CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1« La science que l’on appelle économie repose sur une abstraction originaire, qui consiste à dissocier une catégorie particulière de pratiques, ou une dimension particulière de toute pratique, de l’ordre social dans lequel toute pratique humaine est immergée. Cette immersion dont on retrouve quelques aspects ou quelques effets quand on parle, après Karl Polanyi, d’embeddedness, oblige [...] à penser toute pratique, à commencer par celle qui se donne, de la manière la plus évidente et la plus stricte pour “économique”, comme un “fait social total”, au sens de Marcel Mauss. » Tel est le premier paragraphe de l’introduction de l’un des derniers ouvrages de Pierre Bourdieu, Les structures sociales de l’économie [2000, p. 11], dans lequel il revient sur sa démarche et son système de concepts et y présente une conception anthropologique de l’économie [1]. Comme il en est d’une façon récurrente chez l’auteur, la problématique analysée est soumise à l’épreuve d’une étude empirique, dans le cas présent une analyse du marché de la maison individuelle en France. Les travaux sur l’Algérie y sont constamment évoqués pour rendre compte de l’élaboration de certains concepts, comme l’habitus, faisant ressortir l’importance du travail empirique particulier pour effectuer la rupture nécessaire avec le sens commun et l’idée que la rationalité n’est qu’un attribut de la nature humaine. Cette confrontation directe avec d’autres modes de pensée savante – celle de l’économie néoclassique notamment – pourrait faire écran à la perception de son itinéraire de chercheur, puisque le dialogue avec les économistes, ponctué par des tentatives de travail en commun, apparaît comme une constante depuis ses débuts en Algérie. Ses analyses concernant l’économie et son rapport aux transformations de l’espace social, loin de constituer un intérêt tardif, apparaissent dès le début des années 1960 et traversent toute son œuvre. Ses analyses présentent un effet cumulatif particulièrement efficace dans l’enchaînement des problématiques et dans la genèse des différents concepts.

2Dans ses derniers écrits, P. Bourdieu fait ressortir d’emblée l’importance de l’anthropologie comme ressource théorique. Il adopte la posture de chercheur qui ne peut saisir la logique profonde du monde social, qu’à condition de s’immerger dans la particularité d’une réalité empirique, historiquement située et datée, pour la construire comme « cas particulier du possible », en faisant usage de l’anthropologie comparative, « en se donnant pour fin de saisir l’invariant, la structure, dans la variante observée » [1994, p. 16-17]. Ce parti pris de questions et de méthodes s’est affirmé simultanément dans la réalisation de projets de recherche en collaboration avec des économistes et des statisticiens, dialogue qui s’est matérialisé par des colloques et des enseignements organisés à l’Insee [Desrosières, 2002], laissant des empreintes durables sur les statistiques nationales comme les catégories socio-professionnelles (CSP puis PCS de l’Insee).

3L’objectif de ce texte est de revenir sur les recherches de P. Bourdieu à partir de ses publications et d’analyses évoquant les conditions sociales et la portée de sa production scientifique, et de contribuer à comprendre la démarche, la genèse des concepts, et à en souligner les acquis. La chronologie des enquêtes examinées ici permet également de montrer le peu de fondement des affirmations concernant l’appartenance de P. Bourdieu à « la nouvelle sociologie économique », cette dernière ayant vu le jour dans les années 1980 aux États-Unis dans les business schools [Convert, Heilbron, 2005]. Dans une première partie, nous reviendrons sur l’expérience algérienne avérée très féconde pour rendre compte de cette réalité sociale particulière, notamment pour ce qui est de la rationalité économique, mais également essentielle pour toutes les recherches ultérieures comme sources de questions à examiner, comme matrices d’innovations conceptuelles. Nous nous pencherons ensuite sur sa démarche et ses apports pour ce qu’il a nommé « économie des biens symboliques » et enfin nous verrons la façon dont P. Bourdieu a enrichi les analyses sur les marchés en introduisant le concept de champ et l’analyse relationnelle.

1 – Les travaux sur l’Algérie et le Béarn : l’ethnocentrisme mis en échec

4Arrivé en Algérie pour son service militaire, P. Bourdieu a fait de nécessité vertu et a débuté sa carrière de chercheur en sciences sociales, délaissant le métier de philosophe, d’abord en faveur de l’ethnologie, puis de la sociologie. En pleine guerre d’indépendance, il s’est interrogé sur les effets sociaux du déracinement des sociétés traditionnelles et sur la confrontation des individus à la logique de l’économie de marché. À partir des années 1950, la constitution d’un marché du travail par la colonisation s’est trouvée accélérée par la volonté d’autonomie politique des ressortissants algériens, à laquelle l’autorité militaire française a répondu brutalement, les obligeant à quitter les terres ancestrales et les regroupant dans des camps, ou les obligeant à migrer vers les villes, désagrégeant les unités de voisinage traditionnelles. Cette politique a précipité la « dépaysannisation », entraîné l’abandon de conduites économiques pertinentes dans l’économie traditionnelle, imposant aux individus leur soumission à l’économie de marché sans qu’ils disposent des catégories de pensée et de calcul pouvant les secourir pour adopter des stratégies adéquates à la nouvelle situation.

5Une approche pluridisciplinaire singulière, les circonstances exceptionnelles d’un pays en guerre et l’expérience croisée du monde social permettent de rendre compte de l’originalité de sa production. Celle-ci a été informée par un intérêt particulier pour l’ethnologie en Algérie, mais son adoption de l’anthropologie structurale prônée par Lévi-Strauss est liée également à l’étude des stratégies de mariage et du fort taux de célibat dans sa région d’origine, le Béarn. Le combat contre l’ethnocentrisme chez P. Bourdieu est associé autant aux tentatives de familiarisation avec des univers culturels jusque-là inconnus, comme le monde kabyle, qu’à la prise de distance des mondes familiers, comme celui de la résidence de ses parents. Il a été confronté à des situations de crise aussi bien en Kabylie qu’au Béarn, sans que le processus économique occupe le devant de la scène. En Kabylie, ce sont les stratégies conçues par l’armée française qui sont à la base « de la hantise du chômage chez l’ouvrier algérien » ; au Béarn, ce sont les changements de pratiques matrimoniales qui condamnent les héritiers des familles paysannes au célibat et provoquent l’effondrement de la transmission du patrimoine économique. Des deux côtés de la Méditerranée, les conduites économiques ne font sens qu’une fois inscrites dans l’ensemble des rapports sociaux, notamment ceux de la parenté et de l’univers villageois.

6En Algérie, P. Bourdieu s’est engagé dans un projet collectif et interdisciplinaire sur la situation de l’emploi, à la tête duquel se trouvait Jacques Breil, polytechnicien alors directeur du Service statistique de l’Algérie, qui a proposé à la Caisse de développement de l’Algérie de créer une Association de recherche sur le développement économique et social (ARDES). Ce fut le début d’une collaboration durable avec Alain Darbel et Claude Seibel, l’un et l’autre issus de l’Ensae, l’école d’application de l’Insee, collaboration qui s’est prolongée en France métropolitaine. Les conditions particulières d’une situation, qui se prêtait à une mise entre parenthèses des relations structurées entre les diverses disciplines de sciences sociales, et qui a suscité un dialogue intense entre statisticiens et ethnologues, ont ainsi permis de donner un sens à des résultats problématiques de prime abord. En effet, l’application systématique d’un questionnaire forgé sur des catégories de pensée du sens commun en France aboutissait à des résultats paradoxaux en Algérie. L’intégration du sociologue a permis de faire la critique historique des catégories et des concepts qui avaient servi à construire le questionnaire, notamment le travail, le chômage, l’usage de la monnaie, le crédit où le temps joue un rôle central, et d’analyser la perception des différentes situations parmi les populations rurales et urbaines, prolétaires, sous-prolétaires et commerçantes.

7L’observation de pratiques des paysans kabyles que P. Bourdieu rapporte comme déconcertantes a rendu possible la rupture avec la vision spontanée des pratiques économiques. Telle la situation, par exemple, de prêt de bétail, dans laquelle contre toute « raison » économique le prêteur se sentait l’obligé de l’emprunteur, au nom de l’idée que ce dernier assurait l’entretien d’une bête qu’il aurait fallu nourrir en tout cas [Bourdieu, 2000, p. 14], ce qui l’a amené, avec d’autres observations d’allure pourtant anecdotique, à percevoir comme contingentes les conduites ordinaires de la vie quotidienne, le calcul des coûts et profits, le prêt à intérêt, de même qu’une philosophie implicite du travail fondée sur l’équivalence de l’effort accompli et de l’argent. C’est l’analyse de ces situations qui a permis à P. Bourdieu de rompre avec cette forme particulière d’ethnocentrisme qui porte à créditer universellement les agents de l’aptitude à la conduite économique rationnelle [Bourdieu, 2000, p. 16].

8P. Bourdieu s’est attaché à montrer qu’à la différence de la situation évoquée par Sombart d’un capitalisme naissant dans lequel l’entrepreneur est à la fois celui qui fait le capitalisme [Sombart, 1926, p. 235], en Kabylie, il s’agit d’un système imposé aux agents dans lequel sont jetés les travailleurs et dont ils doivent apprendre les règles. Une adaptation réussie des agents suppose une réinvention créatrice. Le recours au Max Weber de L’Éthique protestante…, sous l’emprise d’un matérialisme généralisé, a renforcé les interrogations sur les contraintes sociales et les incitations culturelles qui provoquaient des changements de catégories de pensée, des modes de calcul et de conduites économiques. Il va montrer que, face à la désagrégation de l’économie traditionnelle, le nouveau système d’attitudes et de modèles ne s’élabore pas dans le vide et se constitue à partir des attitudes coutumières qui survivent à la disparition ou à la désagrégation de leurs bases économiques, et qui ne peuvent être adaptées aux exigences de la nouvelle situation qu’au prix d’une transformation créatrice faisant face à de nombreux obstacles. Alors que, dans le capitalisme naissant, ou dans la société capitaliste achevée, la discordance entre les attitudes concrètes et les structures de l’économie sont réduites, en Algérie, des attitudes et des idéologies différentes coexistent dans la société globale, et parfois même chez le même individu. Ce processus a mis en évidence la diversité des situations objectives et les différentes manières de vivre cette expérience, de telle façon que les agents économiques ne sont pas des acteurs génériques, interchangeables, mais des femmes et des hommes d’un certain âge, issus de lignées précises, situés dans un espace social, ayant une histoire individuelle et collective qui imprime leurs marques au plus profond de leur façon d’être. La rationalisation des conduites économiques est en effet au cœur de la problématique de Travail et travailleurs en Algérie [Bourdieu et al., 1963] et du Déracinement [Bourdieu, Sayad, 1964]. C’est la logique du passage de l’économie précapitaliste à l’économie capitaliste, soit l’adoption de l’esprit de prévision et de calcul nécessaire à la mise en œuvre de l’action rationnelle par des agents, qui fait l’objet des enquêtes. Pour le paysan d’autrefois, l’absence de comptabilité était un des aspects constitutifs de l’ordre économique et social auquel il participait. Le travail était une façon de remplir ses obligations envers le groupe. La fonction économique n’était jamais isolée, mais dotée d’une pluralité de fonctions. Les préceptes de la morale et de l’honneur y dénonçaient l’esprit de calcul.

9P. Bourdieu et A. Sayad ont également montré que ce sont souvent les plus démunis, les sous-prolétaires qui, interrogés sur le revenu qui leur serait nécessaire pour bien vivre, sont amenés à formuler des projections démesurées. Au contraire, au fur et à mesure que s’élèvent les ressources effectives, les opinions deviennent plus réalistes, plus rationnelles, et la visée de l’avenir dépend étroitement des potentialités objectives qui sont définies par chaque individu, par son statut social et par ses conditions matérielles d’existence. L’accession à un seuil de calculabilité, quant à elle, est marquée essentiellement par la possession de revenus capables de s’affranchir du souci de la subsistance et coïncide avec une transformation profonde des dispositions : la rationalisation de la conduite tend à s’étendre à l’économie domestique et les dispositions composent un système qui s’organise en fonction d’un avenir appréhendé et maîtrisé par le calcul et la prévision. Le rapport au temps est la clef de l’usage rationnel de la monnaie. Alors que dans le troc, on saisit directement et concrètement l’usage à venir que l’on pourra faire du produit de l’échange, avec la monnaie, qui représente un pouvoir d’anticipation, l’usage futur qu’elle permet est lointain, indéterminé, et constitue le symbole d’un avenir abstrait.

10Les analyses précédentes montrent bien comment les expériences passées fonctionnent à chaque moment comme une matrice de perceptions, ce qui a amené P. Bourdieu à dire que « la rationalité est limitée, non seulement comme le croit Herbert Simon, parce que l’esprit humain est génériquement limité, mais parce qu’il est socialement structuré, partant, borné… Les agents ne sont pas universels parce que leurs propriétés sont le produit de leur placement et de leur déplacement dans l’espace social, donc de l’histoire individuelle et collective » [Bourdieu, 2000, p. 259]. Le comportement économique de chaque agent est moins fonction de ses stratégies et calculs explicites, que de son « sens du jeu », acquis au long de son itinéraire social [2]. La substitution du lexique de la « disposition » à celui de la « décision », ou de l’adjectif « raisonnable » à celui de « rationnel » est indispensable pour exprimer une vision de l’action plus conforme à la réalité sociale [Bourdieu, 2000, p. 13].

11Le terme habitus est présent dès les premiers textes, ainsi que l’idée d’un principe générateur de stratégies, sans être aucunement le produit d’une véritable intention stratégique. « La conscience du chômage structurel peut inspirer les conduites et déterminer les opinions sans apparaître clairement aux esprits qu’elle hante et sans parvenir à se formuler explicitement. » [Bourdieu, 1963, p. 268] De même est esquissée la notion d’histoire incorporée : « [U]n ensemble de savoirs empiriques, transmis par l’éducation diffuse ou spécifique, de savoirs agis et implicites, à la façon du maniement de la langue maternelle plutôt que conçus explicitement, et solidaires d’une ‘sagesse’ qui n’est pas constituée et unifiée en tant que telle. » [Bourdieu, 1963, p. 26] Bien qu’il cible l’analyse en priorité sur les conduites économiques, il montre que la restructuration des pratiques, après le déracinement de l’univers traditionnel, prend une forme systématique. La référence à un futur calculé permet l’unification de toutes les formes de l’action rationnelle, régulation des naissances, épargne, souci de l’éducation des enfants par une affinité structurale [Bourdieu, 1977, p. 95]. L’étude des pratiques économiques des anciens paysans kabyles a ainsi ouvert la voie de la théorisation d’une « économie des pratiques » dans tous les domaines de la vie sociale.

12Néanmoins, c’est plus tard, dans l’Esquisse d’une théorie de la pratique et dans Le sens pratique que P. Bourdieu va dégager un concept général de l’action. Abordant principalement la question de l’agent, il va montrer que « les dispositions économiques les plus fondamentales, besoins, préférences, propensions au travail, à l’épargne, à l’investissement ne sont pas exogènes, c’est-à-dire dépendantes d’une nature humaine universelle, mais endogènes et dépendantes d’une histoire, celle-là même du cosmos économique où elles sont exigées et récompensées », une affirmation qu’il a repris dans Les structures sociales de l’économie [Bourdieu, 2000]. Il introduit à ce stade la notion de stratégie, qui restitue aux agents, qu’il s’agisse de recherche d’un conjoint ou de conduite économique, une marge de création et d’improvisation, fruit d’une perception des possibles comme autant de probables et leur permet d’opérer un ajustement à des chances objectives.

2 – L’économie des biens symboliques et l’intérêt au désintéressement

13À son retour en France, avant même que soient publiés les ouvrages sur les transformations économiques en Algérie, P. Bourdieu, en compagnie de ses nouveaux collaborateurs Luc Boltanski et Jean-Claude Chamboredon, a mené une enquête sur la banque et ses rapports avec sa clientèle [La banque et sa clientèle, 1963]. Cette recherche n’a pas fait l’objet d’une publication, mais certains développements ont été repris à l’occasion des travaux sur l’achat des maisons individuelles dans la Région parisienne dans l’article « Un contrat sous contrainte » avec Salah Bouhedja et Claire Givry, publié dans Actes de la recherche en sciences sociales en 1990 [3]. Mais la continuité du dialogue avec les économistes et statisticiens rencontrés en Algérie a produit des effets marquants, quand Alain Darbel et P. Bourdieu ont organisé un colloque auquel ont participé sociologues, économistes et statisticiens pour expliquer les transformations qu’a connues la France après la Seconde Guerre mondiale et s’interroger sur les effets de l’accroissement de la production et du revenu national sur une éventuelle réduction des inégalités économiques et sociales [4]. Ces travaux publiés dans l’ouvrage Le partage des bénéfices [Darras, 1966], sans faire figurer les noms des organisateurs, constituent une tentative d’intégration des méthodes utilisées par les différentes disciplines. Salué dans la préface de l’ouvrage par Claude Gruson, administrateur de l’Insee de l’époque, comme « une manifestation remarquable de multidisciplinarité, réalisée dans l’amitié, la bonne volonté, l’humilité, les égards mutuels », le travail effectué est caractérisé comme difficile par les organisateurs du colloque et auteurs de l’introduction : « Plus que des vocabulaires différents, c’étaient des systèmes de catégories de pensée ou d’intérêts intellectuels qui se trouvaient affrontés, au commencement, dans la certitude tranquille de l’inconscience. » [Darras, 1966, p. I, IV et 11]

14L’ouvrage fournit des analyses économiques quantitatives utilisant les synthèses des comptes nationaux. L’expansion française y est analysée [5], et si l’enjeu de ce colloque porte la marque de la période des Trente Glorieuses, tournée vers le partage des fruits de la croissance économique, les auteurs s’interrogent sur la signification de l’élévation du niveau de vie et la réduction corrélative des différences dans l’ordre des consommations matérielles : n’est-elle pas à l’origine d’une redéfinition des différences entre les classes sociales ? La traduction en termes de disparités sociales des inégalités de revenu est une entreprise délicate et plus encore l’appréciation des inégalités perçues par les sujets économiques [Seibel, Ruault, 1966, p. 87]. Soucieux de replacer les pratiques économiques dans un contexte social plus vaste, P. Bourdieu et Claude Seibel montrent également comment l’accroissement démographique de l’après-guerre ne peut être expliqué uniquement à partir des politiques mises en œuvre. Ils questionnent aussi la manière dont se transmettent les privilèges économiques et sociaux qui font obstacle à l’égalisation des chances et les modes de transmission du capital économique et de l’héritage culturel. Autant de questions qui sont développées par P. Bourdieu dans les travaux menés parallèlement sur l’éducation et plus tard sur le patronat avec Monique de Saint Martin [1978].

15Dans le chapitre intitulé « Différences et distinctions », P. Bourdieu [1966a] affirme que les différences proprement économiques, celles créées par la possession des biens, sont redoublées par la recherche de distinctions symboliques dans la manière d’user de ces biens, ou, si l’on veut, dans les actes de consommation, et plus encore, dans la consommation symbolique, qui transmue les biens en signes, les différences de fait en distinctions signifiantes ou, pour parler comme les linguistes, en « valeurs », en privilégiant la manière, la forme de l’action ou de l’objet au détriment de sa fonction [Darras, 1966, p. 129]. Cette attention à la dimension symbolique des faits économiques va lui permettre de se démarquer autant de l’économisme néoclassique que de l’économie marxiste. On voit bien ici l’esquisse des analyses développées plus tard dans La Distinction.

16À la même époque, P. Bourdieu va lancer ses enquêtes sur les modes d’accès aux biens culturels, comme l’étude sur les musées, et sur leur production, destinée au marché ou à l’autoconsommation, comme le travail sur la photographie. Il va montrer que, paradoxalement, le processus de constitution de l’économie comme un domaine séparé est lui-même indissociable de l’autonomisation de microcosmes de producteurs intellectuels – écrivains, peintres, artistes, savants – qui s’instituent avec l’émergence de champs de production culturelle fondés sur la méconnaissance de leurs conditions économiques et sociales de possibilité. Les travaux sur l’Algérie vont ici l’aider à penser la société française.

17Dans le monde kabyle, l’accumulation du capital symbolique ne peut se faire que par la dénégation de ce que nous considérons, dans les sociétés de capitalisme avancé, comme l’économie et la mise en avant des intérêts de chaque agent. L’homme d’honneur des sociétés traditionnelles ne comptabilise pas les rendements de ses actes, perçus comme liés à sa générosité. L’économie des biens symboliques est pensée comme reposant sur le refoulement, ou la censure, de l’intérêt économique. Contrairement aux représentations courantes à propos des sociétés précapitalistes, ces pratiques ne cessent pas d’obéir au calcul économique, lors même qu’elles semblent désintéressées, parce qu’elles échappent à la logique du calcul intéressé (au sens restreint) et qu’elles s’orientent vers des enjeux non matériels et difficilement quantifiables, traditionnellement rejetés par les économistes dans l’irrationalité du sentiment et de la passion.

18En effet, dans la société traditionnelle, la stratégie consistant à accumuler le capital d’honneur et de prestige, que l’on peut acquérir notamment par les mariages et par des affrontements politiques face à face, et qui produit la clientèle, fournit la solution optimale au problème qu’entraînerait l’entretien continu de toute la force de travail. Le capital symbolique (l’honneur, le prestige, le nom), qui se reconvertit aisément en capital économique en tant que pouvoir sur le travail d’autrui, constitue une forme précieuse d’accumulation dans une société où la rigueur du climat et la faiblesse des moyens exigent le travail collectif (notamment la moisson qui se fait à la faucille et doit être réalisée en un temps très court). Cette convertibilité du capital symbolique en capital économique est à prendre en compte pour expliquer les modes de fonctionnement de l’économie précapitaliste. Dans un contexte caractérisé par la faiblesse des moyens de production, l’action des mécanismes sociaux qui tendent à faire de l’accumulation de capital symbolique la seule forme légitime d’accumulation, en imposant la dissimulation ou le refoulement de l’intérêt économique, tendait à empêcher la formation du capital matériel. Le capital symbolique est cependant fragile, car fondé sur la réputation qui peut facilement être détruite par le soupçon ou la critique, et qui, par ailleurs, se révèle difficile à transmettre [Bourdieu, 1984b, p. 32].

19P. Bourdieu a montré également que, dans nos sociétés au cœur même de l’« économie économique », ou constituées par de systèmes de marchés interdépendants, on trouve aussi la logique de l’accumulation du capital symbolique qui transforme la vérité des relations de domination. Pour décrire les activités artistiques, les pratiques économiques des écrivains, des grands couturiers, des éditeurs, ou des savants, les logiques des conduites d’honneur (accumulation ou perte de crédibilité) étudiées chez les paysans kabyles ont aiguisé son regard. Le concept de capital symbolique qu’il a affiné, en particulier à propos des œuvres d’art, lui a permis d’analyser des secteurs entiers des économies dites capitalistes qui ne fonctionnent pas selon la loi de l’intérêt, comme recherche de la maximisation du profit monétaire, telle la production des biens culturels [Bourdieu, 1976, 1977, 1992]. En effet, P. Bourdieu va montrer que la constitution de l’économie en tant qu’économie, qui s’est opérée progressivement dans les sociétés européennes comme l’a montré Karl Polanyi [1944], s’est accompagnée de la constitution de microcosmes d’une variante d’économie précapitaliste, comme le marché de l’art ou l’univers scientifique, qui se perpétuent dans le système capitaliste constitué comme tel. Alors que dans celui-ci se constitue un espace de jeu, dont le principe est la loi de l’intérêt matériel et où l’esprit de calcul s’affirme, où « les affaires sont les affaires », avec la genèse d’un champ artistique ou littéraire, c’est l’émergence progressive d’un monde économique renversé qui s’est mis en place, dans lequel les sanctions positives du marché sont indifférentes, voire négatives [Bourdieu, 1992, p. 121-126]. La réussite commerciale peut y avoir valeur de condamnation et, inversement, l’artiste maudit peut y tirer parti de sa malédiction, y compris de son indigence matérielle. Le vœu de pauvreté, comme dans certains univers religieux prônant l’ascétisme, semble constituer une sorte de contrepartie au primat des investissements dans les « valeurs spirituelles » et les activités culturelles sont vécues sur le mode de la vocation. Il s’agit d’un monde à l’envers où la vérité des prix est exclue. Son analyse des produits culturels montre ceux-ci comme des « réalités à double face, marchandises et significations, dont la valeur proprement symbolique et la valeur marchande restent relativement indépendantes » [Bourdieu, 1971a, p. 52]. Comme dans les sociétés traditionnelles, l’échec d’entreprises sur des critères proprement économiques (faible rentabilité mesurée en termes monétaires) peut être une condition pour l’obtention de la reconnaissance du groupe et l’affirmation des valeurs symboliques. Les disputes rhétoriques qu’elles impliquent ne peuvent pas être considérées comme des aspects secondaires, pouvant être analysés dans un moment ultérieur, pour doter un modèle économique de plus de réalisme. Les facteurs culturels, en effet, ne sont pas une façade qui occulterait les structures profondes des échanges économiques ; ils sont l’une des conditions de possibilité de ces marchés. Dans un article de 1977, Bourdieu souligne que les univers artistiques, où « un investissement est d’autant plus productif symboliquement qu’il est moins déclaré », constituent un « défi […] à toutes les formes d’économisme » : ils impliquent une économie qui ne fonctionne qu’« au prix d’un refoulement constant et collectif de l’intérêt proprement “économique” et de la vérité des pratiques que dévoile l’analyse économique » [Bourdieu, 1977, p. 3]. L’intérêt y est dénié, les sanctions positives du marché sont indifférentes, voire des stigmates et les pratiques se prêtent à deux lectures opposées, mais également fausses, qui les réduisent au désintéressement ou à l’intérêt [Bourdieu, 1977 ; 1992, p. 201].

20Au sein de microcosmes de producteurs culturels, la compétition pour la notoriété, pour le pouvoir symbolique fait rage, mais les modalités de concurrence ne sont pas immédiatement associées à l’accumulation de profits matériels. La compétition prend de formes si particulières, si subtiles, que les enjeux ne deviennent clairs que pour les agents qui y participent. Dans la société capitaliste, un aspect fondamental de cette économie des produits culturels consiste dans le fait que les institutions, apparemment chargées de la circulation, sont partie intégrante de l’appareil de production qui doit assurer la croyance dans la valeur de son produit. La définition de la qualité, pour un roman ou pour une œuvre d’art contemporain, fait l’objet de luttes auxquelles participent les producteurs, les intermédiaires, les prescripteurs, l’État et l’ensemble des agents engagés dans le champ de production. P. Bourdieu a souligné que la valeur des œuvres artistiques est le produit de mécanismes collectifs engageant tout un ensemble de célébrants et de croyants (critiques, institution scolaire, amateurs éclairés ou « prétendants » mus par une bonne volonté culturelle, etc.). Il a même avancé que c’est peut-être parce qu’on néglige ordinairement ce travail social collectif de valorisation que « les œuvres d’art fournissent un exemple en or à ceux qui veulent réfuter la théorie marxiste de la valeur travail » [Bourdieu, 1977, p. 5].

21Si les premiers travaux de P. Bourdieu (après 1965) ont porté sur le processus d’autonomisation des champs de production culturelle et sur leurs conditions historiques et sociales d’existence, des articles plus récents ont évoqué à plusieurs reprises, au moins dans les années 1990, la possibilité d’une régression vers des formes d’hétéronomie des univers de production culturelle [Bourdieu, 1992, p. 467-472 ; 1999]. Il parle d’une montée en puissance tendancielle, sur la longue durée, de grandes entreprises de production au détriment du modèle du créateur autonome [Bourdieu, 1989]. Au cours des toutes dernières décennies, les mouvements de concentration qui se sont produits dans un domaine comme l’édition [Bourdieu, 1999] où l’emprise croissante des médias sur les champs de production culturelle [Bourdieu, 1996] participait sans doute à ses yeux d’une accélération de ce processus, auquel les politiques d’inspiration néolibérale ont pu contribuer (comme l’illustre le cas de la télévision dont les transformations tiennent, au moins en partie, aux décisions politiques en France qui ont mis fin au « monopole public des chaînes » au profit d’un « marché », fortement régi par la recherche de la publicité et de l’audience). Ces textes reflètent bien le souci de l’historicité, très présent chez P. Bourdieu, et ils évoquent la virtualité d’une plus grande hétéronomie des champs spécifiques selon les époques considérées.

22À la différence des premières enquêtes sur les paysans, les ouvriers, les chômeurs et les petits commerçants, les travaux sur la constitution de microcosmes d’activités culturelles, dotées d’enjeux et de modalités de sanctions spécifiques aux différentes stratégies déployées par les agents, ont fait état de la différenciation d’espaces de jeu autonomes, des champs. C’est en effet pour rendre compte d’univers de production symbolique, tels que la création littéraire et artistique, la mode, la science et la religion [Bourdieu, 1992 ; 1975 ; 1976 ; 1971b] et de leurs contraintes spécifiques, que P. Bourdieu a proposé le concept de champ [1966a]. Celui-ci lui a permis d’articuler les exigences de la description des produits (notamment la production littéraire et artistique qui est vécue par les producteurs comme une vocation) et celle de l’analyse des propriétés et des contraintes des producteurs. Le concept de champ invitait à passer du projet créateur de la conscience singulière aux dispositions et aux conditions qui déterminent l’activité d’un peintre ou d’un écrivain, intégrant ainsi comme élément de compréhension complémentaire, l’habitus et l’ensemble de ressources possédées par chacun, dont la mobilisation est plus ou moins forte et varie selon les règles du jeu en vigueur dans chaque champ. L’analyse des champs culturels a donc nourri la recherche sur « l’économie des biens symboliques », contribuant ainsi à une avancée théorique dans la compréhension du fonctionnement de l’ensemble des marchés, regroupant aussi bien ceux où prime la tentative de maximiser les gains monétaires de chaque agent, que ceux où règne « l’intérêt au désintéressement ».

3 – Le concept de champ en économie : une approche relationnelle

23Alors que dans les domaines qui ne sont pas directement régulés par des relations marchandes P. Bourdieu a souvent utilisé la notion de marché, pour souligner la pertinence des concepts, insistant sur les enjeux matériels dans les échanges plus « spirituels » [6], dans les années 1990, il va se prévaloir du terme de champ pour désigner la production et les échanges économiques considérés dans leur ensemble, ou envisageant des types particuliers de produits. Mais, à la différence de la théorie néoclassique et de la théorie marxiste, l’argent et les différentes modalités de patrimoine réductibles à la valeur monétaire ne constituent pas les seuls atouts pour se différencier dans les activités économiques. Comme il l’a très bien montré dans La Noblesse d’État [Bourdieu, 1989], spécialement dans le chapitre concernant le patronat, la famille, l’école, le fait d’avoir appartenu aux grands corps de l’État sont autant d’éléments à prendre en compte pour expliquer la position dominante d’une élite spécifique dans l’économie française. Le même ouvrage explicite que le droit d’aînesse s’est vu écarté des coutumes successorales au profit de fils dotés de diplômes et de compétences les plus rares associées à des processus culturels. Les analyses des stratégies matrimoniales des paysans du Béarn servent de matrice pour penser le haut de l’échelle sociale.

24Fort de son expérience algérienne, P. Bourdieu affirme la nécessité de faire la genèse des dispositions économiques de l’agent, et tout spécialement de ses goûts, de ses besoins, de ses propensions ou de ses aptitudes au calcul, à l’épargne, ou au travail. D’un autre côté, il prône l’analyse de la genèse du champ économique lui-même, c’est-à-dire l’histoire du processus de différenciation et d’autonomisation qui aboutit à la constitution de ce jeu spécifique, le champ économique comme obéissant à ses propres lois et conférant de ce fait une validité limitée à l’autonomisation radicale qu’opère la théorie pure en constituant la sphère économique comme un univers séparé. À la suite de K. Polanyi, il est pour lui essentiel d’examiner la séparation progressive des autres domaines de l’existence et de voir que s’est affirmé un nomos spécifique, dans le lequel l’intérêt économique s’est imposé comme principe de vision dominant. Il faut voir notamment comment l’esprit de calcul s’impose peu à peu dans tous les domaines de la pratique contre la logique de l’économie domestique fondée sur la dénégation du calcul et sur la générosité ou la gratuité. Et P. Bourdieu de mentionner que la révolution éthique au terme de laquelle l’économie a pu se constituer en tant que telle (celle d’un calcul intéressé et de la concurrence sans limites pour le profit) trouve son expression dans la théorie économique « pure » qui enregistre, en l’inscrivant tacitement au principe de la construction de l’objet, la coupure sociale et l’abstraction pratique dont le cosmos économique est le produit [Bourdieu, 2000, p. 18]. C’est ainsi que P. Bourdieu considère, de la même manière que M. Weber, la théorie de l’utilité marginale comme un « fait historico-culturel » qui manifeste cet aspect fondamental des sociétés contemporaines qu’est la tendance à la rationalisation formelle, corrélative de la généralisation des échanges monétaires [Bourdieu, 2000, p. 19]. L’intérêt économique, auquel on a tendance à réduire toute forme d’intérêt, n’est que la forme spécifique que revêt l’investissement dans le champ économique, lorsque celui-ci est appréhendé par des agents dotés des dispositions et des croyances adéquates, parce qu’acquises dans et par une expérience précoce et prolongée de ses régularités et de sa nécessité. Les dispositions économiques les plus fondamentales, besoins, préférences, goût pour l’accumulation de richesses ou le choix du travail d’après la rémunération monétaire qu’il procure, ne sont pas exogènes, c’est-à-dire dépendantes d’une nature humaine universelle, mais endogènes et dépendantes d’une histoire qui est celle-là même du cosmos économique où elles sont exigées et récompensées [Bourdieu, 2000, p. 20].

25Cet ajustement de la réalité vers un modèle de relations et les dispositions qui fait oublier les conditions historiques de possibilité doit beaucoup aux énoncés des économistes eux-mêmes [7]. « La théorie économique dans sa forme la plus pure, dit P. Bourdieu, c’est-à-dire la plus formalisée, n’est jamais aussi neutre qu’elle veut le croire et le faire croire. L’économie néolibérale doit un certain nombre de ses caractéristiques, prétendument universelles, au fait qu’elle est immergée, “embedded” dans une société particulière, enracinée dans un système de croyances et de valeurs, un “ethos” et une vision morale du monde, bref un “sens commun économique” lié en tant que tel aux structures sociales et aux structures cognitives d’un ordre social particulier. Les politiques qui sont mises en œuvre en son nom, ou légitimées par son intermédiaire, sont imprégnées de tous les présupposés hérités de l’immersion dans ce monde qu’est l’économie libérale qui s’imposent au monde par l’intermédiaire de la Banque mondiale, du FMI et des gouvernements auxquels ils dictent indirectement ou directement leurs principes de “gouvernance”, un sens commun économique inspiré des États-Unis où le marché est le moyen optimal d’organiser la production et les échanges dans une société démocratique. » [Bourdieu, 2000, p. 23] [8]

26Loin d’être un univers atomistique, où s’affrontent des agents interchangeables n’ayant qu’un poids négligeable sur les mécanismes de marché, le champ de l’économie est socialement construit et les agents dotés de ressources différentes interagissent pour accéder à l’échange et conserver ou transformer le rapport de forces en vigueur. Loin d’être en face d’un univers sans pesanteur, les firmes sont orientées par les contraintes et par les possibilités qui sont inscrites dans leur position, ainsi que la représentation qu’elles se font de cette position et de celles de leurs concurrents, en fonction de leur information et de leurs structures cognitives. La force attachée à un agent dépend de ses différents atouts, facteurs différentiels de succès (ou d’échec) qui peuvent lui assurer un avantage dans la concurrence, c’est-à-dire, plus précisément du volume et de la structure du capital qu’il possède sous ses différentes espèces : capital financier, capital culturel (capital technologique, juridique, organisationnel) [9], capital social (ensemble de ressources associé à travers un réseau de relations plus ou moins mobilisable et plus ou moins étendu qui procure un avantage compétitif [10]) et capital symbolique (image de marque). S’instaure un rapport de forces entre les firmes qui, par leur taille ou leur image de marque, peuvent imposer les règles du jeu. On voit ici que l’approche structurale prend en compte des effets qui s’accomplissent en dehors de toute interaction : la structure du champ, définie par une distribution inégale du capital, pèse en dehors de toute intervention ou manipulation directes sur l’ensemble des agents engagés dans le champ, restreignant d’autant plus l’univers des possibles qui leur est ouvert, qu’ils sont plus mal placés dans cette distribution. Les entreprises dominantes sont alors celles qui occupent une position telle que la structure agit en leur faveur et ont donc partie liée avec l’état global du champ, luttant pour perpétuer ou redoubler leur domination. Elles constituent un point de référence pour les concurrents qui, quoi qu’ils fassent, sont obligés de prendre position par rapport à elles. Si elles ont intérêt à augmenter la demande de leurs produits, elles doivent également défendre leurs positions contre les challengers par des barrières à l’entrée ou des contraintes économiques. C’est cette structure sociale spécifique qui commande les tendances immanentes aux mécanismes du champ économique, et du même coup, les marges de liberté laissées aux agents.

27Certains agents sont dotés d’une telle façon qu’ils peuvent agir sur le mode de concurrence en vigueur dans le champ, soit en imposant leurs prix parce qu’ils contrôlent une grande part du marché, soit parce qu’ils introduisent de nouvelles technologies, soit en imposant des changements de règles du jeu qui leur soient favorables, en faisant pression, comme nous le verrons plus loin, sur la bureaucratie de l’État. C’est pourquoi, au lien de percevoir la structure du champ de l’économie comme quelque chose qui s’impose à tous les agents comme des mécanismes ou lois incontournables, la vision structurale admet que les agents économiques modifient le champ dans lequel ils se meuvent. Il s’ensuit que la structure du champ pèse sur l’ensemble des agents économiques en dehors de toute intervention directe. La démarche structurale de Bourdieu s’oppose ainsi à l’interactionnisme qui cohabite avec une vision de l’ordre économique et social réduite à une multitude d’individus interagissant le plus souvent de manière contractuelle. On est ici dans une configuration différente de celle de la théorie des jeux qui réduit les effets produits par le champ économique à un jeu d’anticipations réciproques dépourvu de toute transcendance par rapport à ceux qui y sont engagés dans l’instant [Bourdieu, 2000, p. 241-242].

28La structure du champ commande le droit d’entrée et la distribution des chances de gains. Les entreprises dominantes (market leaders) constituent un point de référence obligé pour les autres concurrents (challengers) qui, quoi qu’ils fassent, sont sommés de prendre position. Une des façons d’éviter la concurrence peut alors consister à se spécialiser dans de nouveaux champs, ou niches de marché. Les frontières du champ, on le voit ici, sont un enjeu de luttes, car les agents économiques travaillent sans cesse à exclure les concurrents potentiels ou actuels, à produire des critères de reconnaissance, des droits d’entrée susceptibles de favoriser leur emprise sur le champ et le pouvoir de dire ce qui est légitime ou pas, à l’instar de ce que l’on peut observer dans le champ artistique. Il y a, en quelque sorte, au moins deux enjeux différents : maximiser les profits à court terme, comme les économistes le signalent, et s’assurer de la possibilité que les chances de gain se prolongent dans le temps, autrement dit, éviter que le marché s’effondre ou que l’entreprise en soit exclue.

29Ainsi la notion de champ marque la rupture avec la logique abstraite de la détermination automatique, ou mécanique, du prix sur les marchés. C’est la structure du champ, c’est-à-dire l’état du rapport de force entre les agents, qui détermine les conditions dans lesquelles les agents sont amenés à décider (ou à négocier) les prix d’achat et les prix de vente. Il existe à chaque instant une diversité des possibles, une certaine liberté de jeu, mais on ne peut pas oublier que les décisions ne sont que des choix entre des possibles définis d’avance, limités par la structure du champ.

30Les grandes entreprises sont en effet en mesure d’imposer la représentation la plus favorable à leurs intérêts, la manière de jouer et les règles du jeu, notamment sur le pouvoir de réglementation et les droits de propriété, en ayant recours à l’État qui est en mesure d’exercer une influence déterminante sur le fonctionnement du champ économique (comme, aussi à un moindre degré, sur les autres champs). L’État contribue à l’existence et à la persistance du champ économique, mais aussi à la structure des rapports de forces qui le caractérise. À propos de l’enquête sur le marché de la maison individuelle, P. Bourdieu montre que la bureaucratie d’État est un espace de lutte, de concurrence et de collaboration entre les banques et les entreprises de construction du côté du secteur privé, les ministères, les grands corps d’État et les inspecteurs des finances, du côté du secteur public. Les affinités électives ou les clivages entre les décideurs diplômés des grandes écoles d’ingénieurs (Polytechnique, Centrale, Ponts et Chaussées, Mines) jouent un rôle non négligeable lors des réunions et des comités qui définissent les règles à moyen et long terme. L’État contribue ainsi à la construction du marché : construction de la demande à travers la production de systèmes de préférences individuels – en matière de location ou de propriété notamment – par l’attribution de subventions à la construction ou au logement définies par des lois dont on peut décrire la genèse. Construction de l’offre, à travers la politique de l’État (ou des banques) en matière de crédit aux constructeurs, qui contribue à définir les conditions d’accès au marché, et la position dans la structure du champ des producteurs de maisons dont les contraintes structurales pèsent sur le choix de chacun d’eux en matière de production et de publicité. [Bourdieu, 2000, p. 76-87]. D’une façon générale, les politiques fiscales, les allocations familiales, l’assistance sociale, agissent sur la consommation. Les lois budgétaires, les dépenses d’infrastructure, ont des effets structurants notamment dans le domaine de l’énergie, du logement, des communications. L’imposition des règles du jeu économique comme le contrat de travail constitue autant d’interventions politiques qui font du champ bureaucratique un stimulateur macro-économique, contribuant à assurer la stabilité et la prévisibilité du champ économique.

31L’attention portée à la différenciation de ces espaces, et à ses effets, constitue également l’un des grands apports que présente l’analyse sociologique inspirée par le modèle des champs culturels. Pour P. Bourdieu, en effet, les lois générales de fonctionnement qui valent pour tous les champs, et plus spécialement pour tous les champs de production économique, se spécifient selon les caractéristiques des produits. La notion de champ nous permet de prendre en compte des différences entre les entreprises et les relations objectives de complémentarité dans la rivalité qui les unissent et les opposent à la fois. Mais, chaque sous-champ économique (correspondant à ce que l’on appelle d’ordinaire « secteur » ou « filière » ou « branche d’industrie ») dépend de l’état de développement (et notamment du degré de concentration) de l’activité économique considérée et de la particularité du produit. Les propriétés différentielles fonctionnent comme cadres imposant des atouts spécifiques à chaque champ.

32Dans le marché de la maison individuelle, par exemple, c’est la très forte charge symbolique dont celle-ci est investie et l’attachement à des modes de production dits traditionnels garants de l’« authenticité » qui expliquent, pour partie, les relations objectives qui s’instaurent entre les différents constructeurs : la prédominance écrasante des entreprises nationales et la persistance de petites entreprises artisanales aux côtés de grandes entreprises industrielles. Il en va de même pour les stratégies publicitaires. La maison est en effet un bien matériel exposé durablement à la perception de tous, elle représente un investissement économique et s’inscrit, comme élément de patrimoine durable et transmissible, dans le cadre d’un projet de reproduction biologique et sociale. D’autre part, la maison est un produit lié à l’espace : elle doit être construite sur place, elle est prise dans la logique de traditions locales à travers les normes architecturales et les goûts des acheteurs pour les styles régionaux, ce qui explique la survivance de petits marchés locaux. Pour ces raisons, les petites entreprises artisanales sont, en un sens, indispensables au fonctionnement de tout le système auquel elles fournissent sa justification symbolique. Les propriétés spécifiques, qui font de la maison un produit tout à fait singulier, expliquent les caractéristiques particulières du champ de production d’habitation [Bourdieu, 2000, p. 33-37].

33La production de la maison est ainsi pensée comme située à mi-chemin entre deux formes opposées de création de la valeur : d’un côté les œuvres d’art, où la part de production consacrée à la fabrication du matériel est relativement faible et impartie à l’artiste lui-même, tandis que la part consacrée à la promotion et à la création de la valeur symbolique de l’œuvre est beaucoup plus importante ; de l’autre, la production de biens matériels tels que le pétrole, le charbon, ou l’acier, où l’appareil de fabrication prend une place prépondérante, tandis que la part d’investissement symbolique reste très faible.

34P. Bourdieu évoque un continuum d’activités très diverses où l’activité de production symbolique du produit prend une place plus ou moins importante, ayant chacune leur spécificité. La haute couture par exemple se caractérise par la nécessité de révolution permanente. La production d’automobile se caractérise entre autres par le souci du design, de la création de marques et de modèles. Alors que les auteurs de l’économie néoclassique, voire nombre de sociologues ciblant leur attention sur la spécificité de l’économie de certains biens « pas comme les autres », qualifient de « standard » les biens d’usage quotidien, P. Bourdieu fait référence à des produits qui ont des charges symboliques plus ou moins importantes : comme dans La Distinction [1979], le sens attribué aux produits ou aux pratiques ne peut être pensé d’une façon essentialiste, mais relative. Le caractère « standard » ou « symbolique » des biens ne peut être regardé comme une propriété intrinsèque. La distinction entre biens « standard » et biens symboliques est un enjeu et un instrument de luttes dans les espaces où les échanges économiques ont lieu.

35Cela d’autant plus qu’on assiste à des fusions qui vont dans le sens d’une transformation profonde de la structure des entreprises et que la lutte se circonscrit à un petit nombre de puissantes entreprises concurrentes, qui, loin de s’ajuster à une situation de marché, sont en mesure de façonner activement cette situation. « Penser en termes de champs, c’est penser relationnellement » et c’est un principe d’analyse du travail scientifique, nous dit P. Bourdieu. Ce qui constitue le monde social, ce ne sont pas des classes fixes, des catégories sociales essentialisées, ou de simples interactions qui mettraient en contact des individus isolés et sans qualités, sans propriétés, sans héritage, mais des relations objectives que l’on peut décrire en dehors même de la conscience plus ou moins nette qu’en ont les agents. Car le champ économique, ou tout autre champ, se présente ainsi comme un champ de luttes entre les acteurs occupant des positions objectives dissemblables et ne prenant sens que les unes par rapport aux autres, ce qui assure l’accumulation, la conservation, ou encore la transformation d’un capital spécifique.

4 – Conclusion : la dimension symbolique au cœur des échanges économiques

36Tout au long de son œuvre, P. Bourdieu s’est nourri de nombreux travaux empiriques. Ceux-ci, bien loin de s’opposer au travail théorique, en constituent une condition sine qua non. C’est en rendant compte de réalités différentes au cours d’enquêtes successives, voire en revenant sur les mêmes matériaux empiriques avec un équipement théorique plus puissant, permettant de fournir des explications d’ordre plus général et plus proche de l’expérience [Bourdieu, 2002, p. 9], qu’il a pu forger un système de concepts capable de rendre compte des faits sociaux dont font partie les faits économiques. L’importance du travail empirique est justifiée parce que le monde social est présent dans chaque action « économique », et selon lui, il faut s’armer d’instruments de connaissance qui, loin de mettre entre parenthèses la multidimensionnalité et la multifonctionnalité des pratiques, permettent de construire des modèles historiques susceptibles de rendre raison des actions et des institutions économiques telles qu’elles se donnent à voir à l’observateur attentif.

37Contrairement aux lectures superficielles à propos de ses premiers travaux sur les systèmes d’enseignement, qui ont suggéré une fatalité de la reproduction sociale, les travaux de P. Bourdieu mettant l’accent sur l’inscription du social dans les corps avec le concept d’habitus [cf. Bourdieu, 1980, p. 99], et dans les choses à travers les institutions, analysent la genèse, la transformation des marchés et les crises qui les traversent périodiquement. Ils rendent compte d’une économie grosse de relations objectives de pouvoir. Le « capital » n’est plus uniquement un capital économique, mais un concept permettant de rendre compte d’accumulation différentielle selon les positions des agents dans un champ et selon l’époque considérée, et renvoie à des rapports de domination qui exigent d’être spécifiés. On est loin ici de la théorie des choix rationnels où n’interagissent que des individus dotés de ressources égales ou équivalentes.

38Par ailleurs, l’introduction du symbolique au cœur de la compréhension de l’économie a donné une chance de renouveler l’approche dominante en s’appuyant sur des traditions anthropologiques et sociologiques souvent négligées par les économistes. Celles-ci sont d’autant plus importantes que le périmètre des biens symboliques est nettement plus large qu’on ne pourrait le penser au premier abord et que la théorie néoclassique qui, pendant longtemps s’était consacrée à l’analyse de « biens standards » issus des activités industrielles et agricoles, voire du commerce des services personnels, prête un intérêt croissant à ces « biens pas comme les autres », dont la rareté a d’autres origines que la simple exiguïté des facteurs de production [Duval, Garcia-Parpet, 2012]. « L’économie des biens symboliques » – qui n’est pas propre aux secteurs culturels, mais qui est peut-être simplement plus visible dans ces derniers – constituait sans doute à ses yeux une sorte de paradigme de « l’économie générale des pratiques » qu’il opposait, de façon beaucoup plus générale, à « l’économie », à ses yeux trop étroite, de la science économique dite mainstream.

39Enfin, l’« institutionnalisation » des marchés interdépendants et formateurs de prix suppose l’action des hommes politiques et des économistes, en particulier cette action fondamentale constituée par l’activité de nommer le monde social. Dans les dernières années de sa vie, P. Bourdieu accordait une attention croissante à ce qu’il avait désigné par « effet de théorie », c’est-à-dire par l’inscription dans la réalité sociale des modèles construits pour en rendre compte. Façon de nous rappeler que les débats soulevés par la théorie économique portent autant sur des constats d’une réalité objective, qui existerait indépendamment de toute activité savante, que sur des modèles performatifs qui contribuent à la genèse de nouvelles situations économiques et sociales.

40C’est « l’air raréfié de la théorie pure » que P. Bourdieu dénonce tout au long de son œuvre, privilégiant dans son cas la « description », les travaux historiques, ethnographiques, statistiques, à la déduction des comportements induite par les modèles mathématiques, pour rendre compte des activités économiques. Somme toute, une sociologie qui rende compte des faits économiques est, pour lui, avant tout une sociologie, ou mieux, une anthropologie. « La théorie des pratiques proprement économiques est un cas particulier de la théorie générale de l’économie des pratiques » [1980, p. 209] et suppose, entre autres, une sociologie de l’éducation et une sociologie de l’État. Une telle posture méthodologique ne peut que se révéler positive du point de vue heuristique, notamment pour analyser les transformations récentes de l’économie et affronter les débats théoriques qu’elles suscitent : l’internationalisation des échanges et la recomposition des élites françaises ou étrangères [Denord, 2002 ; 2012 ; Dezalay, 2002 ; 2010 ; Wagner, 2011 ; Hartman, 2012 ; Canêdo, Tomisaki, Garcia Jr., 2009] ; les transformations des modes de domination dans la gestion des entreprises et dans la gestion de l’État [Balazs, Faguer, 1996 ; Pialoux, Beaud, 1996 ; Boltanski, Chiapello, 1999 ; Henry, 2012 ; Henry, Pierru, 2012], les nouvelles modalités d’accumulation du patrimoine et de succession des dirigeants [Laferté, 2012 ; Bessière, 2009], les mutations des marchés culturels globalisés [Sapiro, 2009 ; Sora, 2009 ; Duval, 2012]. L’analyse des champs qui, évoluant au gré des disputes sociales et symboliques, n’ont pas de chemin tracé d’avance permet d’expliquer des processus qui, contrairement aux tendances annoncées à la marchandisation de biens, marquent la prise de distance du caractère « standard » d’un certain nombre de biens. La montée en puissance des produits « éthiques » et des produits « biologiques » [Leroux, 2011 ; Garcia-Parpet, 2012] en fournit un exemple. La financiarisation des entreprises [Grün, 2009], le pouvoir de classer qui y est associé, notamment en ce qui concerne les agences internationales de notation, les significations différentielles de la monnaie étudiées par Viviana Zelizer [2006] et l’institutionnalisation de la finance éthique, confirment la pertinence de l’analyse des valeurs symboliques au cœur de l’économique pour rendre raison des échanges économiques les plus variés.

Notes

  • [1]
    Je remercie Julien Duval, Afrânio Garcia, Jean-Pierre Faguer et Odile Henry pour leurs observations lors de la lecture de versions antérieures du texte.
  • [2]
    Cette idée est clairement exprimée dans « La fabrique de l’habitus économique », Actes de la recherche en sciences sociales, 2003a, n° 150, p. 79-150.
  • [3]
    Pour ce qui a trait au déroulement de l’enquête et ses différents participants, communication personnelle de François Denord à l’auteur.
  • [4]
    Alain Darbel a également participé à l’élaboration des outils statistiques pour l’enquête sur la fréquentation des musées européens et a élaboré un modèle mathématique à cet effet [Bourdieu, Darbel, 1966].
  • [5]
    Cf. Paul Dubois, « La croissance en question » [Darras, 1966, p. 28].
  • [6]
    Robert Boyer [Encrevé, Lagrave, 2003, p. 268] attire l’attention sur le fait que l’usage de cette terminologie a porté préjudice à la compréhension de l’œuvre de P. Bourdieu, car certains économistes y ont vu une extension de l’analyse néoclassique à la Gary Becker alors que dans Le sens pratique P. Bourdieu explique que, s’il met une forme spécifique d’intérêt dans la conduite sociale, il ne donne pas à cet intérêt le sens du self-interest d’Adam Smith : intérêt anhistorique, naturel, universel, qui n’est en fait que l’universalisation inconsciente de l’intérêt qu’engendre et suppose l’économie capitaliste [Bourdieu, 1980, p. 33].
  • [7]
    P. Bourdieu avait déjà analysé, à propos de Marx, la contribution particulière des formulations à prétention scientifique à la construction du monde social, ce qu’il a appelé « effet de théorie ». « Espace social et genèses des classes », Actes de la recherche en sciences sociales [Bourdieu, 1984a, p. 3-12].
  • [8]
    La recherche de Frédéric Lebaron sur le champ des économistes montre comment les débats entre les économistes français sont un facteur essentiel de l’élaboration des visions de l’avenir économique [Lebaron, 2000].
  • [9]
    Le capital technologique et organisationnel notamment ne doit pas être considéré de manière intrinsèque, mais de même qu’il existe un capital culturel légitime, il existe des capitaux techniques légitimes.
  • [10]
    P. Bourdieu attire également l’attention sur le fait que la puissance des réseaux telle qu’elle a été mise en avant notamment par Mark Granovetter fait abstraction du fait que celle-ci dépend avant tout de la position que ces agents occupent dans les microcosmes structurés que sont les (sous-)champs économiques.
Français

L’article se donne pour but d’analyser la sociologie de l’économie chez P. Bourdieu. Celle-ci consiste en une critique de l’économie néoclassique fondée sur de nombreux travaux empiriques. Dans ses travaux sur l’économie kabyle, il est possible de trouver la genèse des concepts d’habitus et de capital symbolique et de vérifier leur pertinence pour analyser l’économie capitaliste. Dans ses travaux s’affirment une pensée relationnelle et le concept de champ où se confrontent les agents qui, loin d’être interchangeables, se meuvent dans un espace socialement construit et, dotés de ressources différentes, interagissent pour transformer ou conserver le rapport de forces en vigueur. S’opposant à une rationalité économique universelle qui s’inscrit dans la nature humaine, l’historicité de l’économie est au premier plan et l’histoire du processus de différenciation aboutit à la constitution d’un jeu spécifique : le champ économique obéissant à ses propres lois. Enfin, loin de se cantonner dans des secteurs marginaux de l’économie, le symbolique est au cœur de l’économie.

Mots-clés

  • P. Bourdieu
  • sociologie de l’économie
  • marchés
  • rationalité économique
  • biens symboliques

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Marie-France Garcia-Parpet
RITME (INRA)/CESSP, Université Paris 1
garcia@ivry.inra.fr
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Mis en ligne sur Cairn.info le 30/05/2014
https://doi.org/10.3917/rfse.013.0107
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