CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Dans les sociétés occidentales, la population âgée, longtemps « invisible » car relevant de la seule sphère familiale, est, progressivement, devenue « visible » car objet d’un traitement collectif avec, notamment, l’émergence d’un nouveau groupe social, celui des retraités [Feller, 2005]. Parallèlement, l’évolution favorable de la mortalité et des conditions de santé a repoussé vers des âges de plus en plus tardifs le seuil d’entrée dans la vieillesse physiologique [Bourdelais, 1993], qui fait elle aussi, désormais, l’objet de politiques publiques de prise en charge. Cette véritable organisation politique des étapes de la vieillesse illustre l’idée d’une construction sociale de l’âge. Les normes juridiques, les politiques publiques, produisent ainsi un encadrement social des parcours chronologiques qui se prolonge au plan individuel par l’intériorisation d’une conscience d’âge.

2L’âge est aussi, en effet, expérience personnelle : les sujets élaborent un rapport individuel au passage du temps, que l’on peut qualifier d’« âge subjectif » [Kastenbaum et al., 1972] et les processus d’intériorisation d’un lien personnel à l’âge sont révélateurs de régularités sociales au sein des biographies individuelles. Les expériences très différenciées du déroulement de la vie qu’ont, par exemple, les hommes et les femmes sont un indicateur puissant de la persistance contemporaine des inégalités de genre. Ces différences sont particulièrement marquées dans les dernières décennies de la vie, qui héritent des inégalités qui se sont cristallisées auparavant. Hommes et femmes ne vivent pas le même vieillissement. Ainsi, l’avantage des femmes en termes d’espérance de vie est assorti d’une plus forte morbidité et d’un risque de veuvage plus élevé, qui conduisent à en limiter le bénéfice [Bonnet et al., 2011]. Des situations matérielles plus difficiles, en raison de carrières professionnelles moins favorables, ainsi que la prise en charge d’autres générations [Haberkern, 2015] produisent un cadre où l’expérience du vieillissement des femmes est plus contrainte que celle des hommes. Par ailleurs, des conditions de travail plus pénibles, qui ont des conséquences en matière de santé, rendent le contexte de l’avancée en âge moins favorable dans les milieux populaires.

3L’objet de cet article est d’examiner les attitudes des hommes et des femmes face à leur avancée en âge, les événements contribuant à leur faire prendre conscience de leur propre vieillissement et les formes d’adaptation éventuellement mises en place. Le stade de la soixantaine a été choisi car, outre la cessation d’activité, c’est une période riche en événements familiaux et où, à âge égal, des divergences peuvent s’installer entre les personnes dans la manière de percevoir leur âge : c’est le moment où l’on entre dans la grand-parentalité [Cassan et al., 2001], où l’on peut être conduit à prendre en charge ses parents devenus dépendants, où certains les perdent [Bozon et al., 2014]. De fait, si l’on s’intéresse aux événements qui, selon les personnes ont « marqué » cette période, comme le permet l’enquête quantitative Biographie et Entourage [Laborde et al., 2007], ceux relevant du domaine familial (santé des proches, séparation conjugale…) sont majoritairement cités [Bonvalet et Lelièvre, 2012]. L’intérêt de ce groupe d’âge est, en outre, que les individus y sont en situation d’évaluer leur expérience de vie, d’évoquer leurs projets d’après travail ou le regard porté sur leur situation de jeunes retraités.

4Afin d’approfondir l’observation de ces transitions souvent importantes sur le plan symbolique, une enquête par entretien, dont l’analyse constitue la matière de cet article, a été menée auprès de 24 personnes âgées de 55 à 69 ans (voir liste en annexe) : 12 femmes et 12 hommes, demeurant dans la région parisienne et dans une petite ville du sud-ouest de la France, et appartenant à tous les milieux sociaux. Ces entretiens, tous amorcés par la question « Comment voyez-vous les personnes de votre âge ? », visaient à explorer la manière dont les femmes et les hommes s’identifient (ou non) à leur âge et aux représentations sociales, souvent stéréotypées, associées. Nous nous sommes demandé alors si certains tournants biographiques ainsi que le regard et les attentes des autres à leur égard, ont été des révélateurs du temps qui passe et introduit, chez les enquêtés, un sentiment de discontinuité.

5En interrogeant des hommes et des femmes de tous les milieux sociaux sur les sphères de la vie qu’ils mobilisent (vie professionnelle, santé, famille, etc.) dans leurs réflexions sur les rapports à l’avancée en âge, nous décrivons une période de la vie où les individus sont placés au cœur de la chaîne des solidarités familiales. Ces sexagénaires répondent aux sollicitations à la fois de leurs enfants en raison de difficultés conjugales ou professionnelles ou pour la garde de petits-enfants, et de leurs parents dont la plus longue durée de vie peut s’accompagner de fragilité et donc de besoin d’aide ; parallèlement ils expérimentent les injonctions sociales au vieillissement actif pour « bien vieillir ». Les stratégies d’adaptation des hommes et des femmes, qui sont aussi des stratégies de soi, sont riches d’enseignements sur l’asymétrie de genre dans l’avancée en âge.

Se sentir ou non de son âge

6Depuis quelques décennies, avec l’évolution favorable des conditions de vie, la cessation d’activité est désormais, généralement, suivie de nombreuses années d’autonomie. Cette tendance est associée à un renouvellement radical du regard sur cette période de la vie, comme sur la ménopause, qui n’est plus perçue dans les générations interrogées comme un seuil particulièrement notable [Bajos et Bozon, 2012]. En règle générale, les enquêtés, hommes comme femmes, expriment le sentiment d’un décalage entre leur âge chronologique et l’âge qu’ils sentent avoir : « Mentalement, en général, ils [les gens de mon âge] ne font pas leur âge. Peut-être aussi parce que je pense que je ne fais pas le mien… Ils restent assez jeunes dans leur tête » (cadre relations publiques retraitée, 68 ans). Ils rejoignent en ce sens les résultats de nombreuses recherches qui décrivent l’impression qu’ont les seniors d’être toujours la même personne malgré les changements physiques et sociaux [Bowling et al., 2005 ; Caradec, 2003 ; Cremin, 1992 ; Kaufman, 1986 ; Troll et al., 1997]. Dans tous les entretiens, on retrouve ce constat exprimé de façon plus ou moins emphatique : « J’ai rien ressenti. L’âge, jusqu’à présent, je ne l’ai pas ressenti » (comptable retraité, 63 ans, marié) ; « Je veux pas dire que j’ai l’impression d’avoir vingt ans, mais encore 40 » (entrepreneur retraité, 68 ans). Le passage des années n’a rien représenté pour la plupart des enquêtés [1], et le regard qu’ils portent sur les générations précédentes les conforte dans l’idée qu’à leur âge, et qu’ils soient quinquagénaires ou septuagénaires, ils ne sont pas vieux : « Pour moi, les gens ils sont plus jeunes à 60 ans qu’avant ils étaient à 50… on devient vieux plus tard, je pense que les gens se maintiennent jeunes plus longtemps » (gardienne d’immeuble, 57 ans). En se comparant à la génération de leurs parents au même âge, les personnes mettent en évidence la transformation des représentations sociales associées à la cinquantaine et la soixantaine.

7Le regard porté sur certaines personnes de leur âge va dans le même sens, comme si elles donnaient à voir en creux les signes d’un « mauvais » vieillissement dont les enquêtés cherchent justement à se démarquer : « Il y en a qui vieillissent bien, mais d’autres non, je les trouve aigris et agressifs, je trouve qu’ils n’ont pas le truc pour… comme ma grand-mère dans le temps, sont marqués par l’âge, il y a un truc là, le coup de vieux… » (gardienne d’école, 59 ans). Aux yeux de la plupart des enquêtés, la « recette » du bien-vieillir est de rester en prise avec les choses et les gens : « À partir du moment où vous commencez à vous replier sur vos petits problèmes, bon, ça fait pas rester jeune… Il faut se forcer à des relations sociales régulières pour ne pas s’enfermer sur soi » (documentaliste retraitée, 68 ans). Essayer de ne pas vieillir socialement passe souvent par la fréquentation de gens jeunes et certains enquêtés vont jusqu’à redouter les interactions avec les plus âgés, de peur de devenir vieux par contamination. Citons quelques exemples dans ce sens : « J’aime pas être avec des vieux et des vieilles ! Ça vous renvoie une image qui n’est pas agréable » (femme au foyer, 64 ans) ; « Les plus âgés que moi, je les trouve un peu aigris. Et je me sens du coup un peu aigri aussi » (archiviste audiovisuel, 55 ans). Ces comportements de rejet ont également été décrits chez des personnes très âgées, qui elles aussi font appel aux stéréotypes de la vieillesse, pour mieux s’en différencier et se conforter dans l’idée que « les vieux, ce sont les autres » [Caradec, 2003 ; Lalive d’Epinay, 2007 ; Pirhonen et al., 2016].

8Les sexagénaires interrogés, indépendamment de leur sexe, ne se sentent donc pas en phase avec leur âge chronologique. Nous nous sommes demandé si certains événements biographiques qui jalonnent la cinquantaine jouaient sur le sentiment de vieillissement.

Vie sociale, vie conjugale : quelle continuité de soi ?

9La représentation d’une vie centrée sur la période d’activité professionnelle, traditionnellement associée aux hommes, est également devenue un modèle durablement structurant pour les femmes, résultat de leur entrée massive dans le marché du travail salarié depuis les années 1960. En conséquence, la perte de pouvoir, réel ou symbolique, liée à la retraite, suscite la crainte chez certains enquêtés indépendamment du sexe : « Ça me terrorise de me retrouver à la retraite. Je sais pas… parce que j’arrive pas à me projeter » (archiviste audiovisuel, 55 ans) ; « À 65 ans, j’ai dû prendre ma retraite. Ça j’ai pas tellement aimé. Parce que j’avais pas envie d’arrêter… je trouve que c’est pas drôle d’être chez soi… » (professeure retraitée, 68 ans). Cette difficulté à s’imaginer dans une vie sans travail traduit la volonté de maintenir les rôles sociaux des individus plus jeunes ou qu’ils avaient lorsqu’ils étaient plus jeunes, qu’évoque la théorie de la continuité [Atchley, 1989]. Ne pas se retirer de l’univers professionnel est ainsi un moyen de se détacher des attributs stigmatisants de son âge chronologique, de lutter contre le vieillissement en préservant une forme d’intégration sociale. Ce désir de ne pas rompre avec le passé professionnel est surtout mentionné par les enquêtés des milieux aisés et, généralement, satisfaits de leur travail. En revanche, dans les classes moins favorisées, en raison de la pénibilité des conditions de travail, la cessation d’activité est espérée et vécue comme un repos et un répit mérités : « Mon mari… il a commencé à travailler il avait 17 ans et à cette époque-là, dans le bâtiment, je vous raconte pas, il faisait tout à la main […] Ils ont souffert. Et donc quand ils arrivent à 60 ans ils ont besoin de partir en retraite » (gardienne d’immeuble, 57 ans).

10Par-delà l’acceptation plus ou moins facile de cette étape, liée au degré d’épanouissement procuré par la vie professionnelle [Rapoport, 2006], tous s’accordent à dire qu’il faut rester actif pour bien vieillir : « Il faut maintenir des activités. Il n’y a pas de secret… On vieillit encore plus vite si on n’a pas de but, si on n’a pas d’activité » (entrepreneur retraité, 68 ans). Milieu social et genre conjuguent leurs effets pour modeler les occupations choisies qui sont, généralement, dans la prolongation de certaines qu’ils ont toujours eues : les individus restent ainsi eux-mêmes au-delà du temps qui passe et s’affranchissent de leur âge chronologique. Pour conserver une position sociale valorisante, les hommes des classes aisées ont tendance à s’investir dans des rôles de substitution, notamment par l’exercice de responsabilités dans des associations, alors que ceux des milieux plus populaires profitent de ce temps libéré pour investir le champ des loisirs : « Lui ça va être qu’une continuation de ce qu’il faisait dans ses loisirs » (commerçant, 65 ans, parlant de son frère employé dans un hôpital). Il en va de même des femmes qui citent plus souvent que les hommes ce type d’activités : « Je vais voir des expos assez souvent. Je lis beaucoup… Je suis pas déconnectée » (femme au foyer, 59 ans) et leur vie d’après travail est davantage centrée sur les relations familiales : « Je surinvestissais plus à partir de la retraite mon milieu familial… J’ai plus misé sur cet aspect que de garder des contacts dans le milieu professionnel » (documentaliste retraitée, 68 ans). Cette continuité de soi cultivée à travers le maintien de certaines activités contribue à expliquer le décalage constaté par les enquêtés entre l’âge qu’ils ressentent et leur âge chronologique.

11Le temps libéré des contraintes professionnelles peut aussi être l’occasion d’un recentrage sur la vie de couple, cette « nouvelle vie à deux » nécessitant également un temps d’adaptation. Certaines femmes éprouvent une forme d’inquiétude à l’idée d’une cohabitation permanente avec leur conjoint : « Et le problème après c’est, une femme rester à la maison c’est facile mais un homme… Puisque lui c’était travail maison, maison travail. Et quand il a arrêté de travailler… c’est impossible quoi » (gardienne d’immeuble, 57 ans). Pour d’autres enquêtés, la dégradation de l’état de santé de leur conjoint peut devenir source de frustrations. Ainsi, dans un entretien effectué avec un couple formé d’un artisan imprimeur retraité de 63 ans et de sa femme, au foyer, de 68 ans, à la question sur les évolutions de leur vie sexuelle, on comprend qu’un décalage s’est établi entre une femme qui a un problème d’hypertension et des douleurs articulaires et un mari en parfaite santé :

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— F : Oui c’est… Pour moi ça a changé. Lui moins mais… moi oui. C’est plus… c’est pas pareil… On a quand même de l’intimité, mais c’est pas pareil. C’est plus espacé.
— H : On a des câlins… Oui, voilà. Elle se couche très tard, là, mais on va jamais se coucher sans… se faire la bise ou s’embrasser.
— F : Mais bon, ça n’a jamais arrêté non plus, mais lui il a mal nulle part, mais moi je me bloque d’un côté, je me bloque de l’autre,
— H : Bon, comme je dis, j’ai le vélo, j’ai le sport, j’ai… On pense à autre chose.

13Derrière la résignation de ce dernier, on devine une insatisfaction. Mais tous deux évoquent aussi leur soulagement d’être toujours en couple : « Et on est contents, nous, d’être arrivés les deux là. Parce que dans notre génération, il y en a beaucoup, ils sont déjà seuls… On a une copine qui, depuis maintenant 10 ans a plus de mari… ». Seuls les enquêtés des milieux défavorisés décrivent des cas de veuvage précoce dans leur entourage, illustration de leurs conditions de mortalité plus défavorables [Cambois et al., 2016].

14Pour ceux qui se retrouvent seuls à la suite d’un divorce, la solitude peut devenir pesante, avec la fin de la sociabilité liée au monde du travail : « J’ai pas envie de vieillir tout seul… Je commence à m’apercevoir que ça devient dur. Je parle tout seul, je parle aux murs… » (ouvrier en arrêt maladie, 56 ans, célibataire). Pour la plupart, le désir de plaire ne semble pas s’émousser mais la remise en couple peut être l’objet de craintes. Ainsi, cette femme de 59 ans (gardienne d’école, divorcée) aurait envie de faire des rencontres mais, après de longues années d’indépendance, a peur de subir la loi d’un homme :

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J’aimerais bien refaire ma vie mais bon, c’est pas facile… après…, on tombe sur qui ? Est-ce qu’il va comprendre ? … Est-ce qu’il croit que parce qu’il est là il va commander ? Est-ce que… Plein de choses… Et puis, cette chose, moins on s’en occupe, moins on en a envie.

16En revanche, certains semblent avoir renoncé aux rencontres, constatant la diminution de leur pouvoir de séduction qu’ils relient à leur avancée en âge. Ainsi, cette septuagénaire parle de sa capacité à plaire comme d’un temps révolu ; désormais les hommes, en ne la regardant plus, lui signifient son vieillissement :

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Quand j’étais jeune, j’avais beaucoup de regards d’hommes sur moi… Et c’est vrai que vers 60 ans, y avait plus des hommes très jeunes qui me regardaient, mais il y avait encore quelques vieillards qui me regardaient, […] On perd un peu le pouvoir, mais ça, c’est la vieillesse, y a rien à faire (femme au foyer, 64 ans, mariée).

18Quant à ce quinquagénaire divorcé, il est conscient que son âge est devenu un obstacle à une remise en union avec une femme plus jeune que lui : « J’ai tendance à être attiré par les plus jeunes, plutôt par les jeunes femmes, de 30 ou 40 ans… Mais par contre, elles ne me regardent pas du tout, et ça, je m’en aperçois aussi » (archiviste audiovisuel, 55 ans). Ils sont tous deux dans un constat d’un autre registre que celui d’un simple décalage entre l’identité vécue et celle, éventuellement, désignée par les autres. Ils ont intégré l’idée qu’il y avait une part de renoncement dans l’avancée en âge : l’attitude des autres leur révèle que séduire – et, a fortiori, des personnes plus jeunes – n’est plus de leur âge.

19Si la vie sociale et la vie conjugale sont le plus souvent vécues sur le mode de la continuité, on peut penser, qu’a contrario, la perception que les personnes ont de leur âge se transforme avec la modification de leur position dans l’échelle des générations familiales.

Nouveaux rôles familiaux et définition de soi

20L’environnement familial des quinqua/sexagénaires s’est considérablement modifié. Avec l’augmentation de l’espérance de vie, les générations récentes abordent plus souvent ce stade de la vie en présence de leurs parents avec, par là même le risque d’être confronté à l’accompagnement de leur perte d’autonomie alors que, parallèlement, ils entrent dans la grand-parentalité ou ont encore des enfants à charge. Cette « double dépendance familiale » est résumée dans ce témoignage :

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Y a le problème assez récent, c’est qu’on a des enfants pas encore mariés, pas fini avec la scolarité… Et en même temps, il faut s’occuper des parents. Ça, c’est nouveau… Alors, je vois dans ma génération des gens très fatigués avec leurs parents (femme au foyer, 64 ans).

22Contrairement à d’autres âges où ils étaient acteurs principaux des changements de leur vie, les quinqua et sexagénaires doivent s’adapter aux situations créées par d’autres personnes de leur entourage. À ce titre, les femmes sont en première ligne, du côté de la charge des enfants ou petits-enfants comme de celle des parents en perte d’autonomie. Selon le sexe, le souci des autres n’est pas vécu de la même façon [Gilligan, 1982] et affecte différemment l’âge subjectif : aux femmes, il prend le temps, le corps et la tête bien plus qu’aux hommes, engagés dans des tâches moins prenantes.

23Quel que soit l’âge de leurs enfants, les femmes prolongent leur rôle protecteur et « n’arrêtent jamais d’être mère » (professeure de lettres, 58 ans). Et lorsqu’ils vivent de plein fouet des difficultés économiques ou des incertitudes dans leur vie conjugale, ce sont surtout elles qui se mobilisent : « Ma fille… vit depuis 2 ans une période très très difficile et comme elle est avec trois enfants à 200 mètres d’ici, c’est vrai qu’il y a un investissement relativement fort » (documentaliste retraitée, 68 ans). Les aléas de la situation matérielle et personnelle de leurs enfants les conduisent à assumer cette fonction parentale bien au-delà de son temps « normal », alors que la participation des hommes reste modeste.

24L’entrée dans la grand-parentalité est espérée mais est également un objet d’appréhension ; les enquêtés sont partagés entre le désir de rendre service à leurs enfants et la crainte d’être dépassés par la prise en charge de leurs petits-enfants. Mais, les propos des hommes et des femmes ne sont pas de même nature. Les hommes sont peu diserts sur leur expérience concrète de la grand-paternité. Certains espèrent devenir prochainement grand-père, d’autres évoquent des rencontres épisodiques : « J’essaie de les voir une ou deux fois par an… quand je peux les voir je suis content… je suis un grand-père poupoule » (jardinier, 53 ans). En revanche, conformément à la littérature [Gestin, 2002], pour les femmes, la garde des petits-enfants n’est pas une abstraction et le rôle de grand-mère est parfois difficile à tenir. Le témoignage d’une enquêtée, qui se fait porte-parole de sa génération (en passant du « ils » au « je »), est, à ce titre, explicite : « Ils prennent les petits et ils s’en occupent. Mais ils sont crevés ! Ils n’osent même pas le dire trop… À la fin de journée, je suis morte de fatigue parce qu’on est plus âgée » (femme au foyer, 64 ans).

25Si la fatigue physique peut être un révélateur de leur avancée en âge, il en va de même du regard de leurs petits-enfants : « C’était un de mes petits-enfants qui a parlé de l’âge de quelqu’un qui devait avoir, voyez (sous-entendu, environ mon âge), en disant : “Oh, elle a 90 ans !” Pour eux, on rentre dans la catégorie des vieillards et voilà » (documentaliste retraitée, 68 ans). Face à ce type d’expérience où l’on se voit assigner une identité de vieux, car on a le sentiment d’être perçu ou traité comme tel [Minichiello et al., 2000], les réactions sont nettement différenciées. Aux yeux de certain(e)s, remplir ce nouveau rôle familial ne signifie pas pour autant en accepter les représentations sociales : « J’ai déjà des petits-enfants, mais je me sens pas entrée dans un… dans le troisième âge » [2] (femme au foyer, 59 ans). À l’opposé, une enquêtée raconte, de manière critique, comment certains de ses amis ont intériorisé les attributs stéréotypés de la grand-parentalité et accepté, par là même, de basculer dans une autre catégorie d’âge, celle des « vieux » :

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C’est que le moment où les amis sont devenus grands-parents… j’en ai vu plusieurs qui ont laissé leurs cheveux devenir blancs… Ils se permettent de se laisser aller un peu plus… Ils disent puisque je suis un grand-parent, j’ai le droit de faire plus vieille ou plus vieux (femme au foyer, 64 ans).

27Cette variété du vécu de la grand-parentalité – assimilation ou rejet des stéréotypes associés [Kotter-Grühn et al., 2012] – semble montrer que la manière de vieillir prolongerait aussi des dispositions plus permanentes à intérioriser plus ou moins les rôles et représentations socialement attendus aux divers âges [Lagrave, 2009]. Par-delà les différences de genre, ces expériences contrastées de la grand-maternité [Le Borgne-Uguen, 2001 ; Charpentier et al., 2013] illustrent également la diversité du vieillissement parmi les femmes.

28À l’autre extrême de l’échelle des âges, l’accompagnement des parents âgés en fin de vie est décrit comme une épreuve douloureuse et épuisante, qui les dépossède de leur temps et leur fait perdre, en partie, la maîtrise de leur vie, désormais rythmée par les besoins de leurs parents. Et, comme précédemment avec les enfants et petits-enfants, la prise en charge de la dépendance est surtout une affaire de femmes [Bonnet et al., 2011; Haberkern, 2015]. Cette obligation morale de soutien est tellement intégrée dans l’esprit de certaines que l’éventualité d’être secondée n’est même pas évoquée : « Je suis fille unique. Donc je ne vous fais pas de dessin » (documentaliste retraitée, 68 ans). L’implication des hommes se cantonne souvent à l’exécution de certaines activités, comme les courses et l’entretien du jardin ou de la maison, mais celle des femmes semble sans limites : « Ma mère est très dépendante de ma sœur » (archiviste audiovisuel, 55 ans). Dans les entretiens, elles anticipent et intègrent beaucoup plus que les hommes cette obligation d’être impliquées personnellement dans le soutien aux autres générations. Or nombre d’études ont montré que la prise en charge par les femmes d’un proche dépendant, chronophage et éprouvante, se faisait au détriment de leur santé, augmentant ainsi les risques de troubles psychiques et de vieillissement précoce [Le Bihan-Youinou et Martin, 2006].

29Cette expérience est aussi l’occasion d’une prise de conscience d’un changement de position dans l’échelle des temps familiaux et, par là même, d’un basculement dans une autre catégorie d’âge. C’est ce que décrit, par exemple, une enquêtée de 56 ans (employée) en racontant l’effet sur sa mère (de 82 ans) du décès de sa propre mère (à l’âge de 101 ans) :

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Elle a eu un gros coup au moral après le décès de sa mère, en fait, parce que… c’était pas la personne âgée de la famille… Elle était encore l’enfant… c’est important, aussi, dans ces échelles de la vie […] on a un ascendant, donc, on n’est pas encore vieux.

31Être confronté au vieillissement, voire au décès, de ses proches renvoie ainsi à son propre vieillissement. Pour certain(e)s, c’est l’occasion d’anticiper le futur cours de leur vie : « Je ne conçois pas que mes enfants me prennent en charge quand je serai dépendante ou âgée si ça arrive. J’essaierai de trouver des solutions le plus possible par moi-même et le plus possible indépendante » (documentaliste retraitée, 68 ans). En rejetant l’idée d’une reproduction des rôles, de mère en fille, et en affirmant sa capacité d’action, cette enquêtée reprend sa position de mère ayant le souci de protéger ses enfants. Cela traduit aussi sa volonté de continuer à être ce qu’elle a toujours été, à faire preuve d’autonomie et de maîtrise de sa vie. Devenues habitus, ces dispositions à l’indépendance, sont « l’antidote de la vieillesse », selon Rose-Marie Lagrave [2009].

32Au-delà des événements professionnels ou familiaux marquants qui ont pu être pour certains l’occasion d’une prise de conscience de leur vieillissement, la quasi-totalité des enquêtés constatent des changements au quotidien : les cheveux blanchissent, les rides s’installent, le corps change et les capacités intellectuelles commencent à décliner. Des formes d’adaptation à ces signes de l’avancée en âge se mettent en place.

Quelles stratégies d’adaptation au corps vieillissant ?

33Les attitudes en matière d’apparence sont fortement genrées. Alors que la gestion de l’apparence est toujours pour les femmes un enjeu pratique qui fait l’objet de réflexions et de décisions, la question n’est pas envisagée dans ces termes par les hommes. En règle générale, ils affirment qu’ils s’acceptent tels qu’ils sont et ne craignent pas les éventuels changements futurs de leur apparence : « Moi j’ai pas peur de vieillir, j’ai pas peur de grossir, j’ai pas peur d’avoir des rides, et cætera. J’accepte tout ça » (comptable retraité, 63 ans). Toutefois, comme les femmes, ils sont de plus en plus nombreux à avoir intégré l’importance d’une bonne hygiène de vie pour maintenir une bonne forme physique. Pour l’entretenir, ils déclarent faire attention à leur alimentation : « Je suis capable le soir de prendre une soupe. Avant je mangeais un bifteck et une platée de pâtes. » (archiviste audiovisuel, 55 ans, divorcé) et exercer une activité sportive : « Je vais à la piscine. Pour conserver une certaine forme physique et éventuellement, même, pour l’améliorer » (comptable retraité, 63 ans). Plus qu’une apparence, il s’agit de maintenir une capacité physique. Toutefois, chez les hommes, l’effet du milieu social est important et lorsque les conditions de travail ont été difficiles, le corps est vieilli précocement : « J’ai le corps qui est usé, parce que j’ai commencé à travailler à 12 ans… J’ai la santé qui est fatiguée » (jardinier, 53 ans). Cet exemple illustre clairement l’inégalité sociale devant l’avancée en âge.

34Tout autre est la position des femmes. Illustrant « l’inégalité des rôles esthétiques » entre les sexes [Löwy, 2006] qui conduit les femmes à intérioriser les injonctions à se conformer aux standards de beauté de la jeunesse, toutes déclarent, quel que soit le milieu social, que l’apparence compte pour elles [Charlap, 2013]. Généralement, il ne s’agit pas de rester jeune à tout prix mais de « bien porter son âge, garder une silhouette acceptable, agréable… » (professeure de lettres, 58 ans). Cette dépendance au regard des autres passe par l’obéissance à certains codes de la jeunesse : pour estomper les signes visibles du vieillissement, les cheveux sont généralement teints [Hurd Clarke and Korotchenko, 2010], et les tenues choisies avec soin : « Moi je dis qu’il faut être au maximum coquette, il faut pas se négliger » (gardienne d’école, 59 ans). Atténuer les signes extérieurs du vieillissement, c’est aussi une façon de lutter contre l’éventualité d’être associé à la catégorie « des vieux » aux représentations stéréotypées négatives. Les femmes interrogées sont, en effet, soucieuses de ne pas donner « l’image de quelqu’un de vieux », ce qu’elles présentent comme une forme de respect pour les autres (leurs enfants ou petits-enfants) : « J’ai envie d’avoir l’air pas trop vieille. J’ai pas envie que si je vais la [sa petite-fille] chercher à l’école, les autres enfants disent : “Oh là là, qu’est-ce qu’elle est moche cette vieille, sa grand-mère !” » (documentaliste retraitée, 68 ans). Entretenir son apparence passe également, pour elles, par l’exercice d’une activité physique et le contrôle de leur alimentation ; tout ce travail sur soi est dans la continuité d’habitudes de vie acquises depuis longtemps.

35Rester « présentable » fait donc partie des préoccupations incontournables et intériorisées des femmes et la quasi-totalité d’entre elles l’affichent clairement. Lutter contre les signes manifestes du vieillissement, c’est, certes, se conformer à l’injonction sociale du « vieillir jeune » mais c’est aussi tenter de lutter contre une forme d’invisibilité associée à la vieillesse. Préserver l’image qu’elles donnent à voir, c’est s’efforcer de maintenir un certain pouvoir de séduction, de rester visibles aux yeux des autres (hommes), d’échapper à la dévalorisation de leur statut de « vieille femme » [Hurd Clarke et Griffin, 2008 ; Lagrave, 2009].

Genre, milieu social et typologie des discours face à l’avancée en âge

36Les données présentées font apparaître une certaine effervescence événementielle dans la cinquantaine, particulièrement liée à des changements familiaux. L’idée d’une continuité dans la perception de soi est pourtant largement dominante, conformément à la littérature [Bowling et al., 2005 ; Caradec, 2003 ; Cremin, 1992 ; Kaufman, 1986 ; Troll et al., 1997]. Les enquêtés perçoivent un changement dans le regard des autres mais ils n’en tiennent pas forcément compte. Les discours sur le vieillissement, et la manière dont il est considéré, sont assez divers. Ils traduisent des processus d’adaptation à des situations qui changent, mais ces discours, éventuellement contradictoires, peuvent coexister chez le même individu, et être référés à des sphères différentes de l’expérience. Ils correspondent à des états d’esprit structurés, explicitement ou implicitement, par le genre et le milieu social. Nous en avons identifié trois.

37Dans le premier type de discours sur l’expérience du vieillissement, celui-ci apparaît comme une réalité « pesante et obsédante », observée avec inquiétude et à laquelle sont attribuées la plupart des épreuves de la vie. Ni le présent ni surtout l’avenir ne sont perçus comme maîtrisés. On n’échappe pas à l’âge. Chez les personnes interrogées, cette inquiétude est associée soit à une incertitude sur ses conditions de vie matérielles (aggravée éventuellement par la solitude), soit à la perception d’un déclin de son état de santé ou de celui de ses proches. L’absence de temps pour soi, en raison de la prise en charge des problèmes ou de l’absence d’autonomie des proches (enfants comme parents), fait partie des éléments qui rendent l’avancée en âge préoccupante. L’inquiétude pour les autres, conjoint, parents dépendants, enfants, se transfère intégralement à soi et devient un poids personnel. Ce discours pessimiste peut traduire l’état d’esprit dominant d’une personne et provenir d’un sentiment de rupture à un moment de sa vie (divorce, problème de santé, perte d’emploi) et/ou de difficultés avec les autres générations. Il peut apparaître aussi ponctuellement pour se référer à certaines expériences non contrôlées par les personnes. Les femmes et les personnes de milieu populaire expriment plus souvent cette perception d’un âge pesant et non maîtrisable.

38Un deuxième type de discours présente l’âge comme une réalité dont il faut observer l’évolution avec attention, mais qu’il est possible de « bien maîtriser » si l’on fait suffisamment d’« efforts ». C’est de loin le type le plus fréquent chez les personnes interrogées. Logiquement, les problèmes de santé personnels ou d’incertitude matérielle occupent peu l’esprit de ces personnes. La référence à l’âge est associée ici à un certain volontarisme dans le travail d’adaptation, tant physique qu’intellectuel. Dans cette adaptation active, il n’y a pas renoncement, mais un art de doser ses efforts, toujours après s’être observé. La pratique d’activités culturelles ou de loisirs réguliers est enrôlée dans ces stratégies ; la perte de capacités physiques est constatée sans angoisse. Une gestion rigoureuse de son apparence est une des armes contre le laisser-aller ; il faut plus généralement rester actif et maître de soi. Ce type de discours, imprégné de l’exigence sociale d’un vieillissement actif, est tenu par des femmes et par des hommes, mais il ne s’applique pas aux mêmes sphères de l’expérience. Le maintien d’activités sociales, comme impératif de bien-être, est davantage mentionné par les hommes, tandis que la gestion de l’apparence s’impose aux femmes et les mobilise. Il concerne plus souvent les milieux aisés.

39Un troisième type de discours que l’on peut qualifier d’« hédoniste », correspond aux personnes qui envisagent la retraite comme une opportunité ou comme des vacances. Ce qui importe, c’est de bénéficier de temps, de ne pas avoir d’obligations fortes, de dormir (« ne pas se lever à heure fixe »), de bien manger, de jouir de la vie, en faisant ce dont on a envie, voire de ne rien faire. Cette représentation de l’avancée en âge comme un temps de liberté retrouvée n’est pas liée à une inquiétude particulière, ni à une obligation d’effort et n’est pas considérée comme une source inévitable de problèmes. Cet état d’esprit est rarement entièrement dominant. Il est présent chez des hommes qui ne se soucient pas de leur apparence, et chez des femmes et des hommes qui apprécient le passage à la retraite, plutôt en milieu populaire.

40Cette typologie de discours sur le vieillissement ne distingue pas des types d’individus, mais des logiques d’interprétation des événements et des modes d’adaptation aux situations, qui peuvent être considérés comme des « dispositions », élaborées sans doute nettement avant la période de la cinquantaine ou de la soixantaine. Une perception légère de l’âge peut, dans le contexte de la dépendance d’un proche, se trouver temporairement contrecarrée par l’impression d’un âge pesant. Mais ces discours sont également liés aux attentes de genre et à l’asymétrie entre les sexes, dans la mesure où femmes et hommes ne partagent pas les mêmes préoccupations et n’investissent pas les mêmes sphères.

Conclusion : Genre et travail de soi après cinquante ans

41Les enquêtés des générations vieillissantes du baby-boom ne s’identifient pas à leur âge et ne se perçoivent pas comme vieux alors qu’ils associaient cette image à leurs parents, parfois dès la cinquantaine. Par-delà ce fort sentiment commun de continuité subjective, une large variété de comportements, de discours et de stratégies face à l’avancée en âge et aux événements qui ponctuent la soixantaine s’est dégagée des entretiens réalisés. Aboutissement d’un parcours de vie et de dispositions individuelles, le rapport à l’âge s’est avéré être un profond révélateur des inégalités de genre et de milieu social. Les problèmes de santé personnelle et le veuvage précoce concourent à une perception de ce stade de la vie plus problématique dans les milieux sociaux moins favorisés. Les différences constatées entre les hommes et les femmes tiennent, pour l’essentiel, au souci des autres générations, qui pèse plus sur la vie des femmes, et au travail qu’elles effectuent sur elles-mêmes (notamment s’agissant de leur apparence) pour maintenir une continuité personnelle. Ces inégalités de genre s’observent dans tous les milieux sociaux.

42Les données présentées montrent que le passage à la retraite n’est jamais un moment indifférent. Il peut être redouté à tel point que certains, essentiellement des hommes des milieux favorisés, poursuivent leur activité professionnelle bien au-delà de l’âge de la retraite ou s’investissent dans des rôles sociaux de substitution. Dans les milieux populaires, en raison d’une usure physique précoce liée au travail, c’est plus souvent un passage attendu avec soulagement, une espérance de retrouver du temps pour soi. Les témoignages illustrent aussi l’importance, pour la représentation de soi des femmes, de leur engagement continu dans la vie professionnelle, même si cette dernière n’a pas la centralité qu’elle revêt chez les hommes. En lien avec cette évolution, leur vie est moins structurée qu’elle ne l’était naguère par la phase reproductive-familiale et la ménopause ne constitue plus un seuil personnel les conduisant inéluctablement à une forme d’invisibilité sociale dès la cinquantaine [3]. Toutefois, leur inscription dans le care, dévouement, prescrit, aux autres générations de la famille, impose ses obligations de manière à la fois continue et imprévisible, avant et après la cessation d’activité.

43Conformément aux évolutions démographiques, en matière de mortalité comme de conjugalité, les sexagénaires interrogés témoignent des nombreux événements familiaux auxquels ils ont été confrontés. La disparition des parents, voire du conjoint dans les milieux populaires, la prise en charge de leur fin de vie, l’arrivée des petits-enfants, sont autant de seuils qui les renvoient à leur inscription dans l’ordre des générations familiales et par là même à leur propre vieillissement. Vécu de façon bien plus « prenante » par les femmes, le souci des autres les contraint davantage et elles savent bien que l’âge de la retraite est loin de se réduire à du temps libre. Cela explique leur attitude ambivalente à l’égard de la grand-parentalité, moment espéré mais aussi redouté. Comme de nombreuses générations de femmes avant elles, elles ont fait face à la perte d’autonomie d’un de leurs parents et toutes attestent de la pénibilité de cette phase de leur vie. Certaines, anticipant leur propre perte d’autonomie, refusent l’idée de devenir dépendantes de leurs filles (ou fils) et de leur imposer ce rôle d’aidant. Elles soulèvent, par là même, la question importante des futures modalités de la prise en charge de la grande vieillesse : les familles assumant l’essentiel de la solidarité à l’égard des plus fragiles, ces témoignages soulignent la nécessaire amélioration de leur accompagnement via, notamment, le renforcement de l’offre et de l’accès aux services d’aide au maintien à domicile. L’ensemble de ces constats montre aussi l’hétérogénéité de l’expérience de la soixantaine ; loin de l’image stéréotypée d’un temps vécu pour soi et de façon hyperactive, ce stade de vie est souvent contraint dans les milieux populaires et pour les femmes.

44En outre, le travail sur soi lors de l’avancée en âge est révélateur d’inégalités de genre. Quelle que soit leur posture vis-à-vis de l’âge (accepter son passage avec légèreté, avec angoisse, ou en faisant des efforts pour s’entretenir), les femmes ne peuvent se soustraire au travail sur leur apparence, enjeu pratique en raison duquel des décisions sont à prendre (se teindre les cheveux ou non, faire évoluer ou non leur style d’habillement, traiter leur peau et leurs rides, se maquiller ou non, faire de l’exercice et lequel), alors que, dans ces générations, les hommes peuvent esquiver la question. Pour eux, il s’agit avant tout de maintenir une certaine forme physique lorsque, toutefois, l’état de santé le permet, ce qui n’est pas toujours le cas dans les milieux populaires. Travailler sur son apparence après soixante ans est pour les femmes une manière active de se conformer à des demandes esthétiques qui les concernent à tous les âges, tout en essayant de résister à l’invisibilité sociale et aux assignations dévalorisantes dont les menace spécifiquement le vieillissement. C’est donc également une stratégie d’action sur le regard des autres. Même celles qui refusent, par exemple, de se teindre les cheveux affirment une attitude active. Ces stratégies de résistance ne sont pas indépendantes de la prolongation de la présence des femmes dans le monde du travail. Elles correspondent également à une manière de s’affirmer en relation avec leurs enfants et leurs petits-enfants, et avec les autres générations en général.

45Même s’il n’a pas le pouvoir d’annuler l’asymétrie persistante entre sexes, ce travail sur soi des femmes avec l’avancée en âge traduit une évolution dans leurs manières de gérer le regard des autres et dans la perception subjective de leur âge. Sans nul doute, ces tendances devraient se poursuivre à l’avenir. Moins focalisées sur la vie familiale et ayant connu des trajectoires professionnelles plus proches de celles des hommes, les femmes qui traverseront demain la soixantaine auront des exigences plus égalitaires. Dans les futures générations de personnes âgées les rôles dévolus aux hommes et aux femmes, pourraient, comme à d’autres âges de la vie [Hamel et al., 2014] se rapprocher progressivement. ■

Annexe : liste des personnes interrogées
PrénomSexeÂgeProfession ou ancienne professionStatut conjugal
1F58 ansProfesseure de lettres en lycéeRelation stable non cohabitante, 3 enfants
2F68 ansDocumentaliste retraitéeMariée à un ingénieur retraité, 2 enfants
3F68 ansProfesseure de collège retraitéeMariée à un artiste de cabaret retraité, 2 enfants
4F68 ansCadre relations publiques retraitéeMariés, 2 enfants
5H84 ansChef de rang restauration retraité
6H68 ansEntrepreneur retraitéEn couple de même sexe, pas d’enfant
7F64 ansAu foyerMariée à un médecin, 2 enfants
8F59 ansAu foyerMariée à un receveur des finances, 4 enfants
9H55 ansArchiviste audiovisuel (INA)Divorcé, vit seul, 3 enfants
10H62 ansProfesseur d’aïkidoRelation stable non cohabitante, 3 enfants
11H63 ansComptable retraitéRemarié, 2 enfants
12H63 ansArtisan imprimeur retraitéMariés, 1 enfant
13F68 ansOuvrière, au foyer depuis l’âge de 50 ans
14F56 ansEmployée à Pôle EmploiEn couple de même sexe, pas d’enfant
15H53 ansMaçon, déménageur, actuellement jardinierMarié à une gardienne de résidence, 1 enfant
16F59 ansGardienne d’écoleDivorcée, 2 enfants, vit avec l’un d’eux
17H65 ansOuvrier, commerçant, éducateur retraitéMarié à une assistante d’institutrice, 1 enfant
18F57 ansConciergeMariée à un maçon retraité, 2 enfants
19F65 ansAu foyerMariée à un menuisier retraité, 2 enfants
20F69 ansGuide touristiqueSéparée, vit seule, sans enfant
21H58 ansMilitaire retraitéSéparé, vit seul, 3 enfants
22H54 ansAgriculteur en arrêt maladieVit seul, sans enfant
23H56 ansConseiller à Pôle EmploiMarié à une infirmière, 3 enfants
24H56 ansOuvrier en arrêt longue maladieDivorcé, 8 enfants, vit seul

Notes

  • [1]
    Y compris la ménopause, mentionnée comme période critique par une seule enquêtée.
  • [2]
    On retrouve ici les thèses « existentialistes » : « L’individu âgé se sent vieux à travers les autres sans avoir éprouvé de sérieuses mutations ; intérieurement, il n’adhère pas à l’étiquette qui se colle à lui », écrit ainsi Simone de Beauvoir [1959 : 310].
  • [3]
    Des données d’enquêtes indépendantes montrent une prolongation de la vie sexuelle des femmes après 50 ans en comparaison de celles qui avaient le même âge dans les années 1970 [Bajos et Bozon, 2012].
Français

Les expériences très différenciées de l’âge et du vieillissement qu’ont les hommes et les femmes sont un indicateur puissant de la recomposition contemporaine des inégalités de genre et de leur inscription au plus profond de l’intimité. L’article propose une analyse qualitative de cette dynamique à partir du discours d’une vingtaine d’enquêtés âgés de 55 à 69 ans, de tous les milieux sociaux et demeurant dans la région parisienne et dans une petite ville du sud-ouest de la France, recueilli par entretien semi-directif.

Mots-clés

  • Âge subjectif
  • Genre
  • Vieillissement
  • Soixantaine
  • France
Deutsch

Die Erfahrung des Alterns rund um das sechzigste Lebensjahr in Frankreich Subjektives Alter und Geschlecht

Die sehr unterschiedlichen Alters- und Alterungserfahrungen von Männern und Frauen sind ein aussagekräftiger Indikator für die gegenwärtige Neuzusammensetzung von Geschlechterungleichheiten bis hin zu den intimsten Angelegenheiten. Der Artikel unternimmt eine qualitative Analyse dieser Dynamik, basierend auf Leitfaden-Interviews mit etwa zwanzig Befragten im Alter von 55 bis 69 Jahren. Die Befragten kommen aus allen sozialen Schichten und leben in der Region Paris sowie in einer Kleinstadt im Südwesten Frankreichs.

Stichwörter

  • Subjektives Alter
  • Geschlecht
  • Altern
  • Lebenszeit ab dem 60
  • Lebensjahr
  • Frankreich

Références bibliographiques

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Michel Bozon
Institut national d’études démographiques
booz@ined.fr
Joëlle Gaymu
Institut national d’études démographiques
gaymu@ined.fr
Eva Lelièvre
Institut national d’études démographiques
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Mis en ligne sur Cairn.info le 12/07/2018
https://doi.org/10.3917/ethn.183.0401
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