CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Dans le Vocabulaire européen des philosophies, Catherine Audard souligne la difficulté que nous éprouvons à traduire en français et à rendre compte de ce que recouvre le terme Care. Il renvoie en effet à la fois au Sorge allemand, que Heidegger associe au Dasein, et qui signifie souci, chagrin, peine, mais aussi à « l’effort que l’on fait pour anticiper un danger ou pour se prémunir des incertitudes de l’avenir » [Audard, 2004, p. 211]. Mais ce concept évoque encore la distinction que l’on peut faire entre le « souci de soi », le Selbstsorge, et le « souci de l’autre », ou Fürsorge, que l’on peut traduire par « sollicitude ». Le fait de se décentrer de soi pour se consacrer à l’autre, et en particulier à l’autre dépendant, relève également du care, d’où l’association très fréquente de cette notion aux soins que dispense une mère à son enfant. La notion de « soin » est néanmoins insuffisante, puisqu’il s’agit à la fois de rendre compte de l’activité de soin, de l’affection dont il témoigne (le souci de l’autre et de son bien-être – l’amour) et du rôle qu’il joue pour créer et manifester l’attachement nécessaire au développement de l’individu.

2Une des premières difficultés auxquelles nous sommes confrontés réside donc dans le fait de n’avoir pas de terme en français permettant de nommer adéquatement ce que les anglo-saxons résument par cette expression, combinant sans plus d’effort le care about et le care for someone, autrement dit le soin et l’affection ; mais aussi le professionnel et le profane. On peut bien sûr proposer un certain nombre d’expressions qui constituent un champ sémantique voisin de la notion de care : le soin – ou mieux « le prendre soin » –, la sollicitude, le souci de l’autre, l’attention à autrui et à ses besoins ; mais rien d’aussi synthétique que le care. On a le même type de problème pour traduire une notion comme celle de selflessness qui évoque l’idée de donner la priorité à autrui plutôt qu’à soi-même (ou oubli de soi).

3Mais le débat anglo-saxon sur le Care dépasse ce niveau individuel et relationnel pour aborder le collectif et l’institutionnel. En ce sens, il correspond en partie à celui qui se développe actuellement aussi bien au plan politique qu’académique autour de la notion de solidarité, qu’elle soit familiale, interpersonnelle ou collective et publique [Paugam, 2007 ; Martin, 2007]. C’est sans doute la raison pour laquelle Catherine Audard indique dans l’article qu’elle consacre à cette notion : « La sollicitude, qui est cette “affectueuse inquiétude pour autrui”, est un sens dérivé de care et doit être rattachée à un autre registre, celui de l’action en matière d’aide et d’assistance sociale. Care désigne l’ensemble des dispositions publiques nécessaires au bien-être (welfare) de la population dans le Welfare State, l’État-providence. C’est là un sens où il n’existe pas d’équivalent français » [Audard, ibid., p. 212].

4L’anglais parvient en somme à abriter sous cette seule notion une série de concepts et d’enjeux d’une complexité rare. Dans cet article, nous proposons de distinguer, dans un premier temps, plusieurs niveaux de discussion dans ce débat et avançons ensuite avec d’autres la notion de social care, qui se révèle d’une grande utilité pour aborder ensemble le problème que soulève l’articulation entre ces formes élémentaires et primaires de solidarité – le « souci d’autrui » –, et les formes socialisées et collectives de ces solidarités, qui permettent aux individus et aux groupes de faire face aux risques de l’existence [Martin, 2001].

1 – Distinguer des niveaux de discussion

5La notion de care recouvre donc différents niveaux : individuel, relationnel, collectif et institutionnel. Elle est lisible en termes de relations, d’acteurs, de pratiques et de dispositifs. Le care présente à la fois une dimension privée (au sens de la vie privée) et une dimension publique, s’apparente à la fois à un désir et à une responsabilité, prend la forme de pratiques rémunérées ou non, dispensées de manière informelle ou formelle, ce qui conduit à l’aborder soit sous l’angle des liens sociaux et notamment des liens familiaux, soit en termes d’analyse institutionnelle, voire de sociologie des professions, pour tenir compte de la professionnalisation des tâches de soin.

6Pour nous repérer, nous proposons de distinguer trois principaux niveaux de discussion, certes reliés les uns aux autres, mais mobilisant des disciplines et des méthodes distinctes : le débat de philosophie morale concernant l’éthique du care ; le débat sur les pratiques de care et les relations de sollicitude (qui comprend aussi la question de la reconnaissance de la valeur de ces pratiques, voire de leur rémunération) et, enfin, le débat qui étend ces réflexions aux politiques (publiques) du care, niveau que nous proposons avec d’autres de qualifier de social care, au sens où il est question d’articuler pratiques et normes de soin avec les politiques sociales et le rôle de l’État, en somme d’étendre l’analyse à l’ensemble de ces composantes, publiques et privées, professionnelles et profanes, collectives et intimes.

7Une partie importante de la littérature sur le care relève du premier niveau de débat, qui se pose la question des fondements philosophiques et moraux de ce « souci de l’autre ». Des auteurs comme Carol Gilligan (1982), Joan C. Tronto (1993) ou Selma Sevenhuijsen (1998) s’interrogent, dans cette perspective, sur l’existence d’une moralité spécifiquement féminine ou d’une différence ontologique entre les femmes et les hommes, sur cette question du care (pour un bilan, voir Paperman et Laugier, 2005). Ce questionnement oppose différentes théories féministes ; certaines défendant l’existence d’une morale « genrée » et l’idée que les femmes seraient « par nature » disposées ou enclines à nourrir et prendre soin, quand d’autres défendent qu’il s’agit d’une construction normative, historique et sociale, vecteur des inégalités de genre. Ce débat rejoint la désormais classique discussion entre, d’une part, un courant essentialiste ou différentialiste qui insiste sur une différence radicale entre les hommes et les femmes et fait parfois l’apologie des valeurs dites féminines et, d’autre part, un courant universaliste et matérialiste qui conçoit la différence des genres comme une construction sociale et défend le droit à l’égalité. Les women’s studies se sont en grande partie construites sur la critique du premier courant par le second [2]. En déconstruisant ces comportements désintéressés, gratuits, non comptabilisés, masqués, cette réflexion sur l’éthique du care remet en cause l’éthique de la justice, c’est-à-dire ces fondements abstraits à vocation universelle organisant la justice sociale, comme dans le modèle rawlsien.

8Mais le care recouvre aussi des pratiques de soins et donc une morale concrète, si l’on peut dire, inscrite dans des relations sociales. Ce niveau de discussion est plus contextualisé, plus « sociologisable » aussi, au sens où il tient compte de relations de soins entre des individus et au sein de groupes, dont le système normatif de référence est construit dans et par ces relations. La réflexion porte alors sur les pratiques de soins et les relations sociales de sollicitude [Weber et al., 2003]. La dimension du genre est abordée différemment. Il est question, non plus tant de la différence de morale entre hommes et femmes, mais de la différence pratique entre eux du fait de la répartition de ces tâches de soin et de sollicitude. À ce deuxième niveau de discussion est donc posée la question des inégalités de genre, ou encore de classes, au sens où ces tâches non rémunérées, non valorisées, gratuites, sont assumées par des catégories sociales dominées : les femmes, les étrangers, les pauvres non qualifiés. Ce deuxième niveau de débat n’est bien sûr pas sans lien avec le premier, dans la mesure où dire que le care est une pratique différenciée selon le genre dépasse toujours le constat que ces tâches de soin sont essentiellement assurées par des femmes pour déboucher sur la question de savoir si le care est ou non une composante fondamentale de la construction de l’identité sociale féminine.

9Ce niveau des pratiques de care pose aussi l’incontournable question des recouvrements et enchevêtrements entre intime et économie, entre don de soi et reconnaissance de la valeur de ce don ; en somme, pour reprendre le beau titre Viviana Zelizer, la question de « l’achat de l’intime » (purchase of intimacy) (2005), ou encore comme le proposent nombre de chercheurs anglo-saxons, celle du payment for care [Evers, Pijl et Ungerson, 1994 ; Glendinning et Kemp]. Comme le montre très bien Viviana Zelizer, « la question n’est pas tant de savoir si des partenaires intimes peuvent ou doivent s’engager dans des transactions économiques, mais plutôt quelles sortes de transactions économiques correspond aux relations intimes » [Zelizer, 2005, p. 288]. Car, en effet, l’économique et l’intime sont inextricablement imbriqués et ne peuvent pas être démêlés en recourant à la seule défense de leur hétérogénéité ou incompatibilité. En d’autres termes, la sphère de l’intime et celle de l’économique ne sont pas mutuellement exclusives l’une de l’autre. Un lien intime peut fort bien prendre place dans le cadre d’une relation professionnelle, voire commerciale, de même que, réciproquement, des transactions économiques peuvent parfaitement avoir lieu dans le cadre de relations dites « intimes » [3]. L’analyse à laquelle nous invite Zelizer consiste donc à abandonner cette thèse des « mondes hostiles » ou de l’incompatibilité de ces mondes qui pourrait laisser penser qu’une sphère (l’intime) fonctionnerait uniquement au don, à la gratuité et l’autre (la sphère publique) à l’intérêt. Comme l’a montré aussi François de Singly, l’enjeu est plutôt de penser l’articulation entre amour et intérêt, entre logique (et capital) d’humanité et logique d’intérêt, avec leur dimension de genre (l’humanité et le don étant plutôt considérés comme relevant du féminin ; l’intérêt et le calcul du côté masculin) [Singly, 1990].

10Le troisième niveau de discussion concerne le rôle des pouvoirs publics dans l’encadrement normatif de ces tâches de soins et de care, avec toutes les questions que cela soulève en termes de répartition entre le privé (toujours au sens de la vie privée) et le public, entre la famille, les proches, le tiers secteur, les pouvoirs publics locaux et nationaux, mais aussi celles concernant le paiement ou le non-paiement, la part rémunérée et la part gratuite [4]. L’idée même de rémunération des tâches de care et, a fortiori, l’idée de leur professionnalisation enrichissent considérablement les problématiques autour de cette notion. En effet, la rémunération implique un changement normatif et modifie les termes de la relation de soin. De même, la professionnalisation laisse entrevoir le passage d’une morale ou d’une éthique individuelle à une éthique professionnelle.

11Pour aborder ce troisième niveau de discussion, de nombreux auteurs comme Mary Daly et Jane Lewis (1998), Arnlaug Leira et Chiara Saraceno (2002), ou encore John Baldock, Jorma Sipilä et Anneli Anttonen (2003) avancent la notion de social care qui inscrit cette question du care dans la réflexion sur les politiques sociales et l’analyse des welfare states. Mary Daly et Jane Lewis en donnent la définition suivante : « L’ensemble des activités que suppose la satisfaction des besoins physiques et émotionnels d’adultes ou d’enfants dépendants, et les cadres normatifs, sociaux et financiers à l’intérieur desquels ce travail est affecté et assuré » [Daly et Lewis, 1998, p. 8].

2 – Les apports du social care

12Le concept de Social care permet d’introduire la question du care dans la discussion sur les politiques sociales et sur l’État-providence. Il relie les deux dimensions du care : micro et macro. Le social care est donc une notion plus large que celles de services sociaux dispensateurs de soins (social care services). Il n’inclut pas, en revanche, les soins médicaux : le medical care ou le health care (traditionnellement centrés sur des parties du corps et non sur l’individu dans sa globalité). Comme le soulignent Anttonen, Baldock et Sipilä : « Le social care est plus que les seuls services de care ; plus que les “services sociaux”, plus que les “services à la personne” ou les “services d’action sociale”, qui sont des termes utilisés actuellement pour rendre compte des soins (care) rendus par différents organismes. » [Anttonen et al., 2003, p. 5].

13Les chercheurs qui développent cette perspective l’ont fait tout d’abord pour identifier la contribution des pratiques de soins profanes, au sein de la famille et des réseaux de proches, à la promotion du bien-être et à la prise en charge des individus vulnérables (petite enfance, malades, handicapés, invalides et vieillards). En mettant en lumière ce travail informel, ces démarches ont non seulement montré la capacité protectrice des liens primaires, mais aussi la valeur économique du travail de soins assuré principalement par les femmes, ou encore a contrario, la charge collective que peut entraîner l’insuffisance de ces liens ou leur disparition. Dans cette perspective, il faut rappeler le travail fondateur d’auteurs comme Kari Waerness qui parle d’ Invisible welfare state of care (1978), Laura Balbo qui évoque le « travail familial » (family work) (1978), Janet Finch et Dulcie Groves qui éditent en 1983 un ouvrage collectif intitulé A Labour of Love: Women, Work and Caring, ou encore Clare Ungerson qui publie Policy is personal : Sex, Gender and Informal Care en 1987.

14Mais il s’est agi aussi de montrer dans quelle mesure ce travail peut être complété, voire partiellement remplacé par des interventions publiques. Le développement de l’État-providence modifie en effet cette répartition du travail de care au sein des familles et des communautés, avec un impact très différent selon le genre. Un État qui développe des dispositifs de prise en charge des personnes vulnérables et/ ou dépendantes devient, en quelque sorte, un caring state, au sens où il remplace ou vient en appui du travail de soin assuré de manière informelle. Il permet une externalisation d’une partie de ces tâches et pose la question du caractère substituable ou non du travail profane de care. Plutôt que de substitution, plusieurs chercheurs préfèrent parler de complémentarité entre ces dimensions publiques et privées du care [Rein et Rainwater, 1986 ; Lesemann et Martin, 1993].

15Du fait de l’inégale division du travail de care entre les genres, il est évident que les hommes et les femmes ne tirent pas les mêmes profits de ces dispositifs publics. Comme l’écrit Barbara Castle : « Ce qui compte pour les femmes, plus que les augmentations de salaire qu’elles ou leurs maris obtiennent, c’est le niveau standard des services publics dispensés qui signifient tant pour la famille – services de santé, d’éducation, de logement, d’environnement. En d’autres termes, le salaire socialisé » [Castle, 1981, p. 21].

16Les recherches qui adoptent cette perspective soulèvent donc trois points essentiels : premièrement, le care dispensé par les proches est un travail, qui a un coût, même s’il est difficile de l’évaluer, excepté en termes de coûts d’opportunité ou de coût de remplacement. Deuxièmement, ce rôle protecteur des liens sociaux primaires est fondamental et non totalement substituable ; tout au plus peut-on estimer que les politiques sociales le complètent et le rendent « soutenable » (sustainable). Troisièmement, cette « protection rapprochée » est « genrée », au sens où le travail de care est principalement assumé par les femmes, que ce soit de manière informelle ou formelle.

17En France, c’est moins en termes de care et, a fortiori, de social care, que ces questions ont été principalement abordées, mais plutôt en termes de solidarités familiales [Pitrou, 1978 ; Lesemann et Martin, 1993, Martin, 2002], que ce soit pour évoquer le rôle protecteur ou promoteur des liens familiaux, ou pour souligner les risques que représente l’absence de ces liens sociaux primaires. Les recherches sur le phénomène de l’exclusion ont également mis en lumière cette forme relationnelle de la vulnérabilité (absence de soutien, risque de solitude) [Castel, 1995 ; 2003 ; Martin, 1993]. Mais le développement des comparaisons internationales et interdisciplinaires, la mise en œuvre d’enquêtes européennes comme l’enquête Share de 2004 sur les soutiens intergénérationnels, facilitent le recours à de telles problématiques, en particulier concernant la prise en charge de la dépendance des personnes âgées [Fontaine et al., 2007 ; Wolff et Attias-Donfut, 2007, notamment].

18En insistant sur cette articulation entre dimensions privée et publique du travail de care, ces travaux refusent de le limiter à sa dimension affective. Parce qu’il s’agit aussi d’un travail, il peut être dispensé sans attachement, sur la base d’un devoir et/ou d’une compétence. Il peut donner lieu à une rémunération, que ce soit pour compenser le temps consacré (cash for care), ou pour assurer un salaire à un professionnel du soin ou de l’aide. En devenant « public », ce travail social de reproduction se transforme en travail salarié, ce qui peut déboucher sur la question de sa valorisation, de sa qualité, ou encore des compétences requises pour l’assurer (professionnalisation). Toutefois, il suppose de distinguer les soins et l’aide que l’on dispense à des personnes qui peuvent se prendre en charge elles-mêmes (par exemple, quand une femme s’occupe du repas et du linge de son mari), de ceux que l’on donne à des personnes qui ne peuvent se prendre en charge elles-mêmes (de très jeunes enfants, des personnes handicapées ou dépendantes). En effet, c’est pour cette seconde catégorie de personnes que l’État et des professionnels sont susceptibles d’intervenir ou qu’un marché du care est susceptible de se développer.

19Quoi qu’il en soit, cette articulation des dimensions privée (ou familiale) et publique du care a considérablement enrichi les travaux comparatifs sur le welfare state [Martin, 1998]. Nombre de spécialistes du social care ont ainsi contribué à la critique des typologies d’État-providence et, notamment, celle proposée par Gøsta Esping-Andersen qui, après Titmuss (1974), distingue trois principaux welfare state regimes, en s’appuyant sur leur capacité variable de « démarchandiser » la force de travail (c’est-à-dire dispenser les individus de vendre leur force de travail sur le marché pour subvenir à leurs besoins, sous certaines conditions), en considérant différents types de droits sociaux (assistanciels, assuranciels ou universels), mais aussi en analysant la contribution respective de la famille, du marché et de l’État à la protection des individus contre les risques de l’existence [Esping-Andersen, 1990], voir tableau 1.

Tableau 1

Les régimes d’État-providence

Tableau 1
Libéral Sud clientéliste Corporatiste Socio-démocrate Finalité du système Orienté vers le traitement de la pauvreté (filet de sécurité) et la satisfaction des besoins par le marché Couverture dualiste des risques sociaux (sur-protection des nantis, sous-protection des démunis) Protection du travailleur et couverture de risques sociaux Logique d’accès égal à un haut niveau de prestations et de services. Forte participation de l’État Critères d’accès Niveau de ressources Travail et citoyenneté Travail Citoyenneté Mode de financement Impôts (+) et cotisations (-) Cotisations (+) et impôts (-) Cotisation obligatoire Impôts Principes de fonctionnement Sélectivité Mixte (contributivité et universalité) Contributivité Universalité Modes de régulation État central État clientéliste Partenaires sociaux État décentralisé Principale source de solidarité Marché Famille Famille État Niveau de démarchandisation de la force de travail Faible Faible Moyen Fort Niveau de défamilialisation Moyen Faible Faible Fort Niveau de protection sociale Faible Modéré Fort Fort Pays type Royaume-Uni Italie Allemagne Suède Source : Esping-Andersen, 1990.

Les régimes d’État-providence

20Si de nombreuses critiques adressées à cette typologie se sont concentrées sur la capacité de ces idéaux-types à rendre compte de la diversité des États-providence, souvent en proposant d’ajouter de nouveaux régimes (pour l’Europe du sud, pour l’Europe de l’est, ou pour des pays comme le Japon, par exemple), les spécialistes des études féministes ont surtout souligné que cette typologie ne tenait pas suffisamment compte de la question du genre, pas plus qu’elle n’envisageait, à sa juste mesure, l’importance de la question du care[5]. Esping-Andersen a d’ailleurs reconnu lui-même que cette critique des gender studies était la plus pertinente et devait être prise en compte dans le travail comparatif. Comme il l’écrit lui-même dans la postface à la traduction française de son ouvrage : « La critique la plus pertinente est à inscrire au bénéfice des féministes… Leur argument selon lequel la famille est bien trop ignorée et insuffisamment développée dans mes analyses des régimes d’État-providence, est juste » (Esping-Andersen, version française, 1999, p. 277), ce qu’il confirme dans son dernier ouvrage (Esping-Andersen, 2008).

21Ces recherches féministes insistent donc sur l’importance cruciale du travail domestique et de soins, assuré par les femmes dans les ménages, de manière gratuite. Pour être disponibles sur le marché du travail, les hommes se sont en effet appuyés sur ce travail non rémunéré de reproduction, instaurant de ce fait un contrat entre les genres que ces chercheuses ont qualifié de modèle de « M. Gagnepain » (Male breadwinner model). En outre, pour être démarchandisée, la force de travail doit d’abord avoir été marchandisée, ce qui n’est justement pas le cas du travail domestique et de soin assuré par les femmes sans rémunération. Ann Orloff a également élaboré un nouveau concept permettant d’évaluer autrement la « performance » des régimes de Welfare : la défamilialisation [Orloff, 1993], c’est-à-dire la capacité variable selon les modèles d’externaliser ou de collectiviser ce travail de soins, permettant ainsi aux femmes d’accéder au travail rémunéré et de renouveler le contrat de genre.

22Selon cet angle d’analyse, Jane Lewis (1992) a proposé de distinguer trois idéaux-type : les pays promoteurs du Male breadwinner model (comme l’Allemagne de l’Ouest, par exemple) dans lesquels les droits sociaux des femmes sont principalement des droits dérivés de ceux de leur mari ou des prestations d’assistance ; les pays qui privilégient une version modérée du modèle de M. Gagnepain, dans lequel les femmes sont aussi reconnues comme des travailleuses, mais dont le salaire est secondaire, subsidiaire ou complémentaire (avec le recours au temps partiel comme aux Pays-Bas ou au Royaume-Uni) ; et enfin les pays qui favorisent un modèle à deux revenus, où le modèle de l’adulte travailleur – quel que soit son genre –, qui correspond plutôt aux pays scandinaves. Le niveau de défamilialisation du travail de care est variable dans chacun de ces modèles : faible dans le premier, moyen dans le deuxième et fort dans le dernier (voir tableau 1).

23Une alternative aux démarches typologiques du mainstream consiste donc à analyser la variable du care non plus comme une variable secondaire, mais comme une variable centrale pour tenter de définir des caring regimes. Un caring regime est donc un mix entre prise en charge privée et publique des personnes en demande de soins et de support, entre une prise en charge étatique et familiale, ou encore un partage des responsabilités de soins entre formel et informel. La comparaison permet de distinguer ces régimes de caring en fonction de la répartition des responsabilités de care entre la sphère publique et la sphère privée, entre l’État et la famille, en tenant compte aussi du rôle du tiers secteur. Concrètement, ce type d’analyse consiste à identifier des care packages, combinant ces différents types de ressources, formelles et informelles, ou des caring arrangements (pour qualifier la manière dont ces ressources familiales, publiques et privées, mais aussi associatives, sont agencées concrètement).

3 – L’analyse des caring arrangements et des care packages : un outil pour la comparaison

24Le social care suppose donc d’aborder en même temps le niveau micro et le niveau macro [Daly et Lewis, 1998], voir tableau 2. Au niveau macro, il s’agit de comprendre quelle est la division du care (dans ses différentes composantes : travail, responsabilité et coût) entre l’État, le marché, la famille et la communauté. Il s’agit aussi de décrypter l’infrastructure du care (le travail accompli, les services et les prestations monétaires). En procédant de cette manière, on peut aussi analyser les réformes en identifiant les transferts de charge entre État, marché, famille et communauté. Il s’agit encore de décoder ou de rendre intelligibles les orientations normatives véhiculées par les politiques publiques dans ce domaine, mais aussi par les dispositifs et par les professionnels qui les mettent en œuvre.

Tableau 2

Les niveaux d’analyse du Social Care

Tableau 2
Niveau macro Niveau micro Référence conceptuelle Division du care (comme travail, responsabilité et coût) entre l’État, le marché, la famille et la communauté La distribution du care (comme travail, coût et responsabilité) entre les individus dans la famille et la communauté Matériau empirique - L’infrastructure du care (travail, services et cash) - La distribution de l’offre entre les secteurs - Qui assure le care et qui est le bénéficiaire des prestations offertes ? - Quelles sont les conditions économiques, sociales et normatives de la délivrance du care - Les tendances en matière d’activité économique des femmes en âge de prendre soin Trajectoires de changement Plus / moins d’État, de marché, de famille, de communauté - changement dans la distribution du care - changement dans l’identité des carers - changement dans les conditions de délivrance du care Source : Daly et Lewis, 1998, p. 8.

Les niveaux d’analyse du Social Care

25Au niveau micro, il faut entrer dans la « boîte noire » qu’est la famille ou que sont les liens de parenté, pour détecter la distribution du care entre les membres de la famille et de la communauté. Empiriquement, il s’agit donc de déterminer qui assure le travail et qui sont les bénéficiaires, mais aussi d’identifier les conditions dans lesquelles le care est rendu. Là encore, on peut envisager de travailler sur les changements, mais cette fois au niveau de la distribution du travail de care au sein de la famille ou de la communauté, ou encore au plan de l’identité des carers.

26En adoptant cette perspective d’analyse, Mary Daly et Jane Lewis (1998) ont mis en évidence la tendance, dans plusieurs pays européens, à privilégier l’option du cash for care, autrement dit à faire en sorte de soutenir le travail informel de care par des prestations monétaires, plutôt que par le développement de services publics, ce qui a le double avantage de réduire les coûts pour la collectivité, comparativement au développement de services publics dans ce domaine, mais aussi de promouvoir l’idéologie du « libre choix », correspondant à la figure du client ou du consommateur qui peut ainsi répondre à ses besoins en fonction de ses propres normes et critères [6].

27Ce type d’analyse suppose encore de distinguer différents types de ressources susceptibles de contribuer à ces social care arrangements : ressources informelles du réseau, ressources en provenance du tiers secteur et des bénévoles, ressources du secteur commercial et marchand et enfin, ressources publiques. Dans leur ouvrage, Anneli Anttonen, John Baldock et Jorma Sipilä proposent de distinguer ces différentes ressources, en tenant compte de dimensions comme les systèmes de valeurs, la culture, l’idéologie et l’histoire (voir tableau 3).

Tableau 3

Une typologie des social care arrangements

Tableau 3
Informelle Bénévole Commerciale État Rationalité ou motivation Amour, culpabilité, obligation, tradition, religion, don, réciprocité Charité, volontariat, normes sociales, reconnaissance publique, principes religieux Profit, honoraires Droits, affiliation, statuts, objectifs politiques, contrôle social Agency (ressources pour agir, capacité d’agir) Ménage, famille, réseau amical, réseau de voisinage Organisation bénévole, associations, églises, communautés Entreprises, professionnels, travailleurs indépendants dans le domaine du care, entrepreneurs Bureaucraties locales, gouvernance nationale Bénéficiaire Membre du ménage ou de la famille, ami ou voisin Personne définie comme objet de la charité Client Citoyen affilié Carer Membre non-rémunéré de la famille, du réseau amical ou du voisinage Bénévole, employé(e) d’une organisation bénévole ou charitable Employé(e) ou professionnel Fonctionnaire, professionnel du secteur public Source : Anttonen et al., 2003, p. 13.

Une typologie des social care arrangements

28Un social care arrangement est potentiellement une combinaison (welfare mix) de quatre niveaux : la composante informelle, la part du bénévolat, la contribution à caractère commercial et la part de l’intervention publique. Selon les configurations nationales ou locales, mais aussi selon les types de publics dépendants ou vulnérables, « l’arrangement de soin » combinera de manière originale ces types de ressources.

29Cette approche facilite la comparaison, non seulement la comparaison dans l’espace entre différents caring regimes, mais aussi la comparaison dans le temps pour tenter de repérer les réagencements et les nouveaux équilibres entre ces différents niveaux du social care au fil des réformes. « Ainsi, l’analyse comparée des arrangements de social care ne peut se limiter à de simples distinctions entre le public et le privé mais doit développer des méthodes capables d’identifier les changements d’équilibre entre les secteurs au fil du temps » [Anttonen et al., op. cit., p. 2]. Néanmoins, il ne peut être question de se limiter à une logique strictement quantitative, évaluant en termes économiques la contribution de chaque composante d’un care package (informelle, bénévole, commerciale ou publique). Si cet aspect du coût entre en ligne de compte et peut faire lui aussi l’objet de comparaisons (sur qui paie et qui fournit le service et selon quelles méthodes et instruments – impôts et réductions d’impôts, assurance sociale obligatoire ou assurance privée, dons et cadeaux, prestations commerciales, etc.), il ne suffit pas à rendre compte de l’ensemble des dimensions en cause dans un caring arrangement[7].

30Les dimensions qualitatives, psychologiques et culturelles jouent aussi un rôle crucial et difficilement comptabilisable. Comme le soulignent Jorma Sipilä, Anelli Anttonen et John Baldock : « Les liens entre les dimensions formelle et informelle du care sont loin d’être clairs ou fixes, mais correspondent plutôt à un vaste domaine de coopération, de conflit et de perpétuelle négociation. C’est une frontière changeante qui, de plus, est disputée pour des raisons idéologiques et politiques » (p. 2). Aussi, « ce qui peut apparaître à première vue comme des données “molles”, des estimations qualitatives et individuelles du “social care”, peuvent se révéler en fait bien plus riches d’informations que les données officielles de niveau de dépense ou d’usage d’un service » (ibid., p. 10). On retrouve alors, d’une certaine manière, les recommandations de Viviana Zelizer. À l’instar de son insistance pour éviter de penser l’intime et l’économie comme deux sphères indépendantes, l’important est, une fois encore, moins de procéder à des distinctions, que de penser les articulations entre ces différentes composantes d’un care package.

31L’approche des caring arrangements suppose enfin de combiner les normes véhiculées par les dispositifs publics (par exemple, la promotion d’un modèle de ménage dans lequel la femme devrait privilégier sa responsabilité de soin par rapport à son engagement professionnel ou réciproquement), et celles dont sont porteurs les agents sociaux dans leurs interactions, ce qui peut conduire à travailler sur des dilemmes (choisir entre travailler et prendre soin) et des conflits de normes et d’attitudes (au sein d’un couple, par exemple).

4 – La professionnalisation du travail de care

32Ces différentes distinctions introduisent un dernier niveau de discussion : celui de la professionnalisation du travail de caring. Considérer le care comme un travail soulève le problème de sa rémunération mais aussi celui de sa qualité et donc des compétences requises pour l’assurer. Cette réflexion sur les compétences et les qualifications n’est d’ailleurs pas exclusivement réservée aux professionnels du care. Ne parle-t-on pas aujourd’hui du « métier de parent » ou de l’accompagnement des parents incompétents ou incapables d’assurer leurs fonctions éducatives et de soins ?

33L’intervention de l’État dans ces tâches de soins a conduit à développer un certain nombre de professions qui, bien que très anciennes pour certaines d’entre elles, prennent aujourd’hui l’allure d’un véritable marché du travail, voire, dans des pays comme la France confrontés à un chômage de masse, comme un « gisement » d’emplois potentiels. Ces professions du care sont en général fortement féminisées, peu valorisées, faiblement rémunérées et relèvent dans l’ensemble de professions à faible qualification : aides-soignant(e)s, aides-ménagères, assistantes maternelles, nurses, gardes d’enfants ou childminders, etc. Dans une large mesure, le développement de ce secteur professionnel est donc un transfert de charge de certaines femmes vers d’autres femmes, ce qui n’est pas sans poser le problème des inégalités entre femmes dans cette répartition du travail de reproduction.

34Cette professionnalisation du care est parfois présentée comme une réponse à l’insuffisance ou à la réduction de l’offre informelle, ce que certains auteurs ont qualifié de care deficit [Hochschild, 1995]. Cette notion fait référence aux conséquences sur la prise en charge des personnes vulnérables et/ou dépendantes que pourraient provoquer à la fois : l’augmentation du nombre de femmes sur le marché du travail (ce qui réduit leur disponibilité pour assurer ces tâches de soins qui leur étaient traditionnellement dévolues) ; la réduction de la taille des ménages et la tendance dans les pays de l’Europe du nord, mais aussi de l’Europe continentale à voir se réduire la cohabitation intergénérationnelle au profit d’une aide à distance entre ménages [Fontaine et al., 2007] ; le vieillissement global des sociétés européennes du fait du non renouvellement des générations et des gains d’espérance de vie (ce qui, selon certains experts, pourrait faire augmenter la demande de soins de la part des plus âgés) [Bontout et al., 2002] et, enfin, l’instabilité des liens familiaux, qui fragiliserait ces solidarités informelles dont ils étaient le vecteur. Même si cette hypothèse d’un care deficit est discutable, elle sert d’argument à ceux qui souhaitent l’anticiper en favorisant une nouvelle répartition de ce travail de care entre l’offre informelle au sein des liens familiaux et communautaires, l’offre en provenance du marché (lui-même formel ou informel, avec le travail au noir) et l’offre dispensée par les pouvoirs publics (souvent à des échelles territoriales).

35Confrontés à des demandes accrues de prise en charge, que ce soit pour les jeunes enfants dont les deux parents travaillent, ou pour les personnes âgées devenues dépendantes, les nations européennes ont choisi des voies fort différentes. Les pays scandinaves ont fait le choix dans un premier temps de développer un certain nombre de services publics offrant, grâce à des professionnels qualifiés, une prise en charge de qualité. Mais confrontés aux coûts élevés de ces formules, ils ont été conduits à diversifier cette offre. Des pays comme l’Italie, mais aussi comme l’Autriche ont laissé se développer une importante offre informelle, relevant du travail au noir, comme les badante en Italie (soit entre 650 000 et 800 000 travailleurs du care issus de l’immigration et non déclarés) qui prennent en charge des personnes âgées et handicapées en résidant avec elles [Da Roit, Le Bihan et Österle, 2007]. La France est dans une configuration intermédiaire qui tente de promouvoir une professionnalisation de ces travailleurs du care (en définissant un titre et une certification) tout en les maintenant à de très bas niveaux de reconnaissance et de rémunération. Il est encore aujourd’hui difficile de connaître précisément, dans l’état de nos catégories statistiques, le nombre de ces professionnels du care. Mais l’augmentation de la demande de soins, en direction de la petite enfance, du handicap ou de la dépendance met au premier plan cet enjeu de la qualité du service et donc, de la reconnaissance de ces tâches. Il pose également de manière cruciale la question du niveau des prestations sociales offertes et de leur mode de revalorisation de façon à solvabiliser la demande de care.

Conclusion

36Le concept de social care est donc à la fois une ressource et un formidable défi pour les sciences sociales. Une ressource, car il permet de penser ensemble nombre de dimensions qui sont encore le plus souvent traitées de manière indépendante : la dimension philosophique et morale, la dimension relationnelle, la dimension du genre, la dimension de l’action publique. Cette notion permet aussi de penser ensemble différents secteurs d’intervention, souvent abordés (en France tout au moins) de manière étanche (politiques familiales, de l’enfance, de la vieillesse dépendante, du handicap).

37Mais il représente aussi un formidable défi car il impose un dialogue pluridisciplinaire intense pour que ces différents niveaux, micro et macro, soient analysés ensemble (sociologie, économie, anthropologie, science politique, géographie sociale). En proposant de distinguer ces différents niveaux de discussion et de recherche, il ne s’agit donc pas de reproduire la division du travail scientifique, mais plutôt de soutenir la nécessité d’aborder ces enjeux de care sous ces divers angles, le niveau de la régulation domestique et celui de la régulation politique.

38Au premier niveau, micro, il s’agit de comprendre de quelle manière les acteurs impliqués dans des relations de sollicitude et de care, expliquent et s’expliquent leurs pratiques, ce qui les conduit à agir de telle ou telle manière, que ce soit comme pourvoyeur ou comme récipiendaire de l’aide et du care. Il s’agit empiriquement d’analyser les pratiques et les discours (et rationalisations) des acteurs en situation. Les individus structurent en effet leurs valeurs en agissant et en interagissant. Les pratiques de care mobilisent toutes sortes de considérations morales sur ce qui est bien ou mal, ce qui doit ou ne doit pas être fait. Les individus agissent donc en fonction de toute une série de « raisons » : pour certains, il s’agit de respecter une obligation, une prescription sociale, pour d’autres, d’un sacrifice fondé sur un sentiment de dette ou une logique du sacrifice ; pour d’autres encore, il s’agit de faire ce qui doit être fait ; pour d’autres enfin, il peut s’agir en prenant l’autre en charge de lui signifier sa dépendance, sa faiblesse et donc sa position de dominé, etc. La diversité de ces valeurs et situations est aussi un moyen de tenter de rendre intelligibles les relations entre contraintes et arbitrages, déterminations et choix et de lier ces variations à un certain nombre de conditions : conditions sociales, de genre, type de contraintes, histoire familiale, trajectoire sociale, etc.

39Mais ce niveau micro est en partie structuré, conditionné par celui de la régulation politique, autrement dit des normes véhiculées par les dispositifs et les politiques publiques. Là encore, un important travail empirique attend le chercheur qui veut tenter de les décoder, de comprendre leur évolution, mais aussi les différents choix existants et variables selon les configurations nationales. Reste ensuite à relier ces niveaux d’analyse. Tel est le projet des travaux qui s’intéressent au social care dans les sociétés développées.

Notes

  • [1]
    Nous tenons à remercier Isabelle Berrebi-Hoffmann, Michel Lallement, Marie-Thérèse Letablier, Dominique Méda, Chantal Nicole-Drancourt, Florence Weber, organisateur du colloque au CNAM Soins aux personnes : l’économie du care et ses cadres sociaux, dans lequel une première version de ce papier a été présentée, ainsi que les évaluateurs de la revue pour leurs commentaires et remarques. Les traductions des extraits cités sont de l’auteur.
  • [2]
    On peut mentionner, à titre d’exemple, la position défendue par la revue Nouvelles questions féministes qui indique dans son projet éditorial : « La revue s’inscrit dans une perspective féministe anti-essentialiste, matérialiste et radicale. L’anti-essentialisme implique de refuser d’expliquer la subordination des femmes aux hommes et leur discrimination par la nature et la biologie. Le matérialisme suppose de penser les ‘femmes’ et les ‘hommes’ comme des catégories sociales produites par et dans des rapports de pouvoir organisés en système : le système de genre ou patriarcal. Enfin, le féminisme radical est à la fois un projet concret et une utopie qui visent à abolir ce système et non à le réformer » (Présentation de Nouvelles questions féministes sur son site internet). Pour une présentation de ces courants on peut se référer à Elmaleh (2003) ; pour un exemple des controverses qu’ils suscitent actuellement, voir aussi Hakim (2007) et Crompton & Lyonette (2007).
  • [3]
    Viviana Zelizer propose la définition suivante des liens intimes : « Les liens intimes correspondent aux liens dans lesquels au moins une des parties détient des informations qui, si elles étaient rendues accessibles à tous, pourraient porter préjudice à l’une ou l’autre des parties. Les liens intimes interviennent dans une large gamme de relations ou d’arrangements, y compris certains qui sont principalement impersonnels » [Zelizer, 2005, p. 291].
  • [4]
    Comme le proposent Jorma Sipilä, Anneli Anttonen et John Baldock (2003), il s’agit de « saisir quelque chose des qualités normatives et morales des systèmes de care » (p. 1).
  • [5]
    Il est d’ailleurs remarquable que cette thématique soit documentée essentiellement par des chercheuses et bien peu par des chercheurs, ce qui confirme la division des objets de recherche selon le genre : aux hommes l’analyse des régimes de retraite, des systèmes de santé, aux femmes l’analyse des caring regimes.
  • [6]
    Pour une analyse du secteur des personnes âgées dépendantes, on peut se reporter à Da Roit, Le Bihan, Österle (2007).
  • [7]
    Pour un exemple de mise en œuvre de cette méthode, voir Le Bihan et Martin, 2006.
Français

Résumé

Partant de la difficulté de traduire la notion de care en français, cet article propose un bilan des apports de la littérature anglo-saxonne. Le débat anglo-saxon sur le care dépasse le niveau individuel et relationnel pour aborder le collectif et l’institutionnel. L’auteur propose de distinguer plusieurs niveaux de discussion dans ce débat et avance la notion de social care, qui permet d’aborder le problème que soulève l’articulation entre ces formes primaires de solidarité qui ont cours dans les réseaux de sociabilité – le « souci d’autrui » – et les formes socialisées et collectives de solidarités, qui permettent aux individus et aux groupes de faire face aux risques de l’existence.

Mots-clés

  • solidarité
  • sollicitude
  • soins
  • politiques sociales
  • État-providence
  • comparaisons internationales

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Claude Martin
CRAPE, Université de Rennes 1 et EHESP
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Mis en ligne sur Cairn.info le 09/10/2008
https://doi.org/10.3917/rfse.002.0027
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