Les points forts
● Mais le taux effectif d’entrepreneuriat des jeunes Français est faible par rapport à ce qu’on observe dans les autres pays comparables, particulièrement chez les moins éduqués et les femmes, comme le montrent les données issues de deux études.
● L’écart entre l’intention et l’action d’entreprendre chez les jeunes s’explique principalement par un manque de perception des compétences et des opportunités entrepreneuriales.

1Cet article se propose d’apporter un éclairage quant à la dynamique entrepreneuriale des jeunes Français et suggère quelques recommandations afin de la renforcer et d’en améliorer les effets pour notre économie et notre société. Les données que nous analysons proviennent de deux enquêtes internationales, GEM et GUESSS, dont la méthodologie est présentée dans l’encadré ci-après. Les fondements théoriques des analyses reposent sur la théorie du comportement planifié [4].
Un choix de carrière valorisé par les jeunes
2L’enquête GEM 2013 indique que l’intention entrepreneuriale des Français est décroissante avec l’âge. Cette intention est la plus forte chez les jeunes de moins de trente ans. Un jeune Français de moins de 25 ans sur quatre déclare une intention d’entreprendre et un jeune de 25-30 ans sur cinq exprime la même intention. L’activité entrepreneuriale est plus importante parmi les individus de 25-30 ans et cette activité est majoritairement tirée par l’identification d’opportunité plutôt que pour des raisons liées à la nécessité (Tableau 1).
Taux d’entrepreneuriat et intention d’entreprendre selon l’âge en France (2001-2013)

Taux d’entrepreneuriat et intention d’entreprendre selon l’âge en France (2001-2013)
3L’entrepreneuriat d’opportunité est caractérisé par des motivations qui poussent au développement économique et à la création d’emplois alors que l’entrepreneuriat de nécessité est une forme d’entrepreneuriat contraint qui correspond à des situations dans lesquelles des individus, généralement privés d’emploi, pensent que la création de leur propre emploi est la seule option possible pour retrouver des revenus.
4En considérant les résultats de la France par rapport à ceux de pays comparables en termes de niveau de développement économique, on observe que l’intention d’entreprendre des jeunes français de 18-24 ans est sensiblement plus importante que celle des jeunes des autres pays développés, y compris celle des jeunes Américains (Figure 1). Par ailleurs, la forte proportion de jeunes parmi les entrepreneurs est particulièrement importante en France et en Grande-Bretagne. L’écart entre l’entrepreneuriat des jeunes de 25-30 ans et des adultes de plus de 30 ans est supérieur à 1 % (Figure 2).
Comparaison internationale: Les indicateurs clés
Comparaison des intentions entrepreneuriales et de l’activité entrepreneuriale

Comparaison des intentions entrepreneuriales et de l’activité entrepreneuriale
Comparaison internationale par tranche d’âge

Comparaison internationale par tranche d’âge
Comparaison internationale: Les indicateurs clés
5Parmi les jeunes, une partie importante de l’activité entrepreneuriale est tirée par les étudiants français. L’activité entrepreneuriale des étudiants français est particulièrement importante. Ainsi, 11,17 % des étudiants de l’échantillon sont en train de créer une entreprise au moment de l’enquête, soit un des taux les plus élevés parmi une sélection de nations développées (Tableau 2).
Taux d’entrepreneuriat parmi les étudiants (Enquête GUESSS 2013)

Taux d’entrepreneuriat parmi les étudiants (Enquête GUESSS 2013)
6Alors que la France est souvent présentée comme un pays à très faible culture entrepreneuriale, ces résultats montrent que la jeunesse de notre pays est peut-être en train de faire évoluer l’état d’esprit général. Ceci peut s’expliquer, en partie, par des perceptions positives que les jeunes ont vis-à-vis de l’entrepreneuriat (Tableau 3). L’entrepreneuriat est perçu comme un bon choix de carrière (62 % des 18-24 ans et 54 % des 25-30 ans) et peut offrir un haut statut social (70 % des 18-24 ans et 71 % des 25-30 ans). Ces résultats sont tout à fait comparables avec ceux des pays du même groupe. Et ce, bien que l’entrepreneuriat soit perçu par les jeunes Français comme un sujet de moindre importance dans les medias, relativement à ce que les chiffres révèlent pour les jeunes des autres pays.
Perception de l’entrepreneuriat (2013)

Perception de l’entrepreneuriat (2013)
7Malgré la bonne perception générale de l’entrepreneuriat chez les jeunes et leur forte intention de créer une entreprise, le tableau 1 montre un faible passage à l’acte chez les jeunes. Le rapport TEA/intention pour la France est d’environ 11 % pour les 18-24 ans. Il est entre trois et cinq fois plus faible que les rapports des autres tranches d’âge. Ce rapport TEA/intention chez les jeunes de 18-24 ans est également le plus défavorable des pays de l’échantillon (figure 1). L’écart est trois fois plus important qu’en Allemagne et deux fois plus important qu’aux États-Unis.
Un difficile passage de l’intention à l’action chez les jeunes
8Alors que l’entrepreneuriat est perçu comme un bon choix de carrière, nos résultats montrent que le difficile passage de l’intention à l’action chez les jeunes relève de la faible perception de leurs compétences entrepreneuriales et de la perception difficile des opportunités (Tableau 4).
Attitude vis-à-vis de l’entrepreneuriat

Attitude vis-à-vis de l’entrepreneuriat
9Ces résultats sont d’autant plus alarmants qu’ils sont parmi les plus faibles au sein de l’échantillon des pays développés, suggérant que le système d’éducation français pourrait constituer un frein à l’éclosion et au développement des jeunes talents entrepreneuriaux. De notre point de vue, la formation entrepreneuriale en France devrait davantage se centrer sur le développement de compétences spécifiques comme la capacité de leadership, la reconnaissance et l’évaluation des opportunités, l’acquisition d’un mode de pensée créatif, le management et la prise de décision dans l’incertitude et la confiance en soi. Ceci permettrait sans doute d’améliorer les perceptions des individus relatives aux opportunités de création / développement d’entreprises et aux compétences nécessaires pour les exploiter dans les meilleures conditions.
Qui sont les jeunes entrepreneurs ?
10Les résultats précédents montrent qu’il existe une auto-sélection des jeunes Français vers l’entrepreneuriat. Ceux ayant une meilleure confiance en leur capacité entrepreneuriale passent de l’intention à l’action. D’autres caractéristiques en termes de genre et de niveau d’éducation des entrepreneurs peuvent également souligner une discrimination à l’accès à l’entrepreneuriat (Tableau 5)
Caractéristiques des entrepreneurs et aspirants à l’entrepreneuriat (2013) [5]

Caractéristiques des entrepreneurs et aspirants à l’entrepreneuriat (2013) [5]
11En ce qui concerne le genre, on observe que les jeunes Françaises ayant une intention d’entreprendre (38,18 % pour les 18-24 ans et 35 % pour les 25-30 ans) et les jeunes entrepreneures (22.22 % pour les 18-24 ans et 42.86 % pour les 25-30 ans) sont proportionnellement moins nombreuses que les jeunes femmes des pays comparables, à l’exception de la Norvège et de l’Allemagne. Une conséquence majeure de ces résultats est qu’il semble nécessaire de développer des actions ciblées sur les femmes en général et les plus jeunes d’entre elles en particulier.
12Concernant le niveau d’éducation, l’accès à l’entrepreneuriat chez les jeunes semble majoritairement réservé aux individus éduqués puisque 67 % des entrepreneurs de 18-24 ans ont plus de douze années d’étude. Une grande proportion de jeunes aspirants à l’entrepreneuriat a un niveau d’éducation inférieur au baccalauréat (56 % des individus parmi les 18-24 ans et 45 % parmi les 25-30 ans) [6]. Contrairement à la plupart des autres pays disposant d’un climat sociétal et environnemental plus favorable à l’autonomie et à l’initiative individuelle, le comportement des jeunes Français est encore dirigé par un système méritocratique dans lequel seuls les individus ayant rejoint les filières d’excellence au cours de leur parcours scolaire peuvent prétendre aux carrières les plus prestigieuses et valorisantes.
Méthodologie
Nous utilisons également les données 2013/2014 d’une seconde enquête (GUESSS) réalisée auprès des étudiants de l’enseignement supérieur. Elles concernent 109 000 étudiants répartis dans 34 pays et 759 universités. L’échantillon français comprend 555 étudiants, dont 80,54 % ont moins de 25 ans, 12,69 % ont entre 25 et 30 ans et une très faible proportion des étudiants interrogés ont plus de 30 ans.
Les deux grands paradoxes révélés par les deux études
13À la lumière des résultats de ces études, quelques paradoxes majeurs apparaissent. Comment résorber l’écart très important entre les intentions d’entreprendre et le taux d’activité entrepreneurial des jeunes Français ? En même temps, quel éclairage permettrait de mieux comprendre le nombre significativement élevé d’entrepreneurs très diplômés issus d’un système éducatif qui ne considère pas vraiment l’entrepreneuriat comme faisant partie des carrières les plus prestigieuses et valorisantes ?
14S’agissant du premier paradoxe, nous avons montré précédemment, à partir de nos résultats, qu’une orientation plus marquée des enseignements sur les processus d’identification et de construction des opportunités de création/développement d’entreprises ainsi que sur développement des compétences entrepreneuriales pourraient s’avérer de nature à le résorber. En ce qui concerne le second, les jeunes étudiants de l’enseignement supérieur sont actuellement exposés en permanence à l’entrepreneuriat, à travers les politiques nationales (programme des PEPITES) et d’établissement. Les universités et les grandes écoles ont multiplié les enseignements dans le domaine de l’entrepreneuriat, les témoignages d’entrepreneurs, souvent issus des mêmes établissements que les étudiants, se multiplient, rendant plus désirable l’acte d’entreprendre. D’autre part la révolution numérique rend plus accessibles les opportunités entrepreneuriales. Si l’on ajoute à tout cela les valeurs des jeunes générations et leur regard lucide sur un monde du travail (et des relations employeurs/employés) en pleine mutation, on peut comprendre que depuis quelques années, il existe une conjonction de facteurs et un véritable alignement des planètes en faveur de la création d’entreprise par les jeunes diplômés et des étudiants. Pour autant, la question de la persistance de cette orientation des jeunes vers l’entrepreneuriat reste posée. Car les évolutions passées des taux d’entrepreneuriat des jeunes montrent notamment l’existence d’un impact de la conjoncture lors de changements économiques, technologiques ou démographiques.
Notes
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[1]
Global Entrepreneurship Monitor.
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[2]
Global University Entrepreneurial Spirit Students’ Survey.
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[3]
Cet article constitue une synthèse d’une étude réalisée pour la Chaire Transitions Démographiques Transitions Economiques en 2016. Le rapport intégral peut être consulté sur le site de la Chaire (www.tdte.fr).
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[4]
La théorie du comportement planifiée a été proposée par Ajzen. Elle donne une explication du comportement humain en faisant de l’intention le prédicteur de tout comportement. L’intention dans cette théorie dépend de trois antécédents : les attitudes vis-à-vis du comportement ; les normes sociales (le point de vue des personnes qui comptent) ; et la contrôlabilité perçue du comportement. Dit autrement, pour qu’il y ait formation d’une intention vis-à-vis d’un comportement, il est nécessaire que le comportement en question soit désirable, individuellement et socialement, et faisable (Ajzen I. (1991) “The theory of planned behaviour”, Organizational Behaviour and human decision processes, Vol. 50, pp. 179-211).
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[5]
Avoir plus de douze années d’éducation signifie que les individus ont au moins validé le baccalauréat et démarré un premier cycle d’études supérieures.
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[6]
Le tableau 5, indiquant les pourcentages concernant les individus ayant accompli plus de douze années d’études, les chiffres présentés ici sont obtenus en calculant le complément à 100. Par exemple, pour les aspirants français à l’entrepreneuriat âgés de 18 à 24 ans, si la proportion de ceux ayant étudié plus de douze ans est d’environ 44 % (exactement 43,64 % dans le tableau), la proportion de ceux ayant moins de douze ans d’études est donc de 56 % (100 % – 44 %).