CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Aborder l’adaptation aux changements globaux suppose de reconnaître la complexité des systèmes socio-écologiques (social-ecological systems, SES [2]) ainsi que leurs interactions. Les systèmes complexes ne doivent pas être vus comme des systèmes déterminés, déterministes et donc prédictibles, mais comme des systèmes présentant des non-linéarités, des rétroactions entre échelles multiples qui permettent à ces systèmes de s’auto-organiser [Holland, 1995]. L’intervention humaine, par essence réflexive, dans des écosystèmes intrinsèquement complexes va ajouter une autre couche de complexité [Munda, 2004]. Ces SES peuvent être analysés à différentes échelles et les descriptions ressortant de ces échelles peuvent ne pas être équivalentes [Giampietro, 1994].

2Face à cette complexité, l’adaptation aux changements globaux, comme tout questionnement environnemental, est un objet abordé par de nombreuses disciplines. Comment le dialogue entre disciplines, de la multidisciplinarité à la transdisciplinarité autour de cet objet commun, l’adaptation aux changements globaux, peut-il générer et apporter de nouvelles réponses à la société et aux décideurs ?

1 – La transdisciplinarité, un processus d’intégration qui transcende les frontières disciplinaires

3Lorsque différentes disciplines s’intéressent à un objet commun, leurs interactions peuvent être caractérisées par trois niveaux d’intégration croissants présentant une fertilisation croisée progressive [Blanchard et al., 2010]. La multidisciplinarité est une réalité qui s’impose de facto aux disciplines lorsqu’elles s’intéressent à un objet commun. Chaque discipline conserve ses règles, méthodes et outils, mais ils peuvent parfois être regroupés au sein d’un même projet ou organisation qui définit des groupes de travail autour d’objets communs où la fertilisation croisée reste faible. Par exemple, les recherches du Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) s’organisent autour de trois groupes de travail qui s’intéressent aux différentes facettes du même objet : (i) ses dimensions scientifiques, (ii) son impact dans les sphères sociale, économique et environnementale, et (iii) le développement des politiques d’adaptation et d’atténuation. Les principes qui sous-tendent les travaux de ces groupes de travail, et les rapports associés, sont centrés sur la robustesse, produit d’une évaluation par les pairs, et sur la réception des savoirs par les décideurs, produit d’une collaboration étroite avec les experts gouvernementaux et leur évaluation des travaux.

4L’interdisciplinarité présente une intégration et une fertilisation croisée plus importante par l’échange de concepts, règles, méthodes et/ou outils. L’objectif est d’aboutir à une compréhension de l’objet commun, partiellement libérée des contraintes propres aux règles disciplinaires. Par exemple, le Special Report on Emissions Scenarios (SRES) du GIEC a permis de définir des scénarios prospectifs issus du dialogue entre sciences du climat et économie, permettant une atténuation progressive des frontières disciplinaires. Si les frontières disciplinaires sont atténuées, par l’existence de fertilisations croisées importante, il est encore possible dans ce rapport d’établir les généalogies disciplinaires.

5Enfin, la transdisciplinarité est un processus d’intégration qui transcende les frontières disciplinaires pour développer une compréhension plus complète et systémique des SES. À titre d’illustration, le rapport Managing the Risks of Extreme Events and Disasters to Advance Climate Change Adaptation, produit par le GIEC [IPCC, 2012], se structure autour d’une question où les frontières disciplinaires laissent la place à l’objet, ici la gestion des risques associés aux événements extrêmes.

6Ces trois exemples montrent qu’à différents degrés l’hybridation disciplinaire peut se manifester dans la réponse, apportée par les chercheurs, à des questions qui trouvent leur origine dans la société. Ces hybridations doivent être comprises comme découlant de l’excellence disciplinaire et de la multidisciplinarité centrée sur un objet commun. Elles peuvent en outre impliquer un partage interdisciplinaire de concepts, de théories, de méthodes et de données. Ces hybridations peuvent aller au-delà de l’interdisciplinarité dans la mesure où cette intégration peut conduire à la création d’un champ émergent, voire d’une nouvelle discipline, avec ses propres codes et outils. Le processus de partage des connaissances reste similaire à celui de l’interdisciplinarité, mais les résultats trouvent leurs particularités dans l’impossibilité de reconnaître leurs origines disciplinaires.

2 – Pourquoi la transdisciplinarité permet de mieux définir et analyser les dynamiques d’adaptation aux changements globaux ?

7L’adaptation face aux changements globaux est, de facto, un objet multidisciplinaire. Il est devenu peu à peu un objet interdisciplinaire tant dans la volonté des instances de recherche et bailleurs de fonds que dans la réalité des projets de recherche. Nous arguons que la transdisciplinarité peut faire naître de nouvelles réponses et les apporter à la société et aux décideurs en termes d’adaptation aux changements globaux.

8Cette volonté d’approche transdisciplinaire de l’adaptation aux changements globaux tient à l’analyse de ce phénomène nouveau lié aux changements environnementaux à l’échelle planétaire et à leurs articulations locales ; phénomène où simultanément les sociétés s’adaptent en réaction aux changements et, invoquant des progrès scientifiques récents dans le domaine de la compréhension du système climatique, en prévision des changements à venir.

9Ce constat conduit à un véritable besoin de « changement significatif de direction dans la science que nous devons entreprendre » [Belmont Forum, 2012]. Les principaux défis sont les suivants :

  1. l’adaptation est encore un concept de forme incertaine [Godard, 2010 ; Tubiana et al., 2010]. Des contenus conceptuels, méthodologiques et politiques de l’adaptation doivent être développés en présence de temporalités contradictoires et d’incertitudes fortes et irréductibles et en tenant compte du caractère évolutif du concept d’adaptation, ce qui suppose un réajustement permanent de connaissances et de choix.
  2. l’adaptation est un concept destiné à gérer l’incertain [Council of Europe et al., 2011 ; Hallegatte, 2009]. L’un des principaux défis de l’adaptation tient à son enchâssement dans des exercices de prospective sous incertitude élevée tenant simultanément au contenu du concept et à l’incomplétude, irréductible ou non, des savoirs. Cela conduit à l’existence de points de vue pluriels – tous légitimes – chacun incapable de saisir le concept dans son intégralité. À ce titre, l’adaptation relève de mécanismes de gouvernance des risques [Council of Europe, UNISDR, 2011 ; Renn et al., 2011] et il devient ainsi nécessaire de revenir aux racines de l’adaptation en la traitant comme telle.
  3. l’adaptation est un concept non conventionnel dans le domaine de la science et de la formulation des politiques publiques [Godard, 2010 ; Hallegatte, 2009]. Si des travaux récents tentent de redévelopper l’analyse de la coévolution entre sociétés humaines et leurs environnements, le concept d’adaptation n’est qu’imparfaitement mobilisé. Un arrimage entre société et changements environnementaux doit être conservé en ouvrant la possibilité de réflexions politiques et sociales sur le sens des menaces environnementales globales.

10Il devient ainsi nécessaire de construire un espace d’intégration des sciences naturelles, des sciences sociales et des sciences humaines dans l’analyse des dynamiques d’adaptation aux changements globaux. La transdisciplinarité permettrait d’explorer les pistes de conceptualisation, de façon cohérente et empiriquement fondée. Ces défis conduisent à la formulation des hypothèses de travail suivantes :

  1. l’adaptation doit être abordée à travers l’expérience vécue au sein des communautés locales et se centrer sur les histoires locales, leur place dans la mémoire collective, et enracinée dans tous les savoirs disponibles.
  2. l’adaptation est un phénomène culturel, le développement de stratégies d’adaptation robustes ne peut être atteint que grâce à la médiation culturelle proactive de la connaissance.
  3. la formulation des politiques dans le domaine de l’adaptation doit concilier de manière proactive le global au local, la nature et la culture, les savoirs locaux et les connaissances scientifiques.

11Ces trois hypothèses de travail mènent aux questions suivantes :

  1. comment laisser les processus décisionnels conduire l’intégration de différentes disciplines et formes de savoirs dans l’intérêt de communautés locales ?
  2. comment assurer, chemin faisant, une médiation culturelle de l’ensemble des savoirs ?
  3. comment relever les défis d’échelle, d’opposition nature/culture, et de hiérarchisation trop fréquente des savoirs ?

12La réponse à ces questions nous semble résider dans l’adoption d’une posture méthodologique centrée sur la transdisciplinarité. Or une telle posture relève d’un impératif de réflexivité qui peut être menée par une approche de « Recherche action participative » (RAP), démarche non traditionnelle de faire de la science [Buchy et al., 2007 ; Plante et al., 2011]. Cette pratique scientifique a pour but ultime de donner le pouvoir à tous les acteurs afin qu’ils soient entendus et aient une place authentique dans les dynamiques de co-construction des savoirs. Elle repose sur l’engagement des acteurs de tous les secteurs (citoyens, entrepreneurs, gestionnaires, élus ou chercheurs), les savoirs locaux et scientifiques, ainsi que sur l’apprentissage mutuel (apprentissage au contact de l’autre et apprentissage des modes de fonctionnement permettant l’action avec l’autre).

13La RAP permet de définir des modes de gouvernance et des stratégies d’adaptation pour faire face à des changements climatiques et environnementaux basés sur des processus de co-construction de connaissances et de coproduction d’outils. L’appropriation des savoirs scientifiques par la société et les décideurs ne passe plus par des processus de valorisation de la recherche, mais par cette co-construction. Cette mobilisation entre acteurs non académiques et chercheurs engendre ainsi des apprentissages collectifs et individuels, ainsi que des transformations au niveau des institutions locales, renforçant les changements de comportements durables au sein des SES [Finger et al., 1995 ; Reason et al., 2006].

14On en trouve un exemple dans les travaux menés dans le cadre du Groupement d’intérêt scientifique Climat-Environnement-Société (GIS-CES). Un projet de RAP a été mené avec l’identité hybride de projet de recherche et de projet d’animation [Blanchard et al., 2013]. Ce projet a permis de mettre à la disposition des chercheurs impliqués dans une dynamique de recherche interdisciplinaire sur les impacts du changement climatique les ressources nécessaires pour optimiser les apprentissages qu’ils tirent de leur activité. Ce projet de RAP, à l’initiative de la gouvernance du GIS-CES, a mené à des résultats destinés tant à faire progresser les pratiques des acteurs concernés qu’à faire progresser la connaissance sur ces pratiques, sans que ces éléments ne puissent être associés à un champ disciplinaire particulier. Ces résultats, produit de la posture méthodologique des auteurs et de la demande des acteurs concernés, n’ont pu être obtenus qu’en raison du choix de ne pas adopter, ex ante, de références disciplinaires.

15Un autre exemple, outre-Atlantique, est celui des chercheurs de l’ARUC-DCC (Alliance de recherche universités-communautés – défis des communautés côtières) qui agissent depuis 2011 dans le cadre d’une recherche longitudinale [Yin, 2003] comme animateurs et facilitateurs auprès de différents acteurs (secteur public, secteur économique et société civile) pour combler le « déficit d’adaptation » rendant plus aiguës les vulnérabilités de certaines communautés côtières de la région de l’Atlantique du Canada. Basée sur une approche de RAP et à l’aide de diverses méthodes et outils (méthode d’évaluation par animation de groupe – MÉAG –, cartographie participative, forum citoyen ouvert, conférences, « assemblées de cuisine », groupes de discussion et entrevues individuelles), l’objectif était d’examiner la capacité d’adaptation de douze municipalités face aux changements climatiques pour ensuite les aider à la renforcer. Les techniques de concertation utilisées ont changé d’une municipalité à l’autre, s’adaptant aux contraintes de terrain, mais toutes visaient le transfert préalable de connaissances pour cerner les enjeux de développement territorial face aux effets des changements climatiques et de la variabilité climatique. Les rencontres entre chercheurs et acteurs locaux ont permis un renforcement du capital social en développant une plus grande confiance entre les intervenants ainsi que l’intérêt de la population vis-à-vis d’un projet. Elles se sont aussi révélées être un moment propice à l’acceptation des risques dus aux effets des changements climatiques. La RAP confirme ainsi l’existence d’une capacité d’auto-organisation des municipalités et soulève plusieurs questions vis-à-vis du rôle des experts, des chercheurs universitaires ainsi que des universités en matière d’adaptation, de résilience et de développement territorial.

16Cet accent mis sur la recherche par et pour l’action transformatrice implique une posture s’inscrivant résolument dans le continuum discipline-interdiscipline-transdiscipline. En effet, si la discipline, comme forme institutionnelle de la production de savoir, demeure une des formes efficaces et importantes pour l’organisation des activités scientifiques, la confrontation aux réalités complexes des processus décisionnels implique de faire disparaître progressivement les frontières disciplinaires en les transcendant.

Notes

  • [1]
    Les auteurs remercient Béatrice Bellini, Mateo Cordier, François Gemenne, Gregory Quenet, Yorghos Remvikos et Bénédicte Rulleau qui ont tous contribué à la réflexion présentée ici.
  • [2]
    Les SES correspondent à des systèmes intégrés couplant les sociétés et la nature [Liu et al., 2007], ce qui vise finalement à redéfinir les écosystèmes en considérant explicitement l’Homme comme une composante active du système.

Bibliographie

  • Belmont Forum (2012), « Belmont Forum and Joint Programming Initiative on agriculture, food security and climate change (FACCE-JPI) », http://igfagcr.org/index.php/iof-home-page, 10/2013.
  • Blanchard A., Vanderlinden J.-P. (2010), « Dissipating the fuzziness around interdisciplinarity: the case of climate change research », S.A.P.I.EN.S [Online], 3 (1), 6 p.
  • En ligneBlanchard A., Vanderlinden J.-P. (2013), « Pre-requisites to interdisciplinary research for climate change: lessons from a participatory action research process in Île-de-France », International Journal of Sustainable Development, 16 (1), p. 1-22.
  • En ligneBuchy M., Ahmed S. (2007), « Social learning, academics and NGOs: can the collaborative formula work? », Action Research, 5 (4), p. 358-377.
  • Council of Europe, UNISDR (2011), Climate Change Adaptation and Disaster Risk Reduction in Europe, A Review of Risk Governance, Strasbourg et Bruxelles.
  • En ligneFinger M., Verlaan P. (1995), « Learning our way out: a conceptual framework for social-environmental learning », World development, 23 (3), p. 503-513.
  • En ligneGiampietro M. (1994), « Using hierarchy theory to explore the concept of sustainable development », Futures, 26 (6), p. 616-625.
  • En ligneGodard O. (2010), « Cette ambiguë adaptation au changement climatique », Natures Sciences Sociétés, 18 (3), p. 287-297.
  • En ligneHallegatte S. (2009), « Strategies to adapt to uncertain climate change », Global Environmental Change, 19 (2), p. 240-247.
  • Holland J. (1995), Hidden Order: How Adaptation Builds Complexity, Addison-Wesley Publishing Company, Reading, MA.
  • IPCC (2012), Managing the Risks of Extreme Events and Disasters to Advance Climate Change Adaptation. A Special Report of Working Groups I and II of the Intergovernmental Panel on Climate Change, Cambridge University Press, Cambridge, R.-U. et New York.
  • En ligneMunda G. (2004), « Social multi-criteria evaluation: methodological foundations and operational consequences », European Journal of Operational Research, n°158 p. 662-677.
  • En lignePlante S., Chouinard O., Martin G. (2011), « Gouvernance participative par l’engagement citoyen à l’heure des changements climatiques : études de cas à Les Goulet, Point-du-Chêne et Bayshore Drive (Nouveau-Brunswick) », Territoire en mouvement, n°11, p. 33-49.
  • Reason P., Bradbury H. (2006), Handbook of action research, Sage Publications Ltd, Londres.
  • En ligneRenn O., Klinke A., Van Asselt M. (2011), « Coping with complexity, uncertainty and ambiguity in risk governance: a synthesis », AMBIO: A Journal of the Human Environment, 40 (2), p. 231-246.
  • Tubiana L., Gemenne F., Magnan A. (2010), Anticiper pour s’adapter. Le nouvel enjeu du changement climatique, Pearson, Montreuil.
  • Yin R. K. (2003), Case study research, design and methods, CA, Sage Publications, Thousand Oaks.
Charlotte Da Cunha
Jean-Paul Vanderlinden
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 30/05/2014
https://doi.org/10.3917/rfse.013.0277
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