs, de l’activité de recherche en sciences de l’homme et de la société. De ce point de vue, la fonction d’intermédiaire qu’il a exercée fut exemplaire. Dans leur désir farouche d’être de vraies sciences, les sciences de l’homme et de la société souffrent parfois d’un excès de retraitisme savant. Dans leur impatience d’être liées à l’action, elles s’exposent de temps à autre aux passions du militantisme jusqu’à devenir prophète plutôt que savant. Il reste à l’intermédiaire à négocier entre ces deux extrêmes et à trouver la subtile alchimie qui permettra de concilier les exigences propres du travail de connaissance avec les besoins de connaissance de ceux qui sont confrontés à l’impératif de « faire marcher » la société. C’est une mission que Pierre Strobel a accomplie avec bonheur, humilité et humanité. Nos sociétés sont enclines à célébrer la notoriété du chercheur acquise par le livre qu’il a publié ou par la parole prophétique qu’il a délivrée dans les médias. Elles ignorent un peu trop, et les milieux de la recherche font souvent preuve d’ingratitude à l’égard de ceux qui œuvrent le plus pour donner à la recherche un statut dans le cadre de l’expression d’une volonté : celle de construire un monde meilleur. Pierre Strobel a été l’artisan d’une recherche éclairée sur elle-même et sur ce qui est attendu d’elle pour contribuer au progrès social.
Si l’on revient à la littérature qu’il a tant aimée, en exergue à son ouvrage paru récemment et consacré à son quartier : à la santé (Éditions L’Escampette ; coll. « Vagabondages »), se lit cette citation de Paul Gadenne : « […] le fait que dans mon voisinage, sur trois points différents, se trouvent un cimetière, une prison, et une maison de fous. Trois avenues divergentes, de proportions presque grandioses, partent de la place située sous ma fenêtre, et descendent, entre des rangées de marronniers, vers ces trois métropoles de la mort, du crime, et de la folie. Il est vrai qu’on respire ici beaucoup plus d’air qu’on n’en respire ailleurs ». Pierre Strobel nous invitait effectivement à partager avec lui ce paradoxe qu’il assumait pleinement : celui d’être rigoureusement lucide sur le monde social qui nous entoure, y compris par un travail exigeant de dévoilement des sciences sociales, tout en tentant de nous donner les moyens d’y respirer mieux.

Jacques Commaille
Professeur des universités à l’École normale supérieure de Cachan
Président du Conseil scientifique de la MiRe
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Mis en ligne sur Cairn.info le 01/03/2010
https://doi.org/10.3917/rfas.071.0003
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