CAIRN.INFO : Matières à réflexion

Introduction

1L’espace domestique a fait l’objet de divers travaux, qui ont participé à ouvrir la boîte noire de ce « monde privé » (Schwartz, 1989). D’une part, ces études ont interrogé la manière dont il façonne les classes sociales dans différents espaces résidentiels (Pinçon et Pinçon-Charlot, 1989 ; Renahy, 2005 ; Masclet, 2006 ; Cartier et al., 2008) et, d’autre part, elles ont permis de mettre l’accent sur le travail domestique effectué de manière invisible et gratuite par les femmes en son sein (Delphy, 1983 ; Chabaud-Rychter et al., 1985 ; Lagrave, 1997). Ces dernières années, l’espace domestique des classes populaires a fait l’objet de nouveaux travaux (Lambert, 2015 ; Lambert et al., 2018) et donné lieu à de nouvelles publications (Gilbert, 2016 ; Amossé et al., 2018). Certaines monographies portent spécifiquement sur l’espace domestique rural des fractions paupérisées (aux ressources très faibles et incertaines) et/ou stabilisées (aux ressources modestes mais néanmoins stabilisées) des classes populaires, par la description des sociabilités qui s’y déploient (Coquard, 2019), des gestions des budgets (Perrin-Heredia, 2011 ; Perrin-Heredia, 2014), des modes d’investissement de son intérieur (Laferté, 2016) ou encore par la mise en avant des normes de genre qui s’y jouent (Lambert, 2016). Le quotidien domestique des femmes sans emploi – au foyer, au chômage – est aussi documenté (Masclet, 2018), de même que celui de ménages éloignés de l’emploi et allocataires d’aides sociales (Cottereau et al., 2016 ; Roche, 2016).

2Cet article étend ces analyses à l’espace domestique des personnes vivant en milieu rural et qui s’en sortent au quotidien avec de faibles revenus [2] (encadré 1). « Débrouille » et « système D » sont les termes qu’elles utilisent pour qualifier leur mode de vie reposant sur des ruses, tactiques et combines discrètes (de Certeau, 1990), invisibles aux grandes enquêtes statistiques et menées principalement dans l’espace domestique, qui permettent de s’en sortir au quotidien avec peu de ressources financières (Cottereau et Mohatar Marzok, 2012 ; Mulet Pascual, 2016).

3Il s’agira de montrer que l’espace domestique est la scène principale d’existence de ces modes de vie sobres, au sein duquel se déroule ce que nous proposons, avec d’autres, d’appeler un « travail de subsistance » (Mies, 1988 ; Collectif Rosa Bonheur, 2017), nécessaire à leur maintien, ce que le confinement du printemps 2020 n’a fait que confirmer. Ce travail se manifeste dans des pratiques, comme la récupération, le stockage, la réparation, la fabrication, le jardinage, la construction, la cuisine ou encore le glanage. Il s’étend au-delà d’un « travail-à-côté » caractéristique des activités des ouvriers ruraux sur leur temps libre (Weber, 1989), étant donné son caractère central, qui fait de l’espace domestique un lieu hautement investi. L’espace domestique désigne ici moins la maison que son environnement, naturel comme relationnel.

4Dans un premier temps, l’espace domestique des personnes rencontrées est présenté comme le lieu d’un travail de subsistance quotidien, dans des activités de réparation et de construction poursuivies sans interruption durant le confinement, et qui restent largement masculines. Par ailleurs, ce travail de subsistance relève aussi de l’auto-production, activité très largement répandue dans les espaces domestiques visités. Ce travail est resitué dans les apprentissages et socialisations qui le permettent, et qui sont inégalement répartis.

5Dans un second temps, l’article montre que, dans les zones rurales, l’espace domestique inclut la nature environnante au sein de laquelle le travail de subsistance s’étend, en tant que pourvoyeuse de ressources alimentaires et énergétiques. Enfin, l’espace domestique est présenté comme dépassant la propriété privée pour s’inscrire dans un réseau de proximité et dans une économie d’inter-subsistance.

Encadré 1. Méthodologie

Cet article est issu d’une thèse de doctorat en sociologie qui s’intéresse aux trajectoires, quotidiens et pratiques de « débrouille » de personnes vivant avec de faibles revenus dans six départements français répartis sur le territoire métropolitain : Ariège, Drôme, Haute-Vienne, Moselle, Sarthe, et Tarn. Certaines des personnes enquêtées ont été contactées par le biais d’antennes rurales d’associations dont elles sont ou ont été bénéficiaires, telles que le Secours Populaire, Familles Rurales ou Solidarité Paysan. Elles ont surtout été rencontrées par effet boule de neige quand il s’agissait d’amis, de membres de la famille, de voisins ou de connaissances des premiers contacts. Tous les entretiens ont été réalisés dans l’espace domestique, et certains ont débouché sur des enquêtes ethnographiques de quelques jours à domicile, répétées depuis octobre 2019. Ces séjours ont permis l’observation et la participation à la vie quotidienne, ainsi que la tenue d’entretiens informels auprès de vingt-cinq foyers. Enfin, dix-sept entretiens téléphoniques ont été menés durant le confinement du printemps 2020, afin de maintenir le contact et de comprendre les conséquences d’un tel confinement sur des modes de vie fondés sur des échanges informels potentiellement fragilisés par la période.
Cette enquête en cours, qui investit des espaces domestiques populaires grâce à la création de relations de confiance sur le long terme, permet de saisir les pratiques de diverses fractions des classes populaires rurales, sans néanmoins pouvoir entrer dans la finesse d’une monographie. Les données récoltées par téléphone pendant le confinement ne sont pas couplées d’observations directes, mais sont confrontées à des observations antérieures ou ultérieures. De fait, ces entretiens sont traités comme des cas ethnographiques.
Situées dans les fractions précarisées et les fractions stabilisées des classes populaires, les quinze femmes et neuf hommes interrogés au téléphone (voir tableau 1) ont en commun d’être issus de milieux ouvriers ou agricoles et de ne pas être imposables. Les revenus mensuels sont issus de revenus du travail – chèque emploi service universel (Cesu), contrat à durée déterminée (CDD) à temps partiels –, de petites rentes issues de la location de logements auto-rénovés, d’aides sociales – allocation adulte handicapé (AAH), revenu de solidarité active (RSA), pension d’invalidité (PI) – ou de retraites. Les personnes rencontrées possèdent, pour quelques-unes, un brevet des collèges (BEPC) et, pour beaucoup, un certificat d’aptitude professionnelle (CAP) en maçonnerie, mécanique, cuisine, coiffure ou encore menuiserie. D’autres, minoritaires, ont un baccalauréat général, voire ont obtenu une licence – biologie, psychologie – ou un diplôme dans le social ou le sanitaire, quand plusieurs sont détentrices d’un baccalauréat agricole ou d’un brevet professionnel agricole (Bepa) obtenu en lors d’une reprise d’études. Parmi les activités professionnelles, on retrouve des emplois de services à la personne (jardinage, ménage), des emplois ouvriers (textile, agro-alimentaire, entretien), des emplois agricoles ou relevant du travail social. La plupart d’entre elles et eux ont recours à une pluriactivité professionnelle, marquée par des travaux réguliers auprès de particuliers, souvent non déclarés. La majorité des personnes sont propriétaires, par l’achat d’une maison à rénover avec jardin, ou d’un terrain non constructible sur lequel poser un habitat léger (camion, tente, cabane). D’autres vivent avec leurs parents ou louent leur logement.
Le confinement du printemps 2020 a contraint certains au chômage partiel et réduit le nombre de clients concernés par les travaux de jardinage ou de bricolage, mais aucun n’a pratiqué le télétravail. Par ailleurs, la majorité des personnes rencontrées n’a pas d’enfant ou bien a eu des enfants devenus aujourd’hui adultes, et n’a, ainsi, pas été concernée par la fermeture des écoles. Dans les familles, les enfants sont assez grands pour rester seuls au domicile et habitués à être en autonomie, ou bien sont gardés par un parent sans emploi.
Tableau 1

Présentation des caractéristiques sociodémographiques des enquêtés et de leurs espaces domestiques [3]

Tableau 1
Prénom3 Âge Statut familial Activités rémunérées actuelles Revenus nets mensuels moyens Aides sociales mensuelles Formations Composition de l’espace domestique Josiane 65 Mariés, cinq enfants (hors du domicile) Éleveurs de vaches à viande Revenus de l’exploitation (300 euros) Aucune CAP couture, BEPA Ferme + maison + potager Philippe 65 Pension d’invalidité (700 euros) BEPC Cécile 55 Célibataire, deux enfants (une au domicile) Éleveuse de vaches à viande Revenus de l’exploitation (200 euros) Prime d’activité + indemnité maladie (800 euros env.) BTS commerce, BTS informatique, BEPA Ferme + maison + potager Noëlle 55 En couple, sans enfant Jardinière (Cesu), serveuse, coiffeuse (non déclarée) Salaire serveuse (déclarée), Cesu jardins (50 euros), coiffure non déclarée (200 euros) RSA couple (480 euros) Diplôme horticulture + CAP coiffure en cours Camion + mobil-home sur terrain + forêt + potager Marius 55 Jardinier, petits travaux chez personnes âgées (Cesu) Cesu jardins (200 euros) CAP pâtisserie Oscar 35 Célibataire Salarié quart temps dans une association rurale Salaire (800 euros) + bénéfices brasserie (250 euros) Aucune Master 2 Maison dans un hameau avec des amis Barbara 47 En couple, sans enfant Ouvrière agricole (moitié de l’année) Salaire et chômage (1 000 euros) Aucune Formation ouvrière de vigne Maison avec terrain + potager Thierry 55 Maçon Rente (logements retapés et loués), travaux non déclarés Aucune BEPC Carole 45 Célibataire, sans enfant, chez ses parents Travailleuse sociale (temps partiel) Salaire (900 euros) Pension d’invalidité (300 euros) Licence psychologie, diplôme éducatrice spécialisée Maison avec terrain + potager + forêt Nadine 72 Mariés, une enfant (au domicile) Retraité (700 euros) Travaux non déclarés dans les vignes (250 euros) Aucune Certificat d’études, école de couture Roger 79 Retraité (750 euros) Travaux non déclarés dans les vignes (80 euros) Aucune CAP plâtrier Noémie 34 En couple, deux enfants (au domicile) Travailleuse sociale (temps partiel) Salaire (900 euros) Allocations familiales (200 euros) Diplôme travail social Maison avec terrain + grange + potager

Présentation des caractéristiques sociodémographiques des enquêtés et de leurs espaces domestiques [3]

Tableau 1
Simon 57 En couple, trois enfants (deux au domicile) Recherche d’emploi Aucun Aucune CAP métallier Maison + potager Nelly 55 Recherche d’emploi Aucun Allocation aide au retour à l’emploi (270 euros) + aide au logement (565 euros) + pension d’invalidité (470 euros) + allocations familiales (130 euros) CAP sténodactylo, BEP employée de bureau Damien 48 Célibataire, un enfant (garde irrégulière) Jardinier (Cesu et non déclarés) Jardinage (150 euros) RSA (550 euros) Licence biologie Maison avec terrain + potager Claire 60 En couple, deux enfants (une à domicile) Aide à domicile à temps -partiel Salaire (900 euros) Aucune CAP sténodactylo Maison avec terrain + gîte + maison fille + potager Danielle 55 Célibataire, trois enfants (une à domicile) Pas de recherche d’emploi Ponctuels revenus de ménages non déclarés (50 euros) RSA (490 euros) + aide au logement (200 euros) BEPwwwsC Maison (location) + potager Virginie 48 Célibataire, deux filles (une à domicile) Chômage Aucun Allocation retour à ‘emploi (940 euros) BEPC Maison sans terrain (bourg) Violaine 50 Célibataire, sans enfant Pas de recherche d’emploi Aucun RSA (490 euros) Diplôme d’infirmière Cabane sur terrain + forêt + potager Rudolphe 47 Célibataire, sans enfant Jardinier (Cesu et non déclarés) Jardinage (300 euros) Aucune Baccalauréat général Maison avec cour + potager (à 50 m) Jeanne 53 Célibataire, sans enfant Vente d’œufs Vente d’œufs (20 euros) AAH (800 euros) Baccalauréat agricole Maison avec terrain + granges Didier 72 Célibataire, sans enfant Retraité (800 euros) Aucun Aucune CAP menuiserie, CAP paysagiste Maison (location) avec jardin Maïa 43 Célibataire, quatre enfants (deux à domicile) Cueilleuse de plantes médicinales Revenus de l’activité (700 euros) RSA (250 euros) + allocations familiales (300 euros) BEPC Maison avec terrain + potager + verger Nolwenn 52 Célibataire, deux enfants Assistante dentaire Revenus de l’activité (900 euros) Aucune Diplôme d’assistante dentaire Appartement (location)

Subvenir à ses besoins chez soi

Réparer et transformer : maintenir son espace domestique

6Le confinement a mis en avant deux pans du travail de subsistance dans l’espace domestique : d’une part, la réparation, la transformation d’objets et les travaux de construction ; d’autre part, l’autoproduction de fruits et légumes.

7Tout d’abord, les espaces domestiques visités comportent presque tous un atelier ou une cave, des abris extérieurs, une caravane ou encore une roulotte qui offrent de l’espace pour stocker, accumuler des objets et des matériaux récupérés, achetés d’occasion, ou donnés, et qui sont ensuite réparés ou transformés. Ces activités sont nécessaires pour assurer et perpétuer le quotidien (Collectif Rosa Bonheur, 2019). Pendant le confinement, Marius (55 ans, jardinages et petits travaux chez des personnes âgées, payés en Cesu) avance les travaux dans son mobil-home à l’aide de matériaux stockés en amont. Rudolphe (47 ans, jardinage payé en Cesu), dont les heures de jardinage rémunérées sont réduites pendant le confinement, nettoie des tuiles achetées d’occasion quelques mois plus tôt, afin de les réutiliser sur un chantier de toiture à venir sur sa maison.

8Dans les couples hétérosexuels de l’enquête, ces activités de bricolage sont majoritairement effectuées par des hommes, dans le cadre d’une division sexuée du travail : les femmes sont plutôt tournées vers les activités dans la maison, tandis que les hommes effectuent les réparations et travaux de construction (Cartier, et al., 2018). Les récits de vie soulignent des socialisations genrées qui expliquent cette division des tâches, les hommes, à la différence des femmes, ayant appris des savoir-faire techniques de leur père, par le biais d’un diplôme ou « sur le tas » dans le milieu professionnel.

9Pendant la période de confinement, au contraire des télétravailleurs contraints de « s’inventer un chez-soi de travail » (Letourneux, 2020), les personnes rencontrées, hommes comme femmes, continuent de mener un travail de subsistance chez elles, malgré des activités différenciées.

Auto-produire et auto-consommer

10En plus d’être un lieu de réparation et de transformation, l’espace domestique est aussi un lieu d’autoproduction. Parmi les enquêtés, beaucoup entretiennent un potager ou un verger, élèvent des animaux pour leur viande et/ou pour les œufs, ce qui leur permet de se nourrir depuis chez soi d’aliments de qualité, de manière économique (Gojard et Weber, 1995). Si le confinement printanier a renforcé l’investissement dans le potager pour nombre d’enquêtés, il était déjà très important. Carole vit avec ses parents (ouvrière et plâtrier retraités) et raconte leur alimentation durant le confinement :

11

« L’alimentation a été principalement une alimentation en autarcie : boîtes de conserves de haricots, les confitures, les fruits au sirop. On a consommé ce qu’ils avaient eux-mêmes produit. On a eu très peu de courses. Est-ce que c’est le fait d’être à la campagne et d’accumuler ? Mes parents ont […] puisé dans les réserves du congélateur. »
[Carole, 44 ans, travailleuse sociale à temps partiel]

12Pour beaucoup, la conservation au congélateur et la transformation de fruits et légumes en conserves, bocaux ou compotes constituent des stocks qui permettent de vivre le confinement sans « peur de manquer », et, plus généralement, qui composent une épargne non- monétaire servant à affronter le quotidien de manière plus sereine (Perrin-Heredia, 2011, 2013, 2014 ; Colombi, 2020). Ces pratiques relèvent d’un savoir-faire technique, mais aussi économique, qui consiste à savoir gérer ses denrées et son argent (Degenne et al., 1998).

13Ces pratiques supposent des socialisations, mais manifestent aussi des apprentissages différenciés. Pour certains, comme pour Rémi (84 ans, agriculteur retraité), cette « culture rurale » est héritée de l’enfance. Fils d’agriculteurs précaires et cadet d’une famille de six enfants, il raconte comment des savoir-faire de bricolage lui ont été transmis, ainsi qu’un apprentissage de la gestion des stocks alimentaires et de l’argent. Pour d’autres, comme pour Jeanne (53 ans, AAH, agricultrice non déclarée), ce n’est pas le cas. Elle regrette ne pas trouver le temps pour faire un potager, ni posséder les compétences nécessaires, ce qui la contraint à acheter toutes ces ses denrées à vélo, à onze kilomètres. Ayant grandi en région parisienne, sa découverte de la campagne a été tardive, lors de week-ends, puis à travers un baccalauréat agricole. Elle a aussi connu plusieurs moments de prises en charge financières par des proches, qui se sont perpétués jusqu’à très récemment.

14Les activités de bricolage caractéristiques du travail de subsistance se sont poursuivies pendant le confinement dans l’espace domestique grâce au stockage de matériaux et d’objets, de même que l’autoproduction et la conservation d’aliments ont permis de se débrouiller face à des restrictions de déplacement, pour celles et ceux qui en ont les compétences.

Être confiné à l’air libre

S’approvisionner dans la nature

15Le lieu d’habitat permet d’apporter des ressources autres qu’alimentaires, notamment en bois de chauffage, qui constitue une part essentielle du travail de subsistance pour se chauffer à moindres frais. Nadine (72 ans, ouvrière retraitée) et Roger (79 ans, plâtrier retraité) habitent une maison entourée d’un hectare de terre, bordé d’une forêt qui leur appartient. Roger se charge de l’entretenir en y coupant son bois, avec l’aide d’un ami. Outre les frais liés à la tronçonneuse, le couple peut ainsi économiser de l’argent en s’auto-approvisionnant de leur bois en trois jours de travail. Ce bois présent dans l’environnement immédiat peut être considéré comme une « richesse », à l’instar des enquêtés de G. Pruvost, qui soulignent son abondance sur leur terrain (Pruvost, 2016, p. 114).

16Élargir la focale permet aussi de considérer un espace domestique qui dépasse le cadre de la propriété privée. Maïa (43 ans, cueilleuse de plantes à son compte) cueille des fleurs sauvages dans les champs aux alentours de son domicile. Si ce travail de subsistance lui procure des ressources s’apparentant à un travail productif, il lui permet aussi de les consommer ainsi que de les échanger dans le cadre d’une économie de subsistance.

17Cet arrimage à l’espace domestique et aux espaces environnants a permis de vivre le confinement sans fondamentalement modifier son quotidien. L’assignation à résidence n’a pas réellement mis en difficulté ces modes de vie fondés sur des échanges non monétaires, qui se sont plutôt adaptés à la situation (OIT, 2020) – malgré la réduction des espaces de sociabilités, des échanges d’informations et de « bons plans ».

Des espaces domestiques réticulaires : une économie d’inter-subsistance

18En effet, si l’espace domestique ne s’arrête pas aux frontières administratives des espaces habités avec un approvisionnement dans les forêts et champs environnants, il doit aussi être étendu au réseau d’entraide de proximité. Divers travaux ont souligné l’importance dans les classes populaires de ces réseaux, qui prennent corps dans une logique d’entraide réciproque non marchande (Renahy, 2005 ; Coquard, 2019 ; Collectif Rosa Bonheur, 2019). Les personnes rencontrées sont toutes insérées dans des échanges non monétaires avec des voisins, connaissances, amis, ou membres de la famille habitant dans un rayon d’une quinzaine de kilomètres. Ils prennent la forme de dons de denrées alimentaires, de pratiques de covoiturage, de trocs d’objets ou de temps de travail, ou encore de prêts de véhicules et d’outils. Ces foyers sont engagés dans ce que l’on pourrait nommer un travail d’inter-subsistance (Pruvost, 2013), où la subsistance d’un foyer dépend d’un autre, et vice versa. Les espaces domestiques sont ainsi mis en lien et marqués par l’hospitalité, dans un mouvement contraire à la privatisation progressive des espaces domestiques depuis plusieurs siècles (Federici, 2014 ; Pruvost, 2021).

19Durant le confinement, Cécile (55 ans, éleveuse) ramasse de l’ail des ours dans les bois et « en livre aux copains qui peuvent moins se déplacer » avec son attestation d’agricultrice, puis reçoit des carottes d’un autre voisin. De même, « il y a quelques petits échanges furtifs » pour Noémie (34 ans, travailleuse sociale à temps partiel) qui fait du savon qu’elle donne à une amie en échange de tisanes.

20Il serait néanmoins erroné de généraliser cet accès aux espaces naturels à toutes les personnes vivant en milieu rural, à l’instar de Nolwenn (52 ans, assistante dentaire à temps partiel), qui vit dans un appartement avec un balcon, sans jardin. De plus, malgré une inscription dans un réseau d’entraide, des problèmes de santé peuvent restreindre sa mobilisation. C’est le cas de Cécile qui n’a pas la force d’organiser des chantiers sur son terrain durant le confinement, malgré le travail à réaliser. Enfin, certains espaces domestiques se retrouvent plus enclavés que d’autres, ce qui nécessite des déplacements longs et parfois compliqués, pour partir de chez soi et y revenir. La possibilité de mobilité a d’autant plus été entravée par le confinement. Damien (48 ans, RSA, travaux de jardinage en Cesu et non déclarés), célibataire et père d’un enfant qu’il reçoit un week-end de temps en temps, en souffre : « On ne sort pas comme avant, je vois beaucoup moins de monde, je suis très isolé. ». Il a construit sa maison adossée à une bergerie en ruine, le long d’un chemin de terre impraticable en voiture la moitié de l’année. Avant même le confinement, le lien entre son espace domestique et l’extérieur était fragile, et la période n’a fait que renforcer son isolement.

21Même si le confinement n’a pas d’effet profond sur des pratiques de vie bien installées au sein de l’espace domestique dans les milieux ruraux français visités, tous et toutes n’ont pas été affectés de la même manière par la période, qui a pu fragiliser des personnes déjà en difficulté.

Conclusion

22Cet article esquisse la place clé de l’espace domestique pour les personnes vivant en milieu rural avec peu d’argent, en tant que lieu d’exercice d’un travail de subsistance nécessaire à la perpétuation de modes de vie fondés sur des pratiques non monétaires. Durant le confinement du printemps 2020, les entretiens témoignent de nombreuses activités perpétuées dans l’espace domestique : réparations, constructions, potagers, cuisine, cueillette, échanges d’outils, dons de nourriture, rangement, couture. À l’inverse de personnes peu habituées à rester chez elles qui y ont été contraintes pendant la période, les personnes rencontrées passent un temps important de leur quotidien dans leur espace domestique, qui devient la scène principale d’existence de ces modes de vie sobres et ruraux, tout en étant ouvert sur la nature de proximité (champs, forêts, vergers) et sur les réseaux d’entraide locaux.

23Ce travail de subsistance est inégalement réparti en fonction de socialisations de genre, de socialisations économiques, d’apprentissages des savoir-faire et de conditions matérielles différenciés.

Notes

  • [1]
    Le contenu de cet article n’engage que son autrice.
  • [2]
    La « zone rurale » est ici entendue comme un territoire marqué par une faible densité de population, s’étendant de communes très peu denses, éloignées de l’influence d’un pôle d’emploi, à des communes sous forte influence d’un pôle. Il est plus pertinent de parler de « zones rurales » au pluriel, tant ces espaces sont hétérogènes (voir Insee, 2021).
  • [3]
    Tous les prénoms ont été anonymisés.
Français

Dans les campagnes françaises, des personnes se débrouillent au quotidien pour s’en sortir avec de faibles revenus, en récupérant, en réparant ou encore en jardinant. Fondé sur dix-sept entretiens téléphoniques menés durant le confinement du printemps 2020, cet article présente l’espace domestique comme scène principale d’existence de ces modes de vie sobres et ruraux. Lieu de vie à part entière, très investi par ses habitants, il fait l’objet d’usages multiples. Il s’étend à la nature environnante et à un réseau d’entraide local, où se prolonge le travail de subsistance. Néanmoins, l’espace domestique reste un support inégal selon les propriétés sociales et les conditions matérielles de chacun et chacune.

  • ruralité
  • espace domestique
  • débrouille
  • subsistance
  • inégalités

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Fanny Hugues
Doctorante en sociologie, Centre d’étude des mouvements sociaux (Cems), École des hautes études en sciences sociales (EHESS), Agence de la transition écologique (Ademe) [1]
  • [1]
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Mis en ligne sur Cairn.info le 03/01/2022
https://doi.org/10.3917/rpsf.141.0119
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