CAIRN.INFO : Matières à réflexion

Introduction

1L’estimation du nombre des personnes handicapées ou dépendantes, la description de leurs difficultés et l’évaluation de leurs besoins est à la fois une préoccupation majeure au plan national et international et un véritable défi pour les acteurs qui s’attellent à la tâche.

2En effet, les tentatives pour mieux connaître la (les) population(s) de personnes handicapées se heurtent à des problèmes de délimitation et de définition.

3Une première étape de clarification des concepts s’est avérée indispensable tant les significations du handicap peuvent varier selon les situations sociales et le point de vue des acteurs concernés : personnes ayant une incapacité, personnes utilisant une aide technique ou humaine, personnes limitées dans certaines activités en raison de leur état de santé, ou encore, personnes bénéficiant d’une reconnaissance sociale et donc « désignées » comme étant handicapées, ou encore, personnes estimant avoir un handicap…

4Les réflexions et débats menés dans différents pays depuis la fin des années soixante et visant à circonscrire de façon claire les conséquences fonctionnelles et sociales des états de santé ont abouti à une première classification au statut expérimental, la CIH (Classification internationale des handicaps, OMS, 1980), distinguant trois niveaux d’expérience du handicap : le niveau lésionnel des déficiences, le niveau fonctionnel des incapacités et le niveau social du désavantage ; chaque niveau ayant sa propre nomenclature. Les enquêtes HID (« Handicaps, incapacités, dépendance ») intègrent les trois niveaux ainsi qu’une description détaillée de l’environnement, point aveugle de cette première classification. La 54e Assemblée mondiale de la santé a mis fin, en mai 2001, au long processus de révision de cette première proposition en adoptant la CIF (Classification internationale du fonctionnement, du handicap et de la santé, OMS, 2001) qui acquiert le statut de « classification centrale » au sein de la famille des classifications de l’OMS.

5Même si l’adhésion à la CIF n’est pas totale, on peut penser que le chantier conceptuel est suffisamment avancé pour entamer la seconde phase d’opérationalisation et de mesure de ces concepts à partir de données d’enquêtes, sachant que cette étape comporte ses propres difficultés (adéquation entre les questions posées et les concepts que l’on cherche à mesurer, généralisation des résultats, effet d’ordre des questions…) (Altman, 2000). L’enquête HID et son enquête de filtrage VQS (« Vie quotidienne et santé ») offrent, de par leur conception, une double opportunité : celle d’une réflexion méthodologique sur les procédures destinées à appréhender les populations concernées et celle d’une analyse des réponses sociales aux handicaps.

6Cet article comportera trois parties.
Dans un premier temps, nous illustrerons la réalité multiforme du handicap à partir des données des enquêtes HID en insistant particulièrement sur trois indicateurs distincts qui participent aux définitions du handicap : les incapacités, la restriction d’activité, la reconnaissance administrative d’un handicap. Le croisement de ces indicateurs permettra de décrire des zones de recouvrement mais aussi des zones de divergences entre les populations qu’ils délimitent. Dans un deuxième temps, nous chercherons à décrire les caractéristiques sociodémographiques et les déficiences des personnes appartenant aux sous-populations ainsi définies. Enfin, nous envisagerons un quatrième indicateur, de nature subjective, qu’est le handicap perçu tel que les personnes se l’attribuent elles-mêmes, et nous l’étudierons en relation avec les limitations déclarées et la reconnaissance administrative d’une invalidité ou incapacité.

Une population handicapée à plusieurs visages

Des indicateurs multiples, une diversité d’approches

7Un souci majeur des concepteurs des enquêtes HID a été d’appréhender le handicap sous de multiples facettes, offrant l’opportunité de confronter différentes approches souvent amalgamées quand on parle des personnes handicapées.

8À un premier niveau, très général, il est possible de délimiter la sous-population des personnes déclarant une limitation dans les activités quotidiennes, ou celle des personnes déclarant rencontrer des difficultés dans la vie de tous les jours (qu’elles soient physiques, sensorielles, intellectuelles ou mentales). Ces deux premiers indicateurs privilégient l’appréciation subjective.

9De façon plus spécifique, il est possible de délimiter des sous-populations correspondant aux différents niveaux de la CIH : déficiences, incapacités, désavantages ou restriction de participation et d’affiner l’investigation selon les types de déficiences, d’incapacités ou encore selon les différents domaines de la participation sociale. Ces trois approches sont appréhendées par des questions multiples, regroupées par thèmes, et visent l’objectivité de par la précision des interrogations.
Enfin, ces données permettent la mise en relation de deux modalités de désignation du handicap : celle de la société qui, dans une logique de définition de « populations cibles » devant bénéficier d’avantages sociaux ou de politiques publiques, va reconnaître certaines personnes comme étant « handicapées » et d’autres non ; mais aussi, la désignation des personnes concernées qui, elles-mêmes, vont estimer ou non avoir un handicap.

Un premier aperçu général

10L’enquête VQS, associée au recensement de la population de 1999 et réalisée auprès d’un échantillon représentatif des personnes vivant en France de près de 360 000 répondants, a constitué la phase de « screening » préalable à la construction des échantillons des enquêtes HID en domiciles ordinaires, conformément aux recommandations internationales. La multiplicité des approches qui a présidé à sa conception a permis d’éviter l’écueil d’une vision prédéfinie du handicap.

11L’importance des données recueillies permet une première analyse descriptive de la population des « personnes handicapées » en France.

12La mesure des incapacités repose ici sur sept questions relatives à des activités quotidiennes correspondant aux différents champs fonctionnels moteur, sensoriel et cognitif. Une question globale permet de recueillir une éventuelle restriction des activités. La mesure du besoin d’aide distingue trois types d’aide : technique, humaine et d’aménagement du logement. Deux autres indicateurs qui n’entrent pas dans les modèles conceptuels récents du handicap mais peuvent participer à une définition plus large sont également recueillis : la demande éventuelle d’une reconnaissance administrative d’un handicap ou d’une invalidité et l’issue de cette demande, d’une part, l’appréciation « oui, j’ai un handicap » revendiquée par la personne elle-même, d’autre part.

13Les prévalences de ces différents indicateurs du handicap sont fournies à la figure 1, empruntée à Ravaud et al., (2001). Une hiérarchie s’y dessine clairement. Le groupe le plus important englobe les personnes déclarant au moins une des sept incapacités, avec au premier rang des incapacités, la difficulté à ramasser un objet au sol, suivie des incapacités sensorielles.

Figure 1

Prévalence des différents indicateurs des handicaps dans l’enquête VQS

Figure 1

Prévalence des différents indicateurs des handicaps dans l’enquête VQS

14Les personnes déclarant une restriction de leurs activités sont moins nombreuses, viennent ensuite les personnes utilisant une aide, quelle qu’elle soit, puis celles qui bénéficient d’une reconnaissance de leur handicap. Les personnes qui s’attribuent un handicap occupent, quant à elles, une position intermédiaire. À première vue, les populations concernées par le handicap apparaissent bien ordonnées, régies par une logique d’emboîtement progressif qui satisfait au modèle conceptuel adopté dans la classification internationale.

L’emboîtement des « populations handicapées »

15Pourtant, un examen approfondi montre que la réalité est plus complexe. Nous allons l’illustrer, à partir des données de l’enquête HID en domiciles ordinaires [1], cette fois, en nous centrant sur quatre indicateurs : la présence d’une ou plusieurs déficiences, la présence d’une ou plusieurs incapacités, la présence d’une restriction d’activité, la reconnaissance ou non d’un taux d’incapacité ou d’invalidité. La figure 2 donne les prévalences de ces quatre indicateurs.

Figure 2

Prévalence du handicap selon le type d’indicateur retenu dans la population HID de plus de 16 ans vivant à domicile (15 632 individus)

Figure 2

Prévalence du handicap selon le type d’indicateur retenu dans la population HID de plus de 16 ans vivant à domicile (15 632 individus)

16On observe une diminution des fréquences en fonction du type d’indicateur retenu, les personnes déclarant avoir au moins une déficience étant plus nombreuses (42 %) que celles déclarant avoir au moins une incapacité (21 %), elles-mêmes plus nombreuses que celles déclarant être limitées dans leurs activités (10 %) ; les personnes bénéficiant d’une reconnaissance sociale d’un handicap étant les moins nombreuses (8 %).

17Cette différence quantitative entre les quatre sous-populations étudiées est cohérente avec le modèle conceptuel sous-tendant la classification internationale qui suppose en effet qu’une déficience puisse ou non être à l’origine d’incapacités, lesquelles pouvant ou non entraîner une limitation des activités. La classification ne prend pas en considération les formes de reconnaissance et de compensation qui sont l’affaire des politiques sociales, mais on peut comprendre que cette reconnaissance impose une sélection et donc que la population des personnes qui en bénéficient soit moins importante.
De plus, la logique de la classification internationale porte en elle l’hypothèse d’inclusion telle qu’elle est représentée à la figure 3, à savoir qu’en même temps qu’elles diminuent, les sous-populations définies par les différents indicateurs s’emboîtent les unes dans les autres à la manière des poupées russes. Selon le schéma de Wood, fondement de la CIH, la présence d’une déficience est un prérequis à la présence d’incapacité(s), qui est, elle-même un prérequis à la présence d’une restriction des activités. Pour parachever le raisonnement, ajoutons que la reconnaissance d’une invalidité ou d’une incapacité laisse supposer la coprésence des trois autres indicateurs.

Figure 3

Hypothèse d’inclusion des « populations handicapées »

Figure 3

Hypothèse d’inclusion des « populations handicapées »

Le modèle d’inclusion à l’épreuve de l’enquête HID : l’irréductibilité des approches

18La figure 4 [2] permet de visualiser les populations délimitées par les indicateurs d’incapacité (s), de restriction d’activité et de reconnaissance d’un taux d’invalidité ou d’incapacité. On observe que plus d’une personne sur quatre (26,4 % de la population générale soit 11 840 208 individus estimés) déclare avoir au moins une incapacité ou une limitation d’activités ou une reconnaissance sociale. Parmi ces dernières, près de la moitié ne déclare qu’une (ou plusieurs) incapacité, une personne sur cinq environ déclare une (ou plusieurs) incapacité accompagnée d’une restriction d’activité, sans reconnaissance, et à peine plus d’une sur dix cite à la fois une incapacité, une restriction d’activités et la reconnaissance d’une invalidité, soit 2,7 % de la population générale qui constituent ce que l’on pourrait appeler le « noyau dur » du handicap.

Figure 4

Les sept populations handicapées obtenues par des approches en termes d’incapacité, de limitation et de reconnaissance sociale d’une incapacité ou invalidité et leurs intersections

Figure 4

Les sept populations handicapées obtenues par des approches en termes d’incapacité, de limitation et de reconnaissance sociale d’une incapacité ou invalidité et leurs intersections

19Par ailleurs, l’hypothèse d’inclusion ci-dessus évoquée n’est pas vérifiée, le recouvrement entre les trois sous-populations de personnes handicapées étant loin d’être parfait. En effet, plus d’un quart (26 %) des personnes concernées par un indicateur au moins sort du modèle d’inclusion. Il s’agit en majorité (10 %, soit environ 1,2 million) de personnes bénéficiant d’une reconnaissance d’un taux d’invalidité ou d’incapacité alors qu’elles n’ont déclaré ni incapacité, ni restriction d’activité.

20On trouve également des personnes qui se disent limitées dans leurs activités sans déclarer d’incapacités ou encore des personnes qui déclarent une incapacité avec une reconnaissance d’invalidité sans limitation de leurs activités.

21Toutes les combinaisons sont représentées et l’on obtient donc, à partir de trois indicateurs, non pas trois mais sept populations de personnes handicapées. Le non-recouvrement aurait également pu être montré en prenant en compte d’autres indicateurs comme, par exemple, le fait d’utiliser une aide (technique, humaine ou d’aménagement au logement). En effet, 9 % des personnes déclarant utiliser une aide, ne déclarent ni incapacité, ni limitation [3], ni reconnaissance administrative. De la même façon, 5 % des personnes estimant avoir un handicap ne déclarent ni incapacité, ni limitation, ni reconnaissance d’une incapacité ou invalidité. Même si elles sont liées entre elles, les différentes approches du handicap proposées dans les enquêtes VQS et HID semblent irréductibles l’une à l’autre, répondant chacune à une logique propre.
La diversité des populations observées ébranle le mythe selon lequel il existerait une population handicapée suffisamment homogène pour justifier d’un traitement global et montre au contraire que le « handicap se conjugue au pluriel » (Mormiche et le groupe HID, 2000). Il apparaît dès lors plus réaliste de considérer chaque facette du handicap comme une ligne d’investigation en propre et de croiser les différentes approches pour pouvoir prétendre faire un tour « raisonnable » de la question.

Caractérisation des « populations handicapées »

22Après avoir montré l’existence d’une diversité de « populations handicapées », la démarche logique consiste à tenter de les caractériser, à établir une sorte de typologie, en utilisant d’autres informations disponibles dans l’enquête HID : variables sociodémographiques (sexe, catégorie d’âge, statut d’occupation, perception d’une allocation) et variables décrivant les déficiences (nombre, type et origine).

23Les tableaux suivants spécifient à l’aide de ces informations sociodémographiques (tableau 1) et des caractéristiques des déficiences (tableau 2) chacune des sept sous-populations obtenues par le croisement des trois indicateurs à l’étude (cf. figure 4).

Tableau 1

Caractéristiques sociodémographiques, ajustées sur le sexe et l’âge, des sept sous-populations définies à l’aide des indicateurs d’incapacités, de limitation d’activité et de reconnaissance administrative d’un handicap

Tableau 1
Population 1 Incapacité Sans limitation Sans invalidité (n = 5 286 532) Population 2 Limitation Sans incapacité Sans invalidité (n = 802 383) Population 3 Invalidité Sans incapacité Sans limitation (n= 1 196 916) Population 4 Incapacité Limitation Sans invalidité (n = 2 254 271) Population 5 Incapacité Limitation Invalidité (n= 1 205 214) Population 6 Incapacités Invalidité Sans limitation (n = 644 101) Population 7 Limitation Invalidité Sans incapacité (n = 325 147) Sexe : les hommes comparés aux femmes Hommes – Hommes – Hommes ++ Hommes – Hommes + Homme + Hommes + Âge : comparés aux moins de 30 ans > 69 ans + avec âge 30 à 39 ans + 60 ans et plus – avec l’âge 50 à 59 ans + 70 et plus – 70 ans et plus –– + 30-59 ans – 60 ans et plus À catégorie d’âge et de sexe comparables Statut d’occupation : comparés aux actifs Chômeurs –Étudiants –Retraités – – Au foyer Autres inactifs – – – Étudiant + Au foyer – Autres inactifs – – – Pas d’effet Retraités – Autres inactifs – Chômeurs ++ Étudiants + Retraités ++ Au foyer + Autres inactifs +++ Retraités + Autres inactifs ++ + Autres inactifs Perception d’une allocation ou pension – – – – – – +++ – – – +++ +++

Caractéristiques sociodémographiques, ajustées sur le sexe et l’âge, des sept sous-populations définies à l’aide des indicateurs d’incapacités, de limitation d’activité et de reconnaissance administrative d’un handicap

Les signes + et – indiquent respectivement une surreprésentation et une sous-représentations des catégories dans la population concernée. Le nombre de signes indique la force de l’effet : 1 signe = risque < 2 ; 2 signes = risque compris entre 2 et 4 ; 3 signes = risque > 4. Exemple : les personnes de 70 ans et plus ont un risque de 2 à 4 fois plus faible que les moins de 30 ans d’appartenir à la population 6. Les « autres inactifs » ont une probabilité plus de 4 fois plus forte que les actifs d’appartenir à la population 6.

Tableau 2

Caractéristiques des déficiences des sept sous populations, ajustées sur le sexe et l’âge

Tableau 2
Population 1 Incapacité Sans limitation Sans invalidité (n = 5 286 532) Population 2 Limitation Sans incapacité Sans invalidité (n = 802 383) Population 3 Invalidité Sans incapacité Sans limitation (n= 1 196 916) Population 4 Incapacité Limitation Sans invalidité (n = 2 254 271) Population 5 Incapacité Limitation Invalidité (n= 1 205 214) Population 6 Incapacités Invalidité Sans limitation (n = 644 101) Population 7 Limitation Invalidité Sans incapacité (n = 325 147) Nombre de déficiences 0 déficience 1 déficience 1 déficience > 2 déficiences > 2 déficiences > 2 déficiences 1 déficience Type de déficiences Mal entendants + Douleurs + Épilepsie + D. mot. 1 jambe + Troubles de l’humeur, dépression + D. mot. tronc + Autre D. mot. membres + Mal voyants + Mal entendants + Douleurs + Autres D. + D. Langage ++ Toutes D. mot. + Mal voyants + Mal entendants + D. respiratoires + D. cardio-vasculaires + Retard mental ++ Épilepsie ++ Troubles cpmt + Troubles de l’humeur + Mal voyants Mal entendants D. rénales + D. respiratoires + D. tube digestif + Autre D. + D. mot. 1 bras ++ D. mot. 1 jambe + D. respiratoires + D. cardio-vasculaires + D. tube digestif + Troubles de l’humeur + Asthénie + Origine des déficiences Pas d’effet positif Acc. sport et + loisirs Accidents travail ++ Vieillissement + Maladie + Accidents domestiques + Naissance ++ Accidents travail ++ Accidents circulation + Maladie prof. + Autre origine + Maladie héréditaire ou congénitale + Maladie prof. + Accidents travail + Accidents opératoires + Pb familiaux, prof., personnels + Maladie + Accidents travail + Accidents circulation + Accidents opératoires +

Tableau 2

Caractéristiques des déficiences des sept sous populations, ajustées sur le sexe et l’âge

Les signes + indiquent une surreprésentation de la caractéristique étudiée dans la population concernée. Le nombre de signes indique la force de l’effet : 1 signe = risque < 2 ; 2 signes = risque compris entre 2 et 4. Exemple : les personnes qui ont un retard mental ou une épilepsie ont un risque de 2 à 4 fois plus élevé que celles qui n’en ont pas d’appartenir à la population 6.

24Sans commenter chacun des résultats (ce qui trop serait fastidieux), nous allons décrire rapidement chaque groupe en cherchant à souligner ses spécificités.

Population 1 (5,3 millions) : des incapacités isolées et mineures

25Les personnes qui ne déclarent qu’une (ou plusieurs) incapacité, sans restriction d’activité ni reconnaissance administrative se démarquent des autres groupes de personnes handicapées par le fait qu’il s’agit plus souvent de femmes et qu’elles sont généralement en activité. Près d’un tiers d’entre elles déclarent n’avoir aucune déficience, et mentionnent dans ce cas des incapacités légères liées au manque de souplesse (difficultés pour se couper les ongles des orteils) et quelques difficultés à voir de près. Quant à celles qui déclarent une déficience, il s’agit le plus souvent de déficiences auditives de type « mal entendant ».

26C’est une population facile à appréhender, en cohérence avec les modèles conceptuels du handicap. Elle regroupe en effet des personnes présentant des incapacités mineures, d’origines diverses, qui ne suffisent pas à limiter leurs activités et ne justifient pas de compensation particulière. Le fait qu’une déficience ne soit pas toujours mentionnée tient à la façon dont les données ont été recueillies, le questionnement systématique sur les causes des incapacités n’étant appliqué qu’à partir d’un certain degré de sévérité.

Population 2 (800 000) : des incapacités diffuses non repérées

27Les personnes qui ne déclarent qu’une limitation d’activité, sans incapacité ni reconnaissance administrative, sont plus souvent des femmes, elles ont généralement moins de 30 ans ; ces personnes sont en outre plus souvent étudiantes. Elles ne mentionnent qu’une, voire aucune, déficience et la seule déficience apparaissant plus fréquemment dans ce groupe est la présence de douleurs. Parmi les origines des déficiences, les accidents de sport et de loisirs sont surreprésentés. Toutefois, si ces personnes ne déclarent aucune incapacité à partir des sept questions de VQS, l’examen des données plus précises de HID montre en fait des incapacités spécifiques concernant le manque de souplesse mais également des difficultés à monter les escaliers, ou encore à porter un poids. L’existence de ce groupe serait donc tributaire de la méthode de recueil des incapacités, les personnes le composant devant probablement être replacées dans le groupe 4 des personnes déclarant une (ou plusieurs) incapacité s’accompagnant d’une restriction d’activité. Le fait que les moins de 30 ans soient plus représentés dans ce groupe interroge cependant sur les modalités de reconnaissance d’une invalidité dans cette catégorie d’âge. À moins que le statut d’étudiant et/ou le type d’accident (hors de la sphère professionnelle) n’explique la moindre reconnaissance administrative de ces jeunes limités dans leurs activités.

Population 3 (1,2 million) : des modes de reconnaissance aux critères disparates

28Les personnes qui déclarent une reconnaissance d’un taux d’invalidité ou d’incapacité, sans incapacité ni limitation, sont beaucoup plus souvent des hommes, ont fréquemment entre 30 à 39 ans, perçoivent souvent une allocation. Elles déclarent généralement une ou deux déficiences, parmi lesquelles sont plus souvent représentées l’épilepsie, les déficiences motrices d’une seule jambe, ou encore, les troubles de l’humeur, la dépression. L’origine la mieux représentée dans cette population est l’accident du travail, à l’inverse, le vieillissement est rarement évoqué.

29L’étude des modes de reconnaissance permet d’affiner la connaissance de ce groupe. Une personne sur trois qui en fait partie, a fait une demande devant la COTOREP, dont toutes les personnes de ce groupe souffrant d’épilepsie ; 14 % ont obtenu une reconnaissance comme « travailleur handicapé ». Plus de la moitié perçoit une allocation (pension d’invalidité ou rente d’accident du travail, le plus souvent). Plus d’une personne sur dix ne déclare aucune déficience ; ces dernières ne font pas de demande devant la COTOREP, mais la majorité d’entre elles perçoivent néanmoins une allocation. Le plus souvent, il s’agit d’une rente d’accident du travail et, dans une mesure moindre, d’une pension militaire.

30Il semble que l’on puisse distinguer au sein de ce groupe deux populations contrastées.

31Des personnes qui ont fait l’objet d’une reconnaissance (de la COTOREP, de la sécurité sociale) en raison de déficiences engendrant des incapacités, certes mineures et donc non décelables à partir des questions de l’enquête VQS, mais pouvant être gênantes dans certains contextes seulement, en particulier l’activité professionnelle. Si la personne ne travaille plus ou a été reclassée, elle n’est plus limitée, d’où sa participation à ce groupe. Il s’agit également de personnes ayant des crises d’épilepsie sans doute peu fréquentes et n’entraînant pas de limitation d’activités. Cette sous-population est cohérente en regard des modèles conceptuels. Désavantagées dans la sphère professionnelle, les personnes qui la composent ont pu compenser ce désavantage grâce à la reconnaissance qu’elles ont obtenue. On observe par ailleurs que la quasi-totalité des personnes de ce groupe qui ont fait une demande devant la COTOREP déclarent au moins une déficience, ce qui est à verser dans le débat selon lequel ces instances reconnaîtraient parfois la présence d’un handicap sur des critères indépendants de l’état de santé.

32• Une autre sous-population serait constituée de personnes ne présentant ni déficiences, ni incapacités décelables même par le questionnement fouillé de l’enquête HID, mais qui bénéficieraient néanmoins d’une compensation liée à un accident du travail, ce type de compensation reposant sur des critères apparemment différents de ceux adoptés par le régime invalidité et les COTOREP (les premiers étant peut-être davantage fondés sur la notion de réparation d’un préjudice subi que sur celle de compensation d’un handicap). On trouve par exemple dans cette catégorie des accidents du travail ayant provoqué la perte d’une phalange ou d’un doigt.
La population des personnes déclarant une invalidité isolée est donc complexe. Pour une part, elle respecte les nouvelles définitions du handicap (la reconnaissance de l’invalidité venant probablement compenser une limitation contextuelle et/ou un désavantage professionnel). Mais, dans la mesure où ces définitions n’intègrent pas les modes de reconnaissance sociale des handicaps, ces personnes risqueraient de n’être pas repérées par des outils comme la classification internationale des handicaps. Pour une autre part, elle inclut des personnes qui selon la classification internationale ne seraient pas considérées comme étant handicapées puisqu’elles ne présentent ni déficience, ni incapacité.

Population 4 (2,3 millions) : les personnes âgées dépendantes

33Les personnes qui déclarent une (ou plusieurs) incapacité et une restriction de leurs activités, sans reconnaissance administrative sont, quant à elles, plus souvent des femmes et la probabilité d’être dans ce groupe est d’autant plus forte qu’on est âgé. Plus de deux déficiences sont généralement évoquées, parmi lesquelles des déficiences du tronc et des déficiences motrices des membres atypiques, des déficiences sensorielles, des douleurs et d’autres déficiences non précisées. L’origine la plus fréquemment mentionnée est le vieillissement, mais on trouve aussi la maladie et les accidents domestiques. Malgré le nombre de déficiences déclarées, ces personnes ne perçoivent généralement pas d’allocation.

34Ce groupe contraste avec le précédent sur presque tous les critères étudiés et évoque fortement le profil type de la personne âgée dépendante. Femme âgée, aux déficiences hétérogènes mais limitant les activités quotidiennes et néanmoins non reconnue par la société.

Population 5 (1,2 million) : le noyau dur du handicap

35Les personnes qui déclarent à la fois une ou plusieurs incapacités, une limitation des activités et une reconnaissance d’un taux d’incapacité ou d’invalidité sont plus souvent des hommes, d’âge compris entre 50 et 59 ans, généralement inactifs (« autres inactifs » le plus souvent mais aussi chômeurs et retraités). Elles perçoivent généralement une allocation et déclarent fréquemment plus de deux déficiences. Toutes les déficiences ont un effet positif sur l’appartenance à ce groupe à l’exception des déficiences auditives. Les déficiences du langage sont particulièrement bien représentées. L’origine la plus fréquente est liée à la naissance, mais on trouve également des accidents du travail, de la route, des maladies professionnelles ainsi que des problèmes familiaux, professionnels ou personnels.
Ce groupe semble pouvoir être caractérisé par la conjoncture qui associe la présence de déficiences sévères à une tranche d’âge (celle où les gens sont encore productifs) et au sexe masculin.

Population 6 (650 000) : les personnes présentant des déficiences intellectuelles ou mentales

36Les personnes qui déclarent avoir une (ou plusieurs) incapacité avec reconnaissance d’un taux d’invalidité mais sans limitation sont plus souvent des hommes, ont généralement moins de 70 ans ; elles sont le plus souvent inactives (de la catégorie « autres inactifs » principalement mais aussi retraitées) et perçoivent généralement une allocation. Ces personnes déclarent souvent plus de deux déficiences parmi lesquelles le retard mental (grave ou léger) occupe le premier rang avec l’épilepsie. On trouve également des troubles du comportement et de l’humeur, des problèmes sensoriels, des maladies viscérales ou métaboliques. Parmi les origines déclarées apparaissent les maladies héréditaires ou congénitales, les maladies professionnelles, les accidents du travail, les accidents médicaux, les problèmes familiaux, professionnels ou personnels.

37C’est plutôt le type de déficience, intellectuelle et mentale, qui caractérise ce groupe. On y trouve les retards mentaux et des épilepsies (sans doute plus sévères que dans le groupe 3, puisque générant des incapacités), ainsi que des troubles du comportement. L’absence de limitation peut, là encore, être associée à la reconnaissance sociale, le versement d’une allocation venant compenser l’incapacité de travailler, par exemple.

Population 7 (325 000) : des maladies limitantes

38Enfin, les personnes qui déclarent une limitation avec reconnaissance d’un taux d’incapacité ou d’invalidité, sans incapacité, sont également plus souvent des hommes, d’âge intermédiaire (30-59 ans). Généralement inactives (de la catégorie « autres inactifs »), elles perçoivent souvent une allocation. Ces personnes déclarent généralement une seule déficience, déficience motrice d’un bras ou d’une jambe, déficience viscérale ou métabolique, mais aussi, troubles de l’humeur et asthénie. Les origines le plus souvent évoquées sont la maladie et l’accident.

39Comme dans le groupe 2, certaines des personnes de ce groupe présentent des incapacités diffuses qui n’ont pu être repérées dans l’enquête VQS mais apparaissent néanmoins grâce aux items plus fins de l’enquête HID. Elles devraient, en conséquence, être replacées dans le groupe que nous avons appelé le « noyau dur du handicap ». D’autres souffrent de maladies viscérales ou métaboliques qui restreignent leurs activités sans générer d’incapacité. Le modèle conceptuel sous-tendant la classification des handicaps admet ce passage direct d’une déficience à une limitation de la participation sociale. Cette sous-population est donc en adéquation avec les modèles récents.

40Certaines des sous-populations de personnes handicapées étudiées sont très caractéristiques alors que d’autres ont des contours plus flous. C’est que les raisons de leur non-recouvrement sont de plusieurs types.

41Une première est d’ordre méthodologique et tient à la taille des mailles du filet utilisé pour retenir les incapacités dans l’enquête VQS, lequel ne permet pas de repérer des incapacités diffuses causées par des déficiences motrices légères. Ces incapacités existent néanmoins, comme en témoignent les données plus précises de l’enquête HID. Mais, la correction qui consiste à replacer les personnes concernées par ces limites méthodologiques dans le bon groupe ne suffit pas à satisfaire à l’hypothèse d’inclusion évoquée plus haut.

42En effet, une autre raison du non-recouvrement repose sur une ambiguïté d’ordre conceptuel. Si une incapacité est suffisamment bien compensée pour atténuer, voire lever la restriction d’activité qu’elle causait, doit-on ou non considérer qu’il n’y a limitation ? C’est une question délicate qui a des implications dans le repérage des personnes handicapées. Dans la logique de la classification, la réponse est non. C’est d’ailleurs semble-t-il, ce qu’ont compris les enquêtes malentendants de l’enquête HID qui sont particulièrement bien représentés dans le groupe des personnes ayant une incapacité sans limitation, ni reconnaissance sociale. Ce qui laisse penser que les moyens techniques de compensation des déficits auditifs sont efficaces. Mais cette logique peut avoir des effets pervers : s’il n’y a pas de limitation, il n’y a pas de besoin et donc pas de nécessité d’une reconnaissance administrative qui peut parfois être indispensable à rendre la compensation effective.

43Enfin, une part du non-recouvrement est imputable aux modes de reconnaissance d’un taux d’invalidité ou d’incapacité dont les critères disparates ne satisfont pas toujours aux définitions du handicap aujourd’hui admises. Plus grave, il semble exister des disparités de sexe et d’âge en matière de reconnaissance sociale d’un handicap en défaveur des femmes et des personnes âgées, disparités mises en exergues par l’existence du groupe 4, d’une part, et par la surreprésentation des hommes dans les quatre groupes de personnes qui bénéficient d’une reconnaissance d’un taux d’invalidité, d’autre part.

44Ajoutons enfin que les déficiences mentales et intellectuelles ne sont pas absentes de l’analyse et qu’elles semblent plutôt faire l’objet d’une bonne reconnaissance sociale, tout au moins pour celles qui sont repérées comme telles. Pourtant, elles causent moins de restriction d’activité que d’autres types de déficiences, du moins quand elles sont appréhendées à partir d’une mesure globale telle que celle utilisée dans VQS et qui est l’outil généralement adopté dans la plupart des enquêtes en population pour repérer les personnes handicapées. Se limiter à ce type d’approche conduit donc à mal représenter les personnes ayant ce type de déficiences.
Cette étude des « populations handicapées » montre donc qu’une analyse qui ne retiendrait qu’un des indicateurs à l’étude, ou même les trois envisagés isolément et non dans leurs interactions, reviendrait à se priver d’une ou plusieurs des populations décrites ci-dessus et conduirait donc à rendre une vue incomplète de la question du handicap.

L’auto-attribution d’un handicap

45L’évaluation faite par la personne elle-même qui considère qu’elle a ou non un handicap constitue un autre indicateur du « handicap », généralement peu étudié parce que considéré comme trop subjectif et donc trop sujet à des fluctuations de mesures. Cette évaluation est toutefois éclairante en ce qu’elle reflète la façon dont la société construit le handicap et l’on peut se demander si ce que les personnes mettent derrière le terme « handicap » est en adéquation avec les modèles conceptuels par ailleurs à l’œuvre. La mise en relation de ce nouvel indicateur avec les limitations déclarées, d’une part, et la reconnaissance sociale du handicap, d’autre part, permet d’éclairer cette question.

46La figure 5 montre les fréquences de ces trois indicateurs par tranche d’âge.

Figure 5

Évolution des fréquences de déclaration d’un handicap, de limitations et de reconnaissance d’invalidité par tranche d’âge

Figure 5

Évolution des fréquences de déclaration d’un handicap, de limitations et de reconnaissance d’invalidité par tranche d’âge

47On observe que la fréquence de déclaration d’un handicap augmente avec l’âge, avec une accélération à partir de la tranche d’âge 50-59 ans. Elle converge de façon quasi parfaite avec la fréquence de déclaration de limitations bien qu’un léger décalage s’amorce à partir de la tranche d’âge 60-69 ans, dans le sens d’une sous-déclaration d’un handicap par rapport à la restriction d’activité déclarée. Le fait de s’attribuer à soi-même un handicap semble donc directement lié aux limitations d’activités ressenties et l’on peut à ce stade se demander si les deux questionnements ne sont pas redondants. En revanche, les fréquences des déclarations d’une reconnaissance administrative augmentent jusqu’à la tranche d’âge 60-69 ans pour diminuer ensuite, illustrant le fait que la réponse sociale à l’augmentation des restrictions d’activité à partir de cette tranche d’âge, ne semble plus être considérée comme relevant du champ du handicap [4].
Si l’on observe maintenant les trois mêmes indicateurs toujours en fonction de l’âge mais pour chaque sexe séparément (figures 6 a) et b)), on constate que la convergence entre l’expérience d’une restriction d’activité et l’auto-attribution d’un handicap n’est pas parfaite.

Figures 6a et b

Évolution des fréquences de déclaration d’un handicap, de limitation des activités et de reconnaissance d’invalidité par tranche d’âge et par sexe

Figures 6a et b

Évolution des fréquences de déclaration d’un handicap, de limitation des activités et de reconnaissance d’invalidité par tranche d’âge et par sexe

48Avant tout, il faut noter que, si la présence d’un handicap est moins reconnue socialement à partir de la tranche d’âge 60-69 ans, cette sous-reconnaissance touche beaucoup plus les femmes que les hommes. Par ailleurs, on observe chez les hommes de 30 à 59 ans un taux de reconnaissance sociale d’un handicap supérieur au taux de limitation déclarée, fournissant une nouvelle illustration d’un fait déjà observé, à savoir que les jeunes hommes bénéficient parfois d’une reconnaissance administrative sans déclarer ni incapacités, ni limitations. Mais ce qui nous intéresse ici, c’est la courbe des fréquences des handicaps autodéclarés. Elle se situe systématiquement entre celles des limitations déclarées et celle de la reconnaissance sociale. Chez les hommes jeunes, elle passe au-dessus de la courbe des limitations, montrant qu’un certain nombre d’hommes de moins de 60 ans déclarent avoir un handicap sans être limités dans leurs activités. Chez les femmes, en revanche, elle s’en écarte, à partir de 50-59 ans, ces dernières déclarant moins souvent de handicap que de restriction d’activité. Ainsi, si le fait de s’attribuer un handicap dépend bien d’une restriction des activités quotidiennes, il est également influencé par le regard de la société, par le traitement social du handicap.
L’analyse peut être affinée si l’on étudie la probabilité de s’attribuer à soi-même un handicap en fonction de l’âge en neutralisant l’effet d’autres variables qui influencent également cette auto-attribution comme le sexe, la restriction d’activité, la présence d’incapacités et l’utilisation d’une aide. C’est ce que montre la figure 7, empruntée à Ravaud et al., (2002). La courbe qui indique l’effet brut de l’âge illustre l’augmentation exponentielle de la déclaration d’un handicap avec l’âge qui est environ 5 fois plus importante dans la tranche d’âge 70-79 ans que chez les 40-49 ans.

Figure 7

Auto-attribution d’un handicap : effet de l’âge après ajustements sur le sexe ; le sexe et la limitation d’activité ; le sexe, les aides, les incapacités et la limitation d’activité (réalisée sur l’échantillon VQS)

Figure 7

Auto-attribution d’un handicap : effet de l’âge après ajustements sur le sexe ; le sexe et la limitation d’activité ; le sexe, les aides, les incapacités et la limitation d’activité (réalisée sur l’échantillon VQS)

49À sexe comparable, cette augmentation avec l’âge est légèrement accrue. En revanche, lorsque, en plus du sexe, on neutralise l’effet de l’utilisation d’aides, de la présence d’incapacité et d’une restriction d’activité, on observe que la probabilité de s’attribuer un handicap augmente progressivement avec l’âge jusqu’à la tranche 50-59 ans pour décroître ensuite. À titre d’illustration, les personnes de moins de 20 ans comme celles de plus de 79 ans ont une probabilité environ 3 fois plus faible de déclarer avoir un handicap (à sexe, aides, incapacités et restriction d’activité comparables) que les personnes de 40 à 49 ans.

50Ce constat peut être rapproché de la relation évoquée précédemment entre auto-attribution d’un handicap et reconnaissance administrative. La moindre déclaration d’un handicap chez les personnes âgées, mais aussi chez les plus jeunes, ne refléterait-elle pas une sous-reconnaissance administrative des limitations d’activités rencontrées par les personnes de ces tranches d’âge ? On peut d’ailleurs se demander si c’est l’âge qui est directement la cause d’un changement de traitement social ou bien plutôt le statut d’occupation, le fait de ne pas ou plus être productif, facteur fortement lié à l’âge.

51En effet, si l’on regarde, parmi les personnes ayant déclaré une restriction d’activité (figure 8), la proportion de celles qui ont obtenu une reconnaissance administrative en fonction du statut d’occupation, on observe que les catégories pour lesquelles le handicap est le moins reconnu, sont tout d’abord les femmes au foyer, qui sont donc en dehors du monde du travail, suivies des retraités, qui ont quitté le monde du travail, puis des étudiants qui ne sont pas encore entrés dans le monde du travail. Les actifs et les chômeurs viennent ensuite. Les « autres inactifs », enfin, sont ceux qui bénéficient le plus souvent d’une reconnaissance administrative de leur handicap, ce qui n’est guère surprenant puisque cette catégorie comprend entre autres les personnes en âge d’être actives qui ne peuvent travailler en raison d’une incapacité. Les modes de reconnaissance d’un handicap semblent bien reposer sur des critères économiques de compensation d’un manque de productivité, les personnes actives (ou censées l’être, mais empêchées par des incapacités) en étant les principales bénéficiaires.

Figure 8

Fréquence de la reconnaissance sociale d’un handicap selon le statut d’emploi chez les personnes ayant déclaré une restriction d’activité

Figure 8

Fréquence de la reconnaissance sociale d’un handicap selon le statut d’emploi chez les personnes ayant déclaré une restriction d’activité

52Il est enfin possible de délimiter une autre sous-population de personnes handicapées : celles qui s’attribuent effectivement un handicap, mais ne déclarent ni incapacités, ni limitations, ni reconnaissance sociale de ce handicap. Certes, cette population ne répond pas aux critères établis par les nouvelles définitions. Peu nombreuses (estimées à environ 220 000), il s’agit aussi bien d’hommes que de femmes, généralement jeunes et en activité professionnelle. Une sur trois ne déclare ni déficiences et pour ainsi dire aucune incapacité avec le questionnement fouillé de l’enquête HID. Pour celles-là, les enquêtes ne permettent guère d’aller plus loin. S’agit-il d’un handicap social, de difficultés d’intégration ? Pour celles qui déclarent des déficiences, il s’agit surtout de déficiences motrices des membres et du tronc, peu sévères, et de déficiences viscérales et métaboliques. Les incapacités sont trop légères pour être repérées par les sept questions de l’enquête VQS. Ces personnes vivent cependant une forme de handicap.

Conclusion

53L’exploitation des enquêtes HID, en permettant la comparaison de « populations handicapées » définies par le croisement de plusieurs indicateurs correspondant à des approches différentes du handicap, apporte un éclairage utile tant à la réflexion conceptuelle sur ces questions qu’à l’analyse des réponses et pratiques sociales.

54En premier lieu, l’hypothèse d’inclusion selon laquelle une restriction d’activités présuppose la présence d’une (ou plusieurs) incapacité ne résiste pas à l’épreuve des données, pas plus, du reste, que son extension qui conditionnerait toute reconnaissance administrative d’un handicap à la présence d’incapacités et de limitation des activités. Cette logique rationnelle ne s’observe pas en pratique, chacun des trois indicateurs pouvant être déclaré isolément ou combiné aux autres. Il en résulte que les trois populations théoriquement attendues se divisent sur le terrain en sept populations distinctes, certaines très faciles à caractériser, d’autres moins.

55Cet éclatement de la réalité du handicap tient, pour une part, à des difficultés méthodologiques dans le recueil des données, pour une autre part, à l’ambiguïté du concept de limitation, à l’interface des incapacités et du traitement social permettant parfois une compensation. Enfin, il tient également à des pratiques de reconnaissances administratives qui diffèrent selon les régimes.

56Quoi qu’il en soit, ce constat conduit à considérer les différentes approches du handicap comme étant irréductibles les unes aux autres et à insister sur la nécessité d’appréhender le handicap à partir de différents points de vue pour prétendre à un panorama le plus complet possible de la question. En effet, le point de vue qui se limiterait à considérer comme handicapées les personnes présentant une ou plusieurs incapacités conduirait à délimiter une population très hétérogène quant à ses difficultés et ses besoins et très tributaire de l’outil retenu pour repérer ces incapacités. Mais, le point de vue qui se cantonnerait à la déclaration d’une restriction d’activité, outre le caractère relatif d’une telle évaluation (restriction par rapport à quel critère : une situation antérieure, une situation souhaitée, une situation considérée comme normale…, la référence n’est sans doute pas identique pour toutes les personnes interrogées), écarterait les personnes dont les incapacités ont été bien compensées par des aides ou des mesures sociales, alors même que ces aides et mesures supposent au préalable la reconnaissance d’un handicap. Quant au point de vue qui ne retiendrait que la reconnaissance administrative d’un taux d’invalidité ou d’incapacité, il reviendrait à considérer que sont handicapées les personnes que la société désigne comme telles. Or, les critères de reconnaissance d’un handicap ne semblent pas toujours en adéquation avec les nouvelles conceptions du handicap. Nous l’avons vu, certaines personnes qui ne seraient pas considérées comme handicapées selon la classification internationale parce que n’ayant ni déficiences, ni incapacités, peuvent, dans certains cas, bénéficier d’une reconnaissance administrative. Plusieurs logiques d’évaluations semblent en effet coexister, différentes selon le type d’organisme qui en a la charge. Se limiter à cette approche conduirait à constituer une population à la fois largement sous-estimée et également très disparate quant à ses besoins.

57Par ailleurs, l’analyse des intersections des différentes populations rend visibles des inégalités en matière de reconnaissance sociale touchant principalement les femmes et les personnes âgées mais, semble-t-il aussi, les plus jeunes. Le processus de reconnaissance sociale d’un handicap, comme d’ailleurs la plupart des mesures de protection sociale, est lié à la période de productivité, ce qui permet d’expliquer, en partie du moins, les disparités observées selon l’âge et le sexe. Ainsi, la fin de la période de productivité signe en même temps le passage de l’activité professionnelle à la retraite, et le passage du statut de personne handicapée à celui de personne âgée dépendante.
Enfin, le fait de s’attribuer un handicap repose en partie sur l’expérience pratique de limitations vécues, limitations qui dépassent parfois le cadre de la santé, intégrant, comme dans l’acception de sens commun, des difficultés d’ordre social. Toutefois, la façon qu’a la société de traiter la question du handicap, par les critères qu’elle définit pour dispenser des aides, influence également la façon dont chacun perçoit ou non ses propres difficultés en terme de « handicap ». Cette convergence entre expérience subjective et regard social mise en évidence à l’échelle d’une population est particulièrement intéressante et constitue un des aspects novateurs des enquêtes HID.

Notes

  • [*]
    Isabelle Ville, psychosociologue, chargée de recherche Inserm au Centre de recherche médecine, sciences, santé et sociétés (CERMES) ; Jean-François Ravaud, directeur de recherche Inserm au CERMES ; Alain Letourmy, économiste, chercheur CNRS au CERMES.
  • [1]
    Même si certaines variables comme la mesure des incapacités et de la restriction d’activité et, plus loin, l’auto-attribution d’un handicap, sont reprises de l’enquête VQS, les analyses qui vont suivre portent exclusivement sur l’échantillon HID en domiciles ordinaires. La mesure de la reconnaissance d’un handicap de l’enquête HID, plus précise, a été retenue pour l’analyse. La formulation exacte est la suivante : « vous a-t-on reconnu un taux d’invalidité ou d’incapacité » (accordé par la sécurité sociale, les commissions techniques d’orientation et de reclassement professionnel (COTOREP) ou les commissions départementales de l’éducation spéciale (CDES), l’armée, les sociétés d’assurance…). La prévalence est d’ailleurs plus importante avec cette formulation (7,6 % vs 5 % d’après VQS).
  • [2]
    Les déficiences ont été volontairement exclues de cette représentation graphique, laquelle devient irréalisable avec plus de trois indicateurs, à moins que la population des personnes déclarant avoir une ou plusieurs déficiences englobe les trois autres, ce qui n’est pas le cas.
  • [3]
    Dans le cas de l’aide utilisée, l’hypothèse d’inclusion est cependant contestable. En effet, une limitation bien compensée par une aide technique peut ne pas être déclarée.
  • [4]
    Il est à noter que la fréquence d’attribution d’allocations ou pensions en raison d’un problème de santé décroît dès la classe 50-59 ans pour remonter légèrement à partir de la tranche 70-79 ans, alors que la fréquence d’attribution d’une carte d’invalidité augmente régulièrement avec l’âge.
Français

Résumé

Les données de l’enquête HID « Domicile » montrent que 42 % des personnes déclarent au moins une déficience, 21 % au moins une incapacité, 10 % une restriction d’activité et à peine 8 % une reconnaissance administrative. Toutefois, ces différentes populations ne s’emboîtent pas les unes dans les autres. Notamment, plus d’un million de personnes bénéficient d’une reconnaissance administrative d’un handicap alors qu’elles ne déclarent ni incapacités, ni restriction d’activité. L’étude fait en outre apparaître des disparités en matière de reconnaissance d’un handicap en défaveur des femmes et des personnes âgées. Les modes de reconnaissance semblent liés au statut d’occupation, les bénéficiaires étant préférentiellement en âge d’être actifs. Estimer ou non avoir un handicap dépend de l’expérience des limitations ressenties dans les activités quotidiennes mais également de leur reconnaissance administrative, réalisant ainsi un compromis entre une expérience vécue et la manière dont la société traite les conséquences des états de santé. Cette étude du handicap conclut à l’irréductibilité des différents modes de désignation du handicap. La diversité des populations observées ébranle le mythe selon lequel il existerait une population handicapée homogène permettant un traitement global et conduit plutôt à considérer chaque facette du handicap comme une ligne d’investigation en propre, le croisement des différentes approches offrant un panorama le plus complet possible de la question.

Bibliographie

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  • Mormiche P. et le Groupe de projet HID, « Le handicap se conjugue au pluriel », INSEE-Première, 2000, n° 742, p. 1-4.
  • OMS, Classification internationale des handicaps : déficiences, incapacités et désavantages. Un manuel de classification des conséquences des maladies, Vanves, CTNERHI-INSERM, 1988 (version anglaise WHO, 1980).
  • OMS, CIF Classification internationale du fonctionnement, du handicap et de la santé, OMS, Genève, 2001.
  • Ravaud J.-F., Letourmy A., Ville I., « Les populations handicapées : une question de point de vue », in Colin C., Kerjosse R., « Handicaps, incapacités, dépendance », premiers travaux d’exploitation de l’enquête HID, DREES, Série « Études », Document de travail, n° 16, 2001, p. 253-271.
  • En ligneRavaud J.-F., Letourmy A., Ville I., « Les méthodes de délimitation de la population handicapée, l’approche de l’Enquête Insee, “Vie quotidienne et santé” », Population, n° 3, 2002, p. 543-565.
  • Ville I., Ravaud J.-F., Letourmy A., Les désignations du handicap : de l’auto-attribution du handicap à la reconnaissance sociale, session « Identification du handicap », séminaire « Coordination des exploitations de l’enquête HID », organisé par la DREES, Dourdan, 18-19 octobre 2001, in Synopsis intervenants, séminaire HID, DREES, 2001.
Isabelle Ville
Psychosociologue, chargée de recherche Inserm au Centre de recherche médecine, sciences, santé et société (CERMES) ; membre du groupe de projet de l’enquête Insee sur les identités et du comité ERMES (comité d’éthique de l’Inserm).
Jean-François Ravaud
Épidémiologiste, directeur de recherche Inserm au Centre de recherche médecine, sciences, santé et société (CERMES) ; directeur du Réseau fédératif de recherche sur le handicap (RFRH) et membre du groupe de projet de l’enquête Insee HID.
Alain Letourmy [*]
Économiste, chercheur CNRS, basé au CERMES spécialiste des questions de santé, il a participé à la préparation des enquêtes HID de l’Insee, au sein de la MiRe et dans le cadre du groupe de projet.
  • [*]
    Isabelle Ville, psychosociologue, chargée de recherche Inserm au Centre de recherche médecine, sciences, santé et sociétés (CERMES) ; Jean-François Ravaud, directeur de recherche Inserm au CERMES ; Alain Letourmy, économiste, chercheur CNRS au CERMES.
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Mis en ligne sur Cairn.info le 01/07/2010
https://doi.org/10.3917/rfas.031.0031
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